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CHAPITRE IV

Selon M. Brunschvicg, le jugement d’existence ne pose pas une chose objective, il ne se réfère pas à une réalité par un être intentionnel : l’existence est la copule, autrement dit l'affirmation, l'acte lui-même du jugement. Cette théorie, développée de manière avant tout dialectique dans la thèse subtile «la modalité du jugement » (1897) est l’essentiel de la philosophie de M. Brunschvicg. Elle constitue le fond de sa logique, de son épistémologie, de sa morale, disons de sa religion, car la vie spirituelle aurait sa source dans l’unité qui fonde tout jugement et surpasse toute affirmation. Là se rencontreraient les maîtres de M. Brunschvicg, Platon, Descartes, Spinoza, Fichte. Les immenses enquêtes conduites à travers l’histoire des sciences et à travers l’histoire de la conscience, «les étapes de la philosophie mathématique », « l'expérience humaine et la causalité physique », «le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale », sont des illustrations par les faits de cette théorie. Les enseignements de M. Brunschvicg sur la vie spirituelle en sont l’application dans le domaine de l’art, du travail intellectuel, du dévouement pratique, de la religion (?). L'importance d’une telle doctrine est donc extrême, et en raison de son influence immense, et en raison surtout de sa qualité de pensée et de la prodigieuse vérification expérimentale que son auteur a voulu lui fournir. Essayons d’abord de la comprendre.

« L'activité intellectuelle prenant conscience d’elle-même, voilà ce que c’est que l’étude intégrale de la connaissance intégrale,

(1) Introduction à la vie de l’esprit. Paris, Alcan.

voilà ce que c’est que la philosophie » (1). La philosophie s'efforce de restituer l’ontogenèse non pas du dehors, comme fait l’empirisme — car comment découvrirait-on ainsi les sources de l’affirmation? — mais du dedans, par la réflexion. Le problème de la philosophie est donc le problème du jugement. Car le jugement est l’acte qui pose le concept : le schème dans l’espace qui est en logique la compréhension, la série d'images défilant dans le temps qui est en logique l'extension, ne forment un ordre que par le jugement, c’est à dire par l’acte qui unit certains caractères et certains individus. Le jugement pose le concept, la signification, ou, si l’on veut, l'être.

Bien plus, le jugement est l’unique acte spirituel. Les actes qui paraissent en différer lui sont identiques. Ce qu’on appelle extension est, en effet, une connaissance dérivée : dire qu’un concept est particulier ou universel, c’est simplement poser une limite à un jugement précédent, c’est qualifier un jugement par un jugement. De même pour l'opposition de la négation et de l'affirmation : elles portent toutes deux sur la traduction de la pensée, non sur la pensée elle-même, car on ne nie que pour écarter une erreur possi- ble. En somme, « les catégories logiques du jugement, quantité et qualité, n’ont pas de relation directe avec l’activité intellectuelle » (?).

Le syllogisme lui-même, malgré sa structure apparemment tripartite, se résout en un jugement simple. Le syllogisme de la première figure consiste essentiellement en l’acte qui pose le concept. Il consiste, en effet, à rapporter l’attribut au sujet : « Socrate est juste », grâce à un partage en jugements auxiliaires, l’un identifiant des qualités: «le philosophe est juste», et l’autre identifiant deux sujets : « Socrate est philosophe ». Le syllogisme de la deuxième figure consiste en un jugement qui rapporte un sujet à un autre. Sous sa forme positive, il serait insignifiant : « Paris est la capitale de la France». De là sa forme négative, qui peut avoir un rôle utile : différencier les espèces les unes des autres, former ainsi des classifications. Le syllogisme de la troisième figure consiste en un jugement qui joint deux prédicats ; il nous donne le procédé générateur de la science. Les mathématiques, en effet, se développent par le moyen de jugements dont la copule est «identique à », et dont les termes, qui sont des prédicats, se substituent

(1) La modalité du jugement, p. 5.

(2) Modalité du jugement, p. 18.

les uns aux autres, sans que le savant ait à tenir lieu d’une prétendue extension de ces termes.

On le voit : extension, négation, raisonnement, tout se réduit à un acte unique qui est le jugement : affirmer l'être. Le jugement est l’acte qui se condense dans le concept, qui se développe dans le raisonnement, c’est l’acte unique de l’activité intellectuelle, et c’est directement le jugement qu'il faut étudier pour comprendre l'esprit.

Mais comment pourrait-on affirmer l'être sans se référer à un objet? Comment l'affirmation ne serait-elle pas l'affirmation de quelque chose. L'analyse du syllogisme de la troisième figure, révélant le mode fondamental de l’activité scientifique, nous fait déjà prévoir en quelle direction va s'orienter M. Brunschvicg. L’affirmation ne consistera plus, comme on se l’imaginait sous l'influence du langage, à attribuer un prédicat à un sujet absolu, mais simplement à lier des prédicats : elle est uä0mua, non 26yos : autrement dit, le jugement serait constitué essentiellement par la liaison, par la copule. Or la copule « est » prend trois sens différents : est réellement, est possible, est nécessaire. Le problème fondamental de la pensée, qui est celui du jugement, va devenir par là celui de la modalité du jugement.

L’ancienne logique distinguait trois modalités, et ces modalités équivalaient à un jugement complexe, à un jugement portant sur un jugement. Il y avait le « dictum »: « la loi qui commande d’obéir aux lois est une loi divine » et il y avait le « modus » ; la proposition «la loi qui commande...» est nécessaire. La modalité n'était donc pas une propriété formelle du jugement, mais une assertion concernant un jugement. Trois modalités. D'abord, le jugement nécessaire, qui est une assertion à laquelle est jointe l’assertion qu’on ne peut pas ne pas la faire. Cette seconde assertion se rapporte à la première et s’en distingue. Le jugement de possibilité est également double : «il est une interrogation et la constatation, l’assertion que la réponse manque ». Enfin le jugement de réalité est lui aussi double : c’est un jugement auquel se joint la constatation qu'il s'impose à l'esprit en vertu d’une expérience. Donc «il n’y a pas de modalité des jugements, il y a des jugements de modalité », une assertion à laquelle s’en joint une seconde qualifiant la première. Ce point de vue aristotélicien est maintenu avec rigueur dans le Traité de Logique de M. Edmond Goblot (1).

(1) Auquel sont empruntés les mots entre guillemets. Logique, pp.159-166.

Une telle doctrine logique tend vers un intellectualisme réaliste : on aurait des moyens de discerner la chose réelle, la chose possible, l’enchaînement nécessaire. Or l’Idéalisme moderne tient à ne pas borner l’activité spirituelle par des objets opaques, à ne pas partager en moments extérieurs les uns aux autres l’immanence universelle de l’esprit. M. Brunschvicg ne conçoit donc pas la modalité sous la forme matérialiste d’un jugement qualifiant un jusement : il rejette comme dérivées, comme échappant à toute prise logique, les trois formes antiques de la modalité, auxquelles il en substitue deux, celles d'intériorité et d’extériorité. En effet, nous ne possédons pas de critères pour discerner ce qui est réel de ce qui est simplement possible et de ce qui est nécessaire. Ces notions elles mêmes sont amphibologiques, nous les concevons tantôt idéalement, tantôt par rapport aux faits. On a vu d’ailleurs une même proposition, qui était un jugement d’existence à un stade antérieur de la science, devenir un jugement nécessaire plus tard. Existence, possibilité et nécessité seraient donc des enveloppes extérieures de réalités plus profondes : «le problème logique de la modalité du jugement implique le problème métaphysique de la vérité du jugement » (1).

Pour la réflexion philosophique, il y a deux formes de jugement : intériorité et extériorité. Intériorité: la somme des angles d’un triangle est égale à deux angles droits. Ici sujet et prédicat ne se comprennent que l’un par l’autre ; être signifie raison d’être. Il Il n'y a pas lieu de fonder la valeur de ce genre d’affirmations sur un principe objectif, sur celui d'identité, comme faisaient les Scolastiques : on se bornerait alors, en effet, à dire que tout sujet est prédicat de lui même, ce qui n’est pas évident ; et la pensée demeurerait stérile, accomplissant le travail de Pénélope de diviser toujours pour rétablir ensuite les anciennes liaisons. L’intelligibilité du jugement, sa vérité consiste ici en ce qu’« une même idée est intérieure aux deux termes qu’elle unit» (?). « Il est vrai que la somme des angles d’un triangle est équivalente à deux droits, parce qu’à chacun de ces termes peut se substituer une propriété commune : somme des angles adjacents du même côté d’une droite dans un plan, et que cette substitution se fait par le dedans, en vertu des définitions constitutives des concepts» (). « L'effort

(1) La modalité du jugement, p* 37.

(2) Ibid., p. 84.

(3) Ibid., p. 85.

de la déduction n’a d’autre but que de rendre possible cette unification interne, cette «intériorisation », qui est la source de toute intellection » (*). Ainsi peut on dire que le jugement d’intériorité seul est a priori, puisqu’un jugement en renferme d’autres, et qu'il les renferme sans qu’on les constate par expérience, ou encore puisque l'esprit aperçoit d’une seule vue la multitude des jugements qui sont renfermés dans un autre.

L’extériorité est l’autre forme du jugement. Pour :lui. faire sa part, pour la discerner de la pure intelligibilité, qui. est intériorité, il la faut poser a priori comme non intelligibilité, c’est à dire comme extériorité, ce qui n’a de rapport qu’à autre chose, ce en l’intérieur de quoi l'intelligence ne pénétrera pas. Cette extériorité par rapport: au jugement est donc hétérogénéité absolue : il n'y a pas à chercher de commune mesure entre l’esprit et ce qui n’est pas lui. « Faisons bien attention, car le jugement d’extérionité est précisément le jugement d’existence, et c’est l’extraposition des notions les unes par rapport aux autres, leur résistance à l’action intériorisante de l'esprit, qui est leur existence. Mais aussi par là l'existence n’est que négation, elle n’est que relation : l'être est « une négation de l’activité intellectuelle qui n’a de sens que par rapport à cette activité, tout en étant inexplicable par elle » ; c’est pour le dire en un mot, « l’inpénétrabilité et l’irréductibilité de la notion ». (2) Si l’existence est relation, donc fonction de l'esprit, c’est le jugement qui pose la chose en la déterminant : toute détermination est susceptible d’une détermination ultérieure, la primauté du jugement sur le concept et sur l’être assure par là le progrès indéfini de l’esprit. Là serait la marque de l’intellectualisme authentique, poursuivant son évolution dans les mathématiques, dans la physique, et, avec des décalages, dans la vie : et le relativisme d’Einstein, d’où toute référence à un être métaphysique est bannie, où tout le tissu des relations est l’œuvre du jugement, donne la formule à la fois de la conscience intellectuelle et de la conscience morale. N’allons pas croire cependant, sous prétexte que les relations d’extériorité sont posées par l'intelligence, que ce soit par l’application pure et simple d’une catégorie idéale : nous sommes attachés, en effet, à un ici, à un maïntenant, nous

(1) Ibid., p. 85.

(2) Ibid, p. 92.

ne pouvons suivre le temps que dans son écoulement irréversible vers l’avenir. Si l’affirmation de l'être n’est pas la constatation d’une chose antérieure à l'esprit, elle n’est pas non plus une création de l'esprit.

Intériorité et extériorité pures pourraient être posées d'emblée, rien que par l’analyse de ce que c’est que penser. Mais ces formes idéales, conçues a priori, se réalisent-elles? La pure intériorité ne serait qu'esprit, ce serait, comme le montrent les discussions fameuses du Parménide, l’un sans l'être; à l'inverse, l’extériorité absolue serait l’opacité infranchissable au regard spirituel, l'être sans l’un, également impensable. Nous sommes ainsi amenés à concevoir une troisième forme d’affirmation, laquelle serait synthèse d’extériorité et d’intériorité. Seulement, nouvel obstacle, l'intelligence, qui est essentiellement unité, aurait besoin de sortir d'elle-même pour concevoir une pareille synthèse. Nous devons donc supposer que si une telle synthèse se réalise, elle aura quelque chose d’obscur et d’équivoque ; elle sera, en un mot, partiellement irrationnelle. Et c’est ce que montre l'expérience séculaire de l'erreur : il n’y a pas correspondance entre l’intellection et la conscience ; notre propre pensée nous échappe et nous ne la pouvons juger que par les expressions extérieures qui la matérialisent.

Nous avons donc découvert trois ordres de modalité. Ces trois modes d'affirmer sont des positions pures, que nous ne pouvons référer à rien d'autre. Le jugement d’intériorité ne dépend, ni d’une loi extérieure, et cela, par hypothèse, ni d’une contradiction impensable, car l’impensable est le néant ; il n’est que lui-même: ou l'on comprend, ou l’on n’a pas compris. Le jugement d’extériorité ne dépend pas davantage de conditions extérieures, puisqu'elles seraient inaccessibles, inconnaissables et encore équivalentes au néant. Et le jugement mixte lui aussi, puisqu'il est inexplicable à la raison, est position pure. Or ces trois formes de jugement sont, mais de manière dérivée, les antiques formes de la nécessité, de l'existence, de la possibilité. Le jugement d’intériorité est nécessaire, puisqu'il est totalement acte de l'esprit, lequel ne peut pas ne pas être soi. Le jugement d’extériorité est réalité : il n’est pas fondé dans l'esprit, il s’oppose à lui. Et le jugement mixte, qui ne se rattache pas aux deux autres, est possible.

Or le jugement mixte est, en fait, le seul que nous pensions. Les deux autres ne sont que des limites idéales. Pour l’Idéalisme critique, l'activité infinie de l'esprit est toujours conditionnée

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par ce mystérieux « choc» que nous transformons en « chose », et à l’inverse ce choc n’est que relation à l'esprit. Cette vue primordiale domine toute la conception que se fait M. Brunschvicg de la science et de la vie. À |

Commencons par les jugements qui posent des existences. Qu'ils soient de pure extériorité (j'existe), qu'ils se bornent à poser une réalité quelconque (cela est), qu’ils affirment un prédicat (cela est bleu), qu'ils joignent un prédicat à un sujet (ce rideau est bleu), ils ne se réfèrent jamais à l’objet en sa nature d’autre absolu, d'’irrationnel total : un jugement n’atteint jamais que des concepts, des produits de l’esprit. Et le jugement de réalité pleine consiste à poser tout l’univers comme un système de corps extérieurs les uns aux autres, ces corps s’organisant autour du propre corps comme centre : nous construisons de proche en proche le passé et l’avenir en étendant les conditions d’application des lois, en constituant le champ temporel par le moyen de la causalité, dont le principe se formule : « l'Univers existe ». (1) Aïnsi le jugement de réalité ne repose pas sur la matière de l'affirmation, mais sur sa forme, c’est à dire sur le tissu de dépendances par lequel nous pensons le monde et par conséquent « le monde ne peut être que dans l’esprit ; c’est l'esprit qui le fait extérieur à soi, qui étend à l’univers entier qu'il comprend dans ce jugement unique, l’extériorité primitive du Cela est» (?).

Passons maintenant aux jugements d’intériorité. De même que le jugement d’extériorité pure est inaccessible, puisqu'il consisterait à établir une existence qui ne serait pas déjà un concept, le jugement d’intériorité pure est inaccessible pour le motif inverse ; il serait pure unité, absence de distinction, inexprimable. L’être, tel qu’il se déduit de cette intériorité pure, est absolu : il n’a pas de conditions. Il est infini : car la réflexion ne conduit qu’à l'unité. Il est éternel, puisque les distinctions du temps en sont absentes. L’être est pris ici, non comme prédicat, mais comme modalité, comme pouvoir de poser l'être. Les caractères de cette unité ineffable que nous venons d’énumérer sont les caractères mêmes de Dieu : « Dieu, conçu comme condition de lintelligibilité, est l'existence elle-même... Le jugement de pure intériorité a pour

(1) L'expérience humaine et la causalité physique, p. 519. (2) La modalité du jugement, p. 135.

copule l'être absolu » (1). Seulement, ce Dieu qui est la virtualité infinie de la pensée et sa raison d’être ne peut donner lieu à un jugement réel : en l’affirmant, on le poserait comme chose, comme extérieur, ce qui équivaudrait à le nier. Mais si la participation à l’un n’est pas un jugement abstrait, elle est pour nous une vie que nous réalisons par l’art, par la science, par la morale, par la religion. Notre intelligence « trouve la récompense de son désintéressement dans une présence qui, elle, ne peut se représenter, n’étant rien d’autre que l’intériorité de la raison à la conscience » (?). Par cette présence, Dieu est tout autre qu’un idéal abstrait : « c’est un Dieu qui ne s’abstrait de rien et pour qui rien n’est abstrait, car la réalité concrète n’est telle que par sa valeur intrinsèque de vérité » ().

A partir de la forme idéale et inaccessible de la pure intériorité, s’étagent les diverses formes du jugement d’intériorité, dans lesquelles la cohésion interne se distend de telle sorte que les deux notions deviennent plus extérieures l’une à l’autre. La forme la plus parfaite est celle du jugement d’analyse mathématique : s’il y a un contenu extérieur, les deux termes en sont issus de leur intériorité réciproque : la relation intelligible y est « constitutive de l’être » (*). Le jugement géométrique réalise à un degré moindre la coïncidence de la réalité et de l’intelligibilité ; il s’adapte à un univers obtenu par abstraction et qui ne sort pas de la pensée ; les définitions y expriment seulement « qu’à telle représentation réalisée dans l’espace par telle figure est intérieur un certain procédé intellectuel de construction » (5). Le jugement de physique mathématique déchoit un peu plus : pour qu’en lui réalité et intelligibilité ne fissent qu’un, il faudrait « que rien de ce qui existe n’échappe à nos moyens d'investigation et que tout ce donné (fût) entièrement analysé » (6) et il est trop évident que ces deux conditions sont au premier chef irréalisables. Celui de physique expérimentale n’a qu’un seul moyen de réaliser l’intériorité, c’est de définir l’antécédent et le conséquent par un caractère commun, la masse, laquelle

(1) La modalité du jugement, p. 144.

(2) L'évolution de la conscience dans la civilisation occidéntalé, p. 793. (3) Ibid., p. 797.

(4) La modalité du jugement, p. 146.

CO) TI epDer 158.

(6) Ibid., p. 161.

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