CHAPITRE III. - De rétemité d'après l'école théologique
Des deux aspects qu'offre le dogme de l'éternité, l'école Ihéologique a complètement négligé le premier, recommandé par les textes bibliques, nous voulons dire l'éternité concrète et historique, pour l'éternité abstraite, dont elle a fait l'objectif
(f) Guide, l(« partie, chip. tK-30. (9) Cf. Akéda, difserUtion 3.
l'éternité de dieu. 299.
de SCS spéculations. Elle a renoayelé à Tendroit du qaalrièaie dogme la tentalive déjà signalée & propos du premier. De même qu'elle n'a pas craint de franchir le cercle de la création réelle pour aborder et traiter théoriquement le formidable problème de Ja création tirée du néant, en marchant sur les brisées de la philosophie péripatéticienne et arabe, de même ^lle n*a pas jugé à propos de se laisser enfermer dans les limites, assez irasles pourtant, de Téternité dans l'histoire. Avide à se lancer, toujours à la suite de la philosophie, dans des abstractions qui sont en dehors du domaine de la théologie, elle a voulu étudier réternité en elle-même, fixer, déterminer le dogme indépendamment du temps et de l'histoire. Quels ont été les résultats de cette tentative téméraire? C*est ce que nous allons examiner en résumant rapidement les idées émises à ce sujet.
S 1*'. Saadia.
Malgré son penchant pour la spéculation pure, Saadia ne fait qu'effleurer le sujet. Voici le peu qu'il en dit à la fin de son premier traité, sur la création (1] : a Qu'était le temps avant « la création ? Comment a-t-il pu coexister avec le néant? De « pareilles questions ne peuvent être faites que par ceux qui « méconnaissent totalement la vraie nature du temps, qui w pensent que le temps est quelque chose en dehors de la w sphère (supérieure), laquelle embrasse tout l'univers. Mais « cela n'est pas, et le temps n'est en réalité autre chose que la ^ mesure de la durée relative des êtres créés, depuis la sphère « suprême jusqu'à notre globe terreste : point d'êtres existants, te point de temps. »
Ceci est bref, mais clair et catégorique. On voit bien que Saadia nie absolument l'éternité du temps et ne lui reconnaît d'autre réalité que sa coexistence avec les êtres créés, auxquels il sert de mesure de durée.
(I) Les Croyances et les opinions, !•' traité, coaclasion.
300 OUATRIÊME DOGME.
§ 2. Matmonide.
Bien qu'il arrive, en fin de compte, au même résultat théorique que 6aadia« Maïmonide est loin d'être aussi concis sur ce chapitre: il seplait, lui, dans ces spéculations abstraites, il se meut avec aisance dans ces régions transcendantes. Familiarisé avec ces questions ardues par Tétude approfondie de la philosophie de son temps , il les traite avec de larges développements, discute ex professa et réfute Topinion des péripatéticiens sur Téternité du temps et du mouvement. Une partie notable de la deuxième partie de son Guide est consacrée à ces matières. Nous ne croyons pas devoir le suivre dans les détails de son exposé et de sa discussion, par trop étrangers à la vraie théologie, à celle qui s'appuie sur rÉcritnre et la tradition ; nous nous bornerons à l'indication de ses conclusions sur l'éternité de Dieu par rapport au temps. Voici le passage qui résume les différentes opinions exprimées alors sur ce point (1) ;
« Sur la question de savoir si le monde est éternel ou créé, « ceux qui admettent l'existence de Dieu ont professé trois « opinions diffôrenles : — La première opinion, embrassée par a tous ceux qui admettent la loi de Moïse, noire maître, est « celle-ci : que l'univers, dans sa totalité, je veux dire tout « être, hormis Dieu, c'est Dieu qui l'a produit du néant pur et « absolu ; qu'il n'avait existé d'abord que Dieu seul et rien en « dehors de lui, ni ange, ni sphère, ni ce qui est à l'intérieur « de la sphère céleste; qu'ensuite il a produit tous ces êtres, « tels qu'ils sont, par la libre volonté et non pas de quelque « chose; enfin que le temps lui-même fait partie des choses « créées, puisqu'il accompagne le mouvement, lequel est un a accident de la chose mue, et que cette chose elle-même, dont tf le temps accompagne le mouvement, a été créée et est née (( après ne pas avoir existé. Que si l'on dit : Dieu fut avant
(f) CHide, ll« parlif, ctiap. 15.
L ÉTERNITÉ l)K DlKU. 301
« de créer le monde, oa le mol fut indique un temps, et
« de même, sil s'ensuit de là pour la pensée que son exis-
€ tence avant la créalion du monde s*est prolongée à Tinfini,
a il n'y a dans tout cela que supposition ou imsigination du
M temps et non pas réalité du temps ; car le temps est indnbi-
«' tablement un accident, et il fait partie, selon nous, des acci-
« dents créés, aussi bien que la noirceur et la blancheur. Bien
« qu'il ne soit pas de Tespèce de la qualité^ il est pourtant en
a somme un accident inhérent au mouvement, comme il est
«• clair pour celui qui a compris ce que dit Arislote pour expli-
« quer le temps et son véritable être. Nous allons ici donner
<' une explication qui sera utile pour le sujet que nous irai-
« tons, bien qu'elle ne s'y rapporte pas directement »
Ici l'auteur s'efforce de mettre en évidence les difflcultés qui rntourent la conception du temps*, i* Ces difficultés proviennent,
« dit-il, du caractère de double accident sous lequel se pré-
N sente à nous la notion du temps. 11 est un accident inhérent
w au mouvement, lequel est lui-môme un accident dans la chose
«< mue ; et ensuite le mouvement n'est pas dans la condition
« de la noirceur et de la blancheur, qui sont quelque chose de
« fixe, mais, au contraire, il est de la véritable essence du
c« mouvement de ne pas rester un seul clin d'œil dans le même
u état. C'est donc là ce qui fait que le temps est resté une
« chose obscure. Notre but est d'établir que, pour nous autres,
« il est une chose créée et née, comme les autres accidents et
c< comme les substances qui perlent ces accidents. Par consé-
« quent, la production du monde par Dieu n'a pu avoir un
« commencement temporel, le temps faisant partie lui-même
f< des choses créées..... En crfet, dès que lu affirmes qu'il exis-
a lait un lemiis avant le monde, lu es obligé d admettre l'éter-
H nilc; car le temps étanl un nccident auquel il faut nécessai-
« remcnl un substratum, il s ensuivrait de là qu'il a existé
w quelque chose avanl roxislcncc de ce monde qui existe
« maintenant, et c'est à cela précisément que nous voulons
« échapper. — Telle est donc Tune dos Irois opinions qui forme
« indubitablement un principe fondamental de la loi de Moïse,
0 notre mallre, le second principe après celui de Tunilé de Dieu, « et il ne doit point venir à Tidëe qu'il puisse en être autre- <( ment. Ce fut notre père Abraham qui commença à publier « cette opinion, à laquelle il avait 6lë amené par la spécula- « (ion ; c'est pourquoi il proclama le nom de TËternel Dieu de « Vunivers. Il a clairement exprimé cette opinion en disant : « créaieur du ciel et de la terre (1). »
On sait que les deux autres opinions dont il est question ici sont celles d^Aristoite et de Platon : le premier admettant nonseulement réternité de U matière première, mais encore celle du mouvement et du temps; Usais que Platon, tout en professant réternité de la matière et du chaos, croit pourtant que le monde t«l qu'il est a en un commencemenl, que le ciel, comme le monde sublunaire, est le produit du chaoa^ et que, par conséquent, le mouvement et le temps ont eu un commencement (2).
Plus loin, dans le chapitre consacré à la concordance entre la théorie physique de la création et les mystères contenus dans le récit de la Genèse (3), Maîmonide revient encore sur cette (]uestion de la création du temps et s'exprime ainsi : « Quant à « ce que tu trouves rapporté de la part de quelques-uns des «( docteurs, tendant à établir que le temps existait avant la a création du monde (allusion aux deux passages de Béré- « sebith Sabba, sect. 3, rapportés plus haut), c'est très-obscur; « car ce serait là, comme je lai exposé, l'opinion d'Aristote, « qui pense qu'on ne saurait se figurer un commencement H pour le temps, ce qui est absurde. Ce qui les a amenés à pro- « fesser une pareille opinion, c'est qu'ils rencontraient les << expressions tin jour^ deuxième jour (4). Celui-là donc qui « professait cette opinion prenait la chose à la lettre. Puisque,
( t) Ne sertU-n pas plus logique de rendre uire sur la Tbora, aeei. Vajrera , méone f cr-
TeipreMion de El Olmn par Ken de Vitcr-' sol , Genè<o, XXr» 33. Mitét paiiq«*il s'agit de refescr an temps le (i) Ihli., p. i03, notes, de M. S.Mank.
kéDëace de rëlernité pour raccorder à Diea (tI) Hm4., chap. 30.
eiclasif ement ? Voir plus haui^ m6me leçon, (4) Genèse, 1» 5 cl 8.
etkap. f» S 1. Cr. Na'lunanide, eommen-
lëtëukité 1)ë dieu. 303
a se disait-il, il n'y avait encore ni sphère qui tournât ni « soleil, par quelle chose aurait donc été mesure le pr^mte** « jour? Voici le passage textuel : « Premier jour (t) : il « s'ensuit de là, dit R. Ynda ben Simon, que Tordre des temps « ayait existé auparavant. R. Abbahou dit : Il s'ensuit de là « que le Très-Haut avait déjà créé des mondes qu'il avait es* « suite détruits. Cette dernière opinioii est encore plus blâ- « mable que la première. Ta comprends ce qui leur paraissait a difficile à tous les deux, à savoir que le temps existât avant « l'existence de ce soleil; mais on t'exposera tout à l'heure la «( solution de ce qui a pu leur paraître obscur à eux deux. « A moins, par Dieu ! que ces deux docteurs n'aient voulu « soutenir que Vordre des temps doit nécessairement exister a de toute éternité; mais alors ce serait admettre l'éternité de ic ce monde, chose que tout homme religieux doit repousser (f bien loin. Ce passage me parait tout à fait semblable à celui « de R. Éliézer : « D'où furent créés les cieux (2)? j> En « somme, il ne faut pas avoir égard, dans ces sujets, à ce qu'a (c pu dire un tel. Je t'ai déjà fait savoir que c'est le principe a fondamental de toute la religion, que Dieu a produit le « monde du néant absolu et non pas dans un commencement « temporel ; le temps^ au contraire, est une chose créée^ car il tf accompagne le mouvement de la sphère céleste, et celle-ci a est créée. »
Nous ne reviendrons pas sur l'interprétation donnée par Maîmonide à ces deux passages de Midrasch ; nous nous sommes assez étendu là-dessus, et nous croyons y avoir découvert un argument plutôt favorable que contraire au principe de la création du temps, principe qui est le dernier mot de Maîmonide lui-même, et qui a pour conséquence de mettre l'ëternité de Dieu en dehors du temps. Constatons seulement que, malgré la hauteur de sa raison et la profondeur de son esprit spéculatif, le grand docteur ne peut s'empêcher d'avouer
(1) Voir U 0016 de s. Hank qal reoUOe (S) Guide, !!« parUe, ch«p. «6. le texte te Midrueh; mé., p. tSf, note 4.
301 QUATRIÈME DOGHt:.
que la conceplion de la notion du temps est un sujet des plus obscurs. Nous ajouterons qu'à notre avis il n'est pas arrivé à dissiper ces ténèbres ni ù y faire pénétrer la lumière et le jour. 1/éternité abstraite est un de ces mystères presque inaccessibles à l'intelligence humaine.
S 3. Albou.
Marchant sur les traces du mailre, Albou traite à son lour du dogme de Téternité au point de vue abstrait. Voici ce qu'il en dit(l) :
« Le troisième dogme principal, c'est que Dieu est indépen- « dant du temps, c'est-à-dire qu'il a existé avant le temps et « qu'il existera après le temps, parce qu'il est l'inûni. En effet, « tout ce qui est subordonné au temps est nécessairement fini « et doit cesser avec le temps assigné à sa durée. Il importe a donc de remarquer que lorsque nous disons de Dieu qu'il «t est primitif, ce n'est que par métaphore et pour la seule « facilité du langage. C'est un terme homonyme qui s'applique « à tout ce qui est antérieur à une autre chose : nous disons; « par exemple, que Noé est primitif par rapport à David, (c Hënoch par rapport à Ëlie, les deux premiers étant antérieurs c( dans le temps aux deux derniers. Appliquée à Dieu, la qua- « liQcation de primitif est absolue et nullement relative; Dieu tt n'est pas antérieur aux êtres existant un laps de temps « quelconque, car alors le temps servirait de mesure et de (( limite à l'existence de Dieu, c'est-à-dire que le temps serait tf antérieur à Dieu, et Dieu existerait en tel temps et non pas « en tel autre. Il serait donc précédé du non-étre; or tout ce « qui est précédé du non-étre n'existe qu'à l'état possible, ' a œntingent, jamais à l'état nécessaire, contrairement à la doca trine de l'Ecriture, qui proclame la priorité absolue de Dieu sur
(1) Ikarim, U« parlic, chap. 18.
LÉTF.RNITÉ DR DIEU. 305
(c tous les ôtres, précëdanl lout et n'élant précédé de rien (t). Il « s'ensuit que, rapporté à Dieu, le terme prtmt7»/'doit être pris « dans le sens négatif et signiQe que rien n'existait avant Dieu, «< pas plus le néant que Tétre ; ensuite que l'existence de Dieu (c est immuable, toujours identique à elle-même. Il en est de « môme de l'attribut éternel (Nitzhi) que nous prétons égale- <K ment à Dieu; il a aussi un sens négatif et veut dire que rien a ne sera plus après lui, que le temps ne peut pas plus le dé- « passer à la fin qu'an commencement. Supposez un instant « que le temps dépasse Dieu du côté de l'existence finale, et « aussitôt vous retombez dans l'hypothèse d'un Dieu existant (1 en tel temps et non pas en tel autre, c'est-à-dire d'un Dieu « possible et non nécessaire. En définitive, priorité et éternité « ne se disent de Dieu que négativement, ayant pour objet a d'éliminer de Dieu toute idée de non-étre, au double point « de vue de l'existence primordiale et de l'existence finale. » Après ce préambule, qui, s'il ne nous apprend rien de nouveau au sujet de l'éternité, est du moins conforme à la tradition orthodoxe et théologique, l'auteur s'évertue à établir une distinction entre le temps créé, servant de mesure à la durée de la création, et le temps incréé, la durée absolue, antérieure et postérieure à celle de la création, et se confondant avec l'éternité. C'est du moins ce qui nous a paru résulter de l'exposé un
peu obscur de sa théorie propre. « Telle est, dit-il (2),
a l'opinion de nos docteurs qui admettent la durée absolue et « font une distinction entre le temps calculable et appréciable, (( qu'ils appellent ordre des temps (seder zemanim) , se ratla- « chant au mouvement de la sphère céleste, tombant sous la (C loi de la priorité et de la postériorité, du pair et de l'impair, a et le temps inappréciable et incalculable, la durée absolue, a en dehors de ces conditions, le zeman (temps infini) ou le a semblant du temps (Demouth zeman), comme l'appelle Mai- « monide. Et cette durée absolue serait aussi bien éternelle^ <i c'est-à-dire continuant après le temps régulier, que pri-
(f) Job, XLI, t. (i) Ikarim. «. r
306 ÛUATRIÈMB DOGME.
« mitive oa antérieure aa temps régulier. L'auteur prétend « que, grftce à cette distinction entre le temps infini et le temps « accompagnant la création, disparaissent tous les doutes, a objections et difficultés que soulève la notion du temps, no* a tamment les questions que fait surgir la notion du présent. « On a soutenu que le présent n'étant pas autre chose que le « trait d'union entre le passé et le futur, il en résulte cette « conséquence que le premier moment présefit implique un « moment passée de par la loi de Tantinomie, et que Ton « aboutit ainsi à l'éternité du temps et de la sphère céleste. « Eh bien, cette objection disparait dès que l'on admet, d'après « notre thèse, un temps régulier avec mouyement, impliquant « l'antériorité et la postériorité, et un temps abstrait, infini, « sans rapport avec le mouvement, dégagé de toute idée de . a priorité et de postériorité, qu'on ne saurait lui appliquer que « par homonymie. A cet égard, il en est du temps comme de « l'espace : nous disons de même que hors de l'espace il n*7 a « ni vide ni plein, tout en reconnaissant que là où il existe un « dehors, il y a nécessairement du vide ou du plein; c'est que <x le mot dehors, par rapport à l'espace, ne se dit que par ho- « monymie. Il n'en est pas autrement à l'égard de l'antériorité ce et de la postériorité appliquées au temps infini et absolu, « Et c'est précisément eu égard à la difficulté de se rendre « compté et de se faire une idée nette de Vinfini dans ses rapi< ports avec le temps et avec Vespace, que la tradition a cm « devoir interdire sévèrement ce genre de spéculation en désia gnant l'espace par ce qui est en haut et en bas, le temps par tt ce qui est avant et après la création (1).
0 Notre thèse, continue Albou, n'est nullement infirmée par « la proposition de R. Yuda ben Simon, — Vordre du temps « existait auparavant, — laquelle semblerait aboutir à l'éter* « nité de la sphère, selon le système d'Aristote, ou du moins à « l'anéantissement de notre distinction ci-dessus, puisqu'on a fait remonter le temps régulier, Tordre des temps, le seder
(t) Talmod, Haf nifi » fol. 11; TOir plm haut, 3«cbâp.
L ÉTERNITÉ DE DIEO. 307
<i semanim^ en deçà de la création. Dans noire opinion, « R. Yada ben Simon vent dire ceci : Le texte de la Genèse <r pouvant donner à entendre qne Tordre successif du jour et a de la nuit n'aurait commencé que le quatrième jour, lors de « la suspension des grands luminaires, il tient à constater que 0 la sphère fut mise en mouvement dès le premier jour, que « dès lors existait d'une manière perceptible la succession du tf jour et de la nuit. Quant au mouvement qu'est venue inau- « gurer l'apparition du soleil et de la lune, c'est ce mouve- « ment particulier destiné à marquer, au moyen de la rotation « de l'astre du jour et de l'astre de la nuit, les jours, les said sons, les années, comme aussi leur influence bienfaisante <c sur ce monde sublunaire, suivant leur direction et la position <r de leurs rayons par rapport à la terre. Tel est d^ailleurs le tt vrai sens du texte relatif à la création des luminaires (1).
« Ainsi R. Yuda ben Simon confirme notre théorie en don- « nant la qualification de « ordre des temps » au temps appréi< ciable et calculable qui accompagne le mouvement de la « sphère ; mais autre chose est ordre des temps, autre chose <c le temps abstrait, infini.
(c Que si Ton n'admet pas cette distinction de deux temps, et c( si l'on prétend avec Aristote qu'il n'y a pas de temps en il dehors du mouvement de la sphère, alors priorité et postétf riorité signifient que Dieu est antérieur et postérieur tout tf à la fois à la création et au temps qui en accompagne le moua vement, ou plutôt, malgré la dualité de l'expression, les « deux termes n'ont qu'un sens unique, à savoir que Dieu est « toujours identique à lui-même hors du temps. Notre définia lion de l'éternité. Dieu indépendant du temps, se prête « également aux deux opinions, à celle de la division en temps a régulier et en temps infini comme à celle du temps concret, a c'est-à-dire du temps lié au mouvement de la sphère. L'ana teur croit pouvoir rattacher à son système l'expression usitée « dans l'Écriture relativement à l'éternité. Pourquoi la Bible,
(I) GcDèse, I, 17.
308 QUATRIÈME DOGMB.
a toutes les fois qu'elle appelle Dieu le premier, ne manque-
« t-elle pas de l'appeler aussi le dernier (1)? Par ces termes
« corrélatifs, elle tient à nous apprendre que, seul de tous les
« êtres. Dieu mérite Tappellation de premier et dernier. Tous
a les êtres créés sont précédés et suivis du temps et, par suite,
« n'existent qu'à Télat possible. Mais seul, dit Dieu, indépen-
« dant du temps par Tantériorité comme par la postériorité,
« j'existe nécessairement^ et, pour ce motif, seul je suis tout-
« puissant; c'est ce que veut dire l'expression finale : a Hors
« de moi, point de Dieu. »
De l'éternité de Dieu l'auteur déduit l'éternité de tous les attributs de Dieu par la démonstration suivante :
« Ëtant démontré, dit-il (2], que Dieu est indépendant du
a temps, il s'ensuit que tout attribut donné à Dieu, affirmatif
u ou négatif, est primitif et éternel comme son essence, infini
« par les deux bouts, du côté du commencement comme du
« côté de la fin. 11 n'est pas possible de supposer à Dieu un at-
« tribut nouveau qui passerait du non-étre à l'être, du néant à
« la réalité, car dés lors Dieu serait affecté d'éléments créés ;
« or tout ce qui est affecté de choses créées est lui-même créé,
<x et Dieu cesserait d'être la priorité absolue. Nul attribut de
« Dieu ne saurait davantage cesser d'exister, car alors Dieu
« serait sujet à changement, ce qui est contraire à l'immuta-
tt bilité de sa nature. Tout changement, en effet, implique le
« mouvement, le passage de l'état de puissance à l'état de
« réalité ; or tout mouvement s'opère dans le temps ; donc Dieu
a ne serait plus indépendant du temps qui provoquerait en
« lui des modifications. Et puis ce qui change est créé; or il a
(c été établi que Dieu est l'être essentiellement primitif; donc
u il est absolument inaccessible à tout changement ou modifi-
« cation. Mais, hormis Dieu, tout est subordonné au temps,
« tout subit la loi de variation et de changement, sans en
K excepter les esprits purs ou séparés^ qui, tout en n'étant pas
« composés d'éléments hétérogènes, principes delà variation,
(I) ItaTe, IV, 4; XLIV, 6; XLVII], fi. (t) Ikarim, Il« partie, cbap. 19.
l'éternité de dieu. 309
a ne sauraient échapper cependant à la force modificatrice du a temps. Prenons, par exemple, le premier esprit pur émané « de la volonté suprême ; donnons-lui deux mille ans d'exisa tence à Tépoque d'Abraham; il en aurait aujourd'hui plus « de cinq mille, c'est-à-dire qu'il serait plus âgé et, par con- « séquent, modifié. Hais on ne peut dire de Dieu qu'il est aca tuellement plus ancien qu'il ne Fêtait du temps de David, a voire même au moment de la création, par la raison qu'il a est toujours le même, immuable et identique, avant le com- « mencement comme après la fin de l'univers ; il n'y a donc a point d'âge pour lui. L'auteur appuie cette conclusion, à « savoir qu'il n'y a pas d'âge pour Dieu, sur un texte bitt blique (1) commenté par la tradition (2). »
Appréciaticm de la îKéarie d'Albou. — Si nous avons bien compris l'exposé d'Albou sur le principe de l'éternité, son opinion différerait de celle de Mdmonide et de tous les autres théologiens sur le point suivant. Ceux-ci ne voient, en général, dans le temps qu'une chose créée, inhérente au mouvement, lequel est inhérent lui même au système de la création, et c'est de cette façon que le temps est la mesure de la durée de la création ; à Topposite de ce temps créé est l'éternité. Albou veut innover sous ce rapport; au lieu du temps et de l'éternité, il admet deux espèces de temps : le temps créé, le temps concret, le temps accompagnant le mouvement et la création, le temps d'Aristote enfin, qu'il appelle, lui, le temps régulier ou l'ordre des temps, et le temps illimité, abstrait, absolu, infini. Il est à supposer que dans la pensée de l'auteur (il ne s'explique pas bien à cet égard, et sa clarté habituelle lui fait défaut], c'est cette seconde notion, ce semblant du temps, qui constitue Tattribut de l'éternité. Nous ne saisissons pas les avantages de cette théorie; sa supériorité sur celle de Maîmonide nous échappe. Qu'il y ait un temps créé et un temps incréé, comme le veut Albou, ou le temps et rëternité hors du temps, en sommes-nous plus avancés, plus habiles à pénétrer dans les
(1) PtMmes, XXXVII, S8. (s) T«lniod, Tebamotb, 60.
8i0 QUATRIÈME DOGME.
mystérieuses régions de réterniié abstraite? Et pais, cette théorie d*une dualité de temps, sur quoi se fonde- t-elle? Quelle autorité Tauteur produit-il à son appui ? Aucune, si ce n'est encore et toujours le passage de la tradition sur le seder zemanim^ sur Tordre des temps antérieur à la création, passage dont Âlbou dénature le sens par linterprétatîon la plus forcée. Ce qu'il dit de mieux et de plus sensé, à notre avis, c'est la déclaration qu'il fait qu'il y a là une des questions les plus ardues de la théodicée, rangée par la tradition parmi les mystères interdits à la spéculation. Aussi cette distinction subtile entre le temps calculable et incalculable, appréciable et inappréciable, est plutôt faite pour obscurcir que pour éclairer le problème.
Où l'auteur est beaucoup mieux inspiré, c'est lorsqu'il rentre dans sa voie propre, quand il cherche ses inspirations, non pas dans la philosophie de son temps, mais dans les textes bibliques ou traditionnels. Nous croyons devoir fixer l'attention sur son exégèse de la qualification donnée à Dieu de premier et dernier. Cette expression corrélative, plusieurs fois répétée, doit avoir un sens profond que ce théologien a été le premier à démêler; oui, il y a là un enseignement d'une grande portée, savoir : que Dieu est indépendant du temps, qu'il n'est pas premier dans le temps ; non, il est premier et dernier^ c'est-à-dire que cette qualification ne lui convient qu'au point de l'identité, c'est-à-dire enfin que Dieu est immuable, restant à la fin des temps ce qu'il est à Torigine de la création.
En résumé, les considérations développées par Maïmonide et par Albou sur l'éternité de Dieu étudiée en elle-même, envisagée au point de vue abstrait, sont vagues et confuses; elles ajoutent peu ou rien à la somme des connaissances théologiques. Et ce résultat négatif nous confirme dans l'opinion émise, sur la seule inspeclion des textes bibliques, que ce n'est pas de ce côté qu'il convient d'aborder le problème, et que la théologie, s'inspirant de la parole prophétique, fera beaucoap mieux de laisser là ses spéculations sur réternité absolue, in-