CHAPITRE IL — Le coite en général, d'après la Tradition
On ne doit pas s'attendre à trouver dans les livres de la tradition, plus spécialement consacrés à l'étude du droit canonique et à la constitution de la religion positive, la théorie développée de ce culte libre et spontané qui a sa source dans la conscience humaine, qui suit sa voie propre, qui se fraye des issues différentes de celles des rites et du cérémonial. D'an autre côté, il n'est guère admissible qu'après nous avoir laissé
ces fécondes propositions et ces profondes leçons qae nous connaissons sur les grandes vérités de la théodicée^ la tradition n'en dégage pas la résultante, qu'elle garde un silence absolu sur le culte d'amour, tel qu'il vient de nous apparaître dans la lettre et dans l'esprit bibliques. Elle nous offre effectivement plus d'un précepte sur ce grave sujet; elle contient plus d'un enseignement, plus d'une sentence précieuse, que nous pouvons invoquer au bénéfice de la cause du culte d'amour.
Et tout d'abord nous avons à noter un point qui ressort de ce qu'on peut appeler les œuvres vives de la tradition, de cette halacha ou enseignement doctrinal qui y tient, qu'on nous passe l'expression, le haut du pavé. Il s'agit de la différence proclamée, non pas une fois, mais à plusieurs reprises, au point de vue des lois de la pénitence et de la rémunération, entre l'adoration de crainte et l'adoration d'amour (1). Elle enseigne que le culte d'amour vaut le double du culte de la crainte ; que le premier étend sa bienfaisante influence à deux mille générations là où le dernier s'arrête à la millième génération (3) ; elle accorde à celui-là sur celui-ci une supériorité telle que là où la pénitence inspirée par la crainte parvient à changer les crimes en simples contraventions, la pénitence par amour a le singuliei* pouvoir de métamorphoser les attentats religieux en actions méritoires (3)! Voilà, certes, une doctrine qui se rapproche beaucoup de celle que nous venons de mettre en relief en la montrant solidement ancrée dans l'Ëcriture. Car cette immense supériorité du culte d'amour sur le culte de crainte ne peut avoir sa raison d'être dans le culte pratique et cérémonie!, où les faits religieux s'accomplissent dans des conditions à peu près identiques ; elle plonge ses racines dans la portion la plus intime de notre être ; elle prend sa source dans le sentiment plus ou moins noble, plus ou moins désintéressé de notre adoration, dans la pensée plus ou moins nette, dans la conception plus ou moins intelligente de
(1) Taimnd, Yona, fol. 86. (3) Talmnd, Yoma, «. t,
(2) Talmud, Sols, fol. 31.
la grandeur de Dieu, en adorant en lai le bien et le yrai : c'est là qu'est Tamour de Dieu, et non pas ailleurs. C'est de là que le principe a pénétré dans le culte extérieur, et jusque dans la législation rabbinique. Nous savons, en effet, qu'elle affranchit de l'obligation de la prière officielle, de la récitation des dixhuit bénédictions, ceux qui font leur occupation constante de l'élude de la loi (1 }. La tradition reconnaît donc quelque chose au-dessus du culte pratique, cette adoration pure et permanente qui consiste dans la méditation de la vérité religieuse , dans l'aspiration de la pensée vers Dieu et la connaissance de ses perfections.
Voici maintenant un passage relatif à l'histoire, où la tradition parle de la religion des patriarches, qu'elle interprète dans un sens analogue à celui que nous avons indiqué' : « L'offrande de Juda et de Jérusalem deviendra aussi agréable à Dieu que celle des temps anciens et des années primitives (2). s « Quels sont ces temps anciens et ces années primordiales? » demande la tradition... « Ce sont les temps d'Abel et de Noé, où l'idolâtrie n'existait pas (3). » Quel est le sens de cette réponse ? Pourquoi ces offrandes d'Âbel et de Noé furent-elles si agréables à Dieu? Parce qu'elles étaient libres, spontanées, dégagées de toute pression extérieure, jaillissant directement de la pensée et du sentiment religieux que l'homme nourrit à l'égard de Dieu. // n'y avait pas alors (Tidolâlrie^ c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de religion positive, devenue nécessaire pour faire contre-poids à l'idolâtrie, afin d'opérer une énergique et salutaire réaction contre les erreurs et les abominations du polythéisme, comme le furent depuis une grande partie des pratiques imposées par Moïse (4). Non, il n'y avait que l'adoration naturelle, qui coule de la source vive de l'àme et de la conscience. Eh bien ! cette religion primitive, fondée sur le saint élan de l'homme vers Dieu, de la créature vers le créateur, ressuscitera au jour annoncé par les promesses prophé-
(1) TftlDttd» Sabbath, fol. H. (3) Vayikra Rabba, lecl. 7.
,'i) Maiacbie, III, 4. (4) Guide, III*. obay. 37.
tiques, quand Tidolâtrie sera de nouveau extirpée du monde. Voilà le culte qui est cher à Dieu, Yoilà Tadoration qui marque à son empreinte les deux meilleurs âges de l'humanité, Tftge de rinnocence et de la pureté primilives, et T&ge de la pureté etde la sainteté recouvrées.
Il est donc bien avéré qu'au point de vue de la théorie comme de la pratique, par le précepte comme par Texemple, la tradition nous enseigne Texcellence de ce culte général, culte de glorification, d'enthousiasme et d'amour.
Enfin elle nous fait entrevoir, sur le culte d'amour, un dernier ordre de considérations, identique à celui que nous avons développé d'après les psaumes. Nous voulons parler de ce chapitre consacré à nous faire connaître l'expi^ession des hommages rendus à Dieu par les êtres du règne organique et inorganique, et qui s'appelle le chapitre du chant (de la nature) (4). On y désigne nominativement presque toutes les espèces animales, et péle-méle avec elles les fleuves, les mers, les sources, les forêts, le désert, etc., et on leur fait réciter, en l'honneur de Dieu, des textes bibliques dont la plupart tirés des psaumes, au moyen desquels ils lui expriment leur admiration et leur amour. Or ces animaux, ces êtres ailés, ces poissons, ces insectes, ces infimes animaux, ces sources, ces forêts, ces océans et ce désert, qui chantent la gloire de Dieu, qu'est-ce autre chose que la pensée dominante des psaumes, la thèse du culte universel, la doctrine de l'adoration fondée, ici sur la reconnaissance sans borne de la créature pour le créateur, là sur la conception raisonnée des perfections de Dieu? Il importe de faire remarquer que, fidèle aux inspirations de son génie pratique, la tradition ne se contente pas de formuler sa doctrine dans une longue série de versets dont elle fait l'expression de ce culte de la nature organique et inorganique. Elle y ajoute une sanction : elle affirme que quiconque récite journellement le Perek Chira est sûr de la vie future et de la béatitude éternelle (2). Quel est donc ce grand mérite d'une simple récita-
(I) Perek Chira. (i) Perek Chirt. I.
tion, pour quil se résolve en une si hante récompense? Ce mérite, il est dans la théorie que nous venons de développer; il est dans la supériorité du culte universel sur le culte étriqué, enfermé, pour ainsi dire, dans un habit officiel ; il est dans les conséquences qui découlent de Içi lecture attentive et intelligente de ce chant de la nature, à savoir que la nature tout entière loue et bénit le Seigneur, que les êtres les plus imperceptibles participent à ce concert harmonieux, que Thomme ne saurait faire mieux que de les imiter, s'y associer de cœur et d*&me, en substituant de plus en plus à un culte commandé par la routine et exécuté par Tapathie, une adoration intelligente, noble, sincère et désintéressée, comme celle des autres agents de la nature. £t quand on observe à ce point de vue la ponctualité et l'empressement de la création à répondre à la volonté de Dieu, et que Ton fait ensuite un retour sur soi-même, sur les obligations que nous imposent ce titre de roi de la création, ce souffle de vie qui fait notre grandeur et notre misère, on ne peut que puiser dans ce contraste la volojitë et la fermeté nécessaires pour nous élever vers Dieu, en lui offrant ce culte du cœur et de Tintelligence qu'il pourrait exiger comme une dette, mais qu'il préfère agréer comme une offrande pure (1).
Nous retrouvons donc dans la tradition les trois bases formant le fond solide sur lequel repose le culte d'amour, nous voulons dire le précepte, l'exemple et le spectacle de la nature animée et inanimée. Ce ne sont pas à coup sûr les seuls enseignements qu'elle nous offre sur cette matière; mais ils suffisent à l'élaboration et à l'élucidation du cinquième dogme.
(I) Cf. Ikarim, l|e partie.