CHAPITRE m. - Le culte en général d'afirés réeole tbéologiqiie
§ 1«. Ba'hya.
Parmi les fondateurs de Técole tbëologiqae, Ba'hya est celui qui s'occupe le plus du culte en général, non pas en opposition, mais en dehors du culte réyélé et positif. En effet, sur les dix traités qui composent son livre des devoirs du cœur, deux sont consacrés à cette adoration libre et spontanée que Ton doit à Dieu. Il Tenyisage au double point de vue du culte rationnel et du culte d*amour; le troisième traité est consacré au premier; le culte d'amour est exposé dans le dixième et dernier traité.
Nous commencerons donc par la théorie du culte rationnel. Après avoir énuméré dans un préambule (i) toutes les obligations que nous avons à Dieu, et qui nous imposent une soumission sans réserve, une reconnaissance sans bornes, après avoir démontré que Tadoration de Dieu repose sur deux bases fondamentales : l"" la religion naturelle, fondée sur la raison, 2** la religion révélée, fondée sur TÉcriture; après avoir énuméré les avantages et les inconvénients de chacun des deux cultes pris isolément, et, pour ce motif, conclu à leur alliance, à leur fusion, il traite spécialement du culte rationnel, de son caractère et de ses conditions. Il établit sa thèse en forme de dialogue dont les interlocuteurs sont Tâme et la raison (2). Il commence par dire « que le culte rationnel consiste dans cette (f aspiration qui s'agite au fond de la raison de chacun, qui
(l) DeTOIri du oœor , 3" traité, de U vraie (i) Defoirf do cœar, 3^ traité, ch«p. 5, aéonUoD do Diea. « ei 7.
374 GlNaUIÊME DOGME.
« nous porte à vouloir connailre Dieu, à fixer dans notre esprit « les signes de sa sagesse infinie. Hais ce don. Dieu ne Tac- « corde qu'à ceux qui marchent à la lueur du flambeau de sa « Loi (c'est-àrdire de la religion révélée), et qui, tout en persea Térant dans cette voie, sont arrivés à la plénitude de leur « développement intellectuel. C'est alors, en effet, qu'ils « éprouvent le vif désir d'atteindre à ce que Ton appelle la « gr&ce de Dieu, c'est-à-dire le rang qu occupent les saints, « devenus étrangers aux soucis et aux préoccupations de ce « bas monde. Mais quels sont les objets qui forment le bat de a ce culte ou aspiration de la raison? C'est l'éloge de la vérité, « la haine du mensonge, le choix du bien, la fuite du mal, i< l'approbation et la rémunération dues aux bons, le blâme et « le châtiment réservés aux méchants, la sociabilité, la bien- « veillance, la fixation du juste rapport entre le bien et la « louange, entre la vertu et la récompense, entre le vice et le « châtiment, et puis encore la gradation des peines et des ré- « compenses, enfin le pardon qui suit le repentir. Quand « l'homme s'est familiarisé avec ces connaissances (morales) « par le raisonnement et l'entendement, ces facultés se con- « stituent chez lui à l'état parfait; alors seulement il est en « état d'aller jusqu'à la conception des bontés divines, s'il a plait à Dieu de lui en révéler le mode de manifestation. Emet péché par l'imperfection de sa nature, en dépit des efforts t «de sa raison, d'embrasser dans leur ensemble l'immensité et « la continuité des bienfaits de Dieu, il ne s'en sentira pas « moins lié au Créateur par la dette de la reconnaissance, sa « raison lui ayant enseigné déjà que la gratitude est le devoir a le plus sacré de l'obligé envers son bienfaiteur. Que si cette « gratitude lui parait d'une réalisation impossible à sa faiblesse « ou comme un soin inutile à l'égard de Dieu, elle aura du « moins l'avantage de le conduire à faire l'aveu de son infét riorilé^, de l'humilité de sa condition. Ensuite il mettra sa « raison en demeure de lui indiquer les actes les plus propres « à rapprocher l'homme de Dieu, et les hommages qu'il con- « vient de lui offrir en échange de ses bienfaits. La raison se
montrera toate disposée à le mettre dans la bonne voie, et entre elle et Tàme s'engagera le coUoqae suivant : « La raison. — Sais-tn, 6 âme, à quel point tu es engagée, liée par les innombrables bienfaits, gr&ces et miséricordes de ton créateur ?
« L'âme. — Je le sais.
« La raison. — Es-tu disposée à t'acquitter tant soit peu de tes immenses obligations envers Dieu? « L'âme. — Oui.
« La raison. — Mais comment y arriveras-tu avec cette- tiédeur qui te caractérise ? Pour avaler Tamére médecine, au moins fautrii être possédé du désir de guérir. « L^âme. — Mais j*ai le grandissime désir et j*éprouve une vive impatience de reconnaître, selon mes faibles moyens, les bontés de Dieu ; encourage-moi donc dans cette voie. « La raison, — Si tu dis vrai, la médecine pourra produire son effet; mais si tu en imposes, à quoi bon te faire illusion ? Le malade qui ment au médecin ne trompe que lui-même ; il rend inutiles les secours de Tart et ne fait qu'aggraver son mal.
« L'âme. — Dis-moi comment je puis discerner en moimême les symptômes de l'aspiration de ceux de l'apathie vis-à-vis de Dieu.
a La raison. — Voici le critérium : si ton aspiration émane directement de la conscience que tu as de sa bonté infinie, du sentiment de ton impuissance à payer ta dette, de la conviction que ton salut dépend de cette sainte ardeur, de même que ta perte serait la conséquence infaillible de ton relâchement, alors Ion aspiration est réelle, ton désir sincère; sinon, ce n'est que de la fausseté.
« L'âme. — Eh bien, à vrai dire, mon ardeur et mon élan [ vers Dieu ont toujours été tièdes, menteurs, fort peu ini fluencés par les enseignements de l'histoire. Ce n'est qu'à t partir du moment où la sagesse m'a convaincue de la vérité ( de ce que tu viens de dire, où la révélation d'abord, la déi monslration spéculative ensuite, m'en ont fourni la double
« confirmation, que mon ardeur et mon élan vers Dieu sont « devenus une r^lité.
tf La raisofi. — Si tu dis vrai, tu peux affronter les épreuves <x de ce traitement moral, supporter Tamertnme et le goût « nauséabond de mes remèdes, à la condition toutefois de « t*abstenir désormais des mauvais aliments dont tu te nour- « rissais.
« L'âme. — Et quels sont ces mauvais aliments?
« La raison. — C'est le mauvais penchant entouré des pro- « pilétés qui le soutiennent et Tentrainent à leur suite.
« L'âme. — Quel est ce penchant et quelles en sont l^s « propriétés?
« La raison. — Les mauvais penchants sont nombreux ; on « peut néanmoins les réduire & deux principaux, qui sont : a l"" Tamour des jouissances sensuelles, manger, boire, se « livrer à la luxure, s'asservir à tous les besoins corporels ; ce « penchant te vient de ton mauvais voisin, le corps ; 2"* Tamoor « des grandeurs et de la domination, Torgueil, la vanité, « Tenvie, qui te portent à manquer au devoir de la gratitude « pour les bienfaits reçus; ce second penchant te vient de ton « entourage, du milieu où tu as été élevée.
« L'âme. — Quelles sont maintenant les propriétés ou cona séquences qu*il faut savoir éviter ?
« La raison. — Les conséquences du premier penchant sont « les excès de la bonne chère, du luxe, du sommeil, de Tinac- « tion, de la mollesse, etc.; celles du second penchant, ce sont « les excès de la parole, de la fréquentation sociale, le trop a grand désir de plaire aux hommes, Tamour de la louange et a de la renommée, Tenvie excitée par la possession des biens « temporels, la violence employée à regard de ceux qui les <c possèdent, le mépris et le dénigrement du prochain, etc. « Es-tu sincère dans Texpression du désir de t'acquilter envers « Dieu, de reconnaître la dette de la reconnaissance? Alors il « faut commencer par te dépouiller de ces mauvais penchants « et de leurs funestes conséquences. Voilà la première étape « de la guérison.
ce L'âme. — La longue habitude que j*ai contractée de ces
a vices m*en rend le détachement complet impossible ; accorde-
« moi donc la grâce de me faciliter ce travail de réaction contre
«r les sens.
« La raison. — L'homme avisé qui se sentirait atteint d'une
a affection cancéreuse dont il redoute les affreux ravages hé-
« siterait-il un instant à se débarrasser du membre gangrené,
a ne préférerait-il pas la douleur d'un mal passager à un mal
« sans remède? Pour te faciliter cette séparation, tu n'as qu'à
« mettre en balance le mal que te vaudra la persistance dans
a tes mauvais penchants avec le bien que te procurera ta rup-
« ture avec le vice.
« L'âme. — Quel est ce bien et quel est ce mal ?
« La raison. — Le bien, c'est la paix, c'est le repos que
« t'assure ton renoncement à ce monde triste et ténébreux
a dont les jouissances sont si courtes et si amëres ; c'est la con-
« science que tu ne tarderas pas d'acquérir de l'excellence de
« cette quiétude morale et qui te deviendra de plas en plus
« chère; voilà la voie du salut et de la vie. Le mal, c'est le
« faisceau de soucis, de douleurs, de déceptions, formé par les
«( passions assouvies et inassouvies, leur satisfaction même
u n'étant que vide et néant, privée de tout gage de durée et de
tt stabilité; car tous ces biens terrestres te délaissent pour
a autrui; t'abandonnant déjà dans ce monde, à coup sûr ils ne
(( t'accompagneront pas dans le monde futur, sans compter
a que, malgré la persévérance de tes efforts, ils ne te satisfont
« jamais.
« L'âme. — Je commence à comprendre et à trouver moins « difficile le détachement des choses de ce monde. Maintenant oc il s'agit de me familiariser avec le second remède, je veux « dire avec l'adoration de Dieu.
« La raison, — La règle générale en matière de culte, c'est « de rendre à ton supérieur tout ce que tu te crois en droit «c d'exiger de ton inférieur, supposé la possibilité d'établir « entre eux une certaine analogie. Agis donc, en bien cl en
« mal, à l'égard du premier comme tu voudrais voir le dernier « agir à ton égard.
« L'âme. — £xpliqae-toi plus clairement.
« La raison. — Songe d*abord à ce que tu dois à Dieu en « retour de ses bienfaits généraux et particuliers; figure-toi « ensuite avoir comblé ton esclave de bienfaits de même na- « ture. Ce que tu nommeras gratitude cbez ce dernier sera la (( mesure de celle que tu devras à Dieu ; de même ce que tu « prendras pour de Tingratitude de la part de ton esclave cona stituera ton ingratitude envers Dieu.
« L'âme. — Je comprends d'une manière générale, mais je a désirerais en avoir une notion précise et détaillée.
« La raison. — Voici les services que réclamerait de son « esclave le maître qui lui aurait fait la millième partie du « bien dont te comble le Créateur : cet esclave devra le servir « exclusivement en actes comme en paroles; il sera fidèle, « dévoué à son maître, ostensiblement et secrètement; il le « respectera, il gardera en sa présence une attitude timide <K et craintive; il lui témoignera une soumission complète, « externe et interne ; il sera humble dans tous ses procédés et « jusque dans sa manière de s'habiller; il le glorifiera de <c bouche et de cœur ; il chantera ses louanges jour et nuit ; il (c se remémorera ses bienfaits oralement et mentalement ; il « fera Ténumération de ses mérites et titres de gloire; il le ser- « vira avec empressement et joie, toujours avide de lui plaire; « il devinera ses volontés, implorera son indulgence et son « affection; il sera constamment préoccupé de la crainte de « son insuffisance, se montrera jaloux de remplir ses ordres, Cl se tiendra à distance respectueuse de tout ce qui est Tobjet A du déplaisir ou de Tinterdiction de la part de son maître ; il (T fera la récapitulation de ses fautes pour les mettre en regard « de tous les bienfaits qui lui ont été prodigués; il comparera « la petitesse de ses services avec la grandeur de ses obliga- « tiens; il comptera ses peines pour peu de chose eu égard à tt ce qu'il devrait faire; à son indignité il opposera le rang suce préme de son maître, à qui il s'en remettra complètement
« poar la satisfaction de ses besoins, le remerciant s*il le
a nourrit avec abondance, se résignant s*il le prive du néces-
« saire ; jamais il ne se permettra le moindre soupçon contre
« sa justice. En un mot, ses actes comme ses moindres mouve-
m ments, comme ses pensées les plus intimes, porteront le ca-
« chet de sa soumission absolue. Il sera Vhomme-lige de son
tt maître Voilà pour les senrices actifs : quant à ce qui!
a devra éviter, et dont il faudra s'abstenir, ce sera tout ce qui
« est opposé aux services dont nous venons de faire l'énumé-
« ration, le contraire de tout ce qui plaît au maître. Voilà,
« ô &me, de quoi te satisfaire sur la question de savoir com-
d ment on peut servir ou desservir son maître. Or, si tel est le
« devoir de Tesclave envers son maître (terrestre], dont lès
« bienfaits sont si peu de chose, il te sera facile d'en induire
a ce que tu dois au maître des maîtres pour ses innombrables
a bienfaits. »
Du devoir de mettre noire adoration en rapport avec les bienfaits
de Dieu.
surrE ou dialogue
« L'âme. — Explique-moi maintenant pourquoi et sous quels « rapports suis-je tenue à une adoration toute particulière en- « vers Dieu. »
« La raison. — C'est que le culte est, en général comme « en particulier, en raison directe des bienfaits dont on est a Tobjet; or, la bonté de Dieu envers les hommes présente « quatre degrés : l"" Bonté divine, qui s'étend à tout le genre « humain. C'est Dieu qui l'a tiré du néant, lui a donné la vie et «c tous les biens dont nous avons fait la longue énuméralion a dans le traité précédent (De l'appréciation des bontés de Dieu « pour ses créatures) Ceci impose à Thumaniléun culte géné- « rai, et tel est le culte rationnel pratiqué par Adam, Enoch ,
« Noé et ses enfants. Job et ses amis, jnsqu*à la venue de Moïse,
« culte qui valut à ses adeptes des récompenses temporelles et
a éternelles, comme la Bible nous le dit formellement d*Abra-
« ham (i), à ses adversaires et violateurs la réprobation de
« Dieu, la dégradation au niveau de la brute dans ce monde (2) ,
a et un châtiment terrible dans l'autre monde (3). — 2^ Bonté
« de Dieu pour un peuple particulier, choisi parmi les autres
« peuples : telle est celle que Dieu déploya en faveur dlsraêl
a en le tirant de TËgypte et en rétablissant dans le pays de
« Ghanaan ; et, pour ce motif, elle lui impose une adoration
a spéciale en sus du culte primitif, une religion révélée venant
« à la suite de la religion rationnelle. Les fidèles et conscien-
tt cieux observateurs de ce culte spécial sont Tobjet de grâces
« toutes particulières et, par suite, appelés à un service d'élite,
a comme le fut la tribu de Lévi (4), sans préjudice des récom-
« penses futures. Les rebelles de cette casle sacerdotale perdent
« leur double dignité (d'homme et d'israélite) et encourent une
« punition terrestre et céleste (5). — 3*» Bonté de Dieu pour
tf une famille élue au sein du peuple élu, telle que l'élection
« de la race pontificale et de la race royale de David, auxquelles
(( cette distinction, avec les prérogatives qui y sont attachées,
(( impose de nouvelles obligations, lesquelles, en ce qui con-
« cerne le pontificat, sont longuement exposées dans le Penta-
« teuque, et, quant à la race davidique, sont précisées par
« le prophète (6). Ces élus sont à leur tour l'objet d'une réc( munération toute spéciale en ce monde et dans le monde
« futur, richement récompensés, ou sévèrement châtiés, les fit premiers comme Pinehas et les pontifes de la famille de
« Zadoc (7), les derniers comme Korah et les siens. — 4*» Bonté
« de Dieu envers un individu, choisi et désigné au sein de son
« peuple et de sa famille : tel est le prophète, ou le chef de
(0 Genèie, XV, l. (5) Ecoles., VHl, 1t.
(i) Psaamei, XXXVII, iO. (6] Jérémie, XXI, tf .
(3) rwTe, XXXHI, 11. (7) Pg., CVI, 30; Eiécbie4, XLIV, 15.
(4) Exode, XXXil, SH.
« TËtal, OU le sage à qui Dieu aura prodigué les dons inlellec- «i tuels. En général, tout bienfait individuel et exceptionnel « eKîge de la part de celui qui en est Tobjet une reconnaissance <c également individuelle et distincte; c'est par là qu'il travaille a à sa perfection et se rend de plus en plus digne des bontés « divines, temporelles et spirituelles (1), de même que sa dé- (' fection le ferait déchoir de toutes ses dignités; Dieu est a d'autant plus sévère envers Tbomme que celui-ci aura été « l'objet plus particulier de ses grâces et de son choix (2). j>
Voilà un extrait qu'on trouvera un peu trop long, qui ne se lie pas trës-étroitement à notre sujet, puisque l'auteur n'y traite du culte général qu'à un seul point de vue, celui de la bonté de Dieu; mais aussi bien est-ce celui, il faut en convenir, qui est le plus saillant, le plus en évidence, qui frappe le plus la raison vulgaire, et, par conséquent, le plus approprié à l'esprit dès masses. Quoi qu'il en soit, Ba'hya enseigne clairement qu'il est une religion naturelle à' côté de la religion positive, un culte rationnel historiquement antérieur au culte révélé, et dans ce remarquable dialogue il nous montre la raison venant elle-même éclairer l'àme, lui inculquer cette adoration basée sur l'observation des rapports du créateur avec la créature, où le culte pratique n'intervient nullement; le lui montrer, ainsi que nous l'avons constaté nous- même, comme ayant été celui de l'élite de l'humanité depuis Adam jusqu'à Moïse.
Nous allons maintenant exposer l'opinion du même théologien relativement au culte d'amour, auquel il consacre son dixième et dernier traité. Voici comment il définit le parfait amour de Dieu.
« L'amour de Dieu (3), dit-il, est cette vive aspiration de « l'âme et l'essor qu'elle prend vers Dieu, au point de s'idena tifier avec la lumière suprême. On sait que l'ftme est une essence simple et spirituelle, dont les aspirations tendent vers
(I) Psaumes, CXXXII, 11; XXVIl, 12. (5) DeToirs do cœur, dixième Iraîtë, de
(t) LéTit., X , 3; Amos , III , i ; IsaTe , l'amour parfait de Dieu, chap. t". XXX, 33.
« les élres spirilaels, ses semblables, s'èloignanl d'autant « des corps grossiers et matéiiels, dont la natare lui est a opposée. Liée à ce corps par la loi de Tépreuve qui lui est ima posée par Dieu, la Providence a inspiré à Tâme une sorte de « sollicitude et dMntérét pour ce corps avec lequel elle est as- « sociée pour la vie. Mais cette liaison forcée avec le corps « Téloigne de plus en plus de sa pureté et de ses aspirations « primitives pour la plonger et la dégrader au sein des appéa tits grossiers et des sensations brutales... Il arrive cependant € qu'à la fin, éclairée par la lumière de la raison, reconnaissant « tout ce qu'il y a de honteux dans ces ardeurs et ces passions a infimes, dans ces longues déviations de la voie du salut « temporel et éternel, F&me retourne vers Dieu, s'en remet à « sa clémence, concentre toute la force de son attention sur les « meilleurs moyens d'opérer son salut, s'arrache aux formia dables pièges et séductions auxquels elle avait succombé, « brise définitivement avec le monde et ses plaisirs, en profes- « sant un immense mépris pour le corps et ses (viles) jouissances, a À la suite de cet amendement, elle recouvre la clairvoyance, « et son regard, qui n'est plus troublé par les vapeurs gros- « sières des sens, se fixe alors sur Dieu et sur sa loi. Dès lor3% a elle apprend à discerner le vrai du faux, à reconnaître dans « sa vérité Dieu, son créateur et son guide. A mesure « qu'elle avance dans cette connaisance de la grandeur et de « la puissance infinies, elle conçoit pour ses perfections « un sentiment de soumission absolue , d'adoration et de « sainte frayeur; elle persiste dans ce dernier sentiment jus- « qu'à ce que Dieu, la rassurant, calme ses terreurs. Alors « à la crainte vient succéder un immense amour; alors, se « dégageant de toute autre préoccupation , elle s'absorbe « dans cet amour divin , dans cette sainte foi, dans cet élan « vers l'infini. Cet amour devient l'unique objet de ses soins, (f de sa prédilection, de ses réflexions et de sa spéculation ; « alors elle interdit au corps tout mouvement qui n'aura pas « directement pour but l'accomplissement de la volonté de Dieu; a sa langue ne se déliera plus que pour chanter les louanges et
tf la gloire du Seignear, que pour exprimer des aclious de « grftces, toutes les nuances de Famour et de Faspiration spiri- <t tuelle, remerciant Dieu de ses bienfaits, se sôumeltant à ses « châtiments, s'avançant régulièrement dans cette voie de « Tamour et de la foi. Voici, à ce sujet, une prière qu'un saint c homme adressait chaque nuit à Dieu : « 0 mon Dieu ! tu a m*as exposé aux souffrances de la faim, de la nudité, des « épaisses ténèbres, mais tu m*as fourni une riche compensa- « tion dans la connaissance de ta force et de ta grandeur. Jette^ a moi au milieu des flammes^ ri ta le juges à propos, mon ce amour et la joie que tumlnspires n'en pourront que grandir. » a C'est cet amour de Dieu dans la souffrance que TËcriture a aime sentent à retracer (4). »
Après ces généralités sur Tamour parfait de Dieu, étudié dans sa marche et sa progression, l'auteur décrit les différentes manifestations de cet amour de Dieu (2). Il les reconnaît au nombre de trois, procédant par gradation, calquées sur la triple expression dont se sert Moïse lui-même pour inculquer Tamour de Dieu, a Le premier degré de cet amour va jusqu'au sacrifice <c de la fortune; le second pousse jusqu'à l'abnégation et aux c douleurs du corps; mais le troisième, le plus élevé, ne recule « pas devant le sacrifice de la vie. » Il applique à ce texte du triple amour de Dieu toute sa sagacité de commentateur et d'exégète, et en donne plusieurs interprétations qu'il appuie sur la tradition.
Dans le chapitre suivant l'auteur s'attache à poser des jalons sur la route qui conduit au parfait amour de Dieu. Aboutir directement à l'amour sans passer par des épreuves préliminaires est chose impossible. Il y a, selon lui, huit marches à gravir pour arriver au sommet de l'échelle; ce sont : l^la croyance absolue à l'unité de Dieu; 2*> Tadoration de Dieu, exclusive de toute autre ; i^^* la soumission pleine et entière à Dieu ; 4"* la
(t) Job, Xni, IS; Canl. 4ef Cant., I. (9) Devoirs dit eaur, de ramosr parlait
18; Deotér., VI, 6. de Wm, «bap. 4.
soumission aux élus et aux fidèles de Dieu ; S° examen de conscience porlant sur les obligations que nous impose l'inaltérable bonté de Dieu ; 6"" examen de conscience ayant pour objet la longanimité de Dieu et sa clémence inépuisable; 7"* conception, appréciation du gouvernement providentiel, tel qu'il nous est révélé par la révélation prophétique et par Thistoire ; 8" appréciation des merveilles de la création, telles que nous les montre Tobservation attentive de la nature et de Tunivers. Il cite encore des textes à Tappui de Tamour parfait de Dieu et de la joie qu'il est fait pour nous inspirer (i).
Il passe ensuite à l'importante question de savoir si l'amour parfait de Dieu est réellement possible. Voici comment il s'exprime sur ce grave sujet: a II y a trois degrés dans l'amour : le (( premier, c'est celui qui porte notre ami à faire pour nous un tt sacrifice d'argent, sans aller jusqu'à exposer sa personne et « sa vie ; le second degré, c'est lorsque notre ami se sent porté « àsacrifler pour nous non-seulemenlsafortune, maisjusqu'àune « portion, un membre quelconque de son corps, sans pourtant H aller jusqu'à exposer sa tête et sa vie; le troisième, c'est celui « où l'on nerefuse rien à l'amitié, quand on met à la disposition « de l'objet aimé fortune, corps et Ame. C'est à cette troisième et « suprême catégorie qu'appartient l'amour d'Abraham, offrant « sans hésitation à Dieu sa fortune, son corps et son âme. Sa tt fortune, par l'hospitalité qu'il pratiquait si largement envers « tous les voyageurs, dans le seul but de propager la connais- (c sance de Dieu parmi les hommes, comme parle noble désin- « téressement dont il fit preuve à l'égard du roi de Sodome(8); a son corps, par l'empressement à se soumettre à la loi de la (( circoncision ; enfin son âme, sa vie, comme nous l'apprennent « cette spontanéité et cette ardeur à offrir à Dieu le sacrifice de a son fils unique. Voilà le sublime en matière d'amour di- « vin, degré inaccessible au commun des hommes, au-dessus a des simples facultés humaines, et pour ainsi dire contre na-
(I) haie, XXVI, r,; Pg., XLIf, 9; («) Genèse, XIV, «5.
LXIV, 18; XXVIi, 4; liabncuc, III, 11.
DU CULTE RN GÉnéRAL. 385
« tare. Les exemples qae nous en offrent quelques rares élus « sont dus à rintenrention d'une force surnaturelle, au concours a direct qu'il plaît à Dieu de leur prêter contre toute sugges- « tion contraire, pour les récompenser de leurs constants efforLs « vers Tadoration parfaite, sincère, pure et sans résenre. Hais, « encore un coup, ils sont excessivement rares ceux qui sayent a à ce point triompher de la nature et de leurs sens. Quant aux « deux degrés inférieurs deFamour de Dieu, ils sont accessibles « à la majorité des hommes, à la condition toutefois de s'y pré- « parer par les moyens exposés plus haut (chapitre m). La vie tt de Job en est l'exemple frappant : en étudiant cette vie on « remarquera que Satan commence par demander à Dieu de « mettre la piété de Job à l'épreuve par sa ruine matérielle, «< alléguant que jusqu'alors le culte de Job n'avait été qu'un « marché fructueux , puisqu'on échange de sa piété il avait « obtenu d'immenses richesses. Dieu adhère à celte proposition « et abandonne à Satan la fortune et la famille de Job. Celui-ci « sort triomphant de cette épreuve, persiste, sans la moindre « plainte ni murmure, dans sa piété et son amour de Dieu. « \lors commence la seconde épreuve, celle qui s'atlaque à la a personne du juste, et Satan, encore autorisé par Dieu, le soute met à toutes les tortures d'une affreuse lèpre. Job triomphe « également de la seconde épreuve, et, malgré ses horribles « souffrances, il n'écoute pas les suggestions de sa femme ; il a la réprimande, au contraire, reste inébranlable dans son n espoir et sa foi dans la justice de Dieu (1). Aussi Dieu loue- « t-il Job, tandis qu'il blâme le langage de ses amis (3) , et l'Ëcria ture, conflrmant cette légende, fait figurer Job entre deux « justes, entre Noé et Daniel (3). »
Dans les chapitres suivants (vi** et vir], l'auteur termine sa théorie du parfait amour de Dieu en exposant la règle de conduite à tenir par ceux qui y* aspirent ou qui le possèdent, sous le rapport individuel comme sous le rapport social.
(0 Job, XIII, «5. (S) Eséokiel, XIV, u.
(«) Job, XLir, 7.
Apprectaitons. — di nous ne nous laisoDsiuusion, lameone de Ba'hia sur le parfait amour de Dieu confirme en toat point les enseignements que nous avons tirés de la simple inspection des textes bibliques. Il fait remonter le culte rationnel ou la religion naturelle à Torigine du genre humain ; pour lui aussi le sacrifice d'Abraham est la plus haute expression du culte d'amour, de Tadoration parfaite qui cherche, qui trouve la félicité suprême dans l'offrande que Thomme fait à Dieu de ce qu'il a de plus cher et de plus précieux. En noos citant comme modèles du premier et du second degré du culte d'amour Abraham et Job, c'est-à-dire deux patriarches qui vécurent avant la révélation, il corrobore cette vérité, à savoir que le culte d'amour est infiniment au-dessus de la religion positive, qu'il la domine, comme le but domine les moyens et les instruments qui servent à sa réalisation. En entourant le parfait amour de Dieu de conditions préliminaires, de huitclôtures qu'il faut franchir avant d'y atteindre, barrières intellectuelles et morales procédant toutes de la connaissance de Dieu, il donne au culte d'amour ses véritables fondements, il le fait découler de la théodicée comme une conséquence naturelle et infaillible, et confirme ainsi la filiation que nous avons cherché à établir entre le cinquième dogme et les quatre premiers. Hais nous ne reproduirions qu'incomplètement la pensée de Ba'hya si nous n'ajoutions qu'il ne songe nullement à infirmer ouàaffaiblir la nécessité du culte pratique et de la religion positive. Non, dans l'opinion de l'auteur, le culte d'amour, placé au sommet de l'échelle religieuse, est le couronnement du culte extérieur et pratique. Il ne faudrait pas voir là dedans une contradiction avec notre propre point de vue. Ce qui est vrai, c'est que Tadoration parfaite ou le culte d'amour est tout à la fois le principe et la fin de la religion; elle est la cause première, la raison d'être de toutes les religions ; elle en est aussi la cause finale et le dernier mot; mais il ne s'agit pour le moment que d'une chose : il s'agit de l'importance du culte d'amour, de la nécessité de le constituer en dogme fondamental et universel.
et enfin de la démonstration de sa supériorité sur tontes les antres manifestations dn sentiment religieux.
% i. Le Khoxari.
Voici plusieurs extraits de ce beau livre où les droits du culte d'amour, rationnel et contemplatif, sont clairement énoncés. Nous avons déjà cité sa déDnition'du parfait adorateur (4). Traçant ensuite le portrait du juste, il s'exprime ainsi (2) : « Après « avoir donné légitime satisfaction aux besoins de la nature, « après avoir accordé au repas, au sommeil, à la vie animale « ce qu'on ne saurait leur refuser raisonnablement, le juste fait « rappel de ses sujets (sesmembres, organes et facultés), comme « le général faitTappel de ses soldats, réclamant leur concours « et leur assistance pour prendre son essor vers le ciel, vers « la région divine qui est au-dessus de la sphère intellectuelle. « II rangera ses facultés autour de sa personne, tout comme a Moïse rangeait Israël autour du Sinaï... Il commandera à a rtmo^ination, aidée de la mémoire^ de lui retracer les plus « beaux tableaux de la révélation divine, tels que la manifeste tation de Dieu sur le mont Sinaï, Abrabam et Isaac sur le « mont Moria, le tabernacle, la célébration officielle du culte, (c la résidence de la gloire divine dans le sanctuaire. Il presa crira à la mémoire de garder éternellement le souvenir de tf ces immortels événements; il interdiraà la faculté spéculative <c et à ses acolytes de bouleverser la vérité et d'y glisser le a doute ; il empêchera Virritabilité et la sensualité d'entraîner « sa volonté, de l'agiter et de la tourmenter par leurs violences ; « il enseignera à la faculté de volonté comment elle devra gou- « verner les membres et les organes qui sont à son service, a afin de s'en faire servir avec empressement, zèle et joie, les a habituant à se lever, à se prosterner et à s'asseoir au mo-
(t) Voir iDlrodaciioD (énénle, p. tOO. (9) Le Kkoiari» Ill«ptrUf, 1.
c( ment opportun, ordonnant à ses yeux d'avoir le regard sup- « pliant de Tesclave qui se trouve en face de son maître, à ses a mains de se tenir immobiles, tendues et séparées, à ses pieds « de se joindre pour la prière, à tous ses membres d'affecter « cette, attitude de saint effroi qui sied bien à ceux dont c'est la « principale préoccupation d'accomplir les ordres de leur chef, a sansaucun souci des douleurs ou des sacrifices; mettant ensuite c( son langage en parfaite harmonie avec sa pensée, se gardant <c bien de marmoter des prières machinales, à Tinstar du perro- (( quet, et faisant de chaque mot l'expression d'une idée... Le (( temps consacré à la prière sera pour lui le cœur, le fruit réel « du temps; les autres moments, il les considérera comme autant tf d'avenues qui y conduisent; il aspirera sans cesse vers ce « moment précieux où de la condition de la brute il s*ëlève « jusqu'à celle des esprits purs .. »
<( Le juste (1) n'observe pas moins que les lois pratiques a du culte et de la morale les lois métaphysiques et philoso- « phiques : la croyance en Dieu, le monothéisme, le respect « pour le nom de Dieu, avec tout ce que la religion nous ence seigne là-dessus, à savoir que Dieu sonde les replis du cœur a humain, qu'il connaît avec certitude les actes et jusqu'aux « pensées des hommes, qu'il rémunère chacun selon ses œavres, « que sa providence s'étend d'une extrémité de la terre à Tautre. (( Dans toutes ses pensées, paroles ou actions, le juste a présent « à l'esprit le Dieu qui voit tout, vengeur et rémunérateur, « qui lui demandera compte de toutes ses fautes; et cette pen- (( sée le remplit de crainte, de terreur, d'un sentiment de honte « pour ses œuvres si imparfaites, de joie et de confiance aux « heures de saint recueillement; heureux, en quelque sorte, de « s'imposer cette discipline religieuse comme faible témoi- « gnage de gratitude pour la bonté divine. Il n'oublie jamais « les enseignements de l'Écriture et de la tradition au sujet de « l'omniscience de Dieu, à laquelle rien ne saurait ëchap-
(I) LeKhoiiri, lll«parlie, 6.
tf per (1)... Il fixe aussi son attention sur la sagesse, Tordre et a l'harmonie qui président au mécanisme du corps humain... « En étudiant et en admirant les merveilles de son organisation, « en reconnaissant que tousses membres sont subordonnés à la « volonté de celui qui, après les avoir créés, veille encore à « leur activité et à leur constante mise en œuvre, le juste se « sent sous Tinfluence permanente de la Divinité et dans une « sorte de liaison virtuelle avec les anges, liaison qui peut dea venir parfois une réalité... » Il dit ensuite que Tamour et la vénération de Dieu aboutissent à la joie, à cette joie qui est aussi un devoir religieux prescrit par la loi (2), à cette joie qui résulte de la connaissance de Dieu, qui est le fondement de Tadoration de Dieu, à tel point que tout le culle révélé^ toute la loi écrite^ n'est pas autre chose que la préparation à cette joie suprême^ comme Venseigne aussi Ba'hya (3). « Arri- <r vée à ce point, Tftme du juste comprendra le Dieu des vivants, a père nourricier et sage gouverneur de l'humanité ; elle corna prendra la création, non pas sans doute dans tous ses détails, « mais dans son ensemble, par tout ce qu'on y observe d'utile « et de merveilleux, spectacle qui conduit nécessairement à la « découverte d'un être doué de sagesse, de volonté et de pui»- « sance, dispensant à toute créature, grande ou petite, et selon a ses besoins, des organes visibles et invisibles, des propriétés « défensives, des membres, des vaisseaux propres à la venti- « lation, donnant aux bétes fauves ces terribles défenses qui « leur servent pour tuer et happer leur proie, gratifiant le lièvre If et le cerf d'une vélocité conforme à leur poltronnerie. Pour a peu que l'on médite sur la structure des membres des êtres a vivants, sur l'utilité de leur conformation, sur leurs rapports « avec l'air ambiant, on ne peut se défendre d'y reconnaître « l'empreinte d'une loi et d'un ordre admirables, qui ne laissent « subsister dans les cœurs le moindre doute sur la justice di-
(I) Piaames, XGIV, 9; CXXXIX, If; Abolh, II, I. {*) Dénier., XXVI, il; XXVIll, 47; Piaumei, C,3. (3) Voir le Khosari, /. e,, le coiameiiUUre de Sadntb.
« Yine... Et quand 11 se sera profondément pénétré de ces « vérités, le juste prendra pour modèle Naham le résigné a (^Isch Gam Zou), qui, à chaque coup venant le frapper, re- « merciait la Providence et s'écriait : « G^est pour le bien (1). » c Envisagée de ce point de vue, la vie ne laisse pas que et d^étre douce , le poids des malheurs devient plus léger, et a Ton peut éprouver une certaine joie de ses maux et souf- « frances, en les considérant comme une expiation de ses « péchés, en se sentant heureux de s*étre allégé du fardeau « de sa dette morale et religieuse, joyeux de la perspective « des récompenses futures, mais bien plus heureux encore « d*avoir pu montrer aux hommes, par son propre exemple, « comment on doit supporter le malheur, proclamer la justice tt de Dieu au milieu des souffrances, et devenir glorieux et « illustre par ses épreuves mêmes. »
Cette description du juste, d*après le Rhozari, ne renferme peut-être rien de bien nouveau ; elle n'ajoute aucun élément important à ce que nous savons déjà du culte d'amour ; elle ne se fait remarquer ni par les larges développements ni par l'esprit de classification et de coordination que Ba'bya met au service de sa théorie. Mais elle mérite d'être citée à un autre point de vue. Elle est une preuve de la puissance qu'exerce sur les esprits sérieux et consciencieux, même les plus opposés à l'intervention de la raison et de la spéculation en matière de religion, l'influence du culte d'amour et de l'adoration spirituelle. On sait, en effet, que parmi les grands théologiens de cette école, l'auteur du Khozari est le champion le plus ardent, le plus entier du culte extérieur avec toutes ses pratiques, ses rites, son sacerdoce. Et cependant il se voit obligé de rendre hommage au culte rationnel, reposant sur ce qu'il appelle les lois métaphysiques et philosophiques, au culte d'amour, dont la source jaillit dans la joie et la jouissance pure que nous procure la connaissance de Dieu. Sans doute, l'auteur ne sépare jamais dans son système ces hautes spéculations de la pratique
(1) Talmtd, Thaanitli, fol. 11.
consciencieuse et minutieuse da culte prescrit, biblique et tra* ditionnel ; il n'admet pas le culte d*amour en dehors du cercle tracé par Moïse et le rabbinisme. Mais c*est ce qui donne justement tant de valeur à ce qu'il dit de la religion contemplative, qui est au culte officiel ce que Tftme est au corps, le souffle de vie pour la matière inerte. Sa définition de Tadoraleur parfait et du vrai juste constitue donc un témoignage important en faveur du cinquième dogme.
-§ 3. Maïmonide,
A son tour, Maïmonide revendique hautement les droits du culte intérieur et de la religion d'amour; il y insiste énergiquement à la fin de son traité théologique (1), comme nous allons le voir : « 11 importe, dit-il, de fixer l'attention sur ceci : Notre « sainte loi a déterminé, précisé les connaissances et idées f vraies au moyen desquelles l'homme peut s'élever au plus « haut degré de la perfection. Elle nous a prescrit les croyances « suivantes : l'existence de Dieu, son unité, son omniscience, c sa volonté et son éternité. Mais ce sont là les notions der- « nières et suprêmes, que l'on ne parvient à concevoir d'une a manière détaillée et nettement déterminée qu'après avoir <K passé par la filière d'une foule de connaissances prélimia naires. La loi nous prescrit également certaines croyances c nécessaires à la conservation de l'ordre social, la croyance, « par exemple, que Dieu s'irrite contre ceux qui lui désobéis- « sent, croyance propre à nous inspirer une crainte salutaire «( contre toute velléité de lësc-majesté divine. Quant aux autres « notions véridiques relatives à l'existence universelle, et qui a constituent la science métaphysique dans ses différentes « branches, science qui sert de démonstration à ces idées et à « ces dogmes, dernier mot et but définitif (de l'humanité), elles
(I) GiMe^ in« partie, ohftp. 99.
« ne sont pas, comme les premièresi Tobjel de prescripiions « formelles et écrites, mais elles sont comprises dans le com- « mandement général d'aimer Dieu^ de Taimer, comme dit « rEcritare, de tout cœur, de toute ftme et de tout pouvoir, a Dans notre grand Traité de la religion (4), nous avons « établi que cet amour de Dieu ne trouve sa réalité que dans a la conception de Tordre universel de la création, telle que a nous la voyons, et dans Tappréciation de la sagesse créatrice a qui s'y révèle ; nous y avons mentionné aussi Topinion de « nos sages à ce sujet, b
Chap. Li (2). — « Le présent chapitre n'ajoute rien aux tt considérations développées dans cette partie de notre livre ; « il peut en être considéré comme la conclusion. Nous nous « proposons d'y expliquer quelle est la nature du culte que doit « rendre à Dieu Thomme qui sera arrivé à la connaissance des « grandes vérités religieuses, après la juste conception de Dieu « lui-même ; nous tracerons donc la ligne à suivre pour aboutir « à ce culte spirituel, qui est le but suprême de Texistence bu- « maine; nous dirons avec quelle sollicitude il convient de « poursuivre ce but jusqu'au seuil de la vie éternelle. Nous tf allons entrer en matière par la parabole suivante. Il y avait « une fois un roi qui demeurait renfermé dans son palais, et « dont les sujets étaient disséminés, partie dans le pays et M partie hors du pays. Ceux qui résidaient dans le pays avaient, « les uns le dos tourné au palais, le visage du côté opposé, et a les autres la face tournée du côté du palais, objet de toutes « leurs aspirations, désireux d'y entrer, de voir le roi face à tf face, sans pouvoir arriver à s*approcher des murailles de la « résidence royale. Ces derniers, qui tenaient tant à voir le « palais de près, se divisaient à leur tour en plusieurs catégo- « ries. Les uns touchaient au mur et tournaient autour pour a découvrir la porte d'entrée; les autres avaient déjà franchi « la porte et se promenaient dans le vestibule ; d'autres enfin
(4) Yad ha-Hftuk», V^ pwUe, des fonde- (i) Guide, lll« partie, ohftp. ttl. neau d« 1» Loi, cbap. t; Halaoht, 6.
« s'étaient avancés jusqu'au milieu du palais, avaient pénétré
« jusqu'à l'appartement du roi, sans pourtant parvenir à jouir
« delà vue ou d'entendre la parole du roi; non, même après
a avoir dépassé le seuil de l'appartement, il leur reste encore
« bien des obstacles à surmonter, bien des efforts à faire,
ff ayant d'être admis en présence du roi, de l'entendre ou de
« lui parler.
9 Voici maintenant l'explication de cette parabole : Les
« bommes demeurant en dehors du* pays, ce sont tons ceux
a qui n'ont ni foi ni loi, point de religion, soit rationnelle,
« soit traditionnelle ; ce sont les Turcomans errant dans les
« steppes septentrionales, les nègres végétant dans les landes
« de l'extrême sud, et ceux qui leur ressemblent dans notre
a zone tempérée. C'est une classe d'hommes qu'on peut assi*
a miler à la brute; ils ne méritent pas de compter dans l'es-
« pèce humaine ; tout au plus peut-on leur assigner un rang
<K intermédiaire entre l'homme et le singe, un peu au-dessus
a de ce dernier, parce qu'ils tiennent à l'homme par la forme,
tf la physionomie et le discernement. Ceux qui, tout en habi-
« tant le pays, tournent le dos au palais du roi, ce sont les
« hommes qui possèdent la foi et la spéculation, mais reposant
« sur des bases mensongères qui proviennent soit de leurs
a erreurs personnelles, soit d'une tradition erronée. Sous
a l'empire de leurs fausses notions, chaque pas qu'ils font les
u éloigne d'autant du palais royal. Cette seconde classe est
tf pire que la première; c'est elle que la nécessité nous oblige
tt parfois à proscrire, à condamner à l'exterminalion, afin
« d'arrêter la contagion de leurs funestes doctrines. Les
« hommes qui ont le vif désir d'entrer dans le palais du roi
tt sans pouvoir en approcher, c'est le conmiun des gens reli-
« gieux, ce sont les masses qui se bornent à Vaccomplissement
« des pratiques du culte. Les hommes qui, arrivés aux murs
(( du palais, tournent autour de la porte d'entrée, ce sont les
A talmudisteSj acceptant la foi par tradition^ concentrant leur
« attention et leurs études sur le culte extérieur^ sans se soucier
a de Vétude et de la recherche des racines de la Loi (dogmes) ^
« sans fatre le moinare effort pour éprouver leurs croyances « au creuset de la raison spéculative. Les hommes qui ont « franchi le vestibale, ce sont ceax qai s*occapent des dogmes « fondamentaux ; évidemment ils se divisent eax-mémes en « plusieurs catégories. Quant à ceux enfin qui ont poussé cette <K science de la démonstration religieuse à ses dernières lift mites, qui possèdent en matière de théologie tout ce qu'il est « possible d'en connaître par la démonstration, qui s*ap- « prochent de la vérité là où l'approximation seule est pos- « sible, on peut dire d'eux quHls ont pénétré dans Tapparte- « ment du roi.
« Sache encore, ô mon fils, que tant que Tesprit est absorbé et par Tétude des sciences exactes et de la logique, on fait « partie de ceux qui rédent autour de la porte d'entrée, a comme la tradition le rapporte de Ben Zoma (1). La phy- « sique te fait entrer dans le vestibule, et quand de la phy- « sique tu passes à la théologie, alors tu as franchi la cour « intérieure, alors tu te trouves au sein de l'appartement royal, a C'est là le rang occupé par les sages, chacun selon son degré a de perfection. S'il ^est enfin des hommes qui, après leur a complète initiation dans la théologie, dirigent toutes leurs a pensées vers Dieu, se dégagent de toute préoccupation a étrangère à Dieu, concentrant toutes les opérations de leur « raison sur les merveilles de la création, en tant qu'elles « servent de démonstration à l'existence de Dieu et au gou- « vernement providentiel, ils sont censés avoir pénétré jusqu'à (( la chambre du roi. Tels sont les prophètes, dont un seul « cependant, grâce à la profondeur de sa conception et à son « dégagement absolu de tout ce qui n'est pas Dieu (2), est « arrivé au point de s'entretenir avec Dieu par demande et (( réponse. C'est Moïse, qui, dans l'excès de joie que lui faisait « éprouver la communication de Dieu, en oublia le boire et le « manger, la prédominance de l'esprit supprimant en lui les
( I ) Talmad, Uafoiga, fol. 1 8 ; Beréf chlth (S) Exode, XXXIV, «8.
DU CULTE EN ^ÉfÎÉRAL. 395
or appétits grossiers da corps et tous les besoins dont la salistf faction est réclamée par le sens dn toucher. Quant aux autres « prophètes, ils ne peuvent que voir Dieu, les uns de près, « les autres de loin, dans une vision plus ou moins troublée, tt comme cela a été exposé dans notre théorie du prophétisme.
4K Pour en revenir à notre sujet, nous recommandons (de a nouveau) la concentration de Tesprit sur Dieu quand on est « une fois arrif é à sa connaissance ; c*est là ce qui constitue le « culte spécial de ceux qui possèdent Dieu en esprit et en « vérité. Plus ils s'attachent à la contemplation de la Divinité « et plus ils avancent dans cette adoration parfaite. Mais
penser beaucoup à Dieu, le nommer souvent sans le con-
<t cours de la raison et de la science, et sous les seuls auspices
de l'imagination ou d'une foi purement traditionnelle, ceci,
a à notre avis, s'appelle demeurer hors du palais^ s'en tenir
a fort éloigné, n'avoir en réalité ni la pensée ni même le sou-
« venir de Dieu. Non, les créations de notre imagination et
« cette chose supposée que nous décorons du nom de Dieu
« n'ont rien de conforme à la réalité existante : ce sont de
« pures fictions, filles d'une imagination déréglée, comme cela
a a été démontré à propos de la question des attributs.
« Mais il importe de constater que ce genre de culte (parfait)
« ne peut venir qu'à la suite de la perception rationnelle,
a après qu'on aura conçu de Dieu et de ses œuvres ce que la
« raison (humaine) est capable d'en saisir. C'est alors seule-
« ment qu'on peut se livrer entièrement à Dieu, essayer de se
« rapprocher de lui, corroborer le lien qui nous unit à lui,
a lien qui n'est pas autre chose que la raison elle-même,
« comme nous l'enseigne si souvent l'Écriture (1), à savoir que
« le culte parfait, le culte de tout le cœur et de toute l'âme, ne
« saurait être que la conséquence de la conception vraie de
« Dieu (8). Nous avons établi, à diverses reprises déjà, que
«r notre amour de Dieu est en raison de notre degré de concep-
« tion des choses divines, et que ce n'est qu'à la suite de
(I) Demér. IV, 55etS9. (l) Deolér., XI. 13.
« l*amoar de Diea qae surgit cette adoration qae la tradition a connaît et recommande sous le nom d*adoration du cœur; a elle consiste, pour nous, dans la concentration de la pensée « sur rintelligence primitiTe, en s'isolant de tout le reste dans « la limite du possible. Voilà qui noos explique Tinsistance, a quant à ces deux points, qu'y met David en donnant ses « dernières instructions à son fils Salomon (1), c'est-à-dire « sur les efforts à entreprendre pour s'élever à la conception « de Dieu, et sur le devoir de l'adoration parfaite et complète « qui en est la conséquence. Or les recommandations bibliques « de ce genre ont toujours trait aux conceptions intellectuelles, a jamais à celles de l'imagination, qui ne méritent pas d'être « appelées connaissances^ mais fantaisies et fictions (2). Il est u donc bien entendu que la vraie connaissance de Dieu doit « aboutir à ce culte d'extase et d'élan sublime qui fait ses dé- « lices de la contemplation de l'infini, culte idéal qu'on ne « saurait professer dans sa plénitude que par une vie d'isole- « ment et de détachement des choses du monde : de là la tentf dance des saints (Hassidim) à la vie de renoncement et d'absa traction , bornant leurs rapports avec la société an strict « nécessaire. »
On voit par cette importante citation qu'il donne lui-même comme la conclusion de toute sa théologie, avec quelle franchise et quelle netteté Haïmonide s'explique sur le culte d'amour et d'enthousiasme. G*est donc à bon droit que, dans la classification des dogmes faite par lui, nous avons reconnu dans le cinquième ce culte intérieur qui repose sur la connaissance de Dieu, c'est-à-dire sur les quatre premiers dogmes, qui sont les bases de la théodicée. A cet égard, sa doctrine se rapproche beaucoup de celle de Ba'hya : tous les deux ils attachent la même importance, assignent le même rang au culte d amour et à l'adoration parfaite. Gomme Ba'hya encore, Maîmonide y voit le dernier mot et comme la sanction définitive de la religion révélée. Nous l'avons déjà dit à propos
(I) I Chron., XXVHI, 9. (t) Eiéckiel, XX, Zt.
de Texposé da premier : aa point de Tae pratique et chronologique, le culte intérieur ne se développe- dans toute son ampleur qu*à la suite du culte extérieur; mais, an point de vue logique, il lui est antérieur et supérieur, et, par voie de filiation, il vient en droite ligne après Texistence, Tunité, l'immatérialité et réternité de Dieu.
$4. Atbou.
Voici comment il s'exprime sur Tamour de Dieu (t) :
<t L'amour de Dieu est le degré le plus élevé en matière de re-
« ligion ; on n y arrive qu'après avoir passé par tous les degrés
a de la crainte de Dieu, ainsi que nous l'enseigne la vie
« d'Abraham, qui ne mérite le litre d'ami de Dieu qu'à la An
« de ses jours, après la grande épreuve du sacrifice d'Isaac.
« 11 importe donc de bien déterminer la nature de l'amour et
« ses différents genres. Il y a trois sortes d'amour : amour du
« bien, amour de l'utile, amour de l'agréable. L'amour du bien
« consiste dans cette sorte d'attraction que nous éprouvons
« pour une personne ou une chose, eu égard à sa bonté intrin*
« sèque, indépendamment du profit ou du plaisir que nous
a pourrions en tirer; on peut le définir l'amour du bien pour
« le bien lui-même. L'amour de l'utile, c'est le sentiment que
a nous fait éprouver ce qui nous plaît par son côté utile.
« L'amour de l'agréable a sa source dans la sensation du plaisir,
(( toute abstraction faite du bien et de l'utile. L'amour de
« l'utile et l'amour de l'agréable se ressemblent en ceci, qu'ils
« sont également susceptibles du plus et du ntoins^ selon la
« mesure de l'utilité et du plaisir contenus dans leur objet;
« également aussi ils sont périssables. Mais l'amour du bien se
« dislingue de ses deux homonymes par son caractère de sta-
« bilité et d'immutabilité. C'est qu'en effet il ne dépend pas
(I) lk«rin, 1II«pwUe, eb*p. SS.
« d'un mobile qui nous est personnel et, par saite, plus ou « moins intéressé; npn, il a sa raison d'être, non pas dans le « sujet qui aime, mais dans Tobjet que nous aimons, parce que « nous le reconnaissons bon en lui-même, digne par lui-même « de notre amour; et son image se grave si profondément dans « notre cœur, que sujet aimant et objet aimé finissent par se a fondre ensemble dans cet amour et par ne plus faire qu'un « seul et même être, grâce à un indissoluble lien spirituel. « Il en est tout autrement de Tamour de Tutile et de Tagréable : « ici ce n'est plus l'objet aimé qui est connu en lui-même, mais a seulement par la somme d'utilité ou de plaisir qu'il nous « fournit, ce qui rend impossible l'identification complète du (( sujet aimant avec l'objet aimé. De là, d'un côté, mobilité et « fragilité; de l'autre, identité et stabilité. Ainsi, l'amour du « bien est immuable de sa nature, le sujet aimant ne recher- « chant dans l'objet aimé d'autre profit que celui de le con- « naître ; donc l'amour du bien est le plus noble des amours ; « et puisque Dieu est le bien absolu, sans le moindre mélange « de mal, dégagé de toate condition de non-être et de œntin- « gence, l'amour qu'il nous inspire ne peut être que l'amour (( du bien pour le bien lui-même. Cet amour croît en nous en « raison directe de notre progrès dans la connaissance de Dieu, « par le motif que, ainsi qu'on vient de le constater, l'amour c( du bien consiste dans la connaissance du bien. Cependant, « d'un autre côté. Dieu étant le créateur, le souverain dispen- « sateur de l'existence, donnant le souffle et la vie à tout ce « qui est animé; il est non moins utile et, par conséquent, doii « provoquer en nous le sentiment de l'amour de Vulile. Enfin, « en nous mettant à l'envisagera un autre point de vue encore, (( comme préparateur de l'alimentation de toutes ses créatures, « en considérant surtout qu'il leur donne non-seulement le (( nécessaire, mais encore l'agréable et le superflu, nous ne « pouvons nous empêcher de l'aimer aussi de l'amour de « l'agréable, c'est-à-dire comme producteur de tout ce qui est m agréable et délectable. Et c'est ainsi que, tout en étant a l'unité absolue. Dieu résume en lui les trois genres d'amour:
a amoar da bien, amoar de luLile, amoar de Tagrëable. Il « s'ensuit que noas devons reporter snr lai, mais à leur plus a haute puissance, toutes les amours possibles, attendu qu'on « ne saurait imaginer rien de meilleur, rien de plus utile, rien a de plus agréable. C'est aussi ce triple amour auquel Moïse « fait allusion lorsqu'il dit : r Tu aimeras TËtemel, ton Dieu, « de tout ton cœur, de toute ton &me, de tout ton pouvoir. »
L'auteur s'étend encore longuement sur les trois sortes d'amour et commente avec une grande finesse les trois expressions cœur, ftme, pouvoir, dans leurs rapports avec le bien, l'utile et l'agréable. Puis, dans le chapitre suivant (1), il analyse l'amour de Dieu et fait ressortir ce qui le distingue de toutes les antres amours :
« L'amour de Dieu, dit-il, réjouit et délecte l'Ame, contraire- « ment à ce qui arrive quand notre amour tend vers un objet tf insaisissable ou du moins difficile à atteindre. Ordinairement « un amour de ce genre trouble et bouleverse r&me par ses a incessantes et vaines tentatives pour arriver jusqu'à l'objet « aimé. C'est bien pour cela que les hommes aux désirs ardents a nous apparaissent si tristes, si soucieux, avant d'avoir atteint a au but de leurs convoitises. Eh bien, il en est tout différem*a ment de l'amour de Dieu ; malgré l'inaccessibilité de celui « qui en est l'objet, il ne produit dans notre âme ni trouble ni « agitation. Au contraire, même pour le peu qu'il nous est « donné d'en saisir, il excite en nous une grande joie, il nous « procure une vive jouissance : c'est le propre du vrai amour ce en ffénéral, pour lequel la possession la plus incomplète de « l'objet aimé l'emporte sur tous les autres biens. C*est pour « ce motif que le Cantique des cantiques (tel qu'il est inter- (( prêté par la tradition] met l'amour de Dieu au-dessus de a toutes les autres amours (2)
tt L'amour de Dieu procure à l'homme une jouissance rare « et complexe, en rapport avec les divers éléments qu'il cona tient, tandis que les autres amours sont pour nous une
. I ) Ikarin, III* pwlie, chap. 3fi. («) CmU des Cant., VU, 7.
source de chagrins et d'amertumes jusqu'au moment de la possession. Encore la jouissance partielle que nous donne la possession relatire de Tobjet de nos désirs ne tarde-t-elle pas à faire place à de nouveaux chagrins causés par le désir de la possession pleine et entière ; enfin, aussitôt la possession complète obtenue, Tamour cesse et le désir s'évanouit. L'amour de Dieu procède tout autrement : il procure & l'homme une grande joie, même par l'ombre de possession qu'il en obtient, et à la seule pensée de la grandeur infinie de l'objet aimé. Aussi l'homme en jouit-il sans trouble, sachant bien que Dieu ne peut être possédé en réalité ; il jouit vivement, démesurément, de la moindre conception de la Divinité, et son amour et sa jouissance grandissent en raison des progrès qu'il fait dans la connaissance de Dieu. Remarquez encore que l'amour de Dieu ne peut jamais s'user ni finir, celui qui en est l'objet étant l'indestructible, l'infini.
« La conséquence qui en résulte, c'est que, quelque
pénible que se présente cette recherche de l'amour et de la conception de la Divinité, quelques efforts qu'elle nous coûte, nous ne devons jamais nous relâcher dans la poursuite
de ce but grandiose Constatons ensuite que celui qui
voue à Dieu le culte d'amour se met au-dessus de toute préoccupation de profit et de perte, la seule qui le possède tout entier étant de faire la volonté de l'objet aimé, sans égard pour les peines et les sacrifices que cela peut lui coûter, comme nous le savons par l'exemple de l'amitié de Jonathan
et de David Disons encore que l'amour qui a toutes ses
racines dans l'objet aimé (c'est-à-dire sans qu'il en résulte aucun avantage ou profit pour le sujet aimant) a la stabilité même de cet objet; il s'ensuit que, Dieu étant stable et éternel, l'amour dont il est l'objet est nécessairement éternel et impérissable. Mais cet amour, qui consiste dans l'affection pure de l'objet aimé pour lui-même, ne peut se rencontrer que chez les hommes d'intelligence et de raison ; car, notez-le bien, aimer quelqu'un pour lui-même, aimer sans le mobile de la passion ou de l'intérêt, c'est aimer avec l'esprit, avec la
DU GtLTB EN GÉNÉRAL. 401
« raison. Et c*esi parce qu'il est an acte parfaitement intellec- « toel et rationnel, qne Tamour d*an être ponr cet être lui- « même, que Tamonr exclusivement objectif est susceptible ff d'éloge et de blftme ; car, s'il s'y mêlait la moindre dose de « contrainte, de coercition morale pesant sur le sujet aimant, « l'éloge et le blftme, qui ne peuvent pas harmoniser avec la « fatalité, qui ne s^accordent qu'avec le libre arbitre, n auraient c plus ici de raison d'être. Et voilà pourquoi Abraham est loué « et glorifié pour son culte d'amour, et voilà pourquoi cet u amour lui valut le beau surnom d'ami de Dieu : c'est qu'il <( n'avait d'autre pensée, d'autre but, en offrant son flls en « holocauste, que de faire la volonté de Dieu. »
Ici Fauteur explique d'une manière fort ingénieuse pourquoi le mérite de ce sacrifice est toujours rapporté à Abraham, jamais à Isaac, qui pourtant était arrivé à l'ftge de raison, puisqu'il n'avait pas moins de trente-sept ans. C'est qu'Abraham était libre dans sa résolution. Dieu ne lui ayant fait aucune injonction, imposé aucune obligation à cet égard (i), au lieu qu'Isaac n'était pas moralement libre de désobéir à son père ; et puis, au libre arbitre d'Abraham se joignait encore la réflexion, par suite de l'intervalle des trois jours qui s'étaient écoulés entre la résolution et l'exécution. Voilà ce qui fait de cette épreuve d'Abraham un acte libre et spontané, conçu et réalisé dans la plénitude de ses facultés intellectuelles, un acte du culte d'amour, le plus pur et le plus parfait. Ceci nous fait comprendre pourquoi, seul parmi tant de saints et illustres martyrs, c'est le sacrifice d'Isaac qui a eu les honneurs du rituel journalier. C'est que, comme nous venons de le dire, Abraham était entièrement libre, libre de sa conscience, libre même envers Dieu, qui ne lui imposait rien; les autres martyrs, tels qu'Akiba et ses collègues, ne l'étaient pas ; ils étaient moralement engagés,
liés par un commandement formel de la Bible (2} L'auteur
termine le chapitre par cette conclusion : « Le fidèle, le juste « qui offre à Dieu le culte d'amour n'est digne d'éloge qu'à la
;i) berëscliith Rabbi, sect 65. ^i) Lérll., XXII, 5i.
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a condition que son adoration soit l'expression d un amour « complet, absolu, dégagé de toute contrainte comme de toute « préoccupation de profit ou de préjudice. Tel est cet amour « sublime qui aboutit à la béatitude spirituelle et étemelle ; a c*est de cet amour divin que Salomon dit : « Celui qui croic rait pouvoir Tacheter, fût-ce au prix de toute sa fortune, «c serait repoussé avec mépris (i). »
Dans le chapitre suivant (2), Tauteur pose la question de savoir si, étant donné Tamour de Tbomme pour Dieu, on peut en induire Tamour de Dieu pour Tbomme. Cet amour n*est-il pas impossible? La distance qui sépare Dieu de Thomme n'estelle pas l'infini? L'amour ne repose-t-il pas sur une certaine ressemblance, harmonie, analogie, sympathie, du moins relative, entre le sujet aimant et Tobjel aimé? L'amour est-il possible quand la différence et la distance ne sont pas du plus au moins, mais du tout au tout, quand toute similitude cesse, quand toute analogie disparait? Et cependant Tamour de Dieu pourThomme eU formellement écrit dans la Bible ; il a sa triple affirmation dans le Pentateuque, dans les prophètes et dans les bagiographes (3). Pour répondre à cette question, dit l'auteur, il faut savoir remonter aux différentes sources de l'amour. Il y en a trois : i"" ramour inspiré par une mutuelle sympathie^ par la réciprocité de sentiments et d'affection ; S"" Vamour naturel^ l'amour des parents pour les enfants, considérés comme partie intégrante d'eux-mêmes, faits de leur chair et de leur sang, ou l'amour de l'ouvrier pour son œuvre, produit de ses labeurs et de son intelligence ; S"" Vamour de relation^ en d'autres termes l'amour du patron pour le client, tel que l'amour du roi pour son peuple, l'amour du père pour les enfants à un point de vue différent de celui de l'amour naturel, l'amour et la sollicitude du bienfaiteur pour l'objet de ses bienfaits, enfin l'amour de l'époux pour l'épouse, non pas l'amour physique, charnel, qui appartient à la deuxième catégorie, mais celui de l'être fort
(1) Cahl. dM Caot., VllI, 7. (3) Dentér., VII, 13; Malachle, I, t;
(«) Ikarim, n. »., chip. 37. Pianme». CXLVf, 8.
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poar l*étre faible et cher qu'il protège. ËTidemment Tamoiir de Dieu pour rhomme ne peut appartenir ni à la première ni à la seconde catégorie^ pas plus à Tamour de sympathie mutuelle qu'à Tamour naturel. Il ne peut être que l'amour de relation, l'amour du grand pour le petit, du fort pour le faible, du protecteur pour le protégé. L'amour de Dieu est donc l'amour du roi pour ses sujets, du père pour ses enfants, de l'époux pour l'épouse. Aussi l'Écriture ne se fait-elle pas faute de qualifier Dieu de père (i), de roi (2) et d'époux (3). L'auteur s'étend ensuite longuement sur la nature de l'amour particulier de Dieu pour Israël, et développe à cet égard une série de considérations sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir.
Appréciation. — On voit par ces extraits qu'A.lbou s'occupe moins d'enseigner l'amour de Dieu comme une obligation que de le décrire, de le décomposer, de l'analyser finement dans ses moindres détails. On ne peut que rendre hommage à cet exposé éminemment psychologique, que l'auteur sait cependant rattacher avec art à l'Écriture et à la tradition; on remarquera surtout ce cachet de spiritualisme qu'il imprime à l'amour de Dieu, en l'élevant bien au-dessus du domaine agité et troublé du sentiment, pour le fixer dans les régions pures et sereines de l'intelligence. Il établit avec la dernière évidence que l'amour de l'homme pour Dieu consiste dans l'amour d'un être pour cet être lui-même ou, pour mieux dire, dans l'amour du bien pour le bien, parce que cet amour doit être libre, réfléchi, se développant parallèlement aux progrès que nous faisons dans la connaissance de Dieu. Ce qui n'est pas moins important dans la théorie d'Albou. c'est sa démonstration de l'amour de Dieu pour l'homme, présenté sous sa seule forme possible, celle de l'amour du patron pour le client. Il y a là un ensemble d'aperçus aussi ingénieux qu'utiles à l'intelligence du dogme que nous étudions. S'il ne développe pas avec la même largeur les autres cOtés du cinquième dogme mis en lumière par Ba*hya et Maïmo-
( I ) Baitér., se ; Inlè, LXUI, 1 6. (S) Itafe, LI V, S ; 0ié«, H, 4 H tf .
(«) ItiTe, XL1V, 6.
404 CINOUIÈME DOGME.
aide, il confirme da moins leurs données. Pour lui'aussi, le bût suprême de la religion, c*est le culte d'amour, Tadoration de Dieu en esprit et en yërité; pour lui aussi, le sacrifice dlsaac et le triple amour divin recommandé par Moise sont les deux J^ases qui portent tout Tédifice de la religion.
Dans Texamen auquel nous venons de nous livrer, et qui s'étend aux trois cycles du judaïsme, nous avons vu le culte d'amour placé à la même hauteur, au sommet de Tédifice religieux, par rËcriture, par la tradition comme par la théologie. Nous avons reconnu que, longtemps avant la révélation sinaïque, il eut son représentant le plus parfait dans Abraham, surnommé « Tami de Dieu (i) »; nous avons vu Moïse en faire l'objet de ses exhortations fréquentes et pressantes dans le Deutéronome; nous avons pu nous convaincre que, dans sa pensée, le culte d'amour doit avoir ses plus solides assises dans Vâme^ siège de l'intelligence et de la raison» et dans le cœur, source des aspirations vers le bien infini et le beau idéal. Nous avons découvert les fortes traces du culte d'amour dans les chants sublimes du Psalmiste; nous l'avons écouté célébrer, louer, exalter, non-seulement le Dieu d'Israël, le libérateur de Jacob, le protecteur de Juda, le Dieu national en un mot, mais encore, mais surtout le Dieu de l'univers, le Dieu des cieux, le Dieu du levant et du couchant, le Dieu qui est glorifié par toute la nature, les éléments, les règnes de la nature, les soleils et les anges. Sachant, d'un autre côté, que les psaumes faisaient partie intégrante du service divin sous le premier comme sous le second temple, l'institution de l'école de chant des lévites étant elle-même une création de David (2), nous avons acquis la certitude que ce culte qui s'adresse non pas à un Dieu local, mais au souverain maître de l'univers, s'est continué sans
(I) iMÏe, XLI, 8. (t) I Chron., ohap i3-iG.
interraption jusqu*à la chate de la nationalité politique dis* raëL Nous avons ensuite été à même de nous conyaincre que, en dépit de la prépondérance acquise ou prise par le culte extérieur et pratique, deyenu le dictateur des consciences, la tradition n'a jamais laissé frapper de prescription les droits et les titres du culte d'amour. Elle nous a légué sous ce rapport des enseignements sous toutes les formes, gnomique, exégétique, canonique et historique : gnomique, dans cette belle maxime : « C'est le cœur que Dieu réclame; » exégétique, par la distinction si souvent reproduite entre la religion de crainte et la religion d'amour, par l'interprétation qu'elle donne du texte de Moïse : « Tu aimeras l'Étemel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ftme et de tout ton pouvoir (I), » et en faisant de l'amour de Dieu une loi positive, fondée sur la sanctification du nom de Dieu (2) ; enfin, historique, par tout ce qu'elle nous raconte du martyre projeté de Hanania, Michaël et Azaria (3), du martyre consommé de Rabbi Akiba et de ses collègues (4). En dernier lieu, nous venons de voiries principaux organes de la théologie, Ba'bya, le Khozari, Maïmonide et Aibou, revendiquer les droits du culte rationnel, libre et spontané, dans les termes que nous avons fait connaître. Ces maîtres de la théologie suivent chacun sa voie propre, ils varient dans des considérations de détail, ils diffèrent dans l'interprétation donnée à tel ou tel passage de l'Ëcriture et de la tradition, et cette variété fait la richesse de leur enseignement; mais tous ils sont d'accord sur le principe fondamental, à savoir que le culte en général, le culte d'amour, repose sur la connaissance de Dieu, que son développement est en raison directe des progrès faits dans la conception des attributs divins; tous ils veulent que l'on adore en Dieu le souverain bien, qu'on l'aime pour lui-même, indépendamment des avantages qui puissent
(«) Tftlnrad, Bencboth, fol. 60; Tftimad, h«-Haiaka, K* pwUe, traité des foodementi
PeiMhia, fol. t4. de U Thon, obap. t.
(9) Lérii., XXII, si; Na'haoaide, eom- (3) Tataad, Pefsobim, fol. 33.
■eotaire à U Thon, ibU.; NataieDMe, Yad (4)Benehoth,rol.6t; AbodaZara,fol.1S.
nous voulons dire la difficulté, pour le commun des hommes, 'de s'élever à cette hauteur pour ainsi dire vertigineuse; aussi proclament-ils le culte d'amour le substraium de la religion, impossible à réaliser qu'à la suite de Taccomplissement de toutes les conditions de piété et d'une vie de sainteté : observation rigoureuse du culte révélé et traditionnel, instruction reli* giense profonde etperiftanente, étude et méditation des dogmes, mœurs pures et irréprochables. Aussi Ba'hya et Maïmonide n'abordent-ils cette thèse qu'à la fin et à titre de couronnement de leur exposition dogmatique. Nous avons cru cependant, et d'après les explications déjà fournies, devoir lui assigner sa place au bout de la théodicée, parce que la connaissance de Dieu, les hautes spéculations sur le dogme de la création, le monothéisme, l'immatérialité et l'éternité de Dieu, les questions qu'elles soulèvent, les réponses qu'elles provoquent, l'infini auquel elles semblent aboutir par toutes les issues, nous arrachent ce cri : « Amour à la bonté, gloire à la puissance de Dieu! 9
Le culte d'amour est donc le but suprême de la religion, de la religion naturelle comme de la religion révélée, du culte extérieur comme du culte intérieur. Il est le rayon d'en haut qui illumine tout, en l'absence duquel il n'y a plus que ténèbres et abimes; il est le principe vital en dehors duquel nos pratiques, nos prières, nos cérémonies, nos rites ne sont plus qu'un corps sans ftme; il est l'étincelle dérobée au ciel, seule capable d'animer la statue faite de cendre et de poussière. C'est le culte d'amour qu'Israël a la mission de propager partout, sans méconnaître d'ailleurs qu'il lui est antérieur et supérieur. Il fut professé avant l'ère des religions positives par Abraham; il eut lun de ses glorieux représentants dans la personne de Job, le patriarche des peuples qui vivaient en dehors de la révélation (1); et c'est par suite de cette similitude que la tradition
(l) Nombre! , XIV, »; commentaire deKaichi, ibid.
met parfois sar la même ligne le père des croyants et le juste des peuples profanes, Abraham et Job (4).
Quant à ce qu*AbraTanel appelle la seconde partie du cinquième dogme, c'est-à-dire Tadoration de Dieu à Texclusion de tout ce qui n'est pas lui, nous n'ayons pas à nous en occuper ici. C'est un principe qui découle naturellement du deuxième dogme, du monothéisme, comme il ressort avec non moins d'évidence des déyeloppements mêmes auxquels nous Tenons de nous lirrer. Sans doute on doit des égards, des remerdments, de la reconnaissance à tout être bienfaisant; mais ce culte qui est l'amour du parfait et de l'idéal, cette adoration qui jaillit de la contemplation des perfections divines, cet élan qui nous emporte sur les ailes de l'enthousiasme vers les régions de l'infini, Dieu seul y a droit, parce que seul il en est digne. Ni corps céleste, ni ange, ni archange, ni esprit pur, ainsi que le dit Maimonide dans sa formule- de ce dogme, et comme nous l'enseigne aussi la tradition (2), ne saurait en être l'objet; car tous ces êtres émanent du créateur et du générateur universel. Les comprendre ou les associer dans ce culte, ce serait reporter sur la créature ce qui n'est dû qu'au créateur. Nous laisserons donc de cAté les considérations auxquelles se livrent plusieurs de nos théologiens, notamment Maimonide et Albou (3), sur la nature des anges, le caractère de leur mission et le genre d'influence qu'ils sont appelés à exercer sur ce monde sublunaire. C'est un sujet qui a plus d'affinités avec la kabbale qu'avec la théologie proprement dite.