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naître : le rapport intentionnel de connaissance doit être envisagé en son essence, non en sa qualité changeante. Le fait de connaissance peut varier en clarté, en intensité, en somme, en toute sa réalité psychologique, sans que sa signification varie. Nous avons le droit de désigner cette signification, comme pure relation intentionnelle, par le mot d’essence, et nous dirons que deux représentations psychiques diverses sont les mêmes en signification, en essence, si, en se fondant sur chacune d’elles, en prenant chacune pour soi, analytiquement, nous avons la même expression, et non une autre, sur la chose représentée (1).
Si la connaissance est un « être intentionnel », une existence dans un autre ; si le rôle de la philosophie logique est de rendre compte de cet être intentionnel, d’en rechercher les conditions, non de la nier en prétendant le résoudre en autre chose, nous sommes en droit d’opposer la question préalable aux doctrines qui nient l’être intentionnel et de les récuser à l’avance. Ces doctrines, ou nient radicalement l'être intentionnel, en réduisant la connaissance à une dépendance fonctionnelle entre certains phénomènes psychiques, ou le nient équivalemment, faisant de l’être intentionnel le produit d’une solidification de l’activité mouvante de la pensée. Pour les uns donc, il n’y a pas d’être, mais des fonctions. Pour les autres, l’être est une fonction solidifiée, fossilisée. Exposer et discuter par le menu chacune de ces sortes de doctrines serait sortir de notre sujet, comme si nous renoncions à un résultat acquis. Mais il y a lieu de prendre, pour chacune de ces espèces de doctrines, un type représentatif, un type qui présente la doctrine à l’état pur. Constater en quoi elles s’opposent à la phénoménologie de la connaissance, déceler les postulats irrecevables qui les fondent est alors un travail de pure logique, et qui s’impose à notre entreprise. Nous commencerons par la théorie qui prétend fournir une explication génétique de l’être intentionnel.
Pour type des doctrines hésitantes qui, sans nier l'être intentionnel et l’être tout court, y voient une solidification des fonctions intellectuelles et du devenir, nous prenons la doctrine de
(1) Husserr, IL, p. 393. (Ueber intentionale Erlebnisse und ihre Inhalte).
Wundt, ici timide et hésitant comme partout. Dès sa jeunesse, il avait composé un article « pour l’histoire et la théorie des concepts abstraits », concepts dont la première dyade est l’être et le devenir (1). Il semble bien, à travers son immense œuvre philosophique, être resté fidèle à la conception ambiguë que contenait ce premier article (?).
Cette conception est très simple, réduisant au minimum les conditions de l’hypothèse et pouvant par conséquence être envisagée, en dehors de l’histoire, comme pure expression logique d’un côté d’une alternative. Toute abstraction consiste à choisir, dans la réalité mouvante, des points de vue; on laisse toujours, faute de pouvoir les intégrer, des éléments corrélatifs à celui qu’on à choisi. Le point de vue choisi exige donc, pour qu’on reste dans la réalité, le point de vue complémentaire. Aussi les concepts fondamentaux de la métaphysique vont par paires. Les uns constituent le sujet des affirmations primordiales : être et devenir — matière et forme — substantialité et causalité. Les autres sont relatifs au prédicat de ces mêmes affirmations : unité et multiplicité — quantité et qualité — finité et infinité. Les deux séries de concepts complémentaires forment une échelle d’abstractions, la première abstraction exigeant d’être complétée par la suivante, et ainsi de suite. Nous n’avons à nous occuper que de la première série de concepts.
Pour que la notion d’être possède un contenu, trois postulats entrent en jeu. Il n’y a être que ià où il y a un donné, là, en somme, où pour nous quelque chose existe. Il n’y a être que si ce donné a une réalité indépendante de notre expérience intérieure, s’il est objectif. Il n’y a être que si cette réalité indépendante a une stabilité. Le premier postulat pose l’être par opposition au rien; le second, par opposition à l’apparence ; le troisième par opposition au devenir. Les trois se complètent, répondant successivement aux questions que nous posons dans notre effort pour caractériser plus adéquatement l’être. Or l’expérience nous offre toujours à quoi appliquer ces concepts corrélatifs : partout il y a à la fois du permanent et du changeant, du réei et de l’apparent, du donné
(1) Zur Geschichte und Theorie der abstrakten Begrifje, dans Philosophische Studien, 1883 (la préface est signée décembre 1882) IL p. 161-194.
(2) Le System der Philosophie soutient, en effet, la même théorie (Verstandeserkenntnis. 3° partie, von den Verstandesbegriffen).
présent et de l’absence. Chacun de ces concepts, par conséquent, si on le prend à part, est dépourvu du droit à la valeur absolue, mais chacun d’eux garde inattaquable sa valeur relative, subjective, ou encore sa valeur logique. En effet, la triple série de concepts corrélatifs, si elle n’exprime pas des objets tels quels, correspond à la triple phase de notre activité intellectuelle. Seulement, au lieu de correspondre fonctionnellement aux démarches actives de l'intelligence, elle les solidifie en des blocs, elles les « réifie ». Quand nous sommes en face d’une portion de l’expérience à étudier, notre premier devoir est d'établir que l’objet est donné, ensuite nous en devons préciser la nature indépendamment de nos illusions et de nos conceptions personnelles ; enfin nous le plaçons dans une classe, et pour cela, nous séparons d’un côté ses aspects permanents et de l’autre des aspects changeants. Nous prenons successivement plusieurs attitudes à gestes corrélatifs, et ce sont ces procédés de vie intellectuelle que nous résumons en concepts métaphysiques comme si c’étaient des choses : « l'être et le devenir se montrent ici comme les catégories les plus générales pour mettre en ordre le donné » (1), et jouent le rôle de précurseurs de la matière et de la forme, de la substance et de la cause. Ces procédés d’abstraction ont leur source dans ce besoin d'analyser qui « fixe les éléments liés dans les objets de connaissance en concepts séparés et autant que possible contraires » (2). Wundt conclut qu'être et devenir ont leur fondement dans les objets, mais doivent n'être jamais objectivés ni troqués pour les objets eux-mêmes (). L’inconsistance de cette explication génétique de la notion d’être est assez visible. La formule que l'être et le devenir ont leur fondement dans les objets pourrait être acceptée par un philosophe réaliste ; la notion elle-même d'objet qui, selon Wundt, préexiste aux abstractions métaphysiques, suffirait à satisfaire les métaphysiciens : ils y trouveraient tout ce dont ils auraient besoin. Bien plus, Wundt, qui a refusé de voir dans l'être et le devenir autre chose que des directions de la pensée logique, accorde plus loin que les concepts de forme et de matière ont une valeur objective : en eux s’opère une liaison entre l’être et les pro-
(1) Philosophische Studien, II, p. 171.
(2) Ibid., p. 172.
(3) Ibid., p. 173.
priétés et les états : on obtient ainsi la matière, qui subit le changement, et la forme, qui le cause. On dirait. que Wundt, placé entre la doctrine idéaliste qui nie la signification de l’être, posant le jugement avant le concept — et la doctrine réaliste qui affirme la signification de l’être, posant le concept avant le jugement (1), n'a pas osé choisir, ou que l’honnête homme qu'il est a essayé d’adopter simultanément les deux doctrines. Effort évidemment vain : ou bien l’activité intellectuelle consiste uniquement à organiser en dépendances fonctionnelles le champ expérimental, et le concept d’être n’a pas de signification intrinsèque, le connaître n'est pas un être intentionnel — ou la notion d’être a une signification pleine, et le connaître est un être intentionnel. Mais aiors, il est bien malaisé de ne pas attribuer à cette notion un « fondement objectif ».
Rester en suspens devant une alternative n’est peut-être pas, pour un philosophe, un péché très grave : qui sait si poussé un peu plus, il ne se déciderait pas, et si même la décision n’est pas déjà accomplie en secret. Mais c’est un péché très grave que d’avoir mal formulé l’alternative. Et Wundt mérite ce reproche. Selon lui, l’activité intellectuelle, en présence du donné, prend successivement plusieurs attitudes, dont les gestes corrélatifs déposent de certains résidus solides : l'être est un de ces résidus et il a pour corrélatif le non-être. À une seconde phase, l'intelligence, précisant son enquête et scrutant davantage l’objet, oppose le réel à l’apparent et ie permanent au devenir. Nous admettons que ces phases successives correspondent à des attitudes diverses, qu'’elles aboutissent à des concepts d'une compréhension pius riche. Mais vont-elles à enrich:r les mêmes notions? Les alternatives se correspondent-elles? Or être et néant ne s’opposent pas de la même manière que réalité et apparence, ou que permanence et devenir. L’être et le néant s’exciuent radicalement : la réalité et l'apparence ne s’excluent qu’en partie, car l’apparence est, d'une certaine manière, une réalité ; quant au devenir, il implique le permanent, car ii faut bien, pour qu’il y ait devenir, que quelque chose passe de l'instant d'avanc à l'instant d’après. L’acuvité de ia pensée ne s’exe,ce donc nuliemen ici par des gestes corréla-
() Du moins quant à la spécification, non quant à l’exercice, pour parler le langage de l’École.
üifs qui régulièrement constitueraient des relations logiques symétriques et réciproques : elle est évidemment relative à des données de fait qui s'imposent à elle. On est donc contraint d’avouer que l'être n’est pas constitué par une activité relatante, mais qu'il est le terme spécifiant cette activité : il possède donc une signification intrinsèque, et l’activité intellectuelle la reçoit de lui.
Ensuite, les diverses phases distinguées par Wundt ne sont pas extérieures à la première. Sans doute, permanence opposée à devenir, réalité opposée à apparence, ont un sens plus précis qu'être indéterminé. Mais devenir, apparence, permanence, réalité, sont. Réel ajoute à apparent, à savoir, la résistance à la critique, l’indépendance par rapport aux conditions subjectives. Permanent ajoute à devenir, à savoir la résistance aux forces réelles de disso-. lution, l'identité par rapport aux conditions objectives. Et encore permanent et devenir ajoutent à réel et apparent, à savoir la considération de la durée. Il y a donc là trois fois l’adjonction de ce que la logique ancienne appelait une « différence », c’est à dire d’une notion nouvelle qui s’ajoute à une notion précédente pour la spécifier. Ces notions sont, par là même, logiquement extérieures les unes aux autres, au moins en tant que différences. Mais aucune d'elles, ni les différences qui s'y ajoutent, ne sont extérieures à l’être. L’apparent, le réel, le devenir, le permanent, sont, et sont en tant qu'apparent, que réel, que devenir, que permanent. L’être a donc une signification tout à fait remarquable, puisqu'il est absolument impossible de trouver une notion qui lui soit logiquement extérieure. Tandis que tous les genres se déterminent, se rétrécissent par des caractères plus spéciaux qui ne sont pas génériques, l’être se détermine par des caractères qui sont de l'être. Il n’est donc pas susceptible d’être le membre d’une corrélation posée par l'esprit, puisqu'il est intérieur à tout. Il faudrait au moins, si l’on voulait absolument maintenir l’activité intellectuelle créatrice de toute notion, dire que l'être, intérieur à tout, est l’activité intellectuelle elle-même. Mais ce serait, encore une fois, affirmer l’être universel et analogique en le compliquant seulement d’un postulat idéaliste dont on aurait pu se passer.
L’attitude de Wundt, imprécise et oscillante, peut étendre son oscillation jusqu’à toucher au réalisme ontologique. On pourrait
prendre une attitude bien plus franche, et, semble-t-il, solide : nier radicalement l'être intentionnel. Nulle part nous ne rencontrerions une notion signifiant l'être réel, parce que nulle part nous ne possédons de concepts fixes, nulle part nous ne connaissons des choses. L'activité intellectuelle ne consistera pas à reconnaître des objets extérieurs les uns aux autres, mais à établir, dans le dèvenir changeant, des invariants provisoires auxquels on rapporte les phénomènes ; à leur tour, les invariants choisis en premier lieu sont rapportés à d’autres points relativement fixes ; ceux-ci à leur tour sont référés à d’autres points de repère, et ainsi de suite, sans que cette analyse du devenir et cette constitution d’une trame scientifique ait un terme. Il n’y a donc pas à chercher l'être, il n’y a pas à distinguer l'esprit des choses : à vrai dire, rien dans la connaissance ne signifie, au sens où entendent ce mot Aristote ou Edmund Husserl; dans le chaos des représentations s'organise peu à peu un tissu de rapports qui est la science. Telle est la doctrine qu’a soutenue, avec une érudition historique, une virtuosité dialectique et une netteté logique admirables, Ernst Cassirer (1).
Avant le premier moment de la réflexion, il n’y a ni objectif ni subjectif. C’est la science, à la recherche des invariants nécessaires qui rendent possible les jugements, qui commence à séparer des éléments d’inégale valeur : les uns sont objectifs, c’est à dire se maintiennent à travers les changements d’espace et de temps : le reste est individuel, subjectif. Or cette corrélation est évidemment relative : pas plus qu’il n’y a de durable absolu, il n’y a de changement absolu, car rien ne persiste ou ne change que par rapport à autre chose : les matériaux de la connaissance qu’on oppose les uns aux autres changent ; seule la fonction de leur corrélation peut être dite persister. Il s’agit donc là d’une corrélation dynamique, non d’une opposition de choses : si ce qui nous paraît objectif devient subjectif pour nos successeurs, ce ne seront pas des choses qui deviendront des représentations, mais seulement des jugements qui, après avoir paru inconditionnés, seront plus tard enfermés dans un cercle de conditions nouvelles. Ainsi les qualités secondes ne deviennent pas pour le physicien quelque chose d’ab-
(1) Substanzbegriff und Funktionsbegriff, Berlin, Cassirer, 1910. Cette doctrine est le fil conducteur qui guide l’enquête sur le problème de la connaissance : Das Erkenntnisproblem in der Philosophie und Wissenschaft der neueren Zeit (même librairle, 1911).
solument irréel, il reconnaît simplement que la couleur ou le son dépendent, en leur nature subjective, de l'excitation physique et de la structure de l'organe ; à son tour, le bâton vu dans l’eau brisé n’est pas un fantôme trompeur, mais une image qui dépend des lois de la réfraction, le jugement formulé sur lui dépend d’autres jugements.
Si maintenant nous essayons d’embrasser, d’un seul coup, ce système de conditions, nous distinguerons toute une série de degrés d’objectivité. D'abord, le contenu des impressions sensibles est distingué d’elles (le bleu, le vert...) ; puis la chose, c’est à dire l'être considéré sans interruption à travers le temps; puis les lois des phénomènes. Il ne s’agit plus de distinguer ces divers degrés les uns des autres par ce qu’ils sont, mais par leur valeur, c’est à dire par leur rôle, en tant que parties, dans l'édifice entier. Nous avons ainsi une série de moments subordonnés et superordonnés, ce sont les diverses phases complémentaires de la recherche de la solution d’un même problème. Chacune de ces phases est nécessaire et renferme la question latente à laquelle répond la phase suivante : le processus est continu, il n’admet que des points d'arrêt relatifs, et ce sont ces points d’arrêt qui définissent le concept d’objectivité.
Le problème total de l’objectivité ainsi compris diffère absolument du problème qui portait ce nom dans les philosophies dogmatiques. Il ne s’agit nullement de partir du subjectif pour arriver à l'objectif, ou de critiquer la vérité de l'expérience en général : autant vaudrait se demander quel est le lieu de l'univers. Aucune mesure n’est susceptible d’être appliquée au Tout de l'expérience : Je Tout une fois admis, on cherche seulement à distinguer, dans ce Tout, ce qui forme un élément durable ou un élément passager. Or l’organisation de l'expérience, on l’a vu, se fait par une différenciation des contenus de l'expérience et par leur organisation en un système de rapports, lesquels sont proprement le « noyau » de la notion de réalité. Le physicien ne connaît pas une chose de cuivre ou d’acier, d'aluminium ou de verre. Il connaît des concepts: champ magnétique, intensité de courant, etc., qui, à leur tour, sont l’enveloppe de relations mathématiques : aux faits se substitue la liaison légale des phénomènes. Ce n’est pas la vivacité sensible des impressions, mais cette richesse intérieure des relations, qui imprime la marque de la véritable objectivité (1). Par
(1) Substanzbegriff und Funktionsbegriff, p. 389.
conséquent, l’affirmation que telle chose existe n’a jamais à se produire et elle serait dépourvue de sens. Comme le disait Kant, l’existence n’est pas un prédicat. Exister, c’est être pensé dans le contexte de l’expérience unifiée (1). C’est être pensé, affirmé : en d’autres termes, l’existence n’est ni sujet, ni prédicat, elle est copule. S'il en est ainsi, le problème est transporté sur un tout autre plan que sur celui où nous avons cru l’étudier. Mais avant de le poursuivre pour notre compte en ces régions, il importe de comprendre pleinement la pensée de M. Cassirer, les problèmes qu’elle élimine et les solutions qu’elle impose.
Nous venons de voir que l'être n’est pas une limite qui terminerait le domaine de l’activité de l’esprit: nous ne connaissons pas des objets, mais nous connaissons objectivement, en ce que, dans le cours de l’expérience, nous créons des limites fixes, nous fixons des éléments et des liaisons durables (2). L’être objectif n’est pas un au delà de la connaissance, mais une manière de comprendre ; permanence et identité sont moins des caractères des choses que des instruments logiques. Pourrons-nous du moins, si nulle part le réseau des relations scientifiques ne se réfère à un être au delà du donné brut, référer le système total des relations à un au delà unique, à un être total! Mais il est impossible de poser le problème de la subjectivité et de l’objectivité en ce qui concerne le Tout, puisque subjectivité et objectivité sont des relations et par conséquent s’exercent à l’intérieur du Tout, à supposer que le Tout ait une signification. L'analyse nous montre comment s'accordent entre elles les catégories, elle ne nous montre pas d'où elles viennent : la causalité elle-même est une relation, donc le problème d’une causalité des relations n’a pas de sens Er
Impossible aussi de séparer la matière et la forme de la connaissance : la matière n’est que par la forme, la forme ne vaut que pour la matière. La particularisation matérielle des contenus de l’expérience est une caractéristique de la connaissance elle même : car les règles générales ne suffisent pas, la connaissance a besoin de constantes particulières que donne l’expérience ;: mais cette particularisation des lois suppose les lois et n’a de sens que par rapport à elles,
(1) Ibid., p. 389.
(2) Ibid., p. 408.
(3) Ibid., pp. 410-433.
Impossible enfin de fonder l’être objectif en posant à part les principes de la science et à part leur application dans le temps, comme si la technique vérifiait la science en dehors d’elle et nous révélait ainsi l'être au delà de la science. La nécessité mathématique n’est pas une chose donnée en dehors de la pensée ; elle ne consiste pas, en effet, en une répétition de coexistences opérée par le jeu des associations : elle dépend du jugement et de ses conditions. Les objets créés par la science appliquée ne sont pas davantage des choses données où la nécessité de la pensée viendrait à la rencontre de l'être objectif. Le procédé général de la connaissance est d'établir des constances provisoires par rapport auxquelles on prend conscience du changement : la manière seule d’établir ces constances fonde la différence entre les divers stades de la connaissance. Ni les lois de la science, mathématiques, physiques ou autres, ni les objets soi-disant stables auxquels s'applique et que crée la technique, ne sont donc pour la connaissance situés dans un au delà : car ils sont posés les uns par rapport aux autres. En somme, nous ne connaissons rien d’objectif, mais nous connaissons objectivement : ni une permanence en soi, ni une matière absolument fixe de la connaissance, ni une expérimentation absolue qui justifierait le savoir en dehors de lui, ne peuvent être objets d’affirmation. À vouloir faire porter l’affirmation sur quelque chose, on fait fuir cette chose en la pressant : c’est l’acte de celui qui veut saisir de l’eau dans ses doigts.
Au terme de cet exposé, bien des questions inquiétantes se posent, que nous ne faisons qu’indiquer. Tout invariant, toute permanence n’est affirmée que provisoirement, par rapport à d’autres, qui sont évidemment aussi provisoires : et les invariants fondamentaux restent forcément inanalysés. Les arrêts de la pensée qui constituent les invariances n’ont-ils pas, dans leur provisoire, un caractère de contingence, de hasard? Ne sont-ils pas des actes psychologiques? Ont-ils même une autre signification intrinsèque, tant qu’ils ne sont pas rapportés à d’autres invariants, que d’être des actes psychologiques? Et ainsi l’intellectualisme fonctionnel de M. Cassirer ne va t-il pas équivaloir à un « psychologisme », à un empirisme? — Toutes les descriptions de M. Cassirer montrent l’activité du sujet dans la constitution de la science. Comment accorder cette activité créatrice avec une doctrine qui résout le sujet en fonction, pour qui le sujet, vous ou moi, n'est qu’un invariant relatif à d’autres dans l’analyse des phénomènes ?
Sans doute, notre question paraîtrait impertinente : on nous répondrait qu’au point de vue épistémologique, le sujet est une fonction comme la pesanteur, et qu’au point de vue psychologique, il crée la science : ce n’est pas sur le même plan. La réponse, il faut l’avouer, nous laisse perplexes. — Que peut valoir, dans la philosophie relativiste de M. Cassirer, une affirmation sur le réel? Car il n’y a pas, pour lui, de stade de pensée antérieur à la pensée par fonction : en dehors de la vie animale et du rêve, la pensée humaine, la pensée tout court est fonction. L'être n’est affirmé, n’est saisi, n’a de sens que par la corrélation du mouvement et de la permanence, du changement et de l’identité. L’être à part, «un être », moi, par exemple, en tant que sujet séparé, ce ne sont pas là des réalités, mais des sensations ; la formule de Kant est à reproduire intégralement : être, c’est être pensé dans le contexte de l'expérience unifiée. Mais comme le singulier, donnée sensible, n’est pensé que par le Tout, et comme le Tout est un idéal inaccessible, l’existence se trouve, en fin de compte, la corrélation de termes inintelligibles, ou plutôt, afin d’être jusqu’au bout fidèle à M. Cassirer, la corrélation de termes qui se dissolvent en d’autres corrélations, ce qui revient au même. Le fond et la conclusion de cette philosophie, c’est l’insaisissable, c’est l'expression algébrique sans valeurs assignables, c’est le jugement sans signification réelle pour les termes qui le constituent.
Ne nous leurrons-nous pas en croyant la doctrine qui réduit la connaissance à une dépendance fonctionnelle acculée à nier, avec l'être, la signification et la science? Cette doctrine ne pourrait-elle sauver la vérité du jugement, en la plaçant, non dans le sujet ou dans le prédicat, mais dans la copule? Une grande philosophie le soutient, que nous devons maintenant étudier.