CHAPITRE I"* — Le dogme de rétenitè dans la Bible
§ i*^ Le^ lejiles bibliques.
Pour procéder logiquement, nous citerons d'abord le nom de a El Olam » (i), Tun des noms par lesquels Abraham proclame Uieu à la face des nations, et qui, dans Topinion de beaucoup de commentateurs (2), signifie, non pas le Dieu de Tunivers, mais le Dieu éternel ou le Dieu de réternilé. Cette interprétation est d'autant plus plausible que plus loin Abraham qualifie le Seigneur de Dieu du ciel et Dieu de la terre (3). Or il n'est guère probable que le patriarche se serve de termes si différents pour exprimer la même idée ; il est bien plus rationnel de supposer que, sous ces deux dénominations, Abraham fait connaître ici le Dieu éternel, gouvernant le temps, là le Dieu créateur, maître de l'espace. Nous avons ensuite l'épithète de « Dieu primordial, » invoqué par Moïse au bout de la bénédiction suprême des tribus. Si l'on s'étonnait, de la part de Moïse, de cette extrême sobriété d'expressions relativement à l'éternité, au point de ne la trouver exprimée que dans ses paroles finales, on trouvera tout à l'heure l'explication de ce fait.
Gjest ensuite David, ou du moins le recueil des psaumes, qui, afin de ne laisser aucun doute sur ce qu'il faut entendre par l'éternité de Dieu, de nous faire bien comprendre qu'elle embrasse toute priorité et toute postériorité, et qu'elle embrasse le temps par ses deux bouts, a créé un terme tout spécial pour rendre cette idée : c'est l'expression « depuis l'éternité jusqu'à
(l) Genèse, XXI, 33. Égarés j Inirodaction , DOle 9, tradactionte
(l) Na'hiDinide , commeoUire sar U S. MuDk. Thora, secl. Yajera, /. c; Guide des (:^) Genèse, XXIY, 5.
rëternilé 9 (1), recueillie comme ane précieuse iradilionpar Ezra et le grand Synode (2).
Mais où il est le plus question de rélernilë de Dieu, où Ton insiste énergiquement sur ce dogme, où on l'exprime dans le langage le plus solennel et avec les locutions les plus variées, c'est dans la seconde partie du livre dlsaïe, qui est comme le réservoir des plus hautes vérités de la théodicée. Elle n'est pas moins riche en texles concernant l'éternité qu'à Tégard da Dieu créateur, un et incorporel. En voici les principaux : « Qui « est-ce qui a agi, exécuté, fait Tappel des générations dès le « principe? C'est moi, rÉternel, qui suis le premier et qui « suis aussi avec les derniers (3). — Qu'ils approchent, qu'ils « BOUS révèlent ce qui va arriver. Faites-nous exactement « connaître le passé, de manière à lixer notre attention, à en «< tirer les conséquences, ou prédisez-nous direclemenl les (( événements à venir; dites-nous ce qui arrivera dans les <K temps reculés, et nous saurons que vous êtes des dieux... (4). tf — Qui a prédit les choses dès le principe, de façon à noas ti les faire connaître? Qui les a annoncées à 1 origine, nous « forçant de réconnaître sa prescience? Personne pour les « prédire, personne pour les proclamer, personne pour vous « écouter (5). — Les événements passés se sont accomplis; je « vais vous en annoncer de nouveaux, vous les révéler avant « même qu'ils existent en germe (6). — Vous êtes mes tête moins, dit l'Ëlernel, et aussi le serviteur que j'ai choisi : u sachez donc, croyez et comprenez que c'est moi; avant moi, « aucun Dieu n'a été créé, et après moi il n'y en aura poinl (7). « — Ainsi dit l'Éternel, le roi d'Israël et son libérateor, tf rÉternel Zébaolh : Je suis le premier, je suis le dernier, et « hors de moi il n'y a point de Dieu (8). — Qui, comme moi, « a appelé et institué un peuple pour Téternilé? Qu'il vienne
(I) Psaumes, XLII, H; XC,2; CVI, 48. (5) Isaff, v. 26.
{i) Néhénie, IX, »; Boracholb, chap. 9; (6) Ibid,, XLII, 9.
Miscbna, 5. (7) Ibid., \LIII, 9.
(3) IsaTe, XLI, 6. (8) Ibid,, XLIV, 6.
(4) Ibid., r. Si el 13.
LÉTËRNlTlt DE DIEU. S9t
«( l'affirmer cl le prouver. Qui est capable de prédire le futur <« et le lointain avenir (t) ? — Parlez, approchez, concertez- « vous ensemble : qui a prédit les choses dès Torigine? qui les «c a annoncées dès le principe, n'est-ce pas moi, rÉtemel (3) ?... or Et jusqu'à la vieillesse, c'est moi, et jusqu'à la décrépitude, a c'est moi qui soutiens (Israël) ; c'est ipoi qui t'ai fait, moi qui a te porte, moi qui te soutiens, moi qui te sauve (3). — (Je suis tf celui) qui, dès le commencement, annonce la lin, qui prédit tf au début ce qui doit arriver, qui parle, et dont les desseins M se réalisent; je fais tout ce qui me plaît (4). — Les événe* « ments passés, je les avais prédits; c'est ma bouche qui les « annonçait, qui les proclamait d'avance, et ils se sont accom- «t plis de la manière la plus inattendue. Connaissant ton enu durcissement, ta nuque de bronze et ton front d'airain, je te « prédisais, je t'annonçais les événements d'avance pour que a lu ne pusses en attribuer la préparation et la réalisation à tes u idoles taillées ou coulées (5). — Ëcoute-moi, Jacob, et toi, « Israël, mon élu : je suis le premier, je suis aussi le der- « nier (6). »
Au-dessus de ces textes plus ou moins théoriques et dogmatiques apparaît le récit de la première entrevue de Dieu avec Moïse, la vision du buisson ardent, et dans» ce récit et dans celle vision, la partie finale du dialogue, lorsque Moïse demande à Dieu sous quel nom il devait l'annoncer à Israël et que Dieu lui répond : Sous celui de «Je suis celui qui suis,» c'està-dire, d'après le sens naturel : « Je suis celui qui possède la durée, la slabilité, l'éternité; je suis Télrp toujours Identique à lui-même, l'être chez qui le sujet et latlribut se confondent daas l'existence pure. » Ce récit est une nouvelle confirmation de la doctrine que nous avons eu l'occasion de mettre en évidence dans l'exposé des dogmes précédents, à savoir que chez Moïse, les principes de théodicée sont fondus avec l'histoire et
(1) haïe, r. 7. (4) Jgaïe, XLVI, 10.
(4) mu,, XLV, 21. (8) Ibid., XLVIII, 3-5.
(T-) Ibid., XLVI, ♦. (0) IMd., v. U.
la LOI, contenus dans aes faits et des prescriptions qui leur servent d^enveloppe, de gaine, d^abri contre les attaques et contre Tonbli.
Enfin, au-dessus do toutes ces citations, de toutes ces manifestations de rËcriture au sujet de l'éternité de Dieu, brille dans son nimbe glorieux et mystérieux le nom ineffable, le nom télragrammate, ce nom qui indique avant tout Tétre par excellence, Télre qui embrasse en lui-même les trois moments du temps, le passé, le présent et le futur, les identifiant dans son existence ; ce nom séparé (1), distinct de tous les autres noms de Dieu, nom propre, nom substantif, et, pour ce motif, l'objet légitime d'une vénération toute particulière ; ce nom, dont la sainteté n'est pas seulement consacrée par la Tradition (2), mais qui, même dans le livre de la Loi, est représenté comme la plus baute qualification de Dieu ; ce nom que Dieu confie à Moïse comme le plus éclatant témoignage de sa mission, et qui n'avait été connu, ou du moins compris, d'Abraham, d'Israël et de Jacob (3) ; ce nom qui est comme le souffle divin inspirant le législateur, sous Tinvocation duquel il écrit le livre immortel de la Loi; ce nom qui frappe au coin de l'éternité toutes les pages de TËcriture; ce nom enfin qui est la meilleure répons» h celte objection contre l'importance da dogme de l'éternité que l'on voudrait tirer du silence de Moïse à ce sujet. Si Moïse parle peu de l'éternité, c'est qu'il fait mieux que cela : il la fixe, il la rattache par un lien puissant au nom qui seul exprime l'essence divine; il la pose comme une couronne sur le nom jnerfable; il l'inscrit à la tête de chaque chapitre ; elle préside, sous le nom de quatre lettres, à tous les faits de la religion, lois civiles, lois sacrées, histoire, morale, culte et dogme. Il sufiiraii de ce rapport intime entre le nom télragrammate et l'éternité pour constituer celle-ci en un dogme de première importance ; car peut-on réduire à un rôle secondaire un principe qui correspond r.u nom propre de Dieu?
(I) Talmad. S«U, fol. 38. la^lBm OttS 'o'-"^î>î ^<î**» « '•> Schcmolh Ralbî, sfcl. 3. (S) Talmnd, PcMahim, fol. 50; Ydma, (r%) Kxodc, VI, s.
i/ëtf.rnitë Dt: DIEU. 293
C^est grftce â celle connexiié, sans compter les aatres raisons, qne l*élernitë a droH de figurer parmi les dogmes Tondamentaax, à côté de lexistence, de l'unité et de Timmalérialité de Diea.
§ 2. De resprit Je ces textes bibliques.
Et maintenant, si nous méditons quelque peu sur ces textes qui viennent de passer sous nos yeux, nous ne tarderons pas à nous apercevoir qu'il y a là un triple enseignement par rapport au dogme de Téternité : 1"^ celui qui résulte de Tétude du nom tétragrammate, auquel, à cause de son importance théorique et pratique, nous allons consacrer un chapitre spécial ; 2"* celui qui a pour objet Téternité abstraite, considérée en elle-même, en dehors du temps et de Thistoire; 3**réternité concrète ou historique, c'est-à-dire Dieu regardé comme toujours présent dans les événements, ne cessant de coexister avec l'univers, gouvernant le temps comme il gouverne l'espace, présidant au développement de l'Iiistoire comme à celui de la création.
De ces deux derniers points de vue c'est, à coup sûr, le second que la Bible cherche à mettre en relief, et il ne faut ni une grande perspicacité ni beaucoup d attention pour s'en convaincre. Il est clair comme l'évidence que tous ces beaux passages d'Isaïe que nous avons cités n'ont en vue que l'éternité concrète, l'éternité dans l'histoire. Ceci résulte notamment de l'expression souvent répétée : « Je suis le premier et le dernier; » et de cette autre, également répétée, où Dieu est appelé « Celui qui annonce la lin dès le commencement, Celui qui « prédit ce qui doit arriver, ce qui n'existe pas encore. » Remarquons encore le rapprochement fréquent et, par conséquent, intentionnel entre le Dieu créateur et le Dieu qui est le premier et le dernier; cette sorte de parallélisme entre l'existence de Dieu démontrée par la création et Téternilé de Dieu prouvée par la continuité de l'histoire. Nous n'avons pas besoin d'insisler de nouveau sur la conformité de ce point de vue avec le
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génie biblique, qui répugne à Tabstraction, ou, pour mieux dire, qui n'admet Tabslrait que rattaché au concret.
On ne pourrait guère citer en faveur de Téternité abstraite que la dénomination Je suis celui qui suis; encore le sens abstrait de ce nom n'est-il pas généralement admis, ainsi que nous le verrons tout à Theore. Et puis on a remarqué , non sans raison, que ce nom fut révélé à Moïse, mais pour lui seul, et nullement pour élre communiqué aux masses. A celles-ci il devait annoncer Dieu, non plus sous cette double dénomination de : Je suis celui qui suis, mais sous le nom simple de Ëhié (Celui qui est], et surtout sous celui de Dieu des patriarches, Abraham, Isaac et Jacob (1}.
Il nous parait donc sufilsamment démontré que ce que rËcriture tient à nous enseigner sur le dogme de Téternité, c*e$t que Dieu est le premier et le dernier, qu'il gouverne le temps, les événements, rhistoire, Thumanité, sans se préoccuper davantage de ce que c'est que celte éternité en elle-même, en dehors du temps et de la sphère d'activité universelle.