‹ Le Jugement d'ExistenceChapitre 13 sur 23 · Origine de l’idée d’être · texte numérisé non relu

Origine de l’idée d’être

La théorie statique de l’idée d’être est confirmée par l’étude de son origine. Prenons le jugement existentiel le plus simple, le plus obvie, celui-ci : « j’existe ». D’où peut venir cette notion d’existence que je m'attribue à moi-même et à laquelle participe toute réalité ? Puis-je la tirer de l’expérience de ma vie intérieure? Il ne s’agit pas, naturellement, de découvrir l’existence comme un fait brut parmi les autres faits de l’expérience. L’élément ontologique n’est pas dans le sujet de la perception ou dans la perception elle-même, on ne peut le ramener à des faits sensibles : s’il n’y avait en moi que des sensations et pas de Vérité pour les réduire à l’unité, je serais un animal et non un être intelligent. L’affirmation de l’existence, le discernement entre le vrai et l’apparent, est la marque essentielle à quoi se reconnaît l'intelligence (1). Or cette existence, prédicat universel, je ne la puis saisir en un même acte qui établirait à la fois le moi, l’existence et la synthèse des deux: « dans la synthèse en question, le rapport qui relie le sujet à l’attribut est logiquement postérieur à ces deux termes, puisqu'il les présuppose l’un et l’autre » (2). Le jugement constate un «état de choses »

(1) HuconiN. Ontologie, I, ch. I. L’élément ontologique dans la perception. Paris, Belin, 1856.

(2) Dialogue, etc. p. 94.

(le Sachverhalt des Phénoménologues), il ne le pose donc pas, il le présuppose : donc idée du moi et existence sont antérieurs au jugement « j’existe ». «La synthèse dont on nous parle ne peut pas empêcher l’attribut d’être distinct du sujet, car si ces deux éléments étaient identiques, il n’y aurait qu’une seule idée, il n’y aurait ni rapport, ni jugement » La proposition « j’existe » présente ainsi la condition nécessaire pour qu’elle constate un jugement comparatif : l’idée abstraite d’être est distincte du moi concret.

Or si le jugement « j’existe » joint deux idées préexistantes, d’où vient la seconde, celle d’existence? Impossible de découvrir une perception quelconque de laquelle, par quelque procédé que ce soit, j’extrairais l’idée d’existence. Il n’y a pas à parler ici d’abstraction. Rosmini a montré que l’abstraction, loin de donner l’idée générale, se fonde sur elle. L’abstraction consiste à séparer l’idée générale de ce qui est accessoire, accidentel; elle l’épure, elle isole de tout élément hétérogène. elle ne la crée pas. Ou bien si elle la crée, elle la crée, comme toutes les idées fabriquées par l'esprit, d’après une réalité, un modèle, et alors l’abstraction de l’idée d’être ne se peut faire que si déjà on a l’idée d’être. Pour échapper à cette argumentation, on devrait soutenir que l’idée d’être est découverte dans l’expérience individuelle sous forme individuelle, ne possédant l’universalité qu’à l’état implicite. L'usage seul étendrait peu à peu le domaine d’application de cette idée sous le contrôle du principe de non-contradiction (les autres individus dénommés selon A ont le caractère de A, sous peine que A ne soit pas A). Mais cette dernière hypothèse, à laquelle sont réduits les Psychologistes, est insoutenable. Si l’idée d’existence est contenue, implicitement, par exemple, dans l'expérience intérieure de mon moi, elle n’y peut être contenue qu’à l’état individuel, et personne ne parviendra à comprendre et encore moins à expliquer comment un complexe individuel de qualités devient un universel. L'existence était donc déjà universelle avant labstraction qui l’a découverte en moi.

Il importe, pour bien comprendre la doctrine ontologiste, d’ajouter à cet exposé deux distinctions, sans lesquelles on la comprendrait à faux.

D'abord, l’Ontologisme n’a rien à faire avec un Averroïsme qui attribueraït à l’Intelligence suprême non seulement d’être l’intelligible, mais d’être aussi notre principe opératoire de pensée. Les

Ontologistes distinguaient nettement les idées divines, objet de la connaissance, ou mieux l’Être divin en qui elles sont vues, et les idées subjectives, qui sont l'intuition de l’intelligible divin. On peut encore parler d’un «acte» de vision, dans le sens où l’on appellerait «acte» une perception rétinienne qui ne modifierait en rien la couleur objective, la lumière objective et leur propagation.

I1 convient ensuite de faire une autre distinction, laquelle n’apparaît pas toujours dans le langage des Ontologistes : et de ce chef, la méprise devient facile. Le lecteur a dû se demander, d’après Texposé précédent, si les Ontologistes ne confondaient pas être abstrait et existence concrète, ou, comme disaient les Anciens, essence et existence. Or, en ce qui concerne Dieu, ils prétendaient bien n’être pas coupables de cette confusion ; et attaqués surtout sur ce point, ils opposaient l'existence de Dieu, apparaissant directement à la raison comme intelligible naturel, à son essence surintelligible, que seule la Révélation nous fait connaître. Mais ils distinguaient aussi essence et existence dans les objets empiriques, et il suffit de rappeler ici une des pages qui précèdent (p. 111). Les objets empiriques, perçus en eux-mêmes mais inintelligibles en eux-mêmes, ne sont compris que dans 1 Être absolu qui est leur raison d’être, qui les fonde.La perception de cette table de cet animal, est bien la perception d’une existence individuelle. L’Être absolu est bien le souverainement individuel. Mais l’Être absolu fonde l'existence des objets en leur donnant des natures à caractères semblables, à caractères hiérarchiques, dépendants les uns des autres. Ces caractères hiérarchiques, qui sont individuels, contingents, dans cette table ou dans cet animal, sont universels, nécessaires, dans l’existence divine qui les fonde : là ils sont des modèles, des «archétypes». Vus ainsi en fonction d'exemplaires, au point de rencontre de l’Individualité divine et des individualités créées, et regardés au point de rencontre seul, comme si on pouvait les isoler de leur origine et de leur terme final, ils deviennent les types généraux, les abstraits. Je ne puis plus leur attribuer l’existence concrète, mais seulement l'être : ils ne sont pas existence, mais essence. Si donc le langage des Ontologistes emploie indifféremment les mots d'existence et d’être, c’est parce que toujours l'être abstrait est situé par eux dans une existence concrète : les essences, les modèles sont les archétypes divins — ou ils sont les caractères intrinsèques qui constituent l’objet empirique existant. Être et existence sont susceptibles d’être interchangés : les Ontologistes

disent que le cercle est une figure, ou que Pierre est. Mais, pour qui va au fond de leur pensée, il est aisé de distinguer l’essence de l'existence, l’abstraïit du concret : l’essence abstraite est un schématisme, un rapport: c'est l’Absolu de l'existence divine par rapport aux classes d’objets individuels qu’elle crée, c’est la multiplicité des objets individuels semblables par rapport aux archétypes divins qui fondent la loi de leur structure.

ITT

L’Ontologisme français du xix*° siècle fut une grande philosophie, élaborée et défendue par des esprits extrêmement distingués, une philosophie profonde et modeste, s’attachant à développer, avec l’appareil rationnel le plus simple, une de ces intuitions primordiales dont parle M. Bergson. C’est pourquoi nous l’avons pris comme type : il vise à établir, avec le moins de frais possibles, l'hypothèse platonicienne d’une Idée d’existence, intelligible étranger s’imposant à une intuition passive. Nous ignorons si la catastrophe qui emporta l’Ontologisme l’a empêché d'évoluer en une doctrine plus brillante et plus complète. En tout cas, tel que nous pouvons juger l'édifice construit si élégamment, se tenant sans le secours d’aucun artifice d'architecture, nous disons que la solidité n’en est pas assurée. Le fondement qui le porte ne tient pas.

Il repose, en effet, sur une double erreur, erreur sur la notion d’être-existence, erreur sur l’activité de l'esprit. Sur la nature de l’idée d’être-existence, nous serons ici très succinct, puisque nous en devons donner la théorie dans le chapitre suivant. Sur l’activité de l'esprit, nous insisterons davantage pour dénoncer une confusion essentielle. L’excellent évêque de Bayeux, Mgr Hugonin était, quoi qu’il en pensât, tout près d’Averroës : les vénérables Sulpiciens qui marchaient à sa suite, allaient, o horreur ! sur les traces de Siger de Brabant. Les Ontologistes, en affirmant l’unicité de l'intelligible, affirmaient l’unicité de l'intelligence.

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