CHAPITRE I"'. — Da culte en général selon TÉeritare
§ l""*. Le culte avant la révélation historique.
Chacun des dogmes précédents nous a fourni Toccasion de prouver que le saint livre de la Loi aime à nous instruire par rexemple au moins autant que par le précepte, et que Moïse affecte beaucoup ce double enseignement, à la fois théorique et pratique. Nous allons voir que le cinquième dogme, loin de faire exception à cette règle, à ce mode d'instruction efficace, va nous en offrir une nouvelle et éclatante confirmation. On ne saurait d'abord mieux démontrer la spontanéité et le besoin naturel de l'adoration divine qu'en la faisant remonter jusqu'à l'origine même du genre humain. Si le texte biblique ne le dit pas expressément d'Adam, il y est suppléé par la tradition, qui attribue au premier homme, non-seulement l'expression d'actions de gr&ces adressées au Dieu créateur, mais jusqu'à des sacrifices offerts sur l'autel (1), affirmant par là l'impossibilité pour l'homme de rester indifférent, froid et impassible en présence de son Dieu. Mais la constatation est formelle pour Abel et Gain; il est raconté avec précision que tous deux ils apportèrent leurs offrandes à Dieu : Gain, des fruits de la terre, Abel, les plus gros béliers de son troupeau (i). Il importe de remarquer que, la première fois où il est question d'un culte offert à Dieu, l'Écriture ne se borne pas à enregistrer le fait; elle a soin d'en fixer le sens et d'en déterminer les conditions. Elle a hâte de poser deux points qui sont comme les fondements de Tadoration divine : le premier, c'est que, ainsi que nous l'avons indiqué déjà, Dieu se plaît à recevoir les hommages de
(I) Beréschllli Rabba, sect. 16; Vayikra (3) Geoèie, IV, 3 el4.
Rabba, led. S.
rhoBune; qae, loin de les repousser par TindifféreBce oa le dédain, de les considérer comme indignes de sa grandeur et de sa gloire, il semble les provoquer ou du moins les encourager; le second point, c'est que le culte, sous n'importe quelle manifestation, doit partir du cœur (1) ; c'est que l'offrande présentée à Dieu sera l'expression vive et bien sentie de notre gratitude, de notre amour, de notre admiration, en un mot, qu'il y aura parfait accord entre l'acte et la pensée qui le dirige. Tout cela est dit de la manière la plus claire dans ces mots : a Dieu se tourna yers Abel et son offrande, mais se détourna de celle de Gain (2). » Hais l'Écriture ne se contente pas de nous faire connaître la pensée de Dieu à l'égard du culte de sa créature ; elle nous apprend que Dieu se plait à la communiquer à Gain, quand il lui reproche sa tristesse, sa sombre humeur, lui indiquant par là qu'il ne veut pas d'hommages forcés et contraints, mais d'une conduite droite, sincère, de bons sentiments qui se reflètent sur la physionomie, d'un culte noble et désintéressé, d'une volonté maîtresse et non esclave des passions (3). On ne saurait assez faire ressortir l'importance de ce fait de l'acceptation de l'offrande d'Abel, en opposition avec le rejet de celle de Gain; ce n'est rien moins que la base même de toute religion. Tout le monde connaît lobjection élevée par la philosophie, tant ancienne que moderne, contre l'efficacité du culte et de la prière. Elle enseigne sur tous les tons qu'on ne saurait ni plaire ni déplaire à celui qui n'a rien à craindre ni à espérer de nous, qui n'a que faire de nos hommages, de nos louanges, de nos bénédictions, de nos actions de grâces. C'est contre cette assertion spécieuse que la Bible proteste par le récit des offrandes de Gain et d'Abel. 11 n'est pas vrai, semble-t-elle nous dire, que Dieu ne se soucie pas de notre adoration ; il n'est pas vrai que Dieu dédaigne le culte de la créature; c'est si peu vrai qu'il se met à prescrire à Gaïn une règle de conduite, à lui enseigner de quelle façon il désire être adoré et honoré. Il fait
(I) •'Sn «ai ÉOttm, SynhWrln, 106. (S) Genew, ». 6 el 7.
[i) Genèse, IV, 4 el 8.
364 GINQaiÉMB DOGME.
plua encore : il lui révèle la nolion de la pénitence, du repentir, du retour vers Dieu (i); il lui apprend que le pécheur peut réparer ses fautes, à la seule condition d^asservir les mauvais aux bons instincts, arriver ainsi à résipiscence et relever la tête (2). Voilà ce que TÉcriture tient à nous inculquer la première foisqull est question d'offrandes et d'hommages adressés à la Divinité. Arrière donc celte doctrine désolante qui prétend renfermer Dieu dans sa grandeur retirée et concentrée, sans lien d'affection et de sympathie avec ses œuvres! Un autre enseignement qui découle de ce récit, c'est l'immense importance, au point de vue religieux et moral, de ces faits antébistoriques que le vulgaire considère comme une superfétation et qui consliluent les fondements mêmes de la religion.
C'est bien à cause de l'influence bienfaisante qu'est appelé à exercer sur les hommes le principe de la complaisance du créateur dans le culte de sa créature, que la Thora ne se borne pas à l'afGrmer une fois pour toutes ; elle revient à la charge, elle le répète à diverses reprises, comme il convient à l'endroit d'une vérité de cette portée. C'est ainsi qu'à propos de Noé elle nous informe qu'à sa sortie de l'arche, ce patriarche s'empressa de remercier Dieu desa délivrance miraculeuse, en lui offrant un sacrifice de tous les animaux purs et de tous les oiseaux purs dont les espèces avaient été conservées avec lui dans l'arche.— EtDieu, est-il dit, se délecta de l'odeur agréable de ce sacrifice, et il fit serment de ne plus punir la terre à cause de l'homme, de ne jamais plus exterminer la race des vivants (3). — Il ne faudrait pas toutefois voir dans ce récit la simple répétition de celui de Gain et d'Abel ; ce serait méconnaître la profondeur de l'esprit biblique et la richesse de ses enseignements. Le récit du sacrifice de Noé ajoute quelque chose à la leçon renfermée dans le premier : il nous révèle la nature de la satisfaction que procure à Dieu le sacrifice qu'on lui offre ; il nous explique les effets de ce contentement, les avantages qui en résultent pour l'hu-
(1) Berétchtth Rtbbt, MOl. It. (3) GeaèM, VIII, 10 «t 11.
(t) Gwhit, Le,
manité; il nous fait savoir que Toffrande de Noé eut pour conséquence de sauver le genre humain d*un nouveau cataclysme, c*est-à-dire, en d'autres termes, que tant qu'il y aura un culte, une religion, une adoration, un sentiment de reconnaissance pour les bienfaits de Dieu et de vénération pour sa gloire et sa majesté , Thumanité ne périra pas. Telle sera lacondition de son existence, et la terre et le monde ne retomberont dans le chaos que si le genre humain tout entier arrivait à oublier Dieu, que si le nom de Dieu cessait d*étre invoqué sons la voûte du ciel. On ne saurait exprimer, ce nous semble, en termes meilleurs, et le plaisir que Dieu éprouve de Tadoralion de Thomme-et le salut du monde qui en est la récompense. Est-ce tout? la Bible ne nous a-t-elle plus rien à apprendre sur les effets du culte, sur la force du lien qu'il établit entre le créateur et la créature? Non, il y a mieux encore : le sacrifice dlsaac nous indiquera un nouveau progrès dans cette voie sainte. Là aussi le sacrifice offert est agréé et réputé accompli (i) ; mais la récompense est nouvelle et d'une nature supérieure. La race du patriarche sera bénie et deviendra une source de bénédictions pour tous les peuples de la terre (2); c'est-à-dire que la rémunération est toute spirituelle, consistant dans la propagation et la fécondation de la vérité religieuse au sein de Thumanité.
Il suffit donc d'un regard intelligent et attentif fixé sur les récits de la Genèse, pour y découvrir et suivre pas à pas le développement parallèle des grâces divines avec le culte progressif de l'homme. Dieu rejette d'abord l'offrande de Gain, ne voulant pas d'hommages contraints, manquant du sentiment de générosité; il agrée celle d'Abel, mais il ne le sauve pas, parce que son culte, tout en parlant d'un sentiment meilleur, ne s'était manifesté qu'à la suite, à l'imitation de celui de Gain (3); il manquait donc d'initiative, de spontanéité. Il accepte le sacrifice de Noé, à la fois spontanément et convenablement offert, et il lui accorde en retour la conservation matérielle du genre
( I ) Geatee , XXII, If. (S) Genèse, IV,4. «tn Di «•'an iam.
(•) md., r. 17 et IS. Cf. Ikarim, Ill« partie, cli»p. 7 et 15.
humain et la stabilité des lois de la nature (i). Cependant le culte de Noé laisse quelque chose à désirer : il est offert à la suite d'un service rendu, en échange de son salut au sein du cataclysme universel ; il est inspiré par le sentiment de la reconnaissance ; il s'impose au patriarche comme une sainte obligation morale, sinon comme un devoir rigoureux et positif. C'est en quelque sorte un culte passif, rien ne nous affirmant que Noé en eût conçu la pensée s'il n'avait pas été lié envers Dieu par le sentiment impérieux de la gratitude. A ce point de vue donc le sacrifice d'Isaac l'emporte sur tous les précédents. Aussi croyons-nous devoir nous arrêter devant ce grand fait, qui contient le germe de la prédestination et de la mission d'Israël.
S 2. Le sacrifice d'isaoc.
Avant tout il importe de remarquer que le sacrifice d'Isaac n'est provoqué par aucun fait précédent, pas plus par un sentiment de crainte que par une pensée de reconnaissance. Ici la narration forme un épisode entièrement détaché de ce qui précède comme de ce qui suit. C'est Dieu qui réclame subitement cette preuve d'extrême dévouement, et Abraham y souscrit avec autant de joie que d'ardeur. C'est le modèle le plus parfait du culte d'amour ; c'est la forme la plus noble de l'adoration divine, de celle qui n'a pour mobile ni la crainte, ni l'espoir, ni la reconnaissance, mais qui est puisée dans la connaissance de Dieu, dans l'étude de sa grandeur et de sa perfection , dans cette conviction que l'homme ne saurait jamais assez adorer et servir Dieu, même en lui offrant ce qu'il possède de plus cher et de plus précieux. Que fait-il pour réaliser cette pensée? Surpassant Caïn, qui offre les fruits delà terre, Abel, qui fait hommage de gras béliers, Noé, qui présente sur l'autel un spécimen de tous les animaux et oiseaux purs, il prend pour mesure de son offre la grandeur de son amour divin. Il n'hésite donc pas
(1) IkArim, Vllf, i9.
an iostani à choisir Tétre qai lai est le plus cher, qu'il préfère à lui-même, le seul propre aie continuer, ce fils unique, cet enfant du miracle, obtenu par une faveur du ciel dans sa haute vieillesse, ce rejeton sur qui reposent toutes ses joies comme toutes ses espérances de paternité. Ici Ton ne peut se défendre d'admirer le rapport entre l'offrande et la récompense. Cette postérité, cette race, cette série de générations qu'Abraham offre à Dieu d'un seul coup dans la personne de son enfant. Dieu l'agrée, l'accueille, l'accepte formellement. Oui, Dieu accepte le sacrifice à sa façon, en promettant an père des croyants d'en faire une race sainte et prédestinée, une race qui nonseulement conservera dans son propre sein cette tradition de la religion d amour et du culte d'enthousiasme, mais encore la répandra, comme un canal de bénédiction, parmi tous les peuples de la terre. On ne saurait donc dire que l'offrande d'À.braham est repoussée ; elle est acceptée d'une façon digne de la bonté infinie, qui lui explique ce qu'il fallait entendre par cette consécration de son fils unique. Le fils, la postérité du patriarche reste consacrée à Dieu, mais de la manière la plus utile à elle-même et à tout le genre humain. Ce fait capital de l'histoire sainte renferme sans doute tout le secret de l'élection d'Israël, qui n'excite tant d'incrédulité, de dédain ou d'envie, que parce qu'on la comprend si peu ; de cette élection qui est pour Israël lui-même tantôt une source de tribulations, tantôt une occasion, un prétexte de sotte et puérile vanité, et qui n'est pas autre chose, en définitive, que l'acceptation de l'offrande d'Abraham. L'élection d'Israël serait donc la juste rémunération de celui qui voulait se donner tout entier à Dieu dans la personne de son fils unique. Que l'on ne prenne pas notre interprétation du sacrifice d'Isaac pour une simple hypothèse; elle semble confirmée par le témoignage éclatant d'un texte prophétique: — Et toi, ô Israël, s'écrie le prophète, Jacob, mon serviteur, toi que j'ai choisi, semence d'Abraham, mon ami (1). — Le sacrifice d'Abraham, avec toutes ses consé-
(1) ImTis XLI, 8.
quences, est dans cette apostrophe : Je fai choisi comme postérité d'Abraham, c'est-à-dire comme celle qui me fut offerte par lai; semence (T Abraham, mon ami; mon ami, ce beau titre dont Abraham seul, ainsi que le constate la tradition, fut jagë digne, résume tout ce qu'il y avait de sublime dans l'offrande du patriarche, et nous dit qu'il sut réaliser dans toute sa plénitude le culte d'amour.
Un autre enseignement, non moins important, qui résulte du récit du sacrifice d'Isaac, c'est que ce culte d'amour, cette adoration pure ne connaissant ni restriction ni réserve est indépendante de la religion positive et officielle; elle lui est antérieure et supérieure, puisque Abraham s'est élevé à cette hauteur sans avoir passé par la filière et la voie toute tracée de la révélation historique. A Dieu ne plaise que nous allions affaiblir les bases indestructibles de la religion révélée et du culte public, dont les causes seront exposées, s'il plaît à Dieu, lorsque nous aborderons le dogme de la révélation. Mais nous avons besoin d'affirmer cette grande vérité que le culte d'amour n'est subordonné à aucune des conditions de temps, de lieu, de circonstances, de pratiquesnormales, de sacerdoce etde cérémonies; qu'il existe avec ou sans ces éléments, ayant sa source dans une révélation primordiale que chacun de nous porte en lui-même et qui esl alimentée par les sucs nutritifs de la connaissance de Dieu.
Enfin une dernière leçon, la plus efficace, la plus profitable au point de vue de la théodicée, c'est que, comme il a été constaté déjà, Dieu éprouve une immense satisfaction du culte qui lui est rendu par la créature, et cela en raison directe de la pureté, du désintéressement et des aspirations idéales dont il est l'expression. Dieu jouit de cette adoration; il en est heureux, non-seulement dans le présent, sauf à l'oublier le lendemain, ainsi que cela se pratique chez l'homme, pour qui le sentiment de la reconnaissance est une peine presque aussi souvent qu'an plaisir. Non, Dieu en jouit toujours; et comme les moments da temps se confondent dans son éternité, il n'y a chez lui ni oubli ni souvenir, mais constante et éternelle perception. Nous le voyons bien par cettte promesse de bénir la postérité
DU CULTE BIf GÉNÉRAL. 359
d^Abraham sans y fixer un terme quelconque, par cette promesse si éloquemment rendue par la tradition dans cette saisissante image — que la cendre de Tholocauste reste à jamais fraîchement amoncelée sous le regard de Dieu(l]; — touchante et consolante doctrine, contre laquelle ne cesseront de se briser les défiantes suggestions de la froide raison et les maigres objections d'un scepticisme dissolvant. Elles ne prévaudront pas contre cette affirmation de TËcriture, contre cette certitude de rbistoire sainte nous montrant Moïse qui invoque en faveur dlsraêl le souvenir des mérites des patriarches (3), ni contre l'autorité de la tradition, qui nous engage à en invoquer le bénéfice, aujourd'hui, aprè^ trois mille ans, comme à Theure même de la consommation du sacrifice.
§ 3. Le culte en général^ c'est-àrdire le culte d'amour enseigné
par Moïse.
En présence de cette doctrine sur Tadoration pure et le culte spontané déposés dans les récits primitifs de la Genèse, Moïse pouvait se dispenser d'y ajouter sa propre sanction, d'autant plus que c'était sa mission de substituer à la religion naturelle une religion révélée et positive. Et pourtant, il ne croit pas pouvoir les passer^sous silence. Aimer Dieu, l'aimer par la connaissance de sa sagesse, de sa puissance, de sa bonté infinies, de toutes ses perfections, l'aimer comme on aime le beau, le sublime, comme on aime tout ce qui provoque en nous l'activité de la pensée, la fougue de l'imagination, les ardeurs de l'enthousiasme, n'est-ce pas le culte que Moïse prescrit sous là forme du commandement d'aimer Dieu, si souvent répété dans le Deutéronome (3) ? Si le législateur n'avait pas compris et essayé de faire comprendre la théorie du culte d'amour, il n'en eût pas fait l'objet de si vives et fréquentes instances.
(1) Ber<«chith R«bba, lect. 55. (3) Deotér., VU, 9; X, 13; XI, t et 13;
(S) Exode, XXXII, 15; Deat., IX, t7. XIII, 4; XXX, 16 et 30.
Gomment d^aillears le doute serait-il possible en présence du texte qui vient souder Tamour de Dieu àTunilé de Dieu, quand, après la confession du monothéisme, il dit : — Tu aimeras rËternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir (i) ? — Voilà bien le culte d'amour, rapportant tout à rÊtre aimé : fortune, santé, vie, intelligence, biens physiques et trésors moraux ; le culte d'amour, qui ne consiste pas dans quelques légers sacrifices ou dans certaines pratiques vulgaires auxquelles l'habitude et la routine ont bien plus de part que la pensée et le sentiment; le culte d'amour, qui plonge ses racines dans les sources vitales du cœur et dans les profondeurs de l'&me ; le culte d'amour, où les moyens^ c'està-dire tout ce qui est matériel, sont abandonnés au ccsur et à Vâme; le culte d'amour, fondé, fortement assis sur la connaissance de Dieu, attendu qu'il n'est guère posssible d'aimer de cœar et d'âme ce que l'on ne connaît pas; le calte d'amour, réclamant de nous ce que nous possédons de meilleur sous le triple rapport du sentiment, de la pensée et de l'action : le cœur, résidence de toutes les nobles passions, médiateur entre l'agent qui conçoit et celui qui exécute, creuset où l'idée vague et confuse devient réalité, laboratoire où la sensation grossière subit sa transformation idéale ; Vâme, siège de l'entendement, de la connaissance, de la raison, de la vérité, de ce souffle de vie qui fait de l'homme l'image de Dieu; le fournir, c'est-à-dîrc l'ensemble des facultés corporelles qui nous servent à traduire la religion et la morale en actes. Rien que par cette juxtaposition du culte d'amour à côté du culte unitaire. Moïse nous révèle sa pensée au sujet de l'adoration pure et spontanée, conséquence infaillible de la connaissance de Dieu. 11 fait plus encore : jaloux de le faire pénétrer dans l'instinct des masses, il attache au culte d'amour la sanction des peines et des récompenses ; il menace Israël du courroux du Seigneur si son culte n'est pas inspiré par la joie du cœur. — Tu n'as pas voulu servir l'Éternel, ton Dieu, lui dit-il, avec joie et de bon cœur; eh
(I) Devtér., VI, 5.
DU CtLTE EN GÉNÉRAL. 361
bien, ta serviras ton ennemi, courbé sons le poids des misères etderaffliction(l).
On ne saurait donc prendre le change sur la vraie pensée de Hoise au sujet du culte et des hommages libres et spontanés à rendre à Dieu. Il nous montre sous toutes ses faces, il fait briller à nos yeux dans toute sa splendeur immatérielle cette adoration et ce culte d*amour sans lesquels la religion positive n*est plus qu*un corps sans &me.
§ 4. Le culte d'amour et d'enthousiasme spécialement professé dans les psaumes.
Les livres prophétiques ne se font pas faute de porter témoignage en faveur du culte d'amour. Seulement, au lieu de renoncer sous une formule plus ou moins dogmatique , ils rinspirent, ils le communiquent par leur langage sublime, par leurs grandioses images, leur inimitable éloquence, leurs incomparables tableaux, où ils retracent les perfections divines. Mais, nous Tavons constaté déjà (2), il existe un livre saint qui a été composé, en grande partie sinon tout entier, sous Tinspiration de cette pensée d*adoration universelle. Qui ne connaît le livre des psaumes, les poésies de David, ou le lyrisme atteint à des hauteurs inaccessibles? Une rapide analyse des nombreux psaumes consacrés à la célébration de la gloire de Dieu est le meilleur cours d'instruction de ce que nous appellerons le culte d'amour et d'enthousiasme.
Nous allons donc nous livrer à cette revue sommaire, dont les conséquences surgiront d'elles-mêmes.
Psaume viii. — Si je contemple les cieux, ô Seigneur, œuvre de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as façonnées, je trouve l'homme, si petit, indigne de ta sollicitude. Mais quand j'étudie l'homme en lui-même, je reconnais en lui presqu un
(1) Dealer., XXVIII, 48.
(t) Voir Introdaoïloo générale, p. 43-45.
86i CINQUIÈME DOGME.
Dieu; j'aperçois sar son front Tauréole de ta gloire et de la majesté, et je le salae maître de la création : animaux, végétaux, immensité de TOcéan, tuas tout mis à ses pieds. Et alors, 6 Seigneur, je confesse que tu es grand sur la terre (comme dans le ciel). (Culte fondé sur le spectacle de la création et de l'intelligence humaine.)
Psaume xix, — Ce ciel qui raconte la gloire de Dieu, ce firmament qui accuse Tempreinte de sa main, cette succession régulière du jour et de la nuit, qui semblent se transmettre le mot d'ordre du Créateur; ce soleil qui, chaque matin, apparaît sur rhorizon, heureux comme le nouvel époux sortant du lit nuptial, joyeux comme le guerrier courant à la victoire; cette loi divine, aussi parfaite, aussi admirable dans son genre que les merveilles de la création : telle est la double base sur laquelle le poêle sacré veut asseoir Tadoration pure de Dieu. (Culte fondé sur le spectacle de la nature et sur la loi divine.)
Psaume xxix. — Rendez à Dieu gloire et hommage ; admirez, adorez la voix de Dieu qui murmure dans les eau^, la voix de Dieu qui se fait entendre, claire et distincte, dans le bruit du tonnerre, dans le mugissement des vagues, dans Touragan qui brise les cèdres du Liban, dans les langues de feu qui accompagnent la foudre, dans la chule des feuilles de la forêt dénudée, dans Técho qui ébranle les solitudes du désert. (Culle prenant sa source dans les phénomènes météorologiques.)
Psaume xxxui. — On y chante le Dieu qui sait allier la bonté à la justice; on y met en regard de la fragilité des œuvres humaines la stabilité des desseins de Dieu; on montre Dieu surveillant du haut des cieux tous les individus, tous les habitants de la terre, le créateur des intelligences, qui en connaît par* faitement les ressorts et les moyens d activité ; enfln on y proclame la providence comme Dieu de la guerre, dirigeant à son gré le sort des batailles. (Culte fondé sur la stabilité et la providence de Dieu.)
Psaume xlvi. — La protection de Dieu est un refuge assuré contre les tremblements de terre et les tempêtes de TOcéan. A la voix de Dieu, les peuples gémissent, les empires chancellent
et les continents se dissolvent ; à sa volonté, la raine, la dévastation et tous les fléaux se promènent d'une extrémité du monde à Tautre. (Culte fondé sur la toutes-puissance de Dieu.)
Psaume xlvii. — Dieu est le roi des nations ; il est assis sur son trône sacré ; acclamez donc, ô peuples, le juge suprême, le roi redoutable ; annoncez sa présence par vos cris et vos applaudissements. Sonnez, trompettes, retentissez, Schofar, annoncez le lit de justice du Seigneur. (Culte fondé sur la justice de Dieu.)
Psaume i. — Dieu ne te demande, ô fidèle , ni taureaux ni béliers. N'est-il pas le maître de toutes les bétes foraines, de la gent volatile et des animaux gigantesques? Espères-tu faire goûter à Dieu la chair des agneaux, ou lui faire boire le sang des boucs? Offre-lui des actions de grâces ; sers-le par ta fidélité à les engagements; abstiens-toi de Tinjustice, de la rébellion contre la loi morale, de toute complicité dans le vol, la luxure, la calomnie, la médisance : voilà le culte qui platt au Seigneur, qui lui fait honneur; et le salut divin appartient à ceux qui savent observer scrupuleusement Téquillbre moral. (Culte fondé sur Tobservation des lois morales, indépendamment des rites et sacrifices.)
Psaume lxv. — Dieu est l'espoir des continents comme des iles jetées dans les mers lointaines. C'est avec une force égale qu'il fixe la base des montagnes, qu'il calme l'Océan en fureur et les peuples en révolution ; par sa providence et sa sollicitude incessantes, il abreuve la terre, la féconde, l'arrose par d'innombrables canaux, couvre les champs comme d'un magnifique tapis, et dispense à toute la nature ses trésors de bien-être et d'abondance. (CuUe fondé sur le bienfait du renouvellement constant de la nature.)
Psaume lxvii. — Toute la terre reconnaît ton influence, 6 Seigneur, toutes les nations ta souveraine délivrance. Les peuples te louent, ô Dieu; tous les peuples te rendent des actions de grâces. (Adoration universelle. On sait le rôle considérable que joue ce psaume dans la liturgie.)
Psaume lxxxvi. - Le chantre sacré y proclame de nouveau
le cuite renda à Dieu par toute rhumanitë. Ta es plein de grâces, dit-il, pour tous ceux qui t'invoquent. Toutes les nations que tu as faites viennent se prosterner devant toi et honorer ton nom. (Adoration universelle.)
Psaume lxxxix. — Point de comparaison possible, s'écrie le poëte, entre le Seigneur et les habitants de Tempyrée, appelés aussi les fils de Dieu. Il est glorifié par les archanges, il est redouté même des esprits purs qui vivent dans son entourage. À toi le ciel, à toi la terre ; Tunivers et tout ce qu'il contient sont ton œuvre ; le nord et le sud te doivent leur existence ; les montagnes sourcilleuses chantent ton nom ; ton trône est fait de justice et de générosité; ton avant^arde, c'est la gr&ce et la vérité. (Culte fondé sur le dogme de la création.)
Psaume xc. — Tu embrasses Texistence universelle par le temps comme par l'espace : avant la naissance des montagnes, avant Tenfantement de la terre et du système du monde, depuis réterni té jusqu'à l'éternité, c'est toi qui es Dieu. Mille années sont pour toi comme un seul jour,... tandis que nous, nous passons comme l'herbe des champs, qui, poussée le matin, est desséchée et flétrie le soir. (Culte fondé sur le principe de l'infini.)
Psaume xci. — L'auteur chante le bonheur du juste et son triomphe de tous les obstacles ; il réduit à sa juste valeur la prospérité du méchant. Que l'on sache donc que rÉlernel est juste, que mon rocher est exempt de toute iniquité. (Culte fondé sur la justice et la providence de Dieu.)
Psaumes xcv-c. ^ C'est une série de poésies lyriques invitant tous les peuples de la terre à chanter la gloire du Seigneur, à raconter ses hauts faits, à faire retentir de pays en pays l'hymne de l'admiration et de la reconnaissance, à proclamer aux quatre coins du monde le règne de Dieu , à le glorifier, à Texaller au-dessus de tous les autres dieux ; à prêter l'oreille au concert harmonieux de la terre, du ciel, de la mer, des fleuves, des montagnes, des champs, des arbres de la forêt, qui entonnent le chœur pour chanter celui qui est le plus grand et le plus redouté des dieux ; à saluer par des cris de joie et d'allégresse la
bienvenue da juge de la lerre, de celui qui juge le monde avec équité et les peuples avec droiture. Ce que Ton y remarque en outre, c*est la recommandation plusieurs fois répétée d'une adoration gaie, sereine, joyeuse, empressée, dégagée de toute tristesse et de tout mélange d'affliction, c'est-à-dire véritable expression du culte d'amour. Que tout respire la satisfaction et le bonheur au moment de recevoir le Roi des rois et le Dieu des dieux et de lui adresser ses hommages. (Adoration universelle et culte d'amour.)
Psaume civ. — Nous avons cité au long (1) cette admirable description de la création de l'univers, et nous avons constaté que la tradition l'envisage comme le complément du récit de la Genèse ; il serait donc inutile de nous répéter. Notons toutefois que ce psaume commence et finit par la même invocation : a Mon âme, bénis le Seigneur, « ce qui veut dire clairement que la religion doit s'appuyer sur la connaissance de Dieu puisée dans la contemplation des merveilles de la création. (Culte fondé sur la sagesse et la puissance créatrice.)
Psaume cxi. — C'est encore la proclamation de la grandeur de Dieu se manifestant dans ses actes, sa bonté, sa miséricorde, sa sollicitude à dispenser la nourriture à ses élas, et ne demandant en retour de ses bienfaits que le respect et la vénération. (Culte fondé sur la bonté de Dieu.)
Psaume cxxxvin. — Tous les rois de la terre, y est^il dit, glorifient le Seigneur, proclament la justice de ses voies, chantent sa gloire après avoir entendu les paroles de sa bouche. (Adoration universelle. On sait que la tradition applique ce texte à la révélation sinaîque.) (2)
Psaume cxxxix. — Le chantre célèbre la science infinie de Dieu, à laquelle rien n'échappe. Rien ne saurait se soustraire à celui qui plonge au plus profond de notre conscience, qui connaît les coins et les recoins de notre être, lui, le créateur du
(t) Premier dogme, ohap. 1*', S 3-
(j) TAlmod, Kidouohin, fol. 3S; Bemidbar Rabba. leoi. ^.
moule humain, Thabile auteur de noire organisme. Dieu est présent partout et toujours ; impossible d'échapper à son regard; point d*abri, point de refuge contre lui, ni dans les hauteurs de Tempérée, ni aux confins de TOcéan, ni dans les abîmes du Scheôl (enfer). (Science et présence uniyerselle de Dieu.)
Psaume cxlv. — L'auteur glorifie la bonté de Dieu, sa providence générale embrassant tous les royaumes, toutes les générations, et sa providence spéciale se faisant le soutien des grandeurs déchues, le redresseur des tailles courbées sous le poids des malheurs, le distributeur d'aliments et de grâces à tous les vivants, le Seigneur tout à la fois juste et généreux, le bienveillant protecteur de tous ceux qui l'invoquent sincèrement. (Culte fondé sur la providence générale et spéciale de Dieu. Tout le monde sait que ce psaume est l'objet d'une triple mention dans le rituel journalier, et que la tradition y attache la plus haute importance.) (1)
Psaumes cxlvi-cl. — Ce sont les cinq psaumes connus sous le nom d'Alléluias^ sublime couronnement de cet immense poème dont les accents retentissent encore aujourd'hui , comme du temps de David, d'une extrémité du monde à l'autre, et qui se terminent par le cri final : a Que toute âme glorifie Dieu, alléluia! » Arrêtons -nous un instant au psaume cxlviii, où le chantre passe en revue tous les êtres qui louent Dieu. Ce sont d'abord les cieux, les cieux des ci eux et les eaux qui sont audessus des cieux ; puis les anges, les corps célestes, le soleil, la lune, tous les astres lumineux ; puis les quatre règnes terrestres, exposés d'après leur rang dans l'ordre universel : l"" le règne minéral, « montagnes et collines; » 2"" le règne végétaK « arbres fruitiers et cèdres majestueux ; » 3° le règne animal, i( botes foraines, animaux domestiques, insectes et oiseaux; » 4"* l'homme, « rois de la terre, peuples, princes, adolescents et vierges , vieillards et enfants. » Viennent ensuite les trois autres éléments : « feu, grêle, neige, vapeur, vent tempétueux,
(1) Beraoholh, fol. 4.
exécuteurs de la volonté divine. » C'est ainsi que le divin cbantre confond dans un immense cri de reconnaissance et d'amour poussé en Thonnenr du créateur, de Tordonnateur suprême, toutes les existences possibles, tout ce qui remplit les cadres du temps et de Tespace, depuis le ciel le plus élevé et le plus pur jusqu'au grain de sable, depuis l'archange jusqu'à l'infime vermisseau.
Mais quel est donc ce culte qui embrasse indistinctement toutes les classes, tous les genres, toutes les espèces, toute la hiérarchie des êtres? Est-ce bien là le culte positif, officiel, pratique, matériel, réglé disciplinairement? Non, c'est l'adoration qui jaillit du cœur, de la pensée, de la méditation des perfections divines, de la contemplation intelligente de ses actes; c'est le culte de la justice, de la sagesse, de la toutepuissance, de la providence, de la bonté infinie dont nous ne cessons de voir et de saisir les éternelles marques en nousmêmes comme tout autour de nous. C'est le culte qui seul jouit de la faculté de réunir en un faisceau unique toutes les fractions de l'humanité. Quant au culte que le poêle attribue à la nature organique et inorganique, c*est encore l'homme, qui, grâce à son intelligence et à sa raison, est chargé de le réaliser en son lieu et place. Cela signifie sans doute qu'à mesure que nous observons et étudions ces êtres inférieurs, les mystères de leur mécanisme, les merveilles de leur structure, les prodiges de leur organisation, que l'on découvre même dans le ver de la terre, même dans le caillou du ruisseau, nous aboutissons encore à Dieu ; nous ; aboutissons par les infiniment petits comme par les infiniment grands, et alors un élan irrésistible nous porte à remercier le créateur d^avoir fait la nature si belle, si parée, si heureuse. Voilà comment Dieu est glorifié par le majestueux cèdre du Liban , par la grande voix de la mer, comme par le doux murmure de Thumble ruisseau, par les ouragans et les tempêtes comme par les champs couverts de riches moissons et les prés émaillés de fleurs.
L'exposé auquel nous venons de nous livrer sur le véritable esprit des psaumes nous fera mieux comprendre le rôle pré-
pondérant assigné à la poésie de David, non-seulement dans notre liturgie, mais encore dans celle du monde chrétien. G*est parce que ces cantiques, dignes du nom qu*ils portent (Thehillim) , sont les louanges de Dieu par excellence ; c'est parce qu'ils forment Texpression la plus élevée de Tadoration spirituelle, s'élevant au-dessus d'un culte local, national et relativement étroit, de toute la hauteur dont le ciel domine la terre, que les fondateurs de la liturgie officielle, auxquels nous avons eu déjà plus d'une occasion de rendre justice, jugèrent à propos de les incorporer au rituel, de les rattacher aux prières régulières et journalières, allant jusqu'à faire un mérite, une sorte de titre religieux, de la récitation édifiante de ces hymnes incomparables. Le christianisme eut une heureuse inspiration en se les assimilant, et nous ne pouvons qu'applaudir aux voix qui les chantent sous les voûtes des cathédrales et des temples aussi bien que dans nos modestes synagogues.
Nous croyons avoir suffisamment démontré l'importance et la place occupées par le culte de glorification et d'amour dans l'Ëcriture. Elle le met en évidence sous toutes les formes : par les récits légendaires de l'époque antérieure à l'histoire, par les recommandations pressantes et répétées du législateur, non moins que par les accents de la lyre immortelle du chantre mélodieux de la gloire du Seigneur.