‹ Le Jugement d'ExistenceChapitre 2 sur 23 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

nécessaire : l’Ontologisme a eu en France des représentants très distingués, et en Italie l’évolution singulière qui part de Rosmini et passe par Gioberti a abouti, de nos temps, à l’Idéalisme positiviste de Benedetto Croce et de Giovanni Gentile: ici la philosophie commence et s’achève par le jugement qui affirme l’actuel, par le «jugement individuel». Même les philosophies qui s’attachent le plus aux problèmes précis, tels que la science les pose, sont au fond des philosophies du jugement d’existence. Si vous cherchez d’où vient l'inspiration des Étapes de la Philosophie mathématique et de l’Expérience humaine et la causalité physique, vous la trouverez dans la thèse de M. Léon Brunschvicg, la modalité du jugement, thèse qui ne traite que de l'affirmation : « Cela est », « ce rideau est bleu », etc.

Puisque la tâche de la philosophie est d'analyser les conditions et les exigences des certitudes spontanées ; puisque les philosophes, à la manière de Sisyphe et de Pénélope, recommencent toujours les mêmes travaux, on nous pardonnera notre tentative et l’on voudra bien donner audience à l’exposé de la méthode suivie. La tentative se justifiera, croyons-nous, et par la nécessité de revenir à des points de vue oubliés, en écartant les préjugés, et par l’évolution même de la pensée contemporaine.

Si l'affirmation des existants est quasi toute la philosophie, le problème est logique et métaphysique. Il est moral aussi, car on n’affirme l’existant que pour sa valeur, en agissant et pour agir. Mais le problème moral peut être davantage traité à part : du moins nous le croyons, et on voudra bien nous l’accorder. Il est évident aussi qui l’affirmation des existants est un acte psychologique.

La méthode ira du concret à l’abstrait. Examinons d’abord, psychologiquement, comme un événement parmi d’autres, cet événement intérieur qui est l’affirmation d’un existant. L'étude psychologique du fait mettra en lumière ce par quoi il est plus ou autre qu’un fait psychologique. Dans l’évolution intérieure, continue, qualitative, des faits de conscience se dégagent les vérités logiques. Les vérités, en tant que telles, ne sont pas des faits psychologiques.

Une fois comprise la nature logique de la signification, de l’affirmation de l'existant, comment l’interpréter ?

Du psychologique au logique il y a, comme disent les géographes, une rupture de pente : pour remonter la vallée, on doit grimper sur un autre plan. Par rapport au psychologique, la vérité

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logique est un irrationnel, dirait M. Meyerson (en ce qu’elle ne s’explique pas par l’enchaînement des causes psychologiques) : l'explication psychologique se heurte à une barrière qui n’est pas de son ressort. On est contraint de chercher des raisons d’être d’un autre ordre. C’est ce que M. Gaston Bachelard appelle une « ontologie morcelée ». Plusieurs interprétations sont ici possibles. Mais toutes ne cadrent pas avec ce qu'il faut expliquer, aussi bien avec le fait de l’affirmation de l'existant qu'avec sa signification rationnelle. Il est permis d'examiner ces soi-disant explications et de les rejeter. Entre la vérité logique et l’existant, il y a une rupture de pente comme il y en a une entre le fait psychologique et la vérité logique.

Sans doute, la possibilité reste toujours ouverte de tenir les ruptures de pente pour provisoires, de déclarer qu’un jour l’érosion parviendra à les user et à donner à toute la vallée le même profil d'équilibre : en attendant, on invente un nouveau système d’explication qui vaille pour toutes les portions discontinues de la vallée. Entendez ici qu'après avoir été obligé de recourir à des raisons d’étre d’ordres différents, on déclare quand même qu'elles doivent toutes être du même ordre. Ce procédé qui ramène les ontologies morcelées à un système d’explication unique est l’Idéalisme. Il nous semble, au contraire, — et nous espérons le montrer — qu’entre l’affirmation logique et l’existant se dresse une barrière qui obligera toujours à passer sur un autre plan.

Nous aurions pu avancer par des analyses purement psychologiques, logiques, métaphysiques. Il nous a paru plus concret, plus précis, plus instructif, de nous mettre en présence de doctrines effectivement soutenues par des contemporains. Ces doctrines sont prises pour des « types » : par exemple, type du psychologisme, c’est à dire de la doctrine selon laquelle l'affirmation de l’existant s’explique entièrement en restant dans le domaine ‘psychologique. Une telle méthode risquerait de donner à telle ou telle doctrine une valeur exagérée, ou un rôle historique trompeur, si l’on n’était prévenu qu’elles ne sont envisagées qu’à titre de types, en tant qu’elles incarnent les diverses hypothèses possibles pour expliquer le jugement d’existence, et c’est pourquoi on les a comme quintessenciées, laissant de côté tout ce qui ne concernait pas notre problème. Nous avons cru que ces discussions précises, visant des doctrines vivantes, permettaient d'arriver plus nettement aux conditions et aux exigences des certitudes spontanées.

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