CHAPITRE II
LE JUGEMENT D'EXISTENCE N’EST PAS UN ÉVÉNEMENT PSYCHOLOGIQUE MAIS UNE VÉRITÉ.
A mesure que nous suivions les efforts de Wundt pour reconnaître le logique précis engagé dans le chaos vague des faits psychologiques, nous éprouvions, malgré la rigueur et la réserve apparentes de la méthode, des surprises et des inquiétudes dont déjà quelques-unes ont été notées. Rassemblons-les brièvement, nous allons voir que toutes sont suscitées par le même motif. En mettant en lumière ce motif, nous éclairerons la voie où nous devrons entrer.
Wundt a employé d’abord les critères les plus généraux ; il en a pris ensuite de plus spéciaux, de manière à resserrer progressivement et à atteindre enfin l’essence même de ce qui constitue le logique. Pour arriver au logique, il a d’abord envisagé l’évolution spirituelle pour l’opposer à celle des choses, il a ainsi caractérisé la causalité spirituelle, l'analyse et la synthèse qui ne manipulent pas des éléments figés, mais les récréent, et cela est très bien. De même, la méthode est très sage qui étudie tout le développement psychologique de la pensée logique, de manière à laisser se manifester comme spontanément les caractères qui différencient le logique et, parmi ceux-ci, ceux du jugement qui affirme l’existence. Après avoir judicieusement choisi la méthode, Wundt en fait ensuite un usage judicieux : tout le monde n'est-il pas d’accord aujourd’hui pour attribuer à la pensée logique, comme marque essentielle, l’activité créatrice? Puis Wundt montre très bien, dans les processus de l'association, une préformation, une esquisse de l’aperception : combinaison, assimilation, implication, association de souvenir, unissent leurs éléments en une tension qui se fait plus serrée dans l’agglutination, dans la synthèse, pour aboutir à l’unité suprême du concept.
C’est ici que la manière de procéder devient plus discutable :
un nominalisme périmé se fait jour. Le concept serait une image dominante susceptible d’en évoquer d’autres : et souvent, dans la pratique, cette image dominante s’émousserait tellement qu’elle serait remplacée par un mot. Il semble bien que la psychologie contemporaine ait définitivement donné tort à cette théorie, ét c'est pourquoi nous n’y insistons pas. Le jugement est présenté, assez étrangement, comme l’acte spirituel constitué essentiellement par deux éléments. Un logicien scolastique dirait avec raison que Wundt prend ici le propre pour l’essence. Il y a, en effet, bon nombre de représentations qui se scindent en deux selon une ligne de moindre résistance et qui ne constituent pas, de ce fait, des jugements : dès que je pense à Syracuse, je mets à part l’île d’Ortygie et les quartiers continentaux ; dès que je pense à Carcassonne, je sépare la Cité et la ville basse, et je ne formule pas, par là, des jugements. La binarité du jugement est évidemment une propriété extérieure qui à sa raison d’être dans une nature plus intime. Nous ne nous arrêtons pas non plus ici, pour porter la discussion sur le point essentiel, sur le défaut dont il faut avoir l'intelligence pour dépasser Wundt.
La description du courant de la pensée, prise par l’extérieur, en sa matérialité, est parfaitement exacte. Néanmoins, plus qu’auparavant, l'inquiétude s’accroit. Pour reconnaître ce qui est logique, Wundt se sert-il de critères logiques? Pour nous faire entendre ce qu'est l’aperception, il nous la présente comme un phénomène de tension, s’opposant à la dissolution de l’association, à son rayonnement indéfini en tous sens. L'observation est juste, mais la tension volontaire aussi s’oppose à la dissolution de la rêverie, à l’irradiation des sentiments non surveillés. Nous attendions que l’aperception nous apparût, non comme acte volontaire, mais comme acte de connaissance. L’étonnement s’accroît, quand on est mis en présence de la formule ÀB / AC AD, formule qui recouvre d’abord certains groupements d'associations qui ne seraient pas des jugements. Qui nous dit que À est un sujet, que B et C et D sont des propriétés? Il à fallu que les images À, B, C, D, fûssent posées comme sujet et propriétés ; en un mot, que le caractère logique, le caractère de connaissance (nous prenons provisoirement ces mots comme synonymes), y fût introduit subrepticement. De même
= me pour la formule AB BC CA, elle n'est la formule du syllogisme
que si nous mettons, dans les images, un syllogisme. Elle en est,
si l’on veut, l'enveloppe ou le substratum, elle ne le porte pas nécessairement. Le syllogisme est autre chose qu’un groupe d’images qui se suivrait dans ma pensée selon cette formule. En somme, les phénomènes psychologiques que décrit Wundt ne signifient
pas toujours des opérations logiques. Là est le défaut formidable
de ses analyses. Il ne décrit pas les opérations logiques en tant que logiques, les faits de connaissance en tant que faits de connaissance : le phénomène essentiel de la connaissance, la signification, lui échappe.
Or, c’est justement ce phénomène-là qui avant tout nous intéresse : le jugement d’existence est celui qui signifie l'existence d’un objet, c’est le type de la signification. Naturellement, quand Wundt étudie le passage de la pensée successive à la pensée simultanée et celui de la pensée simultanée à la pensée successive, il décrit les mouvements de contraction et d'expansion dont le rythme affecte toute la vie intérieure et n’a rien de spécifiquement logique. Le partage AB AC AD ne sera souvent qu'un partage d'images ; et s’il s'applique à un concept, il n’aboutit pas forcément à une définition. La définition est plus et autre. De même pour le développement progressif À 5rps p+… C’est l’enfant qui range les pièces du jeu de patience, c’est la ménagère qui dispose sur le rayon tous les pots de confitures ; il n’y aura classification que si une infention a fait choix d’un principe logique d'ordonnance. Signification, intention, voilà ce qui manque, et ce qui probablement est l’essentiel.
Sans doute, si Wilhelm Wundt vivait encore, et s’il lisait ces lignes, il répondrait que nous exigeons de ses analyses ce qu’elles n’avaient pas à fournir : leur rôle n’était pas de livrer le logique à l’état pur, mais d'indiquer les formations psychiques qui le recèlent en puissance. Le chapitre IT de la première partie de la logique, sur les marques essentielles de la pensée logique, aurait ce rôle. Acceptons provisoirement cette réponse, encore qu’elle ne nous satisfasse pas, car le problème posé consistait à reconnaître, dans l’ensemble de l’existence psychologique, ce qui est logique, donc ce qui a les caractères essentiels du logique. Examinons si les trois marques proposées vont, elles, être non seulement propres au logique, mais essentielles à lui. La première, l'indépendance du logique par rapport aux motifs fournis par le mécanisme des associations, est une marque négative. Chose étrange, l'effort de Wundt pour assurer le caractère de rationalité de l’aperception
semble la livrer à l’irrationalité, à l’indéterminisme : si le logique échappe au déterminisme des associations, c’est parce qu’il possède son déterminisme propre, et c’est cela qu’il eût fallu nous dire. Le second caractère, l’évidence, consisterait en cela qu’il est le fait de l’activité de la pensée, et non de son contenu : en d’autres termes, l'évidence n’est pas un sentiment de clarté et de sécurité, mais le résultat de l'exercice de la pensée. Nous sommes persuadés que Wundt a raison, mais encore une fois il nous dit l'accident ou le propre, non l'essence : il nous décrit l'évidence par des traits qui ne disent pas ce qu’elle est, et qui peuvent s’appliquer à autre chose qu’elle. Le troisième caractère, l’universalité, consiste en des postulats que la pensée justifiera en s’exerçant et qu’alors on comprendra réaliser sa propre nature. De tout cela, la « signification », l'intention», c’est à dire la nature même de la connaissance, est absente.
On comprend qu’au sortir des gares immenses de nos capitales, les groupes de wagons de marchandises soient formés d’après des principes empiriques : d’après le lieu de chargement, d’après les matières transportées ; mais quand on arrivera aux gares de triage, la répartition des voitures ne se devra faire que d’après la destination. Dans la formation de ses trains logiques, Wundt n’est pas arrivé aux gares de triage. Cependant, il savait très bien que seul ici, le principe de la destination vaut, et que les discernements empiriques, ce qu’on a appelé depuis le « psychologisme » logique, ne suffit pas. Dans son article « Psychologisme et Logicisme », paru en 1910 (), il remarque que la critique du psychologisme exécuté par Husserl est restée sans réponse : « en fait, écrit-il, on doit donner son assentiment, en tout ce qu'ils ont d’essentiel, aux reproches de Husserl contre le psychologisme en Logique » (?). se rendait-il compte alors que les coups de Husserl atteignaient ses propres doctrines ? Il nous semble voir là encore ce trait de l’âme de Wundit : le philosophe qui comprend au delà de ce qu’il affirme, le savant timide qui, tout en situant son jugement au delà de l’expérience brute, n’ose pas le porter jusqu'aux limites de son horizon visuel. Ne nous bornant donc pas à remarquer l'insuffisance du psychologisme de Wundt, nous allons maintenant faire œuvre con-
(1) Psychologismus und Logizismus, article recueilli dans les Xleine Schriften 1, pp. 511-635. Leipzig, Engelmann, 1910.
(2) Ibid., p. 598.
structrice en nous aidant de ces pages de Husserl que le philosophe d’Iéna jugeait irréfutables. Naturellement, nous ne faisons pas ici besogne d’historien : nous n’entreprenons pas de donner une analyse du premier volume des Logische Untersuchungen ; nous ne voulons pas davantage reproduire la structure littérale d’une doctrine dont nous sommes loin d’accepter toutes les thèses ; c’est plutôt l’esprit de l’œuvre dont nous nous inspirons, nous voulons nous placer à ses points de vue qui sont ceux de la philosophie éternelle. Quant aux effroyables analyses du second volume, nous en abandonnons beaucoup aux adversaires de Husserl. Il est possible, en effet, que souvent il ait perdu son temps à analyser le langage, à présenter comme des découvertes des truismes laborieusement obtenus par des subtilités. Reste quand même que Husserl a eu le mérite immense de décrire ce que c’est que le connaître, ce à quoi les logiciens ne songeaient plus.
Décrire le connaître, selon Husserl, c’est décrire le signifier. La logique est «la science des significations en tant que telles, de leurs espèces et de leurs distinctions essentielles, comme des lois (aussi idéales) fondées purement sur elles » (1).
Du premier coup, la logique, doctrine du connaître, est en face du problème de ce que vise le connaître, de son «intention », de l’objet de cette «intention », donc du jugement d’existence. On sait qu'Edmund Husserl est disciple de Brentano, dont la psychologie et la logique sont une théorie du jugement d’existence. Il ne sera pas inutile de rappeler brièvement cette théorie : en constater les erreurs nous aidera à ne rien mêler d’étranger au phénomène pur de la connaissance.
Le psychologue autrichien tient le jugement pour un élément psychique irréductible, à côté de la représentation et de la tendance : ce sont les trois faits psychiques élémentaires. Si le jugement est ainsi un donné irréductible, inanalysable, la tentative est vaine qui va à justifier les axiomes : on les accepte, comme on accepte le donné représentatif ou actif. Or, le jugement apparaît en sa nature simple, en son «intention » primitive, quand il est jugement
(1) Logische Untersuchungen, II, p. 93. Halle, Niemeyer, 1900.
ns
d'existence, « il y a », jugement simple, puisqu'il n’a pas de sujet (). Les jugements composés, dont nous usons d’ordinaire dans la science et dans la vie courante, renferment évidemment le jugement simple, et le logicien doit montrer comment ils s’y ramènent. Brentano emprunte donc, à l'arsenal de l’ancienne logique, les instruments connus de transformation : seulement, comme on va le voir, la transformation n’aura plus pour but, ainsi que dans les écoles du moyen âge, d’avoir des formes diverses de jugements équivalents : ici on change le contenu. « Tous les hommes sont mortels » devient «il n’y a pas d'homme immortel ». « Quelques hommes sont instruits » devient «il y a des hommes instruits ». « Si un homme agit mal, il se fait tort», devient «il n’y a pas d'homme agissant mal qui ne se fasse tort». Deux opérations logico-grammaticales sont requises par ces transformations : changer le prédicat en attribut, et changer le jugement positif en négatif, la copule devenant prédicat. Pour le jugement catégorique particulier, il suffit de faire du prédicat l’attribut ; pour le jugement catégorique universel, il faut, de plus, appliquer la double négation ; pour le jugement hypothétique, il a besoin, en sus des deux opérations précédentes, d’être changé en jugement catégorique.
Il ne s’agit pas là d’un jeu grammatical ou d’un exercice dialectique. Les anciennes logiques voyaient, dans les transformations que nous venons de mentionner, des jugements équivalents, parce qu'elles se plaçaient au seul point de vue de l'extension de la quantité. Or la logique existentielle de Brentano cherche à atteindre, dans le jugement primitif, le contenu qualitatif réel que des motifs de commodité ont obscurci dans les formes grammaticales usitées : elle veut être une logique de la qualité. D’après la logique de la subsomption quantitative, la copule est le simple signe de l’attribution prédicative : toute la signification logique du jugement consiste dans le rapport quantitatif de deux concepts englobés l'un dans l’autre. D’après la logique existentielle, cette signification consiste dans la signification du verbe « être » en tant qu’exister, signification effacée dans la copule, mais en réalité indestructiblement originale. L'opposition des deux logiques n’apparaît
(1) Empirische Psychologie, 1, Buch II, Kap. 6-7, (1894). On trouvera un bref exposé et une discussion de la logique de Brentano dans l’article cité de Wundt, Psychologismus und Logizismus, dans la section intitulée : Psychologi-
sche Vorstellungs- und Existentiallogik.
pas nettement à celui qui considère du dehors les transformations des jugements, que les Scolastiques opéraient de même ; elle saute aux yeux, quand on arrive au jugement impersonnel « il y a », car l’ancienne logique veut supposer ici un sujet sous entendu, la logique existentielle déclare qu’il n’y en a pas, parce que le jugement primitif est un acte simple. L’une ne connaît du verbe être que la fonction copulatrice ; l’autre n’en connaît que l’existence au sens plein. Si l’on emploie les signes de la logistique, pour l’une, être se représente par J ou < ; pour l’autre, être se représente par &.
Ce rapide exposé suffit pour apprécier aussitôt les excès de la logique existentielle. Aussi bien le signe < que le signe € ont leur emploi légitime et représentent des opérations de pensée irréductibles : il y a des jugements qui consistent à subsumer un concept à un autre, il y en a d’autres qui consistent à affirmer qu’une chose existe. — Puis, en tenant le jugement pour un processus élémentaire, en supposant le jugement d’existence à côté de toute représentation, Brentano a trouvé un moyen trop aisé de justifier les axiomes et les affirmations. C’est une philosophie avec deus ex machina. — Encore, parce que le jugement est un processus élémentaire, et que le jugement d’existence accompagne toute représentation, la logique se trouve dans chaque fait de conscience, tous les faits psychologiques sont logiques. Nous n’avons pas ici à protester au nom de la psychologie contre cet intellectualisme forcené ; mais nous devons remarquer, en tant que logiciens, que la logique est identifiée avec la psychologie, et que Brentano s’abandonne ainsi à l’empirisme : il lui est trop facile d’accepter, comme soi-disant données logiques, des faits de conscience quelconques, et de leur appliquer les méthodes de la « réflexion naïve ». Pour tous ces motifs, la logique existentielle ne nous retiendra pas plus longtemps. Nous comprenons que, même après Branteno, Husserl avait encore tout à faire quand il prenait pour programme : chasser la psychologie de la logique. Le programme était juste. Heureux si le vainqueur n'eût pas voulu continuer la guerre en chassant la psychologie même de chez elle!
Le programme de Husserl, qui est le nôtre, est souvent compris à faux. Il ne s’agit pas de situer la logique en dehors de la conscience : Husserl n’a jamais eu l’idée absurde que les vérités de la connais-
ts à Te AL ne Où 2 L'un /"
sance ne seraient pas effectivement l’objet d’affirmations dans des âmes individuelles. Il ne s’agit pas d’un monde métaphysique, d'idées platoniciennes, en dehors de l'expérience : bien au contraire, c’est une « phénoménologie » que l’on construit, la description d’un état de choses. Cependant, cette description phénoménologique sort totalement des cadres du psychologisme empirique. Celui-ci envisage les processus de connaissance comme des faits vécus : le logicien les doit envisager comme signifiant une vérité. Le psychologue ne connaît que la machine à calculer ; le logicien connaît les règles de quoi dépend la vérité du calcul. À peu près tous les logiciens du xix® siècle, que ce soient Stuart Mill, Bain, Lipps, Sigwart, Schuppe, Meinong, Wundt, ont confondu la machine à calculer avec les règles du calcul; la connaissance n’est pas pour eux une vérité, mais un événement. Il nous faut dissiper, et de toutes les manières possibles, cette confusion, et la dissiper directement, et montrer les absurdités qu’elle entraîne, ainsi que les préjugés insoutenables sur lesquels elle s’appuie (1). Alors seulement, quand le jugement sera pour nous l’affirmation d’une vérité, nous aurons le droit d'envisager le contenu de cette vérité, l'existence.
Quoi de plus absurde, quand on y réfléchit, que de confondre les lois psychologiques, comme contenu causal, agissant, avec la connaissance de ces lois? que de confondre la loi, comme membre de la causation, comme anneau de la chaîne des causes, avec les règles idéales de la causation? La machine à calculer, quelque admirablement construite qu’elle soit, est-elle identique avec les théorèmes de l’arithmétique et avec les règles de son calcul? L'homme qui raisonne parfaitement selon le mode Barbara est-il le mode Barbara? Les logiciens psychologistes ignorent ou méconnaissent la distinction entre loi idéale et loi réelle, entre régulation normative et régulation causale, entre nécessité logique et nécessité réelle, entre principe logique et cause réelle. Pour eux, en effet,
(1) La logique scolastique, avec ses distinctions précises, séparait nettement le point de vue de la vérité de la connaissance et celui de son mécanisme. Les philosophes néoscolastiques, préoccupés par les sciences expérimentales et par le Positivisme, ont beaucoup plus considéré la connaissance comme mécanisme que comme vérité. Au contraire, M. Maritain a exposé excellemment le rôle «intentionnel » de la connaissance. (Les degrés du savoir, pp. 215. Paris, Desclée de Brouwer, 1932).
la question de la manière dont on doit raisonner se ramène à celle-ci : « comment faut-il raisonner pour atteindre tel but ? » et celle-ci à son tour se ramène à l’autre :« comment, en fait, atteint-on ce but » (1)?
Si les lois logiques avaient leur source dans l’expérience psychologique, elles devraient être des lois du devenir psychologique et supposer l'existence des événements psychologiques. Or, elles diffèrent du tout au tout des lois qui ont une « matter of fact », de celles, par exemple, de la physique et de la chimie. Elles ont, en effet, une exactitude absolue excluant toute possibilité de retouche ; elles ne sont pas l’une des innombrables possibilités théoriques entre lesquelles l’expérimentation décide, mais la vérité une qui exclut toute autre possibilité. Pour les envisager comme données empiriques, comme vérités « humaines », relatives à notre intelligence, il faut faire violence à cette intelligence elle-même : M. Goblot, pour qui les lois logiques sont simplement les lois de fait d’une intelligence qui ne serait pas troublée dans son exercice, déclare que si l’on doute des principes logiques, c’est à dire si on les tient pour relatifs à notre structure mentale, on renonce par là même à penser (?). C’est dire qu’elles nous apparaissent comme l’unique possibilité d’affirmer, comme la vérité une.
En vain le psychologiste essaiera-t-il de se tirer d’affaire en prétendant que si les lois logiques ne sont pas tirées de l'expérience, elles sont une construction de la pensée dans son effort pour s’adapter à l'expérience. Car il continuerait ainsi à confondre les conditions de fait avec les principes : les lois logiques ne se rapportent pas à des faits en tant que tels, elles se rapportent à des vérités. Soutenir jusqu'au bout que les lois logiques concernent les faits est une gageure si risquée que bien peu de psychologistes l’ont tentée, et ceux qui l’ont tentée ont prouvé, par l’absurdité des applications, l’absurdité de leurs principes. Ils doivent en venir à considérer les axiomes logiques pour des lois de coexistence et de
(1) « Die Frage, was man thun solle, ist immer zurückführbar auf die Frage was man thun müsse, wenn ein bestimmtes Ziel erreicht werden solle ; und diese Frage wiederum ist gleich bedeutend mit der Frage, wie das Ziel thatsächlich erreicht werde. » (Lipps. Grundzüge der Logik, $ 1). On trouve une manière de voir analogue chez GoBLoT, Traité de logique, p. 29, « les conditions de la vérité sont les conditions des opérations intellectuelles qui construisent le jugement vrai. Or ces conditions sont psychologiques. »
(2) E. GogLor, Traité de logique, p. 328.
Succession, pour des lois qui rendraient compte de certains faits appelés vérités. Selon Heymans, la loi de non-contradiction est une loi naturelle de la pensée, « de telle sorte qu’en fait seul le noncontradictoire peut-être affirmé» (1). Selon le même auteur, la formule MaX + Ma Y — YiX + XiY (c’est à dire, dans un syllogisme, deux jugements affirmatifs à sujet universel donnent deux jugements particuliers où les prédicats des prémisses entrent comme sujet et comme prédicat) équivaut à une formule chimique : on la vérifie par expérience en écartant les influences perturbatrices de la passion, de la distraction, etc. Mais, avec cette manière de justifier les raisonnements valables (c’est la manière de M. Goblot), l’empiriste oublie aussi que la conclusion erronée est justifiée de même par une nécessité inhérente à l'exercice de la pensée, et que parfois au contraire la conclusion vraie n’est pas accompagnée de cette contrainte intérieure.
Eux aussi, Sigwart et Benno Erdmann sont persuadés que les normes de la logique ne peuvent pas être connues autrement que par l’étude des forces naturelles et des formes de fonctions qui doivent être régies par ces normes (?). Et ils sont fidèles à cette conception jusqu'à Fappliquer au jugement d’existence, ce qui pour nous est souverainement important. Pour que notre pensée soit nécessairement et universellement valable, Sigwart assigne deux conditions : 1. que les éléments du jugement soient déterminés, c’est à dire intelligiblement fixés, 2. que l’acte du jugement vienne des présupposés de manière nécessaire, c’est à dire par une nécessité psychologique. Aïnsi, le principe de non contradiction est une « loi fonctionnelle, une forme fondamentale du mouvement de notre pensée ». L’être objectif fait partie, naturellement, du mouvement de notre pensée : nous l’attribuons aux représentations que nous produisons avec la conscience de leur nécessité, et, dès que nous posons quelque chose comme existant, nous estimons que tous les êtres pensants de la même nature que nous le posent avec la même nécessité ().
Extrêmes et inévitables conséquences du psychologisme : l’im-
(1) Die Gesetze und Elemente des wissenschaftlichen Denkens. (2 Bände, Leipzig, 1890, 1894) (citation empruntée à Husserl).
(2) SiawarT, Logik, I?, p. 22.
(3) SiewaRT, Logik,, I?, p. 8, L
possibilité d'admettre les contradictions équivaut à celle de supprimer le poids de mon corps, la nécessité d’affirmer qu’un objet existe équivaut à celle de manger pour travailler. L’impossibilité ou la nécessité d’affirmer, si ce sont une impossibilité ou une nécessité d'opérations, est aveugle, en dehors de la logique : en quoi les conséquences fausses, les associations incohérentes sont-elles moins nécessaires, comme opérations, que la conséquence vraie ? L'impossibilité du faux n’est pas l'impossibilité que nous disions le faux, mais que le faux soit (1).
IIT
Envisager les vérités comme des événements psychologiques n’est pas seulement une confusion grossière, c’est adopter une attitude qui est exclusive de toute science. Celui qui adopte cette attitude formule une théorie qui détruit les fondements de toute théorie, et donc de soi-même. Le livre IV de la Métaphysique d’Aristote garde toujours, contre les Sceptiques, sa jeunesse et sa force, en montrant que leurs propos sont une démence. Le psychologisme logique, s’il est clairement compris, distingue la vérité humaine d’une inconnaissable vérité pure. Contre ce scepticisme, Husserl à repris à bon droit, en les transposant, les arguments du Stagirite, dans le chapitre VII du tome I de ses « Recherches» (ch. VII: le Psychologisme comme relativisme sceptique).
Toute théorie a la prétention d’être la vérité et d’être en mesure de justifier cette prétention. Toute théorie est faite de lois qui reposent sur les concepts qui composent le concept d’unité théorique, par exemple, concepts de vérité, de proposition, d’objet, de relation, etc. La première condition de possibilité d’une théorie concerne la connaissance : condition noétique. La seconde condition concerne la structure réelle de la théorie : appelons la condition objective. L'une et l’autre apparaissent évidentes : personne ne les niera. Tout au plus dira-t-on qu’en parlant ici d’évidence, ou en énonçant ce que c’est qu’une théorie, on se donne, par un
(1) Une des sources de l’erreur psychologiste est la difficulté d’employer un langage de nature exclusivement logique, non psychologique. Quand Husserl dit que l’impossibilité des contradictoires n’est pas celle d’une opération, mais d’une « Behauptung» », il use d’un mot qui pourrait encore signifier une opération. C’est pourquoi nous nous sommes écarté ici de sa terminologie.
cercle vicieux, la vérité logique qui est en question. C’est l’argument ressassé des Sceptiques. On y répond qu'il est impossible de ne pas employer les concepts avant d’avoir critiquement établi leur nature exacte (1), et qu'on est, par contre, presque toujours contraint d’éclaircir un concept avant d’être arrivé à sa place naturelle : «la recherche se meut donc comme en zigzag» (2).
Or, quand on tient les vérités pour des événements psychologiques ; quand on dit, comme tant de philosophes, pragmatistes ou autres, que la Vérité est la vérité humaine, ou l’on ne dit rien, ou on laisse la possibilité ouverte que la Vérité soit autre pour une autre espèce que la nôtre. Et cette proposition, qui est fondamentale dans la théorie, supprime la possibilité de la théorie, puisqu’elle même prétend être simplement vraie. L’absurdité de cette contradiction, l’absurdité des conséquences échappe, parce qu’on y ferme les yeux ; c’est l’attitude des Pragmatistes, des Psychologistes, et ils considèrent l'attitude contraire pour archaïque et inélégante. Le logicien n’a pas le droit de fermer les yeux ; il doit examiner, sans parti pris, tous les sens possibles d’une affirmation, et si tous les sens possibles sont absurdes, il rejette l’affirmation.
Qu'’entend-on au juste, en effet, quand on déclare que la Vérité est humaine? Veut-on dire qu’en fait il pourrait y avoir des êtres dont le devenir psychique ne serait pas réglé par la logique? C’est déjà vrai en partie pour nous, puisque nous sommes capables de mensonge et d’erreur. Veut-on dire que, dans la conscience de ces êtres, les vérités, telles que nous les concevons, ne sont pas compatibles avec leurs conséquences, telles que nous les déduisons ? Une telle hypothèse, si, comme il est clair, elle tient la conscience de ces êtres et la nôtre pour des consciences de valeur égale, tient nos vérités pour des faits qui ne dépendent pas d’autres vérités en tant que telles, mais d’autres faits. Les vérités deviennent des causes et des effets. Mon jugement 2X2 — 4 est causé par d’autres jugements miens, ce n’est pas la vérité 2X2 = 4 qui est prouvée par d’autres vérités. La notion de vérité, de dépendance logique de vérités, a complètement disparu. Vouloir donner à la vérité une détermination temporelle n’a de sens que si l’on se rap-
(1) Logische Untersuchungen, IE, p. 17.
(2) Ibid., p. 18.
porte à un fait que la vérité établit : par rapport à la vérité ellemême, c’est un non-sens (1).
Les conséquences du relativisme de la vérité humaine ne s’arré- ‘tant pas à la suppression de la vérité et du système idéal des vérités. À ce système, en effet, correspond l'unité objective totale, le monde est un système de vérités. Et comme le moi fait partie de ce système, il disparaît aussi.
Nous avons parlé, dans les pages précédentes, tantôt comme si le relativisme de la vérité était individuel, tantôt comme s’il était spécifique. L'un et l’autre, en effet, sont des espèces du relativisme général qui tire des faits les principes logiques. Ce relativisme là, disions-nous au début de ce paragraphe, est une théorie qui détruit les conditions de toute théorie, donc d’elle-même. Le lecteur est maintenant en mesure d'apprécier. Une affirmation qui va contre les principes qui fondent la signification de la vérité, se détruit. Une démonstration qui va contre les principes qui fondent la signification du rapport de principe à conséquence, se détruit. Une théorie relativiste se détruit donc elle-même, puisqu'elle fait de la vérité un événement.
Décrire l’acte de connaissance complètement, sans parti pris, sous ses deux faces, et comme acte immanent s’accomplissant dans une conscience, et comme «intention», comme vérité (2), exige un détachement des préjugés métaphysiques et une précision de langage dont la plupart ne prennent pas la peine. On échange donc, sans même s’en douter, l’image sur le miroir avec la substance du miroir. De plus, le besoin d’expliquer, qui se satisfait à bon compte en identifiant, et en identifiant ce qui paraît le plus proche, tend
(1) «Bei der Wahrheïit giebt die Rede von zeitlicher Bestimmtheït nur Sinn mit Beziehung auf eine durch sie gesetzte Thatsache (falls sie eben Thatsachenwahrheït ist), nicht aber mit Beziehung auf sich selbst.» Husserz, Logische Untersuchungen, I, p. 119.
(2) Dans ce quatrième paragraphe, nous nous inspirons du ch. 8 du tome I des Logische Untersuchungen. Ce chapitre porte sur les préjugés psychologistes. HussERL a encore repris la question au début de la seconde partie (de la logique formelle à la logique transcendentale) de la Formale und transzendentale Logik, p. 133-156. Halle (Saale), Niemeyer, 1929.
naturellement à ramener le rapport intentionnel à l’acte immanent dans la conscience, la vérité à l'événement psychologique. M. Meyerson pourrait joindre cet exemple à ceux qu’il a donnés de l’explication. Les préjugés psychologistes sont ainsi incroyablement tenaces, il y a donc lieu de les déceler l’un après l’autre.
Premier préjugé. La logique est pour diriger des opérations psychologiques : ses règles doivent donc être fondées sur la psychologie. Les lois normatives de la connaissance ne peuvent être obtenues que par la psychologie de la connaissance : ce sont des lois de faits ; la vérité est donc un fait psychique.
Le sophisme caché dans ce premier préjugé se manifeste, si l'on porte son attention directement sur les lois qui servent en fait à diriger la connaissance. Par là même qu’on s’applique à en déméler le fonctionnement empirique, on se trouve en face des lois qui renferment simplement la pensée de cette direction et l’expriment universellement. Le principe du syllogisme (a < b) (b < c) < (a < c), qu’on l’entende en compréhension ou en extension, exprime une dépendance entre des vérités, dépendance sur laquelle se règle le fonctionnement de ma pensée. L'égalité (a+-b) (a—b) — (a?—{?) est une relation entre des grandeurs, et c’est sur cette relation que se règlent mes calculs numériques. Fonder la relation logique (a<b) (b< c) < (a < c) et la relation mathématique (a+-b) (a—b) — (a?—b?) sur des opérations de pensée dirigées par elles est un cercle : non pas, à proprement parler, un cercle vicieux démonstratif, mais un cercle vicieux réflexif, qui consiste à vouloir établir une vérité par les opérations empiriques dont le sens suppose cette vérité.
Second préjugé psychologiste. La logique étudie, en fait, des phénomènes psychologiques. Que sont le concept, le jugement, le raisonnement, sinon des phénomènes psychologiques? Les lois de phénomènes psychologiques sont évidemment psychologiques, donc des lois de faits. Les lois logiques sont donc des lois de faits, les vérités sont des faits.
Le sophisme est le même que tout à l'heure : confusion entre la loi qui règle efficacement des actes et la loi qui exprime une relation entre des vérités. L’arithmétique aussi, et l’algèbre, etc., étudient des phénomènes psychologiques : compter, additionner, résoudre une équation, etc. Cependant l’arithmétique diffère de la logique, encore que toutes deux dirigent des actes psychologiques, et l’on ne soutient guère sérieusement qu’arithmétique, algèbre et logique
soient des chapitres de la psychologie. L’arithmétique n’a pas pour
‘objet l’acte empirique de nombrer, mais le nombre, « idée », « species » idéale (?) dont les actes de compter sont des cas singuliers. De même pour la logique. Et cependant, aussi bien pour les espèces arithmétiques que pour les espèces logiques, nous devons remarquer que si les actes de nombrer et de juger en sont des cas singuliers, ces cas n’entrent pas, à vrai dire, dans l'extension des espèces. Le nombre ne renferme pas dans son extension les numérations effectuées par Pierre, Paul et Jacques, mais le nombre entier, le nombre fractionnaire, etc. Le jugement ne renferme pas en son extension les affirmations de Socrate, de Platon, etc., mais le jugement narratif, descriptif et explicatif, ou telle autre division. En somme, loin que la logique étudie des phénomènes psychologiques, il faut maintenir nettement la démarcation entre la connaissance à caractère anthropologique et l’unité du contenu objectif de la connaissance, entre le jugement comme acte de tenir pour vrai (Fürwahrhaltung) et le jugement comme unité idéale de signification (ideale Bedeutungseinheit) (?). La logique n’analyse pas des groupes collectifs en leurs composants individuels, mais des formes d'unités intentionnelles en les unités qui en dépendent (). Le principe de non-contradiction, par exemple, n’est pas un principe formant un groupe collectif de jugements individuels, mais il s’applique aux contenus de tous les jugements.
Troisième préjugé psychologiste. La logique, doctrine du vrai, est inévitablement doctrine de la possession du vrai, c’est-à-dire de l'évidence et de ses conditions. La logique est la psychologie de l'évidence, et les vérités qu’elle étudie sont des faits psychologiques. Telle est, au moins dans certaines pages de sa logique, l’attitude de Wundt, qui confond à peu près l'évidence avec l’universalité de valeur. Il distingue, il est vrai, une universalité subjective, effet de l'évidence, et une universalité objective, laquelle repose sur ce postulat que l'expérience est intelligible, que les lois de la pensée s’appliquent à elle (*). Il écrit ailleurs que «les lois de la
(1) Ces mots sont employés ici phénoménologiquement, non métaphysiquement.
(2) Logische Untersuchungen, I, p. 173.
(3) M. L. Brunschvicg a admirablement mis en lumière la distinction entre l'analyse empirique et l’analyse rationnelle : L'orientation du rationalisme, dans la Rev. de métaphysique et de morale, juil. 1920, p. 274.
(4) Logik, I, p. 84.
pensée sont en même temps les sources de l’évidence et ses formes les plus originales » (1). Théorie ambiguë, qu’on a peur de mal saisir, à cause du postulat qu’elle implique, mais qui semble bien être de nature toute psychologique. Hôfler et Meinong ont traité de la logique comme équivalant à une doctrine de l’évidence (2).
La discussion des deux autres préjugés nous permet d’aller plus vite avec celui-ci. La distinction à faire est aisée : la vérité logique, À est vrai, diffère absolument de la situation psychologique : «il est possible que quelqu'un juge que A est vrai, tous jugeront que A est vrai. » L’évidence n’est pas la vérité, car la vérité est « une Idée, dont les cas particuliers sont, dans le jugement évident, des faits d'expérience actuels.» (5).
Les discussions qui précèdent suffisent, croyons-nous, à justifier la conclusion cherchée. Ayant à traiter du jugement d’existence, du jugement qui est le type parfait de la relation intentionnelle, nous le devons étudier, non comme événement d’une conscience, mais comme vérité. Et l’étudier comme vérité, c’est l’étudier en sa signification. Toute doctrine qui, sous prétexte de justifier le connaître, le signifier, le supprime, est à rejeter. Il s’agit pour nous simplement, comme dit très bien Husserl, d'obtenir « la connaisnance, la claire intelligence de ce que le penser et le connaître est en général, de ce en quoi consiste proprement sa prétention au droit de l’objectivité» (4).
(1) Kleine Schriften, I, p. 626.
(2) Hôrzer et MEINoNG. Logik. Wien, 1890.
(3) HusserL, 0p. cit., I, p. 190.
MOD: cil, Il-p. 19.