‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 79 sur 93 · CHAPITRE II. — De Féternitè selon la Tradition · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — De Féternitè selon la Tradition

Cette doctrine de la Bible au sujet de Téternité, telle que nous venons de la fixer, est confirmée par la tradition. Dans son opinion, il y a non-seulement inopportunité à s'occuper de l'éternité abstraite, mais inconvénient, voire même danger; de là interdiction et défense formelle de s'aventurer dans cette voie. Déjà, dans notre exposé du premier dogme, et notamment à propos des principes de la création ex nihilo^ nous avons cité la formule de cette interdiction : « Vouloir rechercher et sonder ce qui est en haut, en bas, avant et après, c'est commettre une coupable témérité (2). » Et, fidèle à son principe d'étayer toutes ces propositions sur des textes bibliques, la tradition s'appuie

(1) Exode, in, 13 et U; Scbemolh (9) Talniid, Magol^a, fol. Il; Beréschith

Rabba, sect. 3. lUbba, lect. 8.

l'éternité de dieu. 295

sar un passage du Deutéronome (1) pour inlerdire loulo spëculalion sur l'éternité abstraite. « Interroge, y est-il dit, les temps primitifs, depuis le jour où Dieu a créé Thomme sur la terre, — c'est-à-dire, conformément à Tinterprétation traditionnelle : — Tu peux appliquer ton esprit d'investigation et de recherche aux temps historiques, le porter sur tout ce qui s'est accompli depuis le commencement du monde, mais tu ne saurais aller au delà, franchir Va limite qui sépare le fini de l'infini, pousser ton indiscrète et vaine curiosité jusqu'à fouiller les insondables mystères de ce qui est antérieur à la création et de ce qui sera postérieur à l'univers (3). » Aussi la tradition s'occupe-t-elle fort peu de Téternité abstraite, y mettant la même réserve que nous avons signalée à propos de la création ex nihilo.

Cependant, et de même encore qu'à l'égard de ce dernier dogme, cette réserve n'est pas absolue. 11 lui plait parfois de soulever, mais bien discrètement, le coin du voile étendu sur ces profondeurs redoutables, et de nous les laisser entrevoir par une lueur rapide el instantanée. Nous avons cité plusieurs de ces enseignements au sujet de la création (3) ; nous allons en donner un relativement à l'éternité. Il s'agit de deux passages qui ont fixé l'attention de presque tous les théologiens, et qui se trouvent dans cette partie du Midrascli qui contient tant et de si profonds enseignements sur la cosmogonie, sous la forme dogmatique comme sous la forme allégorique et légendaire. Voici le texte de ces deux propositions : Rabbi Yuda beo -Simon dit de cette expression : Il fut soir, il fut matin : « Il semblerait résulter que l'ordre du temps existait déjà avant la création. » Rabbi Âbbou dit : « Il suit de là que Dieu avait déjà créé des mondes et les avait ensuite détruits, jusqu'à ce qu'enfin il produisit une création répondant à son idée (4). » On sait que Maîmonide, voyant dans la première de ces deux propositions la profession de l'éternité du temps, la blâme, pour ce motif,

(I) DjBiér., IV, Si. (3) Voir lerdo^me, t«cliap.

(9) Talmad, Hign'ga, l. c, (4) Beréichilh RabU, secl. 3 01 0.

comme conlruire aux principes de la religion ; il est encore plus sévère pour la seconde, qu'il laxe presque de blasphème, parce qu*elle semble imputer à Dieu une œuvre imparfaite, le représentant comme un ouvrier qui brise et anéantit la forme sortie de sa main, lorsqu'elle ne répond pas à son idéal (t).

Mais nous nous permettrons de penser que Tillnstre docteur s*est trop pressé de condamner les paroles de nos sages sur la foi d'une interprétation par trop littérale; nous ne sommes pas éloigné de croire que Topinion de ces deux organes de la tradition est toute différente de celle qu'on leur suppose. £t d*abord nous ferons cette remarque : Si la première proposition était réellement l'expression du principe de l'éternité du temps, du temps antérieur à la création, comment se fait-il que personne, dans les livres de la tradition, ne s'élève contre une théorie doublement répréhensible : d'abord, en ce qu'elle est contraire à la défense générale de transporter la spéculation dans le domaine de Tincréé, dans ce qu'on appelle ce qui est avant; ensuite, en ce qu'elle implique réternilé de la matière? Quoi ! pas une protestation, pas la moindre objection contre une pareille hérésie, quand on connaît la part considérable, exagérée, faite par la tradition au principe de la discussion; quand on y soumet tout ce qui est susceptible d'une ombre de contestation; quand les assertions, aussi nombreuses que divergentes, qui se sont produites sur les diverses parties de la création, et sur presque chaque texte de la Genèse (2) ont été controversées, passées par Tépreuve de la discussion contradictoire! Il serait vraiment surprenant que cette affirmation, directe pour Télernité du temps, indirecte pour l'éternité de la matière, que celte thèse d une création prise et fréquemment reprise à nouveau, n'eussent point rencontré de contradicteur avant la venue du grand théologien !

La gravité de cette objection nous fait douter de la véracité de rinterprétalion de Maïmonide ; peut-être, en y réfléchissant bien, allons nous trouver tout autre chose dans ces deux pro-

(I ) Guide , If ' partir, chap. 30. {^, Voir !«' domine, cbap. e.

L*ÉTKRNITÉ l)E DIEU. 297

positions. Voici à cet égard le fruit de nos méditations: « Rabbi Jada ben Simon remarque avec raison que, pour tous les actes de la création , depuis la formation de la lumière , œuvre du premier jour, jusqu'à la création de Tbomme, sorti le dernier, le sixième jour, de la main de Dieu, Dieu, avant de produire, dit : « Que cela soit. » Seul le temps fait exception à cette règle; car il estbiendit: « ll/ti(soir, il/ci/matin,» maisnonpas qu'il soit soir, qu'il soit malin. Pourquoi cette exception? Pour nous apprendre que Tordre des temps existait avant la création. Qu'est-ce à dire? C'est apparemment une réponse à la question la plus ardue que soulève le dogme de la création. Cette question, la voici : Pourquoi Dieu a-t-il créé à telle époque et non pas à telle autre? Qu'a t-il fait avant la création ? Or c'est à cette question, qui, malgré les défenses et interdictions mo-rales dont on l'a entourée, s'impose parfois violemment à notre esprit, que la tradition veut couper court en nous présentant non pas le temps, mais Vordre des temps ^ c'est-i-dire l'ordre universel, comme ayant toujours existé ; que Dieu n'a jamais subsisté dans le chaos ; que cette harmonie générale qui pour nous se résume dans le mouvement, dans les moments successifs de la durée, n'a jamais fait défaut à Dieu, avant comme après la création, par la raison bien simple qu'elle en est indé* pendante ; et c'est ainsi que pour Dieu il y eut toujours s\>ir et matin j en d'autres termes, discernement et conscience de son existence. Rabbi ^bahou vient ensuite donner plus de précision à cette pensée : Non-seulement, dit-il, Tordre universel a toujours existé dans le sein de Dieu, mais aussi la création. On ne peut pas dire que Dieu a créé en tel temps et non pas en tel autre; mais il a toujours créé, il n'a pas pu rester un instant sans créer. Quant à l'objection soulevée contre l'idée de mondes créés et détruits, imputant à Dieu l'impuissance et l'imperfection de Touvrier humain, on peut y répondre à un double point de vue, physique et moral. Au point de vue physique, ces destructions successives ne pouvaient-elles contenir l'indication des réyolutions du globe, correspondra aux données de la géologie moderne sur les époques et périodes de la création, sur

les différents âges de la terre? Maïmonide se permet bien de chercher dans TËcritare et dans la tradition, notamment dans la partie relative au Maassé Beréschith (t), le syslème da monde d'Âristole. An point de vue moral, ces créations qui se succèdent et se remplacent renferment une leçon de la plus haute valeur : ce n'est rien moins que la constatation de la loi du progrès considéré comme la condition môme du temps et coexistant avec la création. Dieu a tour à tour créé et détruit pour arriver à une osuvre plus parfaite^ cela vent dire que le temps n*est pas autre chose que le progrès se mouvant, marchant, devenant une réalité. On nous dit: « Il fut soir, il fut matin, » pour nous apprendre que ce qui est constitue un progrès sur ce qui /ut, noble principe, consolante doctrine que celle qui nous montre le progrès présidant à Tœuvre de la création, le progrès qui est le mouvement dans la stabilité, comme Tharmonie est la variété dans Tunité !

Nous voilà bien loin de Tinterprétation de Maïmonide et du blftme qu'il jette sur la doctrine de la tradition touchant rélernité (2) du temps* Nous n'avons certes pas la prétention de donner la nôtre comme la solution du problème ; mais ce qui est certain, c'est que nous avons ici un nouveau spécimen de la profondeur de pensées et de la puissance d'enseignements contenus dans les propositions sciemment énigmatiques de la tradition au sujet de la théodicée.

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