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LA FONCTION DU JUGEMENT

La logique se confond-elle avec la psychologie de l'intelligence ? En est elle absolument distincte? Ou enfin, en est elle une partie?

D'abord, il y a entre la psychologie et la logique la différence du fait au droit, du réel à l’idéal : « la psychologie décrit, la logique prescrit. Mais cette distinction est loin d’être claire ».

Ainsi M. Edmont Goblot pose le problème de la nature de la logique, de son rapport à la psychologie (1). Comme il le dit très justement, la distinction des deux disciplines, pour évidente qu’elle paraisse à la pensée commune, est loin d’être claire : penseurs et savants l’envisagent sous différents biais. Tantôt ils opposent, du premier coup, le fait et le droit : mais qu'est-ce qu’un droit, sinon une sorte de fait? Tantôt ils opposent la constatation du contenu de la connaissance et des lois de sa structure ; ou l’instabilité des phénomènes intérieurs avec la nécessité des rapports des choses. C’est déjà opter pour un système métaphysique. Or choisir un système métaphysique, au début d’une science, semble inutile et imprudent : inutile, car les savants, physiciens, biologistes, etc., n’ont pas accoutumé d’opérer consciemment, au début de leurs sciences, ces sortes de choix ; imprudent, parce que l’attitude métaphysique devrait venir à la suite d’une réflexion sur la science, au lieu de la précéder.

Aussi le procédé nous paraît-il plus justifié qui, sans aucun présupposé, partant des données brutes de la connaissance, de celleslà qu'utilise la psychologie, discerne dans ces données, par une analyse purement scientifique, ce qui appartient à la logique. Ce procédé revient, en somme, à regarder les mêmes événements,

(1) Traité de logique, p. 13.

d’une part comme événements vécus, d'autre part comme affirmations, et à séparer ceux qui sont simplement événements vécus de ceux qui sont en même temps des affirmations. Affirmations de quoi? De tout ce qui peut être affirmé : de ce qui existe, de ce qui peut exister, de ce qui doit exister, c’est à dire, de ce dont l’existence dépend d’une autre existence affirmée.

Il est clair d’ailleurs que la notion d’existence prête à bien des distinctions : pour le savant, ici, pour le logicien, il y a beaucoup de manières d’exister. On voit que le problème de la nature de la logique, au moins à son principe et dans la manière de le poser, ressemble à celui qui nous intéresse, à celui du jugement d’existence. Il nous sera donc permis de commencer en étudiant la na-

ture de la logique.

Personne ne s’est appliqué, avec un soin plus scrupuleux que Wilhelm Wundt, à décrire l’ensemble des données psychologiques, pour laisser surgir spontanément de leur chaos l’activité intellectuelle, et, une fois que celle-ci a révélé sa nature, pour en étudier les conditions et les produits. À suivre les exposés de l’Aristote allemand, à nous attacher à sa pensée manifestement perspicace et réservée, nous sommes certains de ne rien risquer : le point de départ est sûr, l'itinéraire sera prudent ; et ensuite il nous sera permis, dans le cas où ces analyses s’avèreraient par trop réservées, de poursuivre au delà du terme où elles aboutissent.

Wilhelm Wundt distingue deux classes de formations psychologiques complexes : représentations et mouvements émotifs. Classes inséparables sans doute : il n’est pas possible d'isoler des éléments solides dans la fluidité de notre vie intérieure ; toute connaissance évoque un sentiment et se fond en lui, comme tout sentiment vient d’un acte connaissant et s’y incorpore. Malgré tout, nous avons le droit de reconnaître, dans les deux faces de notre vie psychique, deux unités relativement autonomes et qui à leur tour font partie d’autres unités. Encore que les unités dont nous parlons soient, en un sens, composées, elles sont néamnoins irréductibles aux éléménts intégrants : tout acte psychologique est une synthèse créatrice. Quels que soient les éléments qu'il s’assi-

en

mile, il les dépasse, il les transforme, et ce pouvoir créateur se manifeste surtout dans les régions supérieures de la vie de l'esprit. Nous l’allons tout à l'heure trouver comme première caractéristique de l’activité logique.

Puisque tout acte psychologique assimile des éléments préexitants en une synthèse supérieure, un principe gouverne l'esprit, «principe de l'accroissement de l'énergie», lequel s’oppose au principe de la conservation de l'énergie dans le monde physique : là, en effet, les composés ne valent jamais plus que la somme de leurs parties (1). On voit aussi que la vie spirituelle est soumise à un principe de causalité, mais à une causalité dont l’usage scientifique est uniquement relatif au passé : le rôle du psychologue, de l’historien, du sociologue est de rechercher les causes et les conditions des effets, non de déduire ceux-ci, puisqu'ils ont la propriété d’accroître et de transformer leurs propres causes (2).

A l'inverse de la fonction spirituelle synthétique, nous usons aussi d’une fonction analytique, différenciatrice. Or l’une et l’autre sont au fond la même fonction, car l’une et l’autre sont créatrices. De même que la synthèse est autre que la somme des éléments, l’analyse est autre chose qu’une soustraction ou une division de parties statiques. En allant vers les éléments, on transforme leurs relations et on les transforme eux-mêmes : c’est ce que manifestent, par exemple, dans les représentations, la loi de Weber, et dans les sentiments, la loi de contraste. La séparation et l’opposition acquièrent une force, et cela encore n’a pas d’analogue dans le monde physique.

Dans ce courant de la conscience soumis à un rythme perpétuel d'analyse et de synthèse, à un rythme perpétuellement transformant et enrichissant, essayons maintenant, après avoir laissé de côté, au moins provisoirement, l’aspect émotif, de regarder couler la connaissance. Au sein du ce flux vont se montrer des formations relativement solides, comme des blocs de glace roulés par un fleuve. Wundt a toujours voulu appliquer à l'étude de la pensée le procédé génétique : regarder la pensée comme un « produit de la connaissance » (*). Point de vue qui semble d’abord paradoxal : connais-

(1) Grundzüge der physiologischen Psychologie, XII, ch. xxu (le paragraphe IT, sur les principes de l'interprétation psychologique).

(2) Ibid.

(3) Voir, par exemple, System der Philosophie, 1 Abschnitt, vom Erkennen. Leipzig, 1907 (3° éd.).

sance et pensée ne s’impliquent-elles pas? Maïs ne nous laissons pas arrêter par un cercle vicieux reposant sur des définitions abstraites : il s’agit, au contraire, de nous défaire de nos préjugés philosophiques, et, en voyant s’enfler et grossir la richesse des créations spirituelles, d'attendre le moment où apparaîtront, soit par synthèse, soit par différenciation, les formations de la pensée logique. Il s’agit donc, nous dit Wundt, d’étudier le développement psychologique de la pensée logique, d'isoler les caractères spéciaux que présentent les liaisons logiques, et de se rendre compte de ces propriétés, quand on les compare avec les autres formes de l’évolution des représentations. Wundt avertit même, dans l’Introduction de son Traité de Logique, qu’il passera de là aux formes universelles de la pensée, concept, jugement, raisonnement, et aux principes de la connaissance qu’elles supposent (1). L’explication, soit des formes universelles de la pensée, soit des principes de la connaissance, ne consistera pas en un enchaînement purement formel: la Logique, en effet, est une partie de la Philosophie. (2) Sans doute, elle s’interdit les postulats métaphysiques : elle ne suppose pas à priori, par exemple, que la pensée est”identique à l’être, mais elle ne s’interdira pas de répondre à cette question au terme de ses recherches (*). Ainsi donc, ne nous trompons pas, l’étude psychologique par laquelle Wundt entre dans ses travaux de logique ouvre la voie par laquelle nous devrons, selon lui, continuer tout droit, à travers les formations les plus subtiles et les plus hardies de la pensée, jusqu’à l’être réel. Le jugement d’existence doit être trouvé comme un événement parmi d’autres dans le chaos du devenir psychique, et il doit être expliqué par l’ordre immanent que le regard exercé du philosophe saït apercevoir dans cet apparent chaos.

Le contenu de la pensée logique est évidemment représentatif : par là il s'oppose à l’autre face de la vie spirituelle, à la tendance (émotion, désir, vouloir, etc.). Assurément, le jugement peut s’appliquer à la similitude, à la différence de deux sentiments, mais l’objet immédiat est constitué par des représentations, lesquelles viennent des objets de la connaissance (pris au sens large de tout

(1) Logik. I. Allgemeine Logik, p. 9. Stuttgart, Enke, 3e éd., 1906. (2) Ibid., p. 7.

(3) Ibid., p. 8.

ce qui est connu : perception, mémoire, etc.). En mettant ainsi en lumière le caractère représentatif de la pensée, Wundt n’a pas l'intention d'introduire à l’avance une conception métaphysique sur le rapport de nos événements intérieurs avec des choses en soi. Wundt, ilest vrai, est partisan d’un « Réalisme critique », mais le propre de cette attitude philosophique est précisément de n’admettre les données objectives que de manière provisoire, quitte à les ranger plus tard, si la critique l’exige, dans les formations subjectives. Nous restons sur le terrain psychologique : le rapport des faits de pensée logique à des objets ou soi-disants objets n’est pas autre chose qu’un fait.

Or le processus de connaissance d’où sortira l’acte de penser a deux marques : l’une, subjective, consiste en liaisons aperceptives, et là se décèle l’activité de l’esprit : l’autre, objective, consiste en liaisons associatives (1). Il est inutile de faire remarquer encore une fois que subjectif et objectif ne s’opposent pas comme des choses, mais comme les aspects complémentaires d’un même acte : ces mots correspondant à peu près au « représentatif » et au « représenté » de Renouvier. Par contre, notons que, si l’associaton est définie comme une liaison des éléments de la conscience opérée par les forces immanentes à ces éléments, l’aperception est pareillement définie comme une liaison psychologique : seulement, au lieu de ressortir à l’action mécanique des éléments, elle opère une production nouvelle, soit par voie de synthèse créatrice, soit par voie de différenciation également créatrice. La pensée logique qui va sortir de l’aperception a donc pour caractéristique essentielle (et pour origine, et, sans doute, pour explication dernière) la spiritualité entendue au sens d'activité créatrice : ainsi est-elle située au milieu des courants purement mécaniques de la vie psychique. Voyons donc d’abord quels sont ies processus de ces courants mécaniques, c’est-à-dire, de l'association, pour être mieux en mesure d’y reconnaître et d’en distinguer les faits d’aperception.

Aussitôt que nous entreprenons l’analyse des processus de l’association, la difficulté apparaît de les séparer radicalement de ceux de l’aperception. Celle-ci se trouve, en quelque sorte, préformée dans l'association. Au fond, toute l’évolution de la vie psychique est dominée par la grande loi de la synthèse créatrice : dès que l'association agrège des images les unes aux autres, le pro-

(1) Jbid., p. 145.

duit diffère en valeur des éléments composants. Wundt distingue quatre espèces de Ces produits de l’action mécanique de l’association. Il y a d’abord la combinaison. Un bruit, par exemple, un objet dans l’espace, une durée, composés d'éléments associés et que je pourrais séparer par l’analyse, ne sont pas une simple somme de ces éléments : déjà là le composé est de plus haute valeur que les composants. Pour parler comme les chimistes, il se fait une combinaison, non un mélange: combinaison qui peut-être intensive (son) ou extensive (tact, vue). Dans ce dernier cas, la, combinaison laisse discerner trois éléments principaux : lumière, signe local, mouvement ; mais l’un d’entre eux l’emporte sur les au tres. Cette absorption des éléments par l’un d’entre eux est le fruit d’un acte d’aperception (1). Là donc où l’action mécanique des éléments semblerait être seule à agir, elle est en réalité déterminée par une activité spirituelle.

L’assimilation nous présente des éléments unis par l’association d’une manière où le mécanisme est davantage transformé dans son produit. Lorsqu’en lisant je ne remarque pas les lettres omises, les mots manquants, et que je les supplée inconsciemment, j’assimile la perception réelle à la représentation intérieure suggérée par elle. Ou encore, quand je rencontre ce personnage que j'ai vu hier, je le « reconnais », c’est à dire, je fusionne ma vision actuelle avec celle du souvenir, je les identifie, et je ne serais pas capable de les distinguer. C’est bien là un type classique d’association (association par ressemblance), et pourtant le produit de ce mécanisme est hétérogène à ses causes. Wundt appelle ce phénomène assimilation. Il mentionne en troisième lieu la « complication », dont le langage ou en général la mimique est un exemple notoire. Par liaison de représentations de domaines sensibles séparés (la parole, le geste) avec des émotions et des mouvements, surgit dans l’âme du spectateur-auditeur une seule pensée complexe : à l’inverse, le discoureur « complique », par la parole et le geste, une pensée qui reste en lui radicalement une.

L'association de souvenir, que Wundt mentionne en quatrième lieu, semble laisser aux éléments leurs propriétés indépendantes. Le «souvenir-pur », tel que M. Bergson l’oppose au souvenir-habitude, peut bien être rappelé par un mécanisme d'association (contiguité, ressemblance) ; quand il réapparaît, il réapparaît comme

(1) Ibid, p. 19.

passé et ne vaut qu’en tant qu’il a gardé son originalité d’autrefois. Ne croyons pas pourtant être en présence de morceaux du passé qui seraient transportés mécaniquement dans le présent comme des solides indéformables. Wundt nous avertit à juste titre que les lois de contiguité et de ressemblance s’appliquent moins aux processus fluents qu’à leurs éléments ; elles expliquent beaucoup plus comment sont liées entre elles les parties du souvenir qu'elles n’expliquent, en sa structure actuelle, le souvenir rappelé. N'est-il pas évident que le souvenir, au moment où je le revis, n’est plus le total d’impressions passées qu’il est censé ressusciter ? Son unité est autre. Partout l’association laisse deviner, au dessus des éléments joints mécaniquement, une force d’un autre ordre qui agit en eux pour les recréer.

Cependant, si l’aperception est déjà obscurément présente dans tous les processus qui paraîtraient purement associatifs à une analyse superficielle, elle prend d’autres formes tellement diverses et à travers toutes sortes de phases où elle dévoile sa spiritualité, que nous avons le droit de mettre ses produits à part de ceux de l’association. L’aperception active (par opposition à celle qu’on peut nommer passive, parce qu’elle est simple), complexe, revêt deux formes : une forme imaginative, liaison d'images singulières, qu’étudie l'esthétique ; une forme logique, par le moyen de concepts, liaison d'éléments fournis à la fois par l’association et par l’aperception imaginatives. Nous bornons notre rechreche à la seconde : nous n’avons pas besoin, en effet, de connaître toutes les architectures de la fantaisie pour voir la raison bâtir des édifices avec les matériaux imaginatifs. Or, les produits de l’aperception, quand on suit son développement du simple au complexe, se partagent en deux classes : produits simultanés et produits successifs. Nous les rangeons ici en tableau synoptique (1).

agglutination simultanés 4 synthèse concept Produits de l’aperception ANG simples (à deux membres).

(pensée è ; 3 composés.

discursive)

(1) Ibid., pp. 33 s.

On voit, par ce tableau, que nous sommes presque arrivés à la pensée logique. Encore seulement deux formations qui la préparent. Ce sont : l’agglutination d’éléments qui conservent encore, plus ou moins, leur indépendance (par exemple un mot composé : porte-manteau), et la synthèse d'éléments dont la signification spéciale est oubliée (j’aimerai — amare habeo). Nous voici maintenant au concept. N’entendons pas par là une représentation schématique : le concept est précis ; ni un mot : le concept a précédé le mot, on peut le posséder clairement et oublier le mot. C'est un souvenir individuel susceptible de servir de substitut, grâce aux relations qu’il soutient avec d’autres représentations : par un choix plus ou moins naturel ou arbitraire, l’aperception active s'empare d’éléments aperçus plus clairement, comme le montre la formation des mots (fructus — ce dont on jouit, serpens — ce qui rampe, etc.). L'élément dominant, ainsi mis à part, garde ses rapports avec les autres et les suggérera quand on voudra. Le concept est donc «la synthèse, accomplie par l’aperception active, d’une représentation individuelle dominante avec une série de représentations liées » (1). Il est évidemment irréprésentable, puisqu'il a pour rôle de suppléer toute une série qui n’est pas objet d’aperception. Bien plus, cette série de représentations attachée à la représentation dominante s’obscurcit à mesure qu’on la néglige : on en vient à ne plus considérer directement que le mot évoquant le concept, ou même le signe écrit. En cet état d’appauvrissement et de maniabilité, le concept peut être manipulé par la pensée abstraite ; il est devenu une sorte de signe algébrique propre à signifier lex rapports les plus généraux.

À l’aperception simultanée (concept) s'oppose l’aperception successive (jugement-raisonnement). Ici le logique se révèle par une marque caractéristique. Tandis que l’enchaînement associatif est indéterminé, illimité (je puis, en suivant mes associations, aller de n’importe quoi à n'importe quoi, et ne jamais m'’arrèter), l’enchaînement aperceptif est essentiellement limité. Il est soumis à la loi de binarité (Zweïgliederung), laquelle s’exprime dans le langage quand nous démembrons une proposition en sujet et prédicat. Il est facile de se rendre compte, en séparant toutes les articulations d’une phrase complexe, que chacun d’elles équivaut, pour le sens,

à un jugement : toute phrase complexe est donc susceptible d’être rompue en un enchaînement d’aperceptions successives de type binaire. Tout acte logique est nécessairement dichotomique.

Il serait intéressant, si nous avions pour but de décrire psychologiquement la naissance de la pensée logique, de la regarder sourdre de matériaux associatifs ou au contraire se diluer en quelque sorte en eux; de regarder aussi les actes aperceptifs s’enchaîner les uns avec les autres jusqu’à former tout un courant de représentations qui, à son tour, s'écoule comme le courant sensible des associations. Wundt y a mis tout son soin. Nous n’avons pas besoin de nous attarder dans ces descriptions minutieuses : c’est plutôt la manière de procéder, ce sont les vues générales qui nous importent. Nous voulons, en effet, voir la pensée logique, voir en particulier l’affirmation de l’existence se former au milieu de l'ensemble de la vie psychique : il n’est pas nécessaire, il serait impossible de mettre à part tous ceux des détails de cet ensemble, énumérés singulièrement, qui ne sont pas des affirmations.

Wundt s'attache donc à décrire le « courant des représentations ». Il montre d’abord qu’entre la pensée simultanée et la pensée successive, la limite est moins nette que ne le laisseraient croire les définitions statiques du jugement et du concept : le jugement parfois s'exprime en un seul mot : (en latin : fero) ; les mots qui évoquaient plusieurs concepts s’usent, et pour restaurer leur pouvoir évocateur, on leur substitue plusieurs vocables (amavi — j'ai aimé). L'unité de l’aperception se montre ainsi comme une unité de tension plus ou moins grande, unité qui est à son plus haut point dans les formes flexionnelles où le même mot représente tant d’idées (avec le sens de la racine, celui du mode, du temps, de la personne, de la voix,de l’action achevée ou inachevée, etc.), unité qui se désagrège dans nos langages analytiques. L’aperception, de plus, présente des nuances qualitatives : l’ordre des termes de la proposition la colore diversement : elle est plus intense et vivante, si le prédicat précède ; plus claire, quand c'est le sujet. Comparez, par exemple : « Venenum Socrates laetus hausit » avec « Socrates venenus laetus hausit ». Enfin, le courant de la pensée est rarement, très rarement uniquement aperceptif : il est à la fois aperceptif et associatif : le mélange des deux fonctions produit des enchaînements, des entrelacements que le psychologue sagace épuisera sa patience à débrouiller. Sans essayer de dévider les fils de cet écheveau effrayant, mentionnons les principales maniè-

res de s’y prendre. Le cas le plus simple est celui d’une aperception dont les deux membres sont formés par des associations : « Pierre et Paul préchaient et écrivaient » (1). Les phrases complexes, à propositions relatives, subordonnées, offrent un mélange moins simple, mais où l’aperception sort de l’association encore plus visiblement, puisque tout aboutit à l’intuition exprimée par la proposition principale. Il y a ensuite des enchaînements aperceptifs et des entrelacements aperceptifs, les uns et les autres se terminant à une aperception nouvelle. Par exemple, la forme d’enchaînement que Wundt représente par les signes ÂB AC AD con-

siste à attribuer un même sujet diverses propriétés ; et la forme BA CA DA consiste à attribuer la même propriété à des sujets diffé rents. Ce sont là des enchaînements, et qui, s’ils se répètent sur plusieurs séries, constituent la matière du processus inductif : des propriétés concordantes coordonnent ou subordonnent une représentation à une autre, et par là, un objet à un autre, et diverses propriétés appartenant à un objet donnent lieu à une règle générale, à une loi. Et si le courant de la pensée renferme déjà spontanément ces sortes d’enchaînements que la technique des sciences empiriques érigera en méthodes d'invention, elle renferme aussi les entrelacements qui deviendront, pour la science rationnelle, la démonstration. Car la pensée aperceptive est portée à faire de tout enchaînement un entrelacement, de tout progrès une régression. C’est là le processus du syllogisme : la loi de binarité exigeant que l’acte aperceptif final ait deux termes, et le plus simple étant celui où la chaîne a déjà deux membres, nous obtenons la formule ÂB BC AC, qui est celle du syllogisme. Nous n’avons

ici que jeté les yeux sur les principaux modes de l’enchaînement et de l’entrelacement des actes aperceptifs : si nous songeons qu'ils se mêlent presque toujours de toutes sortes de combinaisons associatives, nous commencerons à nous rendre compte de l’effrayante complexité du courant de la pensée.

Et encore nous n’avons considéré ce courant qu’à un point de vue statique : nous l’avons considéré dans l'instant, nous l’avons immobilisé pour essayer d’y saisir ce qu’il récelait à cet instant même. Que seraït ce si nous voulions en suivre le dynamisme? Wundt s’y

. LC PATES (1) Avec les signes choisis par Wundt: A-B C-D. Le signe — représente l'association ; le signe ,X représente l’aperception.

est appliqué, du moins en ce qui concerne ce que nous pourrions appeler sa contraction et son expansion, sa systole et sa diastole : tantôt, en effet, la masse des représentations, resserrant leurs rapports, se solidifie en une aperception unitaire, en un concept : tantôt, au contraire, le concept éclate comme sous une pression intérieure très forte, et se partage en des éléments qui vont s’éloigner les uns des autres et continuent leur course. Le courant de la pensée, roulant des représentations qu’il entrechoque et dont les rapports mutuels changent, met ainsi en valeur leurs rapports, c’est à dire, on l’a vu, leur caractère conceptuel. Les séries enchaînées dont nous parlions tout à l’heure, ces aperceptions couplées, triplées, etc. dans lesquelles les mêmes propriétés appartiennent à des sujets différents, et qui fournissent des matériaux à l’induction, aboutissent facilement à l’unité d’un concept: on rassemble les propriétés identiques avec d’autres propriétés identitiques réparties sur différents sujets, et l’on obtient ainsi un nouveau concept. Ainsi, se mouvoir, croître, etc., sont communs à toutes sortes d'êtres ; se mouvoir, croître, etc., est rassemblé dans le concept de vie. Et à l'inverse le concept se rompt er éléments qui ensuite sont enchaînés ou entrelacés. Parfois on se borne à partager le concept en ses parties : l’enchaînement est simple : AB AC AD... Mais souvent l’acte qui opère ce partage met en lumière les rapports entre les éléments obtenus; suivant quelle loi se suivent B, C, D? L'esprit n’est satisfait que s’il transforme cet enchaînement en entrelacement, si surtout il ordonne des entrelacements rigoureux, c’est à dire des syllogismes. La conclusion syllogistique n’est d’ailleurs pas la seule forme du développement de la pensée qui soit engendrée par le concept. D’autres sont aussi importantes : outre celle que nous avons déjà mentionnée (partage du concept AB AC AD) et qui fournit la définition logique, Wundt attire notre attention sur celle du développement progressif (AB BC CD DE), et surtout sur celle où la division d’un concept donne lieu à d’autres divisions: c’est la formule de la classification logique (1).

Nous voulions suivre fidèlement cet exposé du courant des représentations et de la pensée logique, tel que Wundt le donne dans

RE pe") (1) Représentée ainsi: À B1 B2 B3... Bi Ci C2C3... etc.

le premier chapitre de sa Logique. Mieux valait courir le risque de s’attarder à des observations inutiles, que de laisser échapper tels faits, tels caractères par lesquels le logique, encore retenu dans la gaîne du psychologique, nous aurait révélé son essence. Jusqu'ici, l'opposition de l’aperception et de l’association nous a semblé être l’opposition même du logique et du psychologique, le logique étant renfermé dans le psychologique comme l’aperception est une sorte d'association, une association limitée et créatrice. D’autres caractères de l’aperception ont aussi été remarqués sur lesquels nous aurons à revenir. Mais l’aperception, en dégageant sa nature essentielle, n’en explicite pas du premier coup tout le contenu ni peut être même le principal. Wundt s’en est rendu compte : c’est pourquoi, après avoir extrait le logique du psychologique, il s’attache à en scruter davantage la nature dans un second chapitre intitulé : le développement des normes logiques, et qui est divisé en deux parties : caractères de la pensée logique — lois psychologiques et lois logiques.

Pour la première fois depuis le début de ces analyses, Wundt parle ici comme s’il voulait envisager le logique en lui-même, indépendamment du psychologique. Jusqu'ici, écrit-il, nous l’avons décrit comme «un domaine de l’expérience intérieure»; or une telle description ne rend pas raison de l’extraordinaire valeur qu’a la pensée logique pour notre conscience. La pensée logique, en effet, dépasse le domaine de la psychologie et elle légifère dans toutes les régions des sciences. Et cette valeur de la pensée logique, qui lui donne son caractère normatif, s’exprime en trois marques essentielles : spontanéité, évidence, validité universelle. Mais comprenons bien ici l’attitude de Wundt, ne confondons pas son rationalisme timide et teinté d’empirisme avec la hardiesse des phénoménologues. En mentionnant les trois marques essentielles de la pensée logique, Wundt n’a absolument pas l'intention d’obtenir une vérité en sai, une « Wesensschau » à la manière de Husserl et de Külpe. Spontanéïté, évidence, validité universelle ne sont pas censées atteintes par lui en tant qu’éléments d’une essence ; il n’y a pas lieu de se fixer dans ce qui est vu, comme si la manière dont on le voit n'avait aucune importance. Bien au contraire, spontanéité, évidence, validité universelle restent un fait de l’expé. rience intérieure dont la psychologie doit rendre compte (1).

(1) Ibid., p. 74.

Effectivement, la première des trois marques ne pourrait pas être plus totalement psychologique. La détermination précise de l'aperception, sa limitation nette par la loi de binarité, semblent se fondre ici dans le sentiment de la liberté intérieure. La pensée logique est une activité déterminée par des motifs. Selon que les motifs prédominent, ou que le vouloir prédomine, elle est association, ou aperception. En effet, la série infinie des motifs que le passé a déposés en nous ne peut jamais être parcourue : les motifs empiriques ne sont donc point contraignants; pratiquement, nous croyons être maîtres de notre pensée et de notre action. Ainsi le déterminisme des motifs, c’est à dire des images associées, devient le propre de la vie intérieure en tant qu’elle n’est pas logique. C’est l'indéterminisme qui est le propre de ce qu’il y a de logique dans notre existence spirituelle. Rien d'étonnant pour l'historien de la philosophie qui est instruit du volontarisme de Wundt : celuici a toujours cru que la tendance est le fonds dernier des choses. Peut-être d’ailleurs n'est-il pas nécessaire de recourir ici aux croyances métaphysiques de Wundit : à rester sur le terrain psychologique, il est certain que l2 pensée logique échappe au déterminisme de l'association. Seulement, elle lui échappe en vertu de son propre déterminisme. Wundt, qui ne le note pas, semble donc caractériser le logique par l’irrationalité.

Heureusement, la seconde marque vient corriger ce que la première avait d’étrangement imprécis. « A un degré bien plus haut que n'importe quelle autre fonction psychique, la pensée porte en soi un caractère de nécessité interne, grâce auquel nous attribuons à ses liaisons une évidence immédiate ». Les impressions de nos sens se transforment, se succèdent de manière accidentelle ; l'association suit bien certaines règles, mais on ne trouve pas là de principes contraignants. Même les matériaux de la pensée logique se présentent avec toutes les marques de l’accidentel ; et si, parmi les représentations, l’une supplée les autres et domine dans le concept, il n’y a-pas là de nécessité. Si donc la nécessité qui détermine l’évidence logique ne se rencontre, ni dans les matériaux que travaille la pensée, ni dans les formes spéciales de liaison que celle-ci choisit, si en somme elle n’est pas dans les processus de la pensée, elle est dans ses résultats. Pour prendre un exemple, en ce qui concerne le jugement À = B, il est indifférent, pour son évidence, de quelle manière je suis arrivé à le formuler, et même de quelle manière je le formule, que je dise À = B, ou B = A, ou

A B = O0. Ici l'évidence est immédiate, c’est à dire qu’elle apparaît directement à l'intuition, mais l'intuition n’en est que la condition : elle a son fondement dans la pensée qui relie et compare. À plus forte raison pour l'intuition médiate. « Toute évidence immédiate peut bien reposer sur l'intuition, l'intuition elle même ne peut pas être l'évidence ». « Dans les relations les plus simples des représentations, une évidence serait impossible en général, si elle devait sortir seulement de l'intuition. Comment pourrionsjamais juger que A— B...? C’est d’abord la pensée reliante qui peut abstraire de ce qui ne convient pas à la comparaison, qui peut intentionnellement poser deux représentations comme identiques par rapport à une propriété, même si elles diffèrent sous tous les autres rapports » (.

Par une telle analyse, nous arrivons, semble-t-il, au point décisif : quelle est la nature de l'évidence logique? et, par conséquent, qu'est ce qui distingue essentiellement l'affirmation des autres faits psychologiques ? Mettons d’abord à part ce sentiment conceptuel qui accompagne l’évidence, et qui est un produit de l’action réciproque de la pensée et de son objet. Reste l’évidence elle-méme, en tant que nous pouvons, par l'attention, fixer à part un phénomène intellectuel (?). Nous sommes en présence d’un « rapport établi par la pensée comparante entre les contenus de l’expérience donnés dans la perception interne et externe » ($). L’aperception, en effet, est essentiellement dichotomique, et elle dichotomise en référant prédicat à sujet. Encore une fois, nous sommes ramenés, pour caractériser la logique, à l’activité de la pensée. Tandis que le rapport qui constitue l’évidence est établi par la pensée, les autres liaisons psychologiques, coexistence, succession, association, s’attachent aux éléments du courant de la pensée. Si nous nous en tenions là, nous demeurerions dans le psychologisme, dans l’empirisme le plus radical ; et pour mieux décrire l'évidence logique en sa visibilité intérieure, nous en laisserions échapper le sens. Toujours perspicace et timide, Wundt sait que l’évidence est autre chose que ce qu’il dit ; mais cette autre chose, il déclare que c’est un postulat, à savoir « que les objets de la pensée,

(1) Ibid., p. 80.

(2) Voir Physiologische Psychologie, III, p. 324-330 (Leipzig, Engelmann, 1911, 6° éd.).

(3) Logik,, I, p. 83.

représentations, sentiments, et leur contenu, soutiennent des rapports qui sont adéquats aux liaisons qu'établit la pensée» (1).

« Le contenu de ce postulat n’est pas l’évidence elle-même, mais l'existence des facteurs subjectifs et objectifs qui la rendent possible » (?). C’est dire que la définition du logique est renvoyée au terme de la science : on devra alors, pour commencer, se contenter de marques provisoires, à moins que la troisième, l’universalité, ne puisse servir de critère définitif.

On distingue, pour les lois de la pensée, une universalité subjective : les mêmes lois ont même valeur pour tous les sujets pensants — et une universalité objective : ces lois valent pour tout ce qui entre dans notre pensée. La première est une suite de l’évidence : nous n’avons donc pas à nous y arrêter. La seconde a besoin d’être interprétée et on ne l'interprète qu’en énonçant certains postulats. Laissons de côté l'interprétation métaphysique, avec son postulat que la pensée a une réalité dans les objets. Il nous faudra en tout cas admettre au moins l'hypothèse logique, avec son postulat que les objets sont une matière propre à ce que les fonctions de la pensée s’y appliquent, ou encore que « tout ce qui est objet de notre expérience est donné en une connexion intelligible. » (3). Ce postulat, il est vrai, ne se présente pas comme une exigence dont la justification serait à chercher ; du premier coup, au contraire, sa teneur indique la voie à suivre pour le justifier. D’une part, en effet, il a pour source la pensée, en tant qu’elle est le type de la connexion intelligible ; et d’autre part il exprime encore l’effort incessant de la pensée pour réaliser cette connexion (‘).

En résumé, les lois logiques se distinguent des autres lois psychologiques en ce qu’elles possèdent l’évidence et l’universalité ; et cette évidence et cette universalité requièrent des conditions que nous appellerons normes de la pensée. La technique logique a pour rôle de trouver les formes appropriées aux rapports de la pensée évidents et universels.

(1) Ibid., p. 83.

(2) Ibid, p. 83.

(3) Ibid., p. 86.

(4) Ibid., p. 87.

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