CHAPITRE III
A tort ou à raison, nous distinguons, dans le domaine de l’expérience totale qui pour nous est l'Univers, certains faits qui ne sont que faits : nous leur attribuons l'être. À d’autres, nous attribuons, en plus, de représenter un autre être. Les analyses idéalistes de Philonous se heurtent à la barrière opaque de la portion du donné qui a l’être sans la connaissance. Le mouvement du porteplume que je tiens à la main me semble appartenir à cette portion-là du donné ; il me semble, par contre, que l’acte intérieur, s’accomplissant en moi, par lequel je perçois ce porteplume, d’une part à de l'être, et d’autre part a en soi comme un autre être. Acceptons, telle qu’elle se présente à la conscience, cette opposition fondamentale, pour mieux mettre en lumière les caractères phénomélologiques du connaître. Ce ne sera que préciser, ou mieux, ranger en catégories distinctes, les résultats acquis par les précédents chapitres. Pour reprendre la formule de Husserl, ce sera décrire le connaître en sa prétention à l’objectivité.
1. Le phénomène de connaissance possède une double réalité, que nous pourrions appeler réalité du premier degré — réalité du second degré. Il appartient au système des actions et réactions déterminées les unes par les autres qui forment la trame de ma vie intérieure ; il fait partie, par conséquent, des matériaux qu’étudient les psychologues. Il se passe en moi, il est immanent au sujet que je suis, il s'achève en moi. Par ailleurs, il a une existence qui n’est pas la mienne, il appartient à l'Univers selon des rapports qui ne sont pas ceux des événements de ma conscience : à ce titre, il a une signification, une vérité, il fait partie des matériaux qu’étudient le logicien et le théoricien de la connaissance.
2. Pour nier cette opposition, il faudrait prétendre que l'acte de connaissance est simplement un acte qui est lié mécaniquement à un autre acte, un phénomène qui, par association ou de quelque autre manière, en fait naître un autre, et rien de plus. Il n’y aurait pas à distinguer des actes qui sont et des actes qui sont et signifient: il y aurait simplement des phénomènes qui s’évoquent les uns les autres. Or, ce serait là une confusion intolérablement grossière entre le signe et la signification ou l’expression, entre Zeichen et Ausdruck, ou entre Hinweisen et Beweisen (1). Souvent on pense à une chose, mais on a l’image d’une autre. Dans l’expression physique, dans le nom, les primitifs matérialisent l’acte spirituel de la connaissance, ils en viennent à attribuer au nom les pouvoirs magiques de l'esprit, ceux d’exprimer, de pénétrer, d’être : les psychologues empiristes accomplissent la même confusion. Nommer n'est pas connaître, évoquer n’est pas signifier, c’est à dire essentiellement poser une vérité. Par exemple la proposition «les trois hauteurs d’un triangle se coupent en un point » évoque mon jugement intérieur,ou s'associe aux différents actes par lesquels je suis arrivé à cette conclusion ; mais elle ne signifie pas mon jugement ni ces actes, elle signifie ce que nous pourrions appeler, faute de meilleur mot, un « état de choses » (2), une unité « de valeur » qui est ce qu’il est, que nous en apprécions la valeur ou non.
3. Les actes qui donnent la signification ne sont pas, en tant que tels, des images, encore qu'ils soient toujours accompagnés d'images et s’attachent à des images. La signification peut, en effet, demeurer absolument identique avec des signes différents et dont les différences sont même inaperçues. Tandis que le signe physique, ou l’image, sont des substituts qui se transforment, qui s’émoussent, donc extrêmement vagues et grossiers, la signification exige des règles opératoires qui se manifestent dans la grammaire, dans la logique, dans les sciences, et dont la précision absolue s’oppose radicalement au vague et à l’inconsistance de l’image. Selon Hôffding, la signification serait l'habitude de manier, la familiarité avec un fait, la « Bekanntheït » (2). Mais si la
(1) Husserz. Logische Untersuchungen, II, Kap. I. (2) Ueber Wiedererkennen, Assoziation und psychische Aktivität. Vierteljahrsschrift für wissenschaftliche Philosophie. Bd. XIII p. 425 (cité par Husserl).
signification n’était qu’une masse d'images usées, une vieille habitude mécanisée et tendant vers l'inconscient, elle serait un « sousproduit » ; et du reste ce discours intérieur formé de vieilles images est d'autant plus explicite que la pensée est plus pauvre (). Or nous avons vu que l’aperception n’est pas un mélange de sensations : l'analyse de Wundt, puissante et exhaustive en ce qui concerne les matériaux de l’aperception, en a laissé échapper l'essence logique, la signification, c’est à dire l’objet même de la logique. Husserl n’a pas tort quand il définit la logique « la science des significations en tant que telles, de leurs espèces et de leurs distinctions essentielles, comme des lois qui se fondent sur celles ». Cela revient à dire que la logique est la science de la vérité.
4. Tandis que le signe évocateur va dans le vague, dans l'indéfini (c’est le mécanisme de l’association), la signification va à l'unité. Il ne s’agit pas encore là de l’unité métaphysique d'objets, mais de la valeur de certains jugements. Le jugement «la valeur de x est 3, 1415...» a une unité, tadis que le signe x évoque, par association, soit les lettres de l’alphabet grec, soit les premiers travaux des géomètres sur le rapport de la circonférence au diamètre, etc.
5. Cette unité de la signification n’est pas l’unité transitoire et insaisissable de l’acte par lequel nous pensons, mais l’unité de ce que nous pensons, car elle est indépendance de l’acte par lequel nous pensons. L'unité de mon acte de pensée est individuelle ; l'unité de ce que je pense, ou bien est celle d’un universel, ou bien celle d’un individuel dont la valeur de vérité est universelle. Cette unité n’est point une ressemblance entre des représentations multiples, car encore une fois, elle serait alors vague et insaisissable ; et, au contraire, loin que l’unité de la signification soit le résultat de ressemblances fondues, c’est cette unité idéale qui sert à apprécier les ressemblances. Et s’il n’y avait pas une unité de ia signification, mais uniquement des séries de ressemblances, la pensée serait condamnée au travail de Sisyphe de la régression infinie : il faudrait rapporter À à certains objets d’après la qualité a, à d’au-
(1) Traité de Psychologie de Georges Dumas. II, pp. 116-117 (le chapitre est de M. Delacroix).
tres d’après la qualité b, sans qu'il y ait un terme à quoi se fixer ; on ne saurait pas à quoi l’on pense ni de quoi l’on parle.
L'unité de la signification n’est pas formée non plus par un choix de l'attention. L’attention, en effet, est capable de se porter sur des traïts individuels, en tant que tels, pour les individualiser davantage, pour les projeter en dehors de l'orbite de la signification, et constituer ainsi des signes qui n’expriment pas, qui ne sont pas susceptibles d’être compris. Ainsi, quand j’ai peur d'oublier, j emploie un procédé mnémotechnique, qui est capable d'évoquer, non de signifier. A supposer qu’un choix libre, qu’une attitude motrice soient nécessaires pour la connaître, ils ne font pas la connaissance de la signification.
6. A la vérité, si l’unité de la signification ne peut guère être niée, il est malaisé de la déterminer exactement et d’en fixer les critères. Nous touchons là à ce qu’il y a de plus profond dans la pensée. Or l’acte de la pensée est « à la fois essentiel et indescriptible » ; la pensée n’est pas nécessairement une fonction consciente d'elle-même ; nous ne saisissons pas directement, au delà des représentations, l’organisation des représentations, la signification qui est le principe de cette organisation (1). Mais s’il n’est pas possible de saisir directement la pure lumière de la signification, nous pouvons cependant, suivant les cas, la limiter par des ombres : on est en droit d'affirmer son unité, sinon par elle-même, du moins grâce à sa stabilité quand d’autres contenus varient. Les moqueries de Wundt sont donc superficielles et injustes, quand il se gausse de Husserl, qui n’est pas capable de définir une signification: ce dernier déclare souvent ne pas pouvoir définir une « species » autrement qu’en disant qu’on est devant une unité indéfinissable (?). Le physicien, lui aussi, n’est pas capable d'ordinaire de mesurer directement les phénomènes qu’il étudie, et il n’en obtient que des mesures comme étrangères, en faisant varier d’autres phénomenes relativement à celui-là. Ainsi procèdera le logicien : le contenu
(1) G. Dumas. Traité de Psychologie, 11, p. 120.
(2) WunpT se moque, par exemple, de la définition de l’abstraction : « das eigenartige Bewusstsein, das die spezifische Einheït auf dem instinctiven Grunde erfasst » (Logische Untersuchungen, II, p. 156), ou de celle de l’évidence, qui est une « Auszeichnung » spécifique. Psychologismus und Logizismus, dans Kleine Schriften, I.
d’une signification sera reconnu séparable, indépendant, quand il restera tel quel tandis que les autres contenus seront soumis à une variation illimitée. Au contraire, quand un contenu est entraîné nécessairement dans la variation d’un autre contenu, nous reconnaissons qu'il n’est pas indépendant, et cette non-indépendance équivaut à une loi interne de structure qui fait partie d’un complexe unitaire supérieur (1).
7. Nous sommes donc en droit de réintroduire dans la terminologie logique les mots d’ «intention», de « rapport intentionnel ». «Tout phénomène psychique, écrivait Brentano, est caractérisé par cela que les Scolastiques du Moyen Age ont appelé l’inexistence (?) intentionnelle d’un objet, et que nous appellerions, mais par des expressions qui ne sont pas parfaitement claires, la relation à un contenu, la direction vers un objet (ce par quoi il n'y a pas à entendre une réalité), ou l’objectivité immanente » (). En citant cette phrase de Brentano, nous voulons rappeler son mérite historique, mais davantage préciser l’ « intention », que Brentano a laissée encore dans un certain vague. En effet, il y a lieu de distinguer des «intentions » absolument différentes ; celles de la représentation, du jugement, de l'affirmation, du doute, du doute théorique ou pratique, différent évidemment ; nous sommes très souvent en présence de complexes qui se doivent ramener à des intentions primitives. De plus, il ne s’agit pas ici de phénomènes psychiques, de ce que j’éprouve ou de ce que je fais : il ne s’agit pas non plus d’un objet et d’une intention, comme de deux choses présentes dans l’espace l’une à côté de l’autre ; il s’agit purement du « rapport intentionnel à un objet » (4).
Des psychologues s’efforcent de faire de ce rapport intentionnel un fait psychologique, un sentiment de tendance. Et il est juste, en effet, de reconnaître que certains sentiments sont éminemment caractérisés par cela qu’ils vont vers un dehors, qu’ils tendent vers un être autre que le sujet qui les éprouve. Mais ressentir n’est pas connaître, encore qu'il soit à peu près toujours accompagné du con-
(1) Husseri, op. cit., Il, pp. 236, 245 (Zur Lehre von den Ganzen und Theilen).
(2) Au sens de «existentia in », «exister dans ».
(3) BRENTANO. Psychologie, I, p. 115.
(4) HusserL. II, p. 352.