L'idée d’être
A. L’idée d'être et son objet. — Toute idée suppose un sujet qui connaît et un objet qui, d’une manière ou d’une autre, la fasse connaître. Les notions artificielles que fabrique notre imagination, même les notions contradictoires et absurdes, reposent sur un objet ou sur des objets qui en ont fourni les éléments. Ces objets sont d'ordinaire des objets donnés dans l’expérience. Or il n’en va pas de la sorte pour l’idée d’être. Nous concevons, en effet, l’être nécessaire, l’être infini, l’être absolu, nous le comprenons, nous en discutons, et si nous n’épuisons pas le contenu de sa signification, du moins cette significatian est claire. Impossible de tenir cette notion claire pour une de ces notions artificielles qui sont fabriquées avec des fragments d’images à partir d'objets empiriques. Le concept de nécessaire ne peut être formé grâce à des notions fournies par des contingents, ou, ce qui revient au même, par des notions possédées par nous, faites par nous, contingentes en elles-mêmes. La notion exprimée, fournie par un acte contingent, exprimée en une représentation contingente, ne peut être la notion du nécessaire. Comme les Phénoménologistes d’aujourd’hui, les Ontologistes de 1860 montraient la faiblesse du « Psychologisme » ; comme eux, ils distinguaient entre l’acte psychologique de connaissance et l’objet terme de cet acte. Seulement (ce que ne font pas les Phénoménologistes), ils tiraient, de l’analyse des « états de choses », des Sachverhalte, des conséquences sur la structure des objets transcendants et sur la constitution psychologique des actes de connaissance. La
(1) L’exposé sera fait principalement d’après la Discussion amicale sur l’Ontologisme, dialogues entre Lui et Moi, par Jean Sans-Fiel, philosophe auvergnat (Nancy, Bordes, 1865). L'auteur de ce livre profond et clair serait Pierre Lasseigne, prêtre de S. Sulpice, sur lequel on trouvera une notice dans la Bibliothèque Sulpicienne, II, pp. 368 et 599. Ce livre fut retiré du commerce.
notion de nécessaire, d’infini, d’absolu, ne peut être tirée logiquement de celle de contingent, de fini, de relatif ; elle ne peut être tirée psychologiquement d'actes contingents, finis, relatifs ; donc la notion d’être nécessaire n’est pas distincte de l’Objet existant nécessaire, c’est lui-même qui est notre connaissance intellectuelle.
2. L'idée d’être et la connaissance de l'être. Mais il faut insister sur cette conclusion qui constitue l’essence même de l’Ontologisme : l'Être existant par soi est pour nous la perception de l’Être, l’idée de l'infini est la perception de l’Infini. Comment un acte psychologique serait-il capable de poser la notion qui serait celle de l’Être absolu? Comment un acte contingent pourrait-il représenter l’ Être nécessaire? Une telle proposition est aussi absurde que celle-ci : le carré peut représenter le cercle en tant que cercle. Dieu ne se représente pas en tant qu’'Infini, il se présente. C’est lui qui tient lieu pour moi de concept, au moins en ce qui concerne lui-même et l’être des choses, « la notion de l’être incréé est une vision intellectuelle de cet être lui-même» (1).
Sans doute, cette perception de l’Infini est sans analogue dans la connaissance : quand il s’agit des objets créés, l’idée diffère extrèmement de la perception, car en eux la distance est immense entre la possibilité et l'existence. Au contraire, dans l'Être nécessaire, la possiblité ne se distingue pas de la réalité ; autrement dit, le concept est la perception : « l’idée de l’infini n’est autre chose que la vue même de l'infini ». Il est vrai que cette perception a quelque chose d’insaisissable, c’est une lumière trop diaphane pour être vue elle-même, elle sert plus à voir qu’à être vue. Cependant la réflexion n’est pas incapable de remarquer la lumière nécessaire par quoi nous voyons. Car cette lumière nécessaire se particularise pour nous faire voir : ce sont les vérités nécessaires dont use notre intelligence pour découvrir et prouver le vrai, et ces vérités nécessaires, ces principes premiers sont « l’Être nécessaire lui-même envisagé sous tel ou tel rapport particulier » (?).
Les objections qu’on a coutume d’adresser à ces affirmations au nom du sens commun sont des objections grossières en leur incompréhension. En effet, la connaissance que la conscience a d’elle-
(1) Op-cit; puis.
(2) Ibid., p. 39.
même, pour être souverainement réelle, est néanmoins du même ordre que la connaissance de l’Être nécessaire. En effet, l’âme se perçoit elle-même d’une façon obscure en pensant : «elle ne peut pas percevoir sa pensée sans se percevoir elle-même, puisque sa pensée c'est elle-même en tant qu’elle pense » (1). L'exercice de la pensée, la présence des objets empiriques permettent seuls de con naître le moi diaphane qui connaît et qui ne devient visible que par les objets opaques : de même Dieu, en sa lumière invisible qui m’entoure, est pour moi perception de l’Infini, grâce aux objets qui particularisent et en quelque sorte matérialisent sa lumière en lui faisant écran.
C. L'idée d’être et l’Infini concret. — L'idée d’être, qui paraît aux gens irréfléchis une idée abstraite, raréfiée, vide de contenu concret, se trouve, au contraire, l’idée souverainement individuelle et souverainement concrète.