‹ Le Jugement d'ExistenceChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'existence est un prédicat, un concept qui a son sens propre. L'erreur de la « Philosophie de l'Esprit» et de l « Idéalisme actuel » est de ne pas reconnaître cette signification « sui generis ». Parce que ces philosophies s’attachent au postulat de l’immanence, il faut que l’existence n’ait pas une signification transsubjective : elle ne peut être, par conséquent, que celle de la vie de l'esprit, du Tout indistinct ; et ainsi, bien qu’affichant des prétentions idéalistes, on se perd dans un empirisme sans mesure. Les discussions précédentes aboutissent donc, par élimination, à rétrécir le problème. Désormais nous tenons l’existence pour transcendante. Il ne reste plus de choix qu’entre deux doctrines qui justifient différemment la transcendance : ou bien l’existence pose devant l'intelligence comme un intelligible auquel l’activité intellectuelle est étrangère, spectacle que le regard de l’âme n’a qu’à subir. Ou bien elle est posée par un acte intellectuel assurément mystérieux, que le mystère nimbe d’un halo sans empêcher pourtant de le constater. Pour employer les termes antiques de l'École, dans un cas l’existence est simple infellectum, dans le second elle est intellectum et intellectio, concept fruit de notre activité.

La première hypothèse, celle qui fait de l’existence un intelligible s’imposant du dehors à la conscience, a revêtu bien des formes depuis les Idées de Platon : formes qui ne sont pas toujours pures, car fréquemment elles sont nuancées par le mélange d’une autre doctrine. Ainsi l’'Ontologisme de Rosmini est teinté de Criticisme kantien : l'existence est jointe aux sujets par une synthèse a priori. Ou le Platonisme de M. Bertrand Russell, quand on l’analyse, semble se dissoudre en un Positivisme idéaliste : les vérités « subsistent » ; mais où? ont-elles une autre subsistance que l’existence logique? La forme pure de la doctrine mentionnée serait un Ontologisme qui se bornerait à nier le rôle créateur de l’abs-

traction et de la réflexion, voyant dans l’être une « formalité » passivement subie ; et comme il faut conférer à cette « formalité » externe un fondement, on déclarerait que, sans être une vision de Dieu ou en Dieu, ce qui est par trop paradoxal, elle vient tout de même de Dieu. Or une telle doctrine a été soutenue en sa pureté, elle fut celle des « Ontologistes » français du milieu du xrx° siècle. Pendant quelques années, cette philosophie eut un sort brillant : des esprits bien au dessus du commun la soutinrent. Une catastrophe en provoqua la ruine. Les hommes savants et modestes qui la défendaient jusque là ne firent rien pour la sauver. Ils se trompaient sans doute dans leurs spéculations. Néanmoins, l’oubli qui aujourd’hui pèse sur leurs œuvres est un oubli injuste. Rappeler ce passé sera instructif, non seulement au point de vue de l’histoire de la philosophie, mais pour arriver à notre solution définitive.

Cependant, avant d’exposer et de discuter l’Ontologisme, il importe de tirer au clair une conclusion contenue implicitement dans les chapitres précédents, à savoir que le jugement d'existence concerne des individualités réelles.

Pour établir indiscutablement cette conclusion, il suffira de mettre l’accent sur certaines affirmations qui se dégagent par elles mêmes de nos analyses.

Le problème fondamental, pour M. Benedetto Croce, est celui de l’unité-distinction du concept. Le critique philosophique a pu répondre, aux adversaires quilui reprochaient d’avoir voulu constituer un système définitif, que le problème des éléments constitutifs de l'existence a une importance primordiale au point de vue historique de notre temps, non dans la réalité des choses. Il a même pu ajouter qu’il travaillait à rendre ce problème « trépassé, mort ; c'est à dire que le sérieux de la distinction devienne à ce point généralement limpide et obvie, qu’on n’en discute plus et qu’on n’en fasse plus un problème » (1). Ces déclarations modestes accentuent la contradiction interne d’une doctrine où il faut à la fois donner un sens intelligible à l’existence et n’assigner aucune limite au devenir immanent qui en est l’essence.

(1) Posrize. Un preteso sistema definitivo. La Critica, 1907, p. 267.

Toujours est-il que la question de l’unité-distinction ne saurait être posée seulement sur quatre caractères internes de la compréhension de l'existence : le concept d’existence a une extension (il est ultra-représentatif, universel....), et il faut bien se demander en quoi consistent les multitudes d'individus qui y participent.

On sait que, pour M. Croce, la distinction des individus n’est qu'apparente, relative aux besoins de l’action. L’unité spirituelle est absolue. « Si nous n’étions pas nous-mêmes César et Pompée, c’est-à-dire cet Univers qui se détermina naguère comme César et Pompée et se détermine maintenant comme nous, ceux-ci vivant en nous, nous ne pourrions nous faire aucune idée de César et de Pompée» (1). Vague qui ride un instant la surface mobile du Tout infini, l'individu peut être appelé une « institution», car l'Esprit défait les hommes aussi bien que les États et les syndicats, et les uns et les autres n’existent que dans la conscience qu’on en a. Il faut avouer que cette conception de l’individualité a le défaut, d’abord d’être un postulat étrange, ensuite d’être imprécise et même de s’opposer à d’autres affirmations de M. Benedetto Croce. Comment la conscience de l’individualité est-elle universalité dans le concret, éternité dans le présent, ce qui est la marque constitutive de l’existence? De toute évidence, la conscience de l’individualité est conscience du présent, non du passé où vécurent César et Pompée. De plus, elle se montre, dans l'expérience la plus immédiate, close de barrières impénétrables. M. Croce insiste sur cette impénétrabilité avec une amertume résignée. Chacun, dit-il, a ses problèmes qui ne sont qu’à lui : même quand les hommes semblent traiter le même problème scientifique universel, en réalité chacun a le sien. Le seul remède à cette impuissance de sortir de soi est naturellement l'effort pour comprendre les autres. Or cette attitude elle-même est encore solitaire. Solitude, il est vrai, mais solitude de supériorité et de bonté : » cette solitude de supériorité, non seulement elle n’est pas triste et elle n’est pas une solitude au même sens que l’autre, mais elle est la définition même de la communion spirituelle qui a pour loi de se détacher d’autant plus des attitudes particulières et singulières pour s’y unir d'autant mieux d’une manière universelle » (2). Cette opposition morale

(1) Nuovi saggi di Estetica, p. 81.

(2) Frammenti di Etica. L’impenatrabilità degli spiriti. La Critica, 1918, p. 126.

foncière entre l’impénétrabilité des esprits et l’effort pour la communion spirituelle reflète nécessairement une opposition de pensée, l’idée de s’élever à l’universel, comme s’il transcendait les individus. Impossible d’éluder la question : l'Esprit est-il plus ou moins que moi et que mon présent ? Est-ce l'Esprit qui connaît ? ou est-ce moi?

L’affirmation vague que l’universel est le concret ne répond pas à la question si l'Esprit connaît, ou si c’est moi. En quel sens suisje l'Esprit? Ce n’est sûrement pas au sens que j'aie conscience d'être l'Esprit, que j’en saisisse l’unité abyssale. Si l'Esprit pense en moi, ce n’est pas en me donnant l'intuition de sa totale unité, mais en suscitant successivement des représentations dont le flux multiple reflète l’origine spirituelle. La moins mauvaise comparaison serait ici celle d’un objet inaccessible dont pourtant les images successives et fragmentaires seraient vues dans un miroir. Comparaison qui livre sous forme visible l’incohérence de la doctrine. Comme déjà les philosophes chrétiens l’opposaient à Averroès, véritable ancêtre de M. Croce, l'Esprit, dont l'essence est la pensée, donne seulement à ma conscience le flux du multiple ; son unité m’est cachée, son activité infinie ne me parvient que réfractée dans de misérables images disloquées. Autant dire que son activité infinie ne se communique pas à mon activité spirituelle à moi, laquelle est d’un autre ordre (1).

Après l’expérience extérieure, c’est l’individualité empirique, son unité, qui doit être liée au fait de comprendre. D’où vient, en effet, la conscience impénétrable avec son unité rigide et ses

() Nous transposons ici en langage contemporain un argument de Saint Thomas contre Averroès. Voici le texte. Manifestum est quod species intelligibilis, secundum quod est in phantasmatibus, est intellecta in potentia ; in intellectu autem possibili est secundum quod est intellecta in actu, abstracta a phantasmatibus. Si ergo species intelligibilis non est forma intellectus possibilis nisi secundum quod est abstracta a phantasmatibus, sequitur quod per speciem intelligibilem non continuatur intellectus phantasmatibus, sed magis ab eis est separatus : nisi forte dicatur quod intellectus possibilis continuatur phantasmatibus, sicut speculatum continuatur homini cujus species resultat in speculo. Talis autem continuatio manifestum est quod non sufficit ad continuationem actus ; manifestum est enim quod actio speculi, quae est repraesentare, non propter hoc potest attribui homini, unde nec actio intellectus possibilis propter praedictam copulationem posset attribui huic homini qui est Socrates, ut hic homo intelligeret. De unitate intellectus. Opuscula, I p. 473 (éd. de Lapi, Città di Castello, 1886).

barrières opaques? Mes tendances profondes, prétend-on, ne sont pas miennes au sens qu’elles soient le fait de mon individualité close ; la puissance éternelle de la Vie, produisant le monde, se prolonge en cet élan vital que M. Croce appelle autoctisis et qui me force à me dépasser toujours. L’autoctisis déborde à ce point ma conscience de l'instant qu’en elle doit s’abîmer mon individualité limitée et recevoir d’elle son sens et sa mission. L’individu éprouve son identité avec le Tout, il constate que c’est folie de faire bande à part. Il « sent que son œuvre est une œuvre qui lui est confiée, que sa force lui est prêtée ». Il invoque la grâce, la Providence, c’est à-dire le Tout ; et s’il conçoit cette grâce, non comme une force étrangère, mais comme « le cours, la respiration d’une force unique », les difficultés intellectuelles disparaissent. 11 comprend alors qu’il y a une œuvre positive de l’Esprit à réaliser, parce que tout est rationnel. Là est la Providence : « penser la finalité interne du fait qui est objet de recherche, sa logique et sa nécessité » (1).

Si M. Croce veut, autrement que dans les mots, affirmer la réalité du Tout en qui je dois me comprendre et par qui je fais mon œuvre et la sienne, si le Tout est autre chose que l’addition des individualités closes, l’élan créateur, l’Autoctisis doit, non pas se réaliser dans les images empiriques que contiennent les individualités et tout au plus se refléter en elles, mais connaître et constituer les individualités. Car dans un système idéaliste, constituer l'être est le penser. En d’autres termes, je devrais, non connaître l’Autoctisis unique, mais être connu par elle. Or les images sont pour moi un contenu de connaissance, l’Autoctisis universelle est elle-même connue par moi et semble n’avoir pas d’autre réalité que celle-là. Le fait de ma conscience séparée, l’impossibilité de l'expliquer et de rattacher son contenu à l’Auctoctisis totale, m’obligent à dire que c’est moi, moi individualité close, qui connais. Ce qui constitue ma conscience est précisément l’action unifiante de la pensée qui, du côté de l'Esprit, devrait me constituer en me connaissant, non me constituer en étant connu.

Après l’unité empirique de la conscience liée au fait de connaître, la distinction entre les individualités fermées est aussi liée au même fait. Si tous sont l'Esprit, en quoi sont-ils distincts? Je sais bien

(1) Frammenti di Etica. L’individuo, la grazia e la Provvidenza. La Critica, 1920, p. 126 s.

qu'ici intervient la thèse de la Teoria e storia della storiografia, que je suis César et Pompée, et que par là seulement je les connais et connais l’histoire. Il est trop clair que de pareilles affirmations, très sages si on les prend au sens métaphorique de revivre le passé, sont tout à fait absurdes si on les prend à la lettre. Prises à la lettre, elles signifieraient, comme on l’objectait à Averroès, que le genre humain tout entier forme une seule conscience individuelle, un « solus videns ». On devra soutenir, contre toute expérience, que la connaissance humaine est unique en son acte ; et si elle est unique en son acte, ne le sera-t-elle pas forcément en son spectacle? Impossible cependant de soutenir l’unité et l'identité du spectacle universel : il se brise, il s’éparpille dans les consciences, innombrables lentilles des yeux à facettes de l'Esprit. Mais l’effort pour affirmer, sous la forme de connaissance, l’Autoctisis totale. aboutit à la nier. En effet, l’Autoctisis s’irradie en moi pour que je sois Esprit, pour que je comprenne. Seulement, dans mon individualité close, dans les images empiriques qui sont moi, il n’y a que principe de dispersion et de limitation. Pulvérisé dans les images, le concept n'y à plus rien d’universel et d’omnireprésentatif. Comme le disait justement Saint Thomas aux Averroïstes, si l’irradiation intellectuelle n’est reçue que dans les images, non dans une intelligence, elle ne les rend pas intelligibles, car elle y est reçue matériellement, sensiblement (7). Pour qu’elle y soit présente comme intelligence, il faut que mon individualité soit, non principe de clôture empirique à des images, mais principe spirituel de connaissance. C’est moi qui comprends.

IT

La conclusion « c’est moi qui comprends, c’est mon individualité empirique, c'est ma conscience impénétrable qui comprend », rétrécit encore le domaine où nous avons à chercher une solution définitive. L’intelligible, ou mieux, l’«intellectum », le prédicat d'existence, est connu par moi. Est-il radicalement identique à l’«intellectio », à l’acte par lequel je connais, de sorte que l’irruption de l'être en moi me laisserait passif et absorberait tous mes autres concepts et moi? Rien ne serait connu que par cette forme

(1) De unitate intellectus, p. 483.

intelligible universelle. Je serais en elle, non elle en moi. Il faut opter pour ou contre l’Ontologisme. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, nous exposerons l’Ontologisme sous sa forme logique et psychologique pure, celle qu’il prit en France il y a environ soixante-dix ans. En rappelant les arguments sur lesquels cette doctrine s’appuyait, nous en faisons connaître en même temps les traits essentiels (1).

Page 1