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est un rapport abstrait, une constante posée à priori, et qui diffère beaucoup des phénomènes sensibles objets du jugement physique. Au plus bas degré enfin, nous trouvons le jugement de probabilité : quand on ne peut plus saisir les conditions de l'affirmation, on affirme quand même en réalisant une pseudo-intériorité . par l'élimination des différences qu’on feint être négligeables.
Le tableau suivant résume les démarches de la pensée allant à saisir l’être, fonctions irréductibles qui vont à constituer l’univers de la perception et celui de l’intelligibilité.
I. Univers de la perception : jugement d’extériorité : jugement de pure extériorité jugement de réalité jugement de prédication jugement normal jugement de réalité jugement esthétique
IT. Univers de la science : jugement d'’intériorité : 1. pure intériorité (mathématiques) analyse géométrie 2. jugement physique :
mathématique expérimental 3. jugement de probabilité.
Un troisième tableau pourrait servir de contre-épreuve aux deux autres. On y verrait l’évolution du jugement d’ordre pratique, du jugement pleinement déterminé par l’automatisme, à celui qui détermine le droit, qui est pure raison d’être. Là encore, l’extériorité totale (chaque acte absolument extérieur à tout autre) et l’intériorité absolue (le droit qui n’est nullement fondé sur les faits) sont également inaccessibles : la fonction d’existence et celle d’unité apparaissent comme corrélatives. Et telle est bien la conclusion dernière : les formes d’affirmation sont impropres à saisir l'être. En d’autres termes, toute réalité posée par un jugement lui est relative : l’être est fonction du jugement, non du concept. Ou encore : «les principes ne sont plus des principes d’existence, mais des lois d’activité » (1). Nous aurons beau poursuivre l’application,
le jugement ne nous fournira pas l’être. En appliquant la forme d’extériorité, nous renoncerons à comprendre intelligiblement, nous aboutirons à l'être qui n’est qu'être, au néant. En appliquant la forme d’intériorité, nous suivrons bien notre destinée à mesure que notre jugement se fondera de plus en plus sur lui-même ; mais à vouloir transformer cette unité qui est la loi du jugement en l’unité d’une existence, nous la trahirions (1).
L'exposé qui précède reflète exactement, croyons-nous la pensée de M. Brunschvicg. Il ne doit pourtant pas satisfaire pleinement le lecteur préoccupé “par le problème que nous avons posé ; qu'est-ce que le jugement d'existence? Nous avons vu, en effet, que, selon M. Brunschvice, il y a deux types de jugements, extériorité, intériorité, et que ces deux types sont des types idéaux qui ne se rencontrent pas. En fait, tout jugement est mixte, et il y a toutes sortes de dosages d’intériorité et d’extériorité. Parmi ces espèces multiples où nécessité et contingence se mélangent en une synthèse qui devrait, à la rigueur, n'être que possible, il en est plusieurs qui répondent à notre recherche : le jugement du « cela est », celui du « cela est bleu », etc. Nous savons que, s’il se rencontrait un type pur de jugement d'existence, l’existence constituerait un irrationnel absolu, une barrière à ce point opaque pour l’intelligence qu’il n’y aurait plus de jugement du tout. Nous savons encore que tout jugement lie des notions qui sont déjà le produit d’une élaboration par l'esprit. Ainsi l’être en tant qu'être nous échappe. Mais toutes ces explications sont des négations : on exclut du jugement d’existence tout ce qu’il n’est pas, on nous dit quelles opérations sont impropres à le constituer. Or le lecteur attend de savoir ce qu’est le jugement d’existence, et quelles opérations le constituent.
La « modalité du jugement » ne donne peut-être pas la formule complète de la solution. Nous ne croyons pourtant pas qu’elle nous échappe. A la fin des Étapes de la philosophie mathématique, M. Brunschvicg nous dit où il convient d’aller chercher les racines
de la vérité. Il faut, pour cela, remonter le cours de l’histoire des sciences : «atteindre la source où se manifesterait le contact originel de l'intelligence avec les choses, et pour cela remonter le cours de l’histoire jusqu’au point où l’on pourra mettre à nu les racines de la vérité arithmétique ou géométrique » (p. 462). On aboutit ainsi à la pratique de l’échange un contre un. On envoie un enfant chercher une pomme pour un sou, puis autant de pommes qu’il a de sous. Il répète ainsi l’acte de l’échange, et à la fin il se rend compte « que les deux tas [des pommes et des sous], sont reliés l’un à l’autre par les opérations dont ils ont été l’objet ». C’est la pensée de l’équivalence, de l'équation, la première relation scientifique, car elle est, en effet, susceptible de vérification. L'enfant a accompli l’abstraction qui engendre le nombre. Cette abstraction va en sens inverse de l’abstraction pratique : tandis que cette dernière retient une image ressemblante qui sert de substitut à des objets qualitativement identiques, l’autre attire l'attention sur ce qui fait que les objets sont plusieurs. Cette abstraction n’isole donc pas un élément commun : elle n’accepte pas un donné, mais elle crée une relation, le nombre. C’est bien une opération humaine, pratique, mais où surgit la notion de vérité, qui n’est pas donnée dans les choses, mais en jaillit par l’action humaine (1). Transposons cette analyse au delà du domaine mathématique, dans le domaine logique (nous serions tenté de dire : métaphysique), et nous aurons la genèse du jugement d'existence. L’enfant inspecte la salle, et il dit : voici une table, voici une chaise, voici une assiette, voici ma balle. Encore que les objets n’aient pas pour lui le même intérêt, et que ses jugements n’énoncent pas une liaison qui fasse que les objets dépendent les uns des autres, l’enfant énonce tout de même un jugement qu’il peut répéter quand il le voudra, et qui, de son côté, est le même acte pour des objets différents. Chacun de ses jugements peut d’ailleurs donner lieu à une vérification : il est aisé de constater s’il y a bien une chaise, ou une balle, et la constatation imposera à l’esprit une réalité dont il n’est pas maître. L'enfant désire peut-être qu’il y ait plus de balles que de chaises, mais il n’y peut rien. Actes de l'esprit les plus simples, les plus primitifs qui soient, se répètant en leur identique et indivisible unité, s’appliquant à ces « chocs » mystérieux par quoi les choses
(1) Étapes. ch. XXI.
s'opposent et s'imposent à nous, tels seraient les jugements d’existence. L’être ne serait autre chose que le jugement en ce qu’il a de plus dépouillé quand il surgit sous la pression d’un « choc ».
Il nous semble que cette explication est celle que formulerait M. Brunschvicg au nom de l’Idéalisme critique. Bien qu'elle ne cadre pas, de prime abord, avec nos premiers chapitres, nous nous garderons de la condamner. Elle présente un autre aspect du vrai. Les philosophes de l’antiquité et du moyen âge, quand ils étudiaient les démarches étagées de l'esprit humain à travers l’abstraction physique, mathématique, philosophique, mettaient l'accent avant tout sur l’aspect du réel que le point de vue scientifique spécial devait mettre en lumière. Ils n’oubliaient pas, tant s’en faut, l’activité de l'esprit, car ils en décrivaint les « compositions » et les « divisions » et ils montraient les efforts multiples et subtils que réclame l’«indivisibilium intelligentia ». Néanmoins, il est bien certain que pour eux l'aspect objectif était le principal et en quelque sorte ils s’y perdaient. Aujourd’hui, l'attitude des philosophes est inverse. Ils décrivent avant tout les aspects de l’activité de l'esprit, et ne montrent que par allusions les « chocs » qui les provoquent ; et encore, ces chocs, qui correspondent à l’action des intelligibles d'autrefois, sont posés sous l’image mystérieuse d'un dynamisme insaisissable. Malgré tout, entre l'attitude antique et l'attitude critique moderne, il y a, semble-t-il, moins une opposition radicale qu’une terminologie différente et des préoccupations différentes. Les Scolastiques n’ignoraient pas que les essences intelligibles n'apparaissent que grâce à l’éclair rapide de la sensation, qu’on les conquiert lentement par un travail discursif, qu’on les détaille en disciplines hétérogènes. L’Idéalisme critique, de son côté, insiste sur les « chocs » qui provoquent les jugements, sur l’irréversibilité de la durée, première donnée qui s'impose à l'esprit malgré sa tendance à tout réduire en unités homogènes. Réalisme et Idéalisme, comme on l’a dit à juste titre, viennent à la rencontre l’un de l’autre.
Bien plus, il serait aisé de montrer, contenus implicitement dans des théories réalistes comme celles de Saint Thomas d'Aquin, et même énoncés çà et là sous la forme la plus expresse, des principes établissant les exigences primitives de l’esprit, ses choix souverains, ses organisations créatrices. Le P. Maréchal a établi que les doctrines thomistes de la connaissance posent, pour chacune des activités spirituelles, un a priori. Ce que les philosophes du xrr1e siècle
LE JUGEMENT D'EXISTENCE ET LA MODALITÉ sal
appelaient « objet formel » désignait l'aspect sous lequel une « puissance» atteint son objet matériel: requiritur aliqua proportio objecti ad potentiam cognoscitivam.…. Reconnaître que l’œil ne perçoit pas le son, ou que l'intelligence ne va qu’à l’universel et au nécessaire (en quelque sens d’ailleurs qu’on prenne ces notions), c'est dire que nos puissances de connaissance ont des exigences, qu'elles choisissent dans le réel certains aspects, et donc en quelque sorte, qu’elles modèlent le réel selon elles-mêmes. Il n’est pas illégitime de généraliser cette exigence jusqu’à dire, avec M. Brunschvicg, que l'être est fonction de l’affirmation.
Cependant, nous n’oserions suivre jusqu’au bout la doctrine de M. Brunschvicg, car si, par bien des côtés, elle satisfait aux exigences incontestables de la science en fait de réalisme (le réel posé comme « chocs », irrationnel irréductible — la durée reconnue irréversible — l'Univers concret déclaré objet de la science), par ailleurs, elle énonce les thèses d’un idéalisme radical. Y a-t-il là deux orientations divergentes ? Les disciples futurs du grand philosophe prendront-ils à tâche de montrer, comme M. Brunschvicg luimême l’a fait pour Kant, qu’il est grand surtout lorsqu'il est à ce point perspicace et sincère pour mettre en lumière les vérités qui ne peuvent s’encadrer dans ses théories (1)? Toujours est-il que nous devons maintenant examiner en elle-même la thèse centrale de M. Brunschvicg, celle qui déclare que l'être n’est pas l’objet d’une connaissance, mais un acte intellectuel, que l’être est la copule de l'affirmation, ou encore, selon la formule de Kant, qu’exister consiste à « être pensé dans le contexte de l’expérience unifiée » et, par suite, que le jugement n’est pas justifié par son contenu ; les principes ne sont pas des énoncés constitutifs de la nature des choses, mais des lois de l’activité de notre pensée.
1. Une telle conception, nous l’avons vu, a pour résultat de supprimer les antiques distinctions entre nécessité, réalité, possibilité, et de leur substituer l’opposition subjective d’intériorité, d’extériorité, de forme mixte ; et enfin, puisque intériorité et extériorité pures sont des formes idéales irréalisables, de substituer une gradation de jugements, tous au fond de même nature, mais dans lesquels
(1) L'idée critique et le système kantien. Rev. de métaphysique et de morale, avril-juin 1924, pp. 158-159.
l'esprit parvient plus ou moins à réaliser l’idéal d’unité qui est son ressort le plus intime. Une semblable doctrine fournit-elle encore le moyen d'attribuer à un jugement cette nécessité, cette possibilité, cette existence au moins apparentes que requièrent la science et la vie?
A la place de la nécessité, nous avons l’intériorité. Il paraîtrait d’abord que cette intériorité est une activité intellectuelle : elle consisterait en ce que je comprends deux termes l’un par l’autre, en ce que je pose une idée intérieure aux deux termes que j'ai à unir. Mais est-il bien sûr qu'ici l’activité intellectuelle ne présuppose pas inévitablement des conditions intelligibles, et qui sont au fond des conditions ontologiques? Qu’entend-on par une idée qui est intérieure aux deux termes qu’elle unit? Par intériorité, on ne veut pas dire une présence spatiale dans un objet pénétrable, mais une présence intelligible (1), ce qui ne peut avoir d’autre sens qu’une identité de choses sous une diversité d’aspects, ou «une réalité qui impose son empreinte à tout un groupe d’existences » (2). Forcément, quelque effort qu’on fasse pour déguiser l’« intériorité » sous la forme d’actes intellectuels, ces actes intellectuels ne sont intelligibles et même exprimables qu’en les rapportant à une identité au moins partielle. Inversement que peut-on vouloir dire par « extériorité », sinon une non-présence intelligible, une altérité, une non-identité? Si l’on va, au delà des actes intellectuels, vers ce qui en constitue le fondement, on aboutit donc aux anciennes notions d'identité et de non-identité, l’une qui fonde la nécessité (le principe d'identité est la raison de la nécessité), l’autre qui est la marque de l’existence contingente.
Encore un argument qui nous ramène à ces vénérables notions. L’intériorité, nous dit-on, c’est-à-dire l’activité intellectuelle unifiante, justifie le progrès de la science rationnelle, parce que l'esprit unificateur, « l'esprit ne peut pas ne pas être soi». Quel sens attacher à cette proposition? Est-ce un simple fait que l’on constate, ce fait que je suis moi et que je ne puis pas sortir de moi? Il est alors impropre, en sa particularité limitée, à porter l'édifice illimité
(1) Voir ROLAND-GossELIN, Sur la notion de présence en épistémologie. Rev. des sciences philosophiques et théologiques, janv. 1928, p. 5-38.
(2) Formule de M. SPAIER. Pensée, par universaux et par individus. Rev. de Met. et de Morale, déc. 1928, p. 494. Cette formule ontologique est un signe du retour des esprits vers le réalisme.
de la science rationnelle. Est-ce une évidence intellectuelle s’imposant à tout esprit en le contraignant nécessairement? Telle doit être la pensée de M. Brunschvicg. Mais alors la nécessité est la modalité primitive, de laquelle l’intériorité découle, et la notion, avec sa plénitude intelligible, est antérieure au jugement, qui est déterminé par l'être. Et nous sommes portés tout naturellement à croire alors qu’aussi la forme d’extériorité n’est pas simplement une manière d'affirmer, mais qu’elle aussi est déterminée par l'être.
2. Les diverses modalités sont-elles des « positions pures », c’est à dire des activités spirituelles irréductibles les unes aux autres, et n'ayant pour justification suprême que l'activité spirituelle qui a choisi telle ou telle voie? Cette doctrine a déjà contre elle que ni l'intériorité pure ni l’extériorité pure ne sont réalisées jamais : il y a, en fait, un mélange à dosages différents d’intériorité et d’extériorité, et ce dosage, nous le supposons, dépend beaucoup plus des exigences des contenus de la pensée que de celle-ci. De quoi, en effet, pourrait-il bien dépendre, sinon du réel vu, puisqu'il introduit le mélange et le désordre dans les catégories de l'esprit ? Il est vrai que M. Brunschvicg contesterait notre prétention de reconnaître les diverses modalités à des marques objectives : il nous rappellerait qu’à travers l’histoire on voit un même jugement appartenir successivement à plusieurs ordres de modalité. Nous avouons n'être pas convaincu par cet argument. Le passage d’une proposition de la vérité à la fausseté n’établit pas qu'aucun moyen n'existe d'atteindre la vérité, mais qu’on n’a pas usé ou qu’on a mésusé de ces moyens ; de même, si des propositions passent de la contingence à la nécessité, c’est qu’on n'avait pas jusque là démontré qu’elles fussent nécessaires. I1 semble, en effet, que les propositions qui changent de modalité sont celles qui, après avoir été de simples jugements d’existence, deviennent la conclusion d’une démonstration. Ce passage est assez naturel : c’est, par exemple, l'égalité 32 + 42 — 52, connue empiriquement par les Égyptiens pour le cas le plus simple d’un triangle rectangle non isocèle (1), et qui devient chez les Grecs le célèbre théorème de Pythagore. Après avoir connu une vérité par expérience, on en trouve la raison d’être. Cette histoire montre que les Grecs en savaient plus
(1) D’après un papyrus de la XII° dynastie, vers 1800 avant J.-C. F. ENRrques. Gli elementi d’Euclide e la critica antica e moderna, p. 135-136. Roma,
long que les Égyptiens, non qu’il n’y a pas de moyen de reconnaftre qu’une proposition est nécessaire, que cette nécessité provienne d’un enchaînement, ou qu’elle provienne d’une identité foncière se manifestant sous des points de vue différents (). Et de même qu’il est difficile de nier qu’il y a des caractères des propositions nécessaires par rapport à des propositions d'existence contingentes, il est difficile de nier qu’il y a des caractères à quoi on reconnaît une proposition d'existence réelle par rapport à celles qui concernent le possible.
3. Pour ne pas prolonger outre mesure une discussion déjà trop longue, nous nous contenterons maintenant d’énumerer d’autres difficultés soulevées par la doctrine qui identifie l'être avec la copule.
a) Il semble bien qu’on ne parvient pas, sinon en apparence, à identifier l’être et la copule, du moins en ce qui concerne le jugement d’existence. On continue, en effet, à maintenir l’existence, mais sous forme symbolique : on la déguise, depuis Fichte, sous le mot de « choc ». J’affirme une existence concrète, quand une sorte d’ébranlement se produit, auquel l’activité intellectuelle est étrangère. L'emploi du symbole ne serait-il pas réclamé ici, comme Girgensohn l’a montré pour la pensée religieuse, par la difficulté à traduire en concepts le spectacle intelligible, par la marge qui forcément sépare les jugements de la vérité (?)? Mais si l’on essaie de mettre, sous le « choc, » une notion que l’on comprenne, il est impossible d’entendre autre chose que la notion d’existence.
b) À moins toutefois qu’on n’entende, par « choc», une simple limite de l’activité intellectuelle. Quand nous ne pouvons plus poursuivre notre travail d'explication, c’est à dire de réduction, de démonstration, nous sommes en présence de notions qui sont extraposées. L’impossibilité de ramener les notions l’une à l’autre équivaut pour elles à une sorte d’existence indépendante : nous conférons la réalité à ce que notre pensée est impropre à saisir. Dans la thèse si remarquable de M. Gaston Bachelard sur la connaissance approchée, il semble que l’existence objective soit ainsi constituée par l’irrationalité. Aïnsi, chaque domaine mathématique
(1) E. GoBLot. Traité de logique, p. 165, pp. 264-265. (2) Der seelische Aujfbau des religiôsen Erlebens p. 565 et suiv., 607 et suiv. Gütersloh, Bertelsmann, 1930, 2° éd.
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est défini par une loi de construction. Venons-nous à trouver ce que cette loi de construction ne produit pas, c’est à dire un domaine nouveau, cet irrationnel nous apparaît comme un être opaque. «Ainsi le réalisme est en quelque sorte fonction de l’hétérogénéité des domaines » (?). Or l'être physique, lui aussi, est de même nature que l'existence mathématique. Le physicien, en effet, ne poursuit pas sur une ligne droite le processus de la vérification. Certaines phases de la vérification sont comme des changements brusques, des mutations : ainsi, lorsque Fresnel substitue la vibration à la couleur, la longueur d’onde requiert une analyse entièrement nouvelle. Surtout la vérification décisive, celle qui confère l'objectivité réelle, est celle qui passe d’un ordre à un autre, parce qu’elle consiste à se référer à un ordre de raisons différent de celui qui la prépare. Plusieurs fois M. Bachelard parle de l’« ontologie morcelée » que se font les physiciens : en fait, cette « ontologie morcelée » est simplement une « logique morcelée ».
Et là sans doute est sa faiblesse. Quand le procédé de construction des nombres entiers s’avère impuissant à me fournir les fractions dont j’ai besoin, le nouveau domaine m’apparaît avec son « existence » mathématique. Admettre que l'existence physique consiste, de la même manière, à se référer à un ordre de raisons différent de celui qui la prépare est, en somme, la supprimer : c’est la réduire à n’être que le caractère de concepts disparates. D’ailleurs, nous ne sommes pas sûrs que des concepts disparates le sont absolument : une manière supérieure d’expliquer arrivera peutêtre à les rendre corrélatifs, et par conséquent à absorber ce qui se présentait d’abord comme une existence. Le progrès de l’explication, quand il toucherait à son terme, toucherait à l'abolition de toute existence.
c) Comment découvre-t-on que la troisième forme, la forme mixte, qui mélange intériorité et extériorité, est possibilité? L'analyse de sa genèse montre une immanence qui n’est pas complète. Pour attribuer à cette immanence qui n’a pas réussi le sens, tout différent, de possibilité, ne faut-il pas que la nécessité, l'existence réelle, la possiblité posent devant l’esprit comme un spectacle intelligible ?
d) Nous comprenons que la fonction de causalité, s’exerçant à mesure que pour nous se constitue le champ temporel, ne se porte
(1) Essai sur la connaissance approchée, p. 191.
pas sur des objets tout faits, sur des existences objectives, mais qu’elle-même constitue ces existences. « Elle s’exerce par un acte de liaison qui donnera les ohjets, sans que liaison et objet puissent être représentés à part. En ce sens, il n’y a pas antériorité de la substance sur la cause. Tout au contraire » (1). Mais si l’existence objective est ainsi enlevée aux objets de la perception, n’est ce pas parce que subrepticement on l’a reportée plus haut? En effet, on suppose que la fonction de causalité constitue le champ temporel en s'appliquant à une continuité absolue. « Ce à quoi le cela est aboutit, ce ne sera donc plus une multitude d’affirmations,… c'est l’univers. sensations et images sont reliées par un courant d’intelligibilité dont la causalité est l'expression » (?). La formule du principe de causalité se ramène à ceci: l'Univers existe » (®). Sans doute, toutes ces formules sont susceptibles d’être entendues en un sens strictement idéaliste de sensations et d’images organisées par la fonction de causalité. Il est certain cependant que, pour M. Brunschvicg, l'Univers, avec l’irréversibilité de sa durée, avec sa richesse inouïe que lentement science et conscience conquièrent, dépasse, sinon l'Esprit, du moins notre esprit. N’y a-t-il pas là, implicitement, l’existence du Tout insondable ? (#).
La notion intelligible d’existence n’est pas la copule logique, l'acte de l'affirmation. Elle est pleine d’une métaphysique qu’il s’agit maintenant de découvrir.
(1) Bruxscnvicc. L’expérience humaine et la causalité physique, p. 469.
(2) Ibid., p. 470.
(G)MbId'Ep-2519:
(4) D’autres graves difficultés peuvent être opposées à la doctrine de M. Brunschvicg. Ou les trouvera au ch. IX. Elles ne figurent pas ici, pour ne pas faire double emploi.