CONCILIABULE POLITIQUE
Kruder fît un signe de tête négatif qui voulait dire : « Il n'en sera pas ainsi I » Mais il sentit au fond que dans ravertissement de son ami, il y avait quelque chose de fondé.
Après une conversation générale, il sortit avec Wilk et tous deux se concertèrent sur les mesures à prendre pour mettre Ivas en sûreté.
Restés seuls, Bartold et Jacob, s'embrassèrent tendrement, car ils s'aimaient comme des frères, en dépit du rationalisme de Tun et du piétisme de l'autre.
Ils se lancèrent dans une dissertation animée sur la situation des juifs en Pologne et dans le monde entier. Jacob avec sa faconde habituelle, s'étendit longuement sur l'apostolat qu'il méditait d'entreprendre.
— Tu perdras ton temps et tes efforts, conclut Bartold, l'âge des convictions religieuses est passé. Nous vivons dans un temps de raison où il est oiseux de vouloir ressusciter les vieilles croyances de l'antiquité %i du moyen âge. Les édifices qui abritaient les chérubins ailés s'écroulent de toutes parts pour ne plus se relever jamais.
Jacob l'écouta attentivement mais ses convictions ne furent nullement ébranlées. Il resta persuadé de la nécessité d'une réforme dans le judaïsme, en consolidant l'autorité des lois de Moïse.
Après quelques semaines de séjour à Varsovie, Jacob rencontra dans la rue Lucie Golomi accompagnée de Gromof, son cavalier russe de la grotte de Sestri. Il allait les saluer quand il s'aperçut que Tltalienne et son compagnon se détournaient comme pour ne pas être reconnus. Pourquoi ce mystère ? Jacob n'en chercha pas la cause et passa son chemin.
L'affaire d'Ivas était arrangée. Il n'avait plus besoin de veiller sur lui, et affranchi de ses affaires pressantes, il songea à commencer la réforme judaïque. Il se heurta contre deux obstacles presque insurmontables : l'indifférence des uns et la superstition des autres. Ceuxci le regardaient comme un athée, ceux-là comme un bigot.
Découragé un moment comme l'ont été la plupart des réformateurs, il cherchait à se retremper par la lecture de la Bible et du Talmud. Dans ce but, il s'enferma pendant plusieurs jours et sortit de sa retraite, décidé à faire des prosélytes non parmi les vieux et les mûrs dont l'opinion était arrêtée mais parmi les jeunes encore animés de nobles instincts et travaillant à se former une opinion.
Fatigué de ces longues méditations, il allait sortir pour prendre Tair quand on lui remit de la part de M"® Wtorkowska un petit billet sur du papier satiné.
Brouillée avec Torthographe, elle avait emprunté la main et le style de sa fille pour signer les lignes suivantes :
« Nous serions très heureuses de voir M. Jacob chez nous, ce soir. Il y aura quelques amis et un peu de musique.
« Benigna WTORKOWSKA. »
Jacob était assez peu disposé à accepter, pourtant il réfléchit que refuser serait une impolitesse et que c'était pour lui une occasion de rencontrer Tilda. Il se rendit donc à Tinvitation.
La petite maison des Allées était un chef-d'œuvre de cet art triste, qui transforme la misère réelle en luxe menteur. Rien n'y était payé, depuis la livrée du domestique jusqu'à la robe de satin de la maîtresse de la maison et la robe de velours, garni de dentelles, de sa séduisante fille.
Les pâtisseries, les bonbons, les fleurs : tout cela avait été pris à crédit. Deux fois par semaine, Hermann et Grosmann réclamaient mais en vain le prix de la location du piano de Pleyel. Les meubles dissimulaient leur vétusté sous des housses neuves ; les cadres éraillés des miroirs étaient couverts de lierre.
Avec toutes ces fraudes et ces ruses, la maisonnette, à la clarté des flambeaux, prenait une mine de fraîcheur et d'élégance. Le désordre des objets jetés pêle-mêle sur les tables avait été longuement étudié. Ici, un roman français, récemment paru, pour indiquer combien on se tenait au courant de la littérature contemporaine. Là des copies de musique savante pour montrer le degré de perfection de l'exécutante. Plus loin, un album de photographies contenant les portraits des hommes célèbres pour laisser croire qu'on les connaissait personnellement.
Jacob arriva assez tard. La société, trop nombreuse pottF le petit salon, l'occupait en entier. Les invités garnissaient les canapés, les fauteuils, les chaises et quelquesuns se tenaient debout contre les murs. Chaleur et bruit. Circuler, demandait beaucoup de circonspection.
M"* Wtorkowska reçut Jacob avec une politesse étudiée. Muse, s'avança vers lui avec un sourire appris devant une glace. Elle Tentratna dans un petit groupe oi^ Tilda était assise. M""* Segel portait une robe blanche et un gros bouquet de camélias de même couleur. Elle était un peu pâle ; à rapproche de Jacob elle leva la tête mais baissa aussitôt les yeux avec un sourire mélancolique. Après quoi, elle retomba, la pauvre femme, dans un engourdissement glacial. Henri se tenait derrière le fauteuil de M"* Wtorkowska, qui était tellement décolletée dans sa toilette provocante que tout amateur de certains charmes féminins pouvait, tout son soûl, en rassasier ses yeux. Une longue et épaisse chevelure surmontait sa tête charmante et faisait ressortir la splendeur mate de son teint. Elle avait le regard vif et brillant du lion quœrem quem devoret. Sa robe de velours cerise sur lequel tranchaient de superbes dentelles (achetées à crédit) lui seyait à ravir et lui donnait une certaine majesté. A son bras étincelait un énorme bracelet orné d*un rubis cabochon.
Tilda ressemblait à un esprit aérien descendu dans un nuage sur un rayon de la lune et Muse à une bacchante exubérante de vitalité.
Henri chuchota h Toreille de Jacob :
— A ta place, je n'hésiterais pas une seconde. Je ferais ma déclaration h cette syrène !
— Et moi, à ta place, je ne la regarderais même pas. Segel grimaça un sourire, rejeta en arrière ses cheveux noirs et se rapprocha de Muse.
— Devinez-vous, mademoiselle, demanda-t-il à voix basse, ce que je conseillais à Jacob, il n'y a qu'un instant ?
8YRÈNE 199
La charmeuse répondit tout doucement et d'un ton indifférent quoiqu'elle eût parfaitement saisi ce dont il s'était agi entre les deux hommes :
— Comment puis-je le deviner ?
— Eh bien, en véritable ami, je lui conseillais de faire ce que je ferais si j'étais Jacob.
— Quoi donc ?
— Devenir passionnément amoureux de vous.
— Conseil mauvais et perfide 1
— Pourquoi ?
— Parce que, moi, je compte n'aimer personne.
— Personne?
— Parfaitement. Je considère l'amour comme une maladie dangereuse dont il faut se garer avec soin.
— Maladie, rarement mortelle 1
— Qu'importe I J'en ai peur.
— Mauvais signe. On dit qu'avoir peur du typhus ou du choléra suffit pour attraper ces maladies. C'est de mauvais augure 1 Jacob
— Pourquoi, monsieur, pourquoi me parler de ce philosophe ?
— Pis qu'un philosophe I Un mystique, un piétiste I
— Qui me fuit. T&chez donc de me l'apprivoiser un peu. Je voudrais tant causer avec ce sauvage.
— Que ne ferais-je pour vous, mademoiselle ? Je vais vous l'amener pieds et poings liés...
— Tu veux te marier, pensa Henri. Je t'y aiderai mais. . . donnant donnant I . . .
Et le traité s'était conclu sans discussion, sans protocole entre ces deux âmes faites pour s'accorder.
Segel voulait en hâter l'exécution. Il alla prendre Jacob sous le bras en lui disant :
— Viens donc, près de la divine Muse, qui désire causer avec toi sur l'Italie dont son imagination est pleine.
— Je ne suis pas capable de faire une conférence digne d'elle sur ce sujet.
— N'importe ! viens essayer 1 il remmena presque de force.
— Jacob, que voici, dit-il à Muse, est le plus consciencieux des touristes ; il a parcouru Fltalie à pied, pendant que je la traversais en chemin de fer. Il pourra, mille fois mieux qu'un profane comme moi, vous parler de cette terre des arts qui occupe si souvent vos rêves.
Muse toute rayonnante se tourna vers Jacob :
— Enfin, monsieur, je vous tiens I Bon gré mal gré, vous allez me parler de Fltalie où sans cesse je demande à maman de me conduire.
— Je regrette beaucoup de ne pas être assez maître de mon sujet pour vous donner une idée juste de ce pays. 11 ne suffit pas de Favoir visité, il faut y avoir vécu pour bien s'être pénétré de ses beautés.
— Je ne suis pas de votre avis et je vous en demande pardon. Les voyageurs connaissent souvent un pays mieux que les indigènes.
— Superficiellement oui ! Mais l'esprit, Fâme d'une contrée ne se révèlent qu'après une longue étude.
— L'Italie est splendide ? N'est-ce pas ?
Cette question était assez banale, assez maladroite. Mais il ne s'agissait pour Muse que d'entrer en matière et de mettre en train une causerie qui servirait de prétexte aux séductions d'une femme décidée, pour captiver, à employer toutes'les ressources d'un art consommé ajouté aux dons de la nature. Étonnante actrice I Comédienne dans chacun de ses regards, de ses mouvements, jusque dans les inflexions de la voix I Elle parlait au cœur sans la moindre émotion intérieure ; elle parlait aux sens dont elle ne connaissait les fougues qu'en théorie. Jugeant tous les hommes plus ou moins vains, elle avait pour principe de les flatter, de les caresser pour les fasciner et les subjuguer. Tour à tour folâtre ou mélancolique, sensible ou insouciante, elle restait gracieuse dans ses diverses métamorphoses.
Jacob ne se laissait pas prendre à cette comédie.
SYRÊNE 201
Il deiçeurait froid et impassible. Comme pour se soulager d'une contrainte pénible, il portait de temps en temps ses regards sur la femme chaste et pure qui était assise, non loin de lui, absorbée dans sa mélancolie et qui lui apparaissait comme une reine idéale, couronnée d'une sainte auréole.
Muse était exaspérée par ce flegme et plus Jacob semblait invulnérable, plus elle désirait le mettre à ses pieds.
Elle s'afficha (style de salon) en laissant voir ses efforts pour se faire aimer de cet homme. M"® Wtorkowska surveillait les manœuvres de sa fille, qu'elle trouvait trop hardie tout en admirant l'audace avec laquelle l'attaque était menée.
Jacob fut obligé sur la demande de Muse de la conduire au piano. Elle ôta ses gants sans se hâter, et, rieuse, coquette, continua à l'entretenir à voix basse pour faire supposer qu'une sorte d'intimité s'était établie entre eux.
— Machère, remarqua M°*®N. àM^^X., Emmase conduit d'une façon scandaleuse.
— Bah ! Les demoiselles de son espèce réussissent toujours dans leurs chasses impudiques.
Survint la' maîtresse de la maison.
— Nous parlions justement de votre séduisante fille, s'empressa dédire M°*' N. Elle est vraiment ravissante ce soir. M™* X. ne se lasse pas de l'admirer. Elle tourne la tête à tout le monde, même aux vieux.
— Mon Emusia, répondit M"*** Wtôrkowska, est toute naïveté^ toute candeur. On pourrait croire à de la coquetterie, tant sa franchise et sa simplicité lui donnent de hardiesse.
A cette réponse de la mère, les deux invitées, se regardèrent en dessous et échangèrent des signes de stupéfaction.
. — Que le diable emporte cet heureux Jacob, disait le père de Tilda à Mann, cette Muse se surpasse pour
lui. Elle veut le prendre de force. Elle ne se donnerait pas tant de peine s'il était encore le gueux d'autrefois dont je payais l'éducation.
— L'héritage du banquier de Berlin en a fait un homme désirable. Elle finira pair le capturer.
— Eh bien 1 Je ne le crois pas, car je connais mon Jacob. Il y a de la maladresse dans les moyens employés par elle. On ne prend pas tous les poissons avec le même filet. Mon gendre Henri eût été pincé tout de suite... Jacob, en a peur. Il lui faut des femmes tranquilles, modestes et timides. C'est un poète.
— Eh bien, la créature est loin de cela et je félicite l'homme qui...
Mann n'acheva pas. Le piano résonna. Jacob était dégagé des chaînes de la courtoisie. Il alla s'asseoir auprès de Tilda qui le reçut avec un sourire de satisfaction.
A travers les fenêtres ouvertes de la véranda filtraient les rayons bleuâtres de la lune, dont la lumière pâle était adoucie par les feuilles de la vigne sauvage qui, dans ses longs serpentements, grimpait jusque-là.
Tous deux auraient voulu fuir un instant cette foule ; tous deux aspiraient à quelques moments de solitude. Mettre ce projet à exécution, ce n'était pas facile.
L'artiste jouait et, sous ses doigts habiles, les notes pleuraienti gémissaient, se dépitaient, chantaient, murmuraient, soupiraient C'était du Liszt. Toute la
société était enchantée.
— Elle est merveilleuse, remarqua Tilda. Moi, sitôt que je suis une demi-heure au piano, je suis fatiguée. U me semble que mon àme épuisée s'envole avec les sons
fugitifs Mais elle, quelle puissance, ^voyez 1 Elle se
rit des difficultés et se lève plus fraîche et plus pimpante!
— G*est là, justement, ce qui distingue votre jeu du sien. Vous y mettez toute votre àme ; elle n'y met que de l'arti Son exécution ne me dit rien. C'est comme si 1q
piano jouait tout seul. Chez toi, Tàme chante au contact des touches.
— Non I La vraie artiste c'est elle. Je ne suis qu'une musicienne I
— Je ne peux souffrir les artistes que nous a fait notre siècle. Ce ne sont que des maîtres dans leur art, des ouvriers qui connaissent toutes les ficelles du métier. Le berger, qui, d'inspiration, joue sur sa cornemuse une chansonnette bien simple, bien primitive, est beaucoup
plus artiste que tel ou tel virtuose en vogue Comme
toute chose, Tart a été profané de nos jours. Devenu vénal, c'est un gagne-pain et non un sacerdoce. L'artiste aujourd'hui travaille pour la gloire qui le nourrit, non pour le contentement de son àme. Qui donc, maintenant, irait peindre des fresques par piété, pour Tamour de Dieu! Musique, littérature, peinture : tout, à présent, est aux enchères. Muse est de l'école moderne. Art appris, art sans âme. Elle joue Liszt et Thalberg
Chopin lui est inaccessible l Elle saisira le côté bizarre de Schumann mais le côté pathétique, jamais I...
— Tu la juges un peu trop sévèrement. 11 y a dans son cœur un petit rayon divin; sur son front, une petite
flamme Mais, hélas! les malheureuses ne sont pas
sûres du lendemain, le pain peut leur manquer et la compassion me gagne quand je regarde cette femme et sa fille car je connais leur situation,
— Ne sont-elles pas riches ?
— Non 1 Elles sont pauvres, d'autant plus pauvres qu'elles affectent une aisance perdue depuis longtemps.
— C'est affreux. Cette comédie du luxe est odieuse* Les larmes des dupes en font les frais* L'indigence avec le travail courageux est cent fois préférable I
— C'est vrai I mais la fausse honte«.4..
— Le mot dit tout... la fausse honte est une vraie impxx* dicité.
— Elles me font de la peine l Sous le velours» l'anxiété et les pleurs ; à la porte* la faim, pendant qu'on enlève
iOi LE JUIF
un somptueux dessert ; demain la solitude après la cohue brillante d'aujourd'hui ! Quel drame terrible ! Gela vous serre le cœur, rien que d'y songer.
Muse cessa de jouer.
Les bravos éclataient de toutes parts, Henri se précipita pour baiser la main un peu grande et forte de l'artiste. Tilda qui étouffait dans cette atmosphère dit à Jacob.
— Sortons un instant pour aspirer l'air du soir. Personne n'y trouvera à redire.
Ils percèrent la foule pour se rendre dans la véranda. Les yeux de Muse les suivirent presque avec colère et séjournèrent ensuite ironiquement sur Henri.
— Je vois, répondit-il à la muette question, que Tilda avait chaud. Elle est allée sur le perron avec Jacob.
— r Vous n'êtes donc pas jaloux ?
— Près de vous, mademoiselle, de vous seule.
— Vous n'en avez pas le droit,
— Ignorez-vous que ce qui est illégal a le plus d'attrait pour l'homme ?
— Vous êtes la perversité en personne...
— Hélas I un Dieu succomberait auprès de vous, à plus forte raison un simple mortel.
— Vraiment, monsieur, vous pourriez me fâcher.
— Pour cela, mademoiselle, vous êtes trop clémente. Puis ils se mirent à parler de plus en plus bas avec
une familiarité croissante et une parfaite entente cordiale.
Tilda sortie du salon serra, au seuil de la porte, la main de Jacob.
— Qu'as-tu, mon enfant ? demanda-t-il d'un ton affectueux.
— Je me sens très heureuse, je ne sais pourquoi ; et très calme ; je ne désire rien. Il me semble que la vie m'abandonne peu à peu. Tu es à mon côté ; je suis sûre de ton cœur. Que me faut-il encore pour sentir le bonheur ?
SYRÈNE 20o
— Ils sont peu nombreux ceux qui se seraient contentés de notre chaste bonheur. Quand j'observe dans le monde les diverses personnalités, les divers caractères, je pense, mademoiselle...
— Pourquoi donc m'appelez-vous mademoiselle ?
— - Je pense, dis-je, qu'il y a dans chaque être humain deux puissances qui se combattent comme Dieu et Satan. Les contrastes sont souvent frappants. Par exemple, toi et cette Muse.
— Oh ! Indulgence pour tous !...
— Soit ! du reste qui donc est pur et innocent au fond de l'âme, hormis toi ? La vie est courte. Chacun porte ses lèvres à la coupe d'amertume... Chacun a été percé d'un trait. La plupart au lieu de puiser le bonheur dans leur propre âme, le cherchent au dehors, là où il n'est pas... Le monde m'épouvante avec la variété de ses éléments où le mal prédomine sur le bien.
— C'est là un des secrets de Dieu, inaccessible à notre intelligence. D'aillelirs à quoi bon essayer par la pensée comme les Titans par la force, de percer les cieux fermés? L'homme semble être le jouet d'une implacable ironie. Il porte en lui les étincelles d'un feu ardent, mais il ne parvient pas à le développer en un large foyer de flammes car le vent des passions disperse les tisons. Dans son cœur gisent de nobles sentiments qui se changent en grossiers appétits. L'homme se corrompt au lieu de se purifier. Tout est surprise dans la vie. Tout est énigme. Puis le rêve de l'immortalité et l'idée d'une existence future !
Elle sourit douloureusement et Jacob Técoùtait attristé.
Sous leurs yeux, une vue superbe se déroulait. Une brise légère agitait le sombre feuillage des vieux arbres de l'allée. Dans le ciel, la lune se promenait sur l'azur noir comme un veilleur de nuit. Les étoiles clignotaient comme pour secouer le sommeil de leurs paupières. Au loin mouraient les derniers bruits de la cité.
— En contemplant la création, murmura Jacob, ne sent-on pas quelque chose nous dire que nous vivrons au delà, de la tombe? Cela tranquillise l'âme sur l'avenir, Quand bien même des milliers d'années de croyance ne conOrmeraient pas cet espoir, il luirait dans les replis de l'âme comme les astres au fond d'un puits.
— C'est possible. En tous cas, l'autre vie ne sera plus la même vie. Ma pensée future ne sera pas la prolongation de ma pensée actuelle. Peut-être viendrai-je la renouer de nouveau sur la terre, pour qu'elle se brise encore par la mort...
— Cette mort si terrible, nos livres hébreux la représentent comme un doux et facile passage à une autre existence. Le Talmud (Berakhot. 5) la nomme le baiser de Dieu.
— Combien je suis peinée de ne pas connaître ces livres et d'en savoir si peu la langue. On m'a élevée pour le monde. Mon âme est restée vide. L'ouragan du doute la bouleverse.
— Il est toujours temps...
— Non 1 c'est trop tard. La foi est le breuvage des âmes jeunes. Là ou s'est développée l'incrédulité, le terrain se dessèche et une nouvelle greffe ne pousse pas. Mais Dieu est plein de miséricorde. Il ne châtie pas quand il n'y a pas de notre faute...
Ils se turent, mais ils n'avaient aucun désir de rentrer au salon où, sur le piano, retentissait une brillante composition de Liszt exécutée par Muse.
— Viens, Jacob, reprit Tilda. Il faut absorber jusqu'à la lie les ennuis de cette soirée. Ya complimenter Muse... Je n'en serai pas. jalouse... Elle est hors du bon chemin, tu pourrais la convertir et la sauver.
— C'est trop tard ; ce que tu as dit à tort pour toi-" même s'applique parfaitement à cette jeune îille. Son intelligence et son cœur sont arrivés à leur maturité. Son caractère s'est dessiné en traits indélébiles.
Ils regagnèrent le salon. Au premier coup d'oeil qu'elle
y jeta, M°^® Segel aperçut son mari appuyé au dossier de la chaise de la virtuose qui coquetait. Elle n'en éprouva aucun chagrin. Henri lui était devenu indifférent et elle se réjouissait de penser, qu'occupé ailleurs, il lui épargnerait ses tendresses importunes.
M"** Wtorkowska, tourmentée, ne tenait pas en place. Elle devinait que la fête n'amènerait aucun des résultats attendus. Jacob poussait Tindifférence jusqu'au manque absolu de curiosité. La charmeuse n'avait pas d'effet sur lui. Parmi les autres jeunes gens, tous l'admiraient, mais de loin. Quant aux assiduités trop évidentes, trop entreprenantes de Henri Segel, elles déplaisaient plutôt h la mère parce qu'elles provenaient d'un homme marié.
Avec la musique, le chant, le jeu, le thé, le souper (fastueux mais détestable), la soirée se prolongea longtemps. Les plus âgés des invités n'en attendirent pas la fin, en prétextant des occupations très matinales. Tilda était partie à cause d'un mal de tête et laissait le champ libre à son mari. Jacob l'avait accompagnée jusqu'à l'allée et avait reçu l'ordre de retourner au salon.
Cette transformation en petit comité d'une trop nombreuse assistance favorisait les plans de la charmeresse. Quoiqu'elle eût fait long feu jusqu'à présent, elle persista à prendre Jacob pour point de mire.
Le jeune homme feuilletait négligemment un album.
Sa conduite avait été strictement conforme aux lois de la politesse. Cependant, cette froide observation des convenances exaspérait M"® Wtorkowska qui l'entreprit elle-même. Elle s'avança vers lui et comme Jacob se disposait à lui céder la place :
— Mais, restez donc auprès de moi, cher monsieur, dit-elle en lui prenant la main, maintenant que vous voici de retour parmi nous, que comptez-vous faire ?
Surpris de ces attentions, il répondit :
— Examiner, étudier, passer une vie de loisir.
— Nous avons entendu parler de vous avec tant d'é-
loges que nous étions bien désireuses de vous con^ naître,
— Infiniment obligé, madame.
— Surtout Emma. Elle aime tant les hommes...
Elle ne trouva pas tout de suite un adjectif pour désigner quels hommes, et n'ajouta qu'après un moment d*hésitation :
— Les hommes supérieurs... Car, voyez-vous, mon Emusia est une jeune fille d'élite. Quelle intelligence ! Quels talents !... Elle dévore une quantité incroyable de liyres... Sa mémoire est prodigieuse... Son esprit est d'une finesse... Bref, si ce n'était pas ma fille, j'oserais dire que c'est une merveille !...
— C'est, en effet, ce que tous proclament d'une voix unanime, répondit Jacob poliment.
— Ma situation en est d'autant plus embarrassante pour moi, sa mère. A qui ma chérie écherra-t-elle en partage? L'élu saura-t-il l'apprécier?... Hélas, notre jeunesse est si frivole !...
— M"® Emma n'aura qu'à choisir.
— Combien peu vous connaissez le mauvais goût des jeunes gensl
Faute de souffle, la mère s'arrêta. Elle avait commencé la lutte avec tant d'impétuosité, qu'elle était déjà rendue. Elle ne trouvait plus rien à dire. Elle était acculée dans ses derniers retranchements et, de son côté, Jacob avait épuisé toutes ses louanges.
Cependant, après un moment de réflexion, elle avait repris haleine et continuait :
— Vous qui êtes si grand connaisseur en musique, que pensez-vous du jeu d'Emma ?
— Il est merveilleux, vraiment !
— Liszt, ce maître, est demeuré stupéfait quand ma fille a joué en sa présence son ouverture de Guillaume Otello (sic)... n lui fit alors exécuter ceci, cela, tous les morceaux les plus difficiles et fut véritablement enthousiasmé. C'était à Spa. Des trépignements d'admiration,
des bravos à tout rompre, des bouquets en avalanches : quelle ovation, mon Dieu !
— Bien méritée, du reste I
— Un piano d'Erard dure tout au plus deux ans soùs ses doigts. Elle a une force... une puissance incroyables...
Elle eût ainsi prôné longtemps sa fille, si celle-ci, lasse à la fin, ne fut venue se jeter elle-même dans ce téte-à-tête. La colère brillait dans ses yeux. Plus Jacob se montrait invulnérable, plus elle s'opiniâtrait à en faire la conquête. Henri venait de lui donner la clé du caractère de cet homme, chez lequel prédominait ce qu'il appelait la manie religieuse. Elle était résolue à lire la Bible et à s'en servir. Elle apportait des paroles graves et solennelles pour préparer le terrain.
— Je déteste les plaisirs bruyants, dit-elle. La lecture, la méditation, le calme : voilà ce que j'aime ! Et vous ?
— J'aime aussi l'étude et la tranquillité, répondit-il simplement.
— Vous autres, hommes, vous avez tous les bonheurs. Vous pouvez, à votre aise, vous livrer aux occupations intellectuelles, vous n'êtes pas comme nous esclaves dès obligations de la société. Vous ne vous imaginez pas ce qu'il y a d'humiliant dans le sort d'une jeune fille, sans cesse et forcément en montre comme une marchandise*
— Puisque vous êtes engagée, sur ce terrain, mademoiselle, je vous dirai que les mères et les filles, s'exagèrent ces prétendues obligations. Notre poète Krasicki (1) a dit quelque part : « Il ne sort rien d'un dialogue préparé d'avance avec trop de soin. »
(l) Écrivain polonais du dix-huitième siècle. Un Voltaire adonde^
rquable par la concision et l'élégance. Kraszewski a publié
un volume très intéressant sur La vie et les œuvres de Krasicki (Varsovie, 1879). (Note du trad.)
— C'est bien vrai. Aussi la plupart des mariages se font à l'improviste et comme par miracle.
— J*en suis convaincu.
— Et c'est probablement par miracle aussi, remarqua la vieille Wtorkowska, que les mariages se maintiennent.
— Vous êtes allé en Orient, demanda Emma pour changer de conversation.
— Oui, mademoiselle, et j'en rapporte une impression de tristesse. La terre de la poésie est aujourd'hui la terre de la misère. Le berceau de la civilisation en est devenu le tombeau.
— Mais il y a encore là-bas des traces des temps bibliques, n'est-ce pas ?
— Certainement. Les costumes, les mœurs, le paysage font revivre la Bible. Des Rachel abreuvent encore leurs troupeaux comme autrefois, des patriarches aux barbes blanches vous reçoivent encore sous leurs tentes.
— Tout cela doit être bien attrayant ?
— Pas pour les enfants d'une civilisation amolie, énervée! Nous ne saurions plus vivre de cette vie' poétique. Elle est rigide, pénible, grave, primitive, laborieuse. Il en découle cependant une poésie, une sensation, qui nous sont inconnues, car les sources en sont taries chez nous.
. — Et les vieilles traditions bibliques ?
— A chaque pas on s'y heurte là-bas. Chez nous, nous les conservons comme des plantes desséchées dans un herbier, tandis que là-bas elles vivent mêlées à l'existence quotidienne. Avec quelle émotion on contemple des pierres arrachées aux aqueducs de Salomon, les ruines du Temple-, les lieux sanctifiés parles patriarches. Chrétiens et juifs se retrouvent là dans leur berceau. En Europe, nous ne sommes que des colons.
Emma avait pris, pour écouter Jacob, une attitude recueillie et s'était assise à côté de lui. La mère profita de l'occasion de les laisser seuls pour aller vaquer à ses
devoirs de maîtresse de maison. Ainsi tous deux, au milieu des groupes de convives dispersés plus loin se trouvaient en tête-à-tête.
La simple politesse défendait à Jacob de battre en retraite. Muse le magnétisait, par son regard, par ses gestes, par la vue de ses épaules, par toute sa personne enfin, pendant qu'elle jouait d'une main paresseuse avec son bracelet, ses bagues et son mouchoir brodé, inutile pour tout autre usage.
Le jeune homme s'apercevait à peine de ces minauderies agaçantes.
— Je ne sais, dit-elle avec hésitation, si cela provient du sang qui coule dans mes veines mais cet Orient a sur moi une certaine attirance. C'est vers lui que m'emportent mes désirs... On nous en a arraché, et on s'est efforcé de nous le faire oublier. C'est ainsi que je connais une masse de choses inutiles et que j'ignore ce qui me captive le plus.
— Quoi, par exemple ? demanda Jacob que ces confessions intéressaient malgré lui.
— Pourvu que maman ne m'entende pas ! réponditelle à voix basse avec une terreur parfaitement jouée. Je suis curieuse de tout ce qui nous touche, de tout ce qui est Israélite. Chrétienne aujourd'hui, je descends des juifs, et Jésus a déclaré qu'il n'était pas venu pour détruire l'ancienne loi. Maman, comme beaucoup des nôtres, évite pourtant la moindre allusion à ce passé I
— Si vous voulez, mademoiselle, vous familiariser davantage avec nos traditions, vous n'avez qu'à consulter plusieurs livres.
— Hélas I je ne sais pas l'hébreu !
— Il y en a de traduits en d'autres langues.
— Vraiment ? Ne pourriez-vous m'en prêter un ou deux en cachette? Je vous en serais excessivement reconnaissante. Mais il faut que cela reste un secret entre nous.
C'était assez adroit. Le mystère rapproche et unit.
Emma glissa h la dérobée sa main dans celle de Jacob, qu'elle serra fortement comme pour le remercier. Cette étreinte produisit sur le jeune homme l'effet d'un courant électrique. Il se sentit inquiet, troublé, confus comme s'il eût commis un péché.
— Je vous enverrai quelques volumes, balbutia-t-il.
— Ce n'estpas tout. Guidez-moi dans cette étude dont j'ai soif. J'ai des heures libres. Maman sort souvent. Je reste seule à la maison. Il dépend de vous d'être mon maître, mon initiateur... C'est peut-être bizarre, fantasque de ma part... Mais vous exaucerez mon ardent désir.
— Je craindrais...
— Pas de scrupule. Si j*ai été si empressé auprès de vous c'est, principalement, il faut bien vous l'avouer par envie de m'instruire.
De légers soupçons entrèrent dans l'esprit de Jacob, Il les repoussa comme un excès de méfiance. Il ne voulut pas admettre qu'une comédie put être poussée si loin. 11 crut auxparoles de Muse. Il se leva dans une meilleure disposition d'esprit à son égard. Elle lui parut plus belle qu'auparavant, avec quelque chose de poétique en plus. Il cherchait déjà dans son imagination à quel type biblique rattacher cette brebis égarée du troupeau d'Israël. Il n'avait pas encore de sympathie pour elle, mais sa curiosité était éveillée, sa répugnance avait disparu.
Emma s'éloigna rayonnante et dans son triomphe elle se dit à elle-même : — J'ai frappé Achille au talon.
Jacob, admonesté par Mann, raillé par Henri, sermonné par son tuteur, contredit parBartoId, n'en avait pas moins commencé son apostolat. Il essaya de grouper autour de lui les jeunes, car les vieux regimbaient contre toute réforme.
Les plus policés et les plus instruits n'aimaient pas à se rappeler leur origine ni à entendre parler de la religion de leurs pères. C'était désolant I Les disciples n'apparaissaient pas. Les esprits étaient absorbés dans le mouvement révolutionnaire. L'activité de Jacob dût se circonscrire de plus en plus. Ses coreligionnaires l'évitaient. Malgré l'abandon, malgré l'isolement il se cramponnait à son idée. Il pensait convaincre par son exemple et gagner des adeptes lorsque le calme succéderait à l'agitation politique et que la société ébranlée serait rentrée dans l'état normal.
Il s'affligeait profondément, lui le croyant, de l'irréligion de la jeunesse d'Israël, irréligion plus intense qu'il ne l'avait supposé d'abord. Dans le désert fait autour de lui, toute marque de sympathie devait le
toucher, rémouvoir, le consoler. Muse profita habilement des circonstances.
Elle se mit au courant des idées de Jacob, parcourut les livres recommandés et prêtés, apprit quelque chose, devina beaucoup, et ainsi armée se présenta au combat avec des chances de victoire. M"® Wtorkowska avait adroitement saisi Toccasion de se rapprocher de celui qu'elle nommait déjà son gendre. Elle était venue habiter au premier étage d'une maison dont le juif occupait le second. Précieux avantage. En effet, rien de plus facile que de savoir quand Termite était chez lui ; on montait sous prétexte de lui rendre des livres ou de lui en emprunter de nouveaux; on l'envoyait prier de descendre ; on multipliait les petits billets ; on se rencontrait parfois dans les escaliers...
Emma s'érigea en fervente disciple; et l'apôtre se sentait de plus en plus flatté de cette adhésion.
— Le croirais-tu ? dit-elle un soir à sa mère, il s'imagine, le sot, que je suis près d'embrasser le judaïsme, tandis qu'en réalité sa Bible et son Talmud avec toutes leurs vieilles légendes et leurs contes stupides m'assomment.
— Grois-tu que l'idée du mariage ait germé dans sa cervelle ?
*— Bah I Je l'aurai quand je voudrai.
— Dans ce cas-là, il faut vouloir le plus vite possible.
— Je n'attends qu'une occasion. Avec cet homme-là, ce n'est pas avec les sens mais avec le cœur qu'il faut compter. Je n'attends rien que de l'habitude. Pour cela, il faut du temps. Sois tranquille. Je guette le moment.
— Cîomment le guettes-tu ? En folâtrant avec Henri ; Dieu seul sait pourquoi. Si tu étais mariée, je comprendrais cal Mais comme tu ne l'es pas, j'estime que ces -badinages font tort à l'affaire capitale.
— Je sais ce que je fais, maman ; la meilleure tactique avec Jacob c'est de se hâter lentement. En essayant de brusquer le dénouement, tout serait perdu.
— Agis donc à ta guise I
C'était toujours par cette phrase que se terminait les altercations entre Muse et sa mère.
Le calcul de la jeune fille n'était pas dénué de fondement. Jacob n'aimait pas, mais il s'habituait. Quant à la pensée du mariage elle ne lui était jamais venue. U avait trop d'amour pour Tilda, cette fleur languissante qui le charmait chaque jour davantage. Une seule chose l'attirait vers M"° Wtorkowska, c'était la ferveur qu'elle manifestait pour la Bible et les traditions hébraïques. Rien de plus.
La mère n'approuvait pas entièrement le plan de sa fille et haussait souvent les épaules en disant :
— S'il nous échappe, nous sommes perdues.
— Ce n'est là ni mon Waterloo ni mon va-tout I répliquait Muse en riant et elle continuait de simuler une ardente admiration pour le juif et ses doctrines, tandis qu'au fond elle bâillait de toute son âme. Avec Henri, au contraire, pleine de familiarité et d'entrain, elle se sentait dans son élément.
Pour mieux s'insinuer auprès du premier, elle flatta sa manie au point de lui suggérer la pensée de donner des conférences sur le judaïsme. Il tomba avec enthousiasme dans le panneau malgré les obstacles qu'il rencontrait. C'était à qui, sous un prétexte ou sous un autre, refuserait sa maison pour cet édifiant usage. Bartold, enfin, par amitié, mit, à contre cœur, la sienne à la disposition du juif.
Des Israélites seulement furent invités. On ne fit d'exception que pour M"® Wtorkowska et sa fille. C'était tout naturel. Beaucoup de juifs, de crainte d'être accusés de superstition et de paraître ridicules, se firent excuser au dernier moment, en se prétendant indisposés.
La salle était vaste et commode. Aucun caractère judaïque, car le propriétaire vivait à l'européenne, Quoique sans luxe. L'ostentation n'était nullement le
souci du descendant de Lévi, qui, tout en se vantant de sa noblesse biblique, était avant tout un honnête, modeste et bon citoyen polonais.
Ce jour-là, M™® Bartold avait couché ses enfants de meilleure heure. Elle s'était habillée proprement et s'agitait beaucoup en veillant h ce que rien ne manquât à la solennité — surtout en fait de pâtisseries.
Les dames furent en minorité: M"® Wtorkowska, Muse, Tilda et deux matrones. Parmi les hommes manquaient Mann et le tuteur, qu indignaient toutes ces balivernes hébraïques, issues d'une imagination piétiste. On remarquait dans l'assistance Kruder, qui paraissait à toutes les réunions, Ivas, avide de prendre part à la vie varsovienne et Wilk qui cherchait partout des prosélytes pour la cause révolutionnaire. Henri était venu pour accompagner sa femme, déclarait-il, mais, en réalité, pour converser plus librement avec Muse. Il la voyait bien chez elle, mais la mère était toujours là qui ne les perdait pas de vue, faveur furtive qu'il payait cher car M°*® Wtorkowska empruntait souvent de l'argent au galant visiteur que sa passion disposait aux sacrifices pécuniaires.
Vers neuf heures, la salle était pleine. M"**' Bartold, rouge de fatigue et plus rouge encore de timidité, se démenait pour placer tout le monde.
Sur une table, chargée de livres, une carafe d'eau, un verre et du sucre. On attendait le conférencier.
On commença par servir du thé à la société, puis Jacob apparut. Un silence solennel indiqua qu'on se préparait à l'écouter attentivement.
N'ayant pas l'habitude de parler en public, il promena ses regards autour de lui et commença d'une voix faible et hésitante ;
Mesdames, Messieurs,
Ce n'est pas sans appréhension que, juif, je me présente devant des juifs dont quelques-uns rougissent de l'être, devant des juifs qui connaissent
AKIBA il7
Thistoire de France ou d'Angleterre mieux que leur propre histoire, devant des juifs pour qui la littérature sanscrite a moins de secrets que la Bible. On nous reprochait jadis notre esprit d'isolement, de séparatisme. Nous y étions contraints et la faute n'en est pas h nous. Combien plus justement on nous ferait aujourd'hui le reproche mérité d'avoir cessé d'être nous- mêmes et de n'être rien d'autre encore !
Nous sommes en lutte continuelle avec le pays que nous habitons et auquel tant de liens nous unissent. Cela ne suffît pas, parait-il, et nous avons divorcé avec notre propre passé.
C'est ce passé avec sa poésie que je voudrais rappeler car le moment est venu de l'apprécier. Je voudrais faire ressortir ce qu'il a de beau et de caractéristique.
Sans cueillir par ci par là des fragments détachés de ce trésor, je préfère vous raconter la vie entière d'un homme qui tient à la fois de l'histoire et de la légende. Mon héros est le célèbre Akiba.
Akiba était si pauvre, dans sa jeunesse qu'il entra comme berger chez le riche Kalba Ghaboua. Il s'éprit de la fille de son maître et cet amour fut la source de sa sagesse. La jeune fille répondit à ce tendre sentiment, mais elle en fit l'aiguillon d'une intelligence dont elle avait deviné la valeur et la large envergure.
« — Si tu veux que je t'épouse, dit-elle, il faut me promettre de te consacrer tout entier à la science. »
Akiba promit, et se maria clandestinement avec la jeune fille. Kalba Ghaboua découvrit le mystère et les chassa tous les deux.
Ils errèrent longtemps sans asile et couchant la nuit, sous le ciel nu. Pour lit, ils n'avaient qu'une mince botte de paille et la tradition raconte k ce propos qu'un matin les beaux cheveux noirs de la jeune femme étaient mêlés de brins. Akiba . les retirait délicatement et se lamentait sur leur misère :
— Ma chérie, disait-il tendrement, si je pouvais je te
donnerais de riches vêtements et je suspendrais à ton cou une Jérusalem en or — (bijou qui représentait la ville de Jérusalem et qui était fort à la mode jadis parmi les dames israélites).
Pendant qu'il prononçait ces mots, il fut abordé par un mendiant couvert de haillons.
— Ayez pitié de moi, gémissait-il et donnez-moi une poignée de paille pour la mettre sous la tète de ma femme qui est malade et étendue sur la terre nue.
Akiba accorda au pauvre homme ce qu'il demandait :
« — Yoilà, remarqua-t-il, un malheureux encore plus à plaindre que nous 1 » (Talmud Nedarim,)
Akiba, pour tenir l'engagement pris, se décida, malgré sa répugnance, à se mettre sur les derniers bancs de l'école de Nakhum Gamsu. Il avait quarante ans et fut obligé de quitter sa femme qui entra en service et ne cessa pendant les douze années que durèrent la séparation d'écrire à son mari des lettres où elle oubliait ses tourments personnels pour prodiguer des encouragements à Akiba.
Celui-ci suivait un jour, triste et pensif, un chemin Bolitaire. Un petit ruisseau attira son attention. L*eau avait percé un rocher de part en part et coulait comme sous une voûte.
— Si des gouttelettes d'eau, remarqua le futur sage» ont une telle puissance, quelle force n'aura donc pas la volonté humaine ?
Il se présenta devant ses maîtres sans défaillance et sans fausse honte. 11 commença par les lettres de l'alphabet et, tout en étudiant, il ramassait du bois et allait vendre ses fagots au marché. Avec la moitié du profit il se nourrissait, l'autre moitié lui servait à se vêtir et à se loger.
Akiba surpassa bientôt tous ses maîtres. D'élève il devint un professeur éminent. Des milliers de disciples se groupèrent autour de lui.
Pendant ce temps, sa femme Tattendaité A chaque
instant une voisine méchante lui insinuait qu'il Tavait abandonnée et ne la reprendrait plus.
— C'est moi, répondait l'épouse, qui l'ai prié de me quitter pendant douze ans pour n'appartenir qu'à la science. S'il prolonge ses études encore pendant douze ans, il fera bien.
Akiba apprit ce conseil donné indirectement et en profita. Après ce laps de temps, il revint au lieu natal. Sa renommée l'y avait devancé. Toute la population se porta à sa rencontre et la femme du sage était dans la foule. La méchante voisine lui demanda comment elle osait se présenter en guenilles devant un homme aussi ^lu^tre. . . — Mon mari connaît mon âme I répondit-elle simplement .
Dès qu'elle l'aperçut, elle courut se jeter à ses pieds. Les élèves d'Akiba voulurent la repousser :
^ Laissez-la venir à moi I leur dit-il. C'est h. elle que vous et moi nous devons tout 1 (Kétuboth).
Kalba Chaboua pardonna eniin k sa fille et èi son gendre et les reçut dans sa maison.
Akiba eut deux professeurs remarquables : Eliezer et Nahum. Le premier, on l'appelait le Vase fermé, car il ne perdait jamais une goutte de la science acquise. Le secondi subtil et pénétrant, brillait par la finesse de l'analyse. Leur élève réunit à l'érudition de l'un, l'esprit critique de l'autre.
Uuand il commença son enseignement, les juifs avaient beaucoup de traditions accumulées par les siècles et transmises oralement. Il les fit recueillir par écrit en les accompagnant de commentaires destinés à. concilier la légende avec la sainte Écriture. Il fonda une école qui attira Tadmiration universelle.
A l'époque où il vivait, fermentait l'esprit religieux ; à côté des sectes philosophiques de la Grèce se développait le christianisme ; le gnosticisme greffait ses rêveries poétiques sur le monothéisme. Les dissidences se multipliaient.
Beaucoup de juifs se convertissaient à l'Evangile sous une forme ou sous une autre. Akiba resta fidèle à la croyance mosaïque. Il s'absorbait si profondé ment dans le mystère de Tessence divine, que les anges voulurent le châtier de sa présomption de tout connaître, de tout pénétrer. Dieu retint ses messagers dans leur colère et leur dit :
— Il est digne de méditer sur ma grandeur I
Si pieux qu'il fut, Akiba avait pressenti la science moderne. Il détruisait par sa critique des faits que ses contemporains réputaient miraculeux, repoussait les prétendus prodiges accrédités par la superstition et se plaisait à démontrer l'immuabilité des lois de la nature. • •
Contrairement à d'autres rabbins, il repoussait la croyance aux châtiments éternels... Un jour il voyageait. Il avait avec lui un coq et un âne. Arrivé dans un village il alla, en vain, de porte en porte demander l'hospitalité.
« Dieu mène toutes choses à bien! » dit-il. C'était son dicton favori. Et il pénétra dans une forêt épaisse où, à la lueur d'une lanterne, il cherchait un endroit pour se reposer. Le vent éteignit sa lumière. Il se coucha là où il étaitj'en répétant : — Dieu mène toutes choses à bien l
En ce moment un chat sauvage étrangla le coq.
— Dieu mène toutes choses à bien ! se contenta-t-il de dire.
Survint un loup qui déchira l'âne en pièces. Aussitôt Akiba de répéter de nouveau sa sentence.
Et en effet, par ces pertes minimes, il avait sauvé sa vie qu'il aurait infailliblement perdue en couchant dans le village.
L'humilité et la confiance en Dieu étaient ses qualités caractéristiques.
Une fois Akiba se montrait très gai auprès du lit d'un moribond qui se lamentait et que tous plaignaient.
On lui demanda la cause de sa gaieté.
— Il n'y a pas d'homme sans péché, répondit-il, et je me réjouis de ce que celui-ci les a expiés avant de quitter la vie.
Une autre fois c'était un savant que torturaient des douleurs affreuses. Trois vieux savants de ses amis, pour le consoler, faisaient son éloge :
— La science, dit le premier, est plus utile à Israël que la rosée à la terre ; la rosée est pour la terre la vie temporaire. La sagesse prépare Tâme à la vie éternelle.
— La sagesse, continua le second, est plus nécessaire que la lumière du soleil. Celle-ci nous guide sur la terre, celle-là nous conduit au ciel.
Puis le troisième :
— Tu es pour Israël plus qu'un père et une mère. Les parents donnent la vie terrestre. Toi, la vie céleste.
Quand vint le tour d'Akiba, il se contenta de dire :
— Il est doux de souffrir, ici-bas !
— Soulevez-moi ! demanda le malade. Je veux entendre une seconde fois ces paroles, tant elles me plaisent.
La souffrance, Akiba la trouvait salutaire et pour les individus et pour les nations. Il comparait Israël ensanglanté par Vespasien et ses successeurs à un cheval blanc orné de rênes de pourpre.
Il n'était pas trop méticuleux dans les observances religieuses. Ses prières étaient courtes. Il gardait sa simplicité habituelle les jours de fêtes malgré la presr cription biblique de se vêtir avec un soin particulier.
— Dieu, observait-il, pardonne plus facilement les péchés commis contre lui que le mal fait au prochain. L'Israélite doit la justice non seulement aux Israélites mais aussi aux payens.
Il aimait & exposer la morale sous une forme anecdotique. Voici un échantillon de cette méthode :
— Deux hommes étaient au milieu du désert. Ils n'avaient qu'une provision d'eau suffisante pour un seul. Comment doivent-ils agir ? Partager l'eau, c'est la mort pour tous les deux et ce n'est pas là la solution du di-
ti^ LB XUIF
lemme, ajoutait Akiba. Il faut que Tun se sacrifie à l'autre pour qu'il en reste au moins un de vivant.
Devançant son époque, le sage respectait profondément la vie humaine. Il est un des premiers adversaires de la peine de mort.
Devenu riche^ grâce à son beau-pôre, il fut le bienfaiteur des pauvreS) le promoteur de toutes les associations charitables.
«- Quiconque, se plaisait-il à dire, ne secourt pUs un malade lorsqu'il le peut est un assassin.
La destruction de Jérusalem et de son temple n'affaiblit pas la foi d' Akiba dans la justice divine. Pendant qu'Israël pleurait sur les ruines fumantes de la cité sainte, il souriait et prédisait un avenir meilleur. Il enseignait la résignation. Pourtant les persécutions incessantes firent naître en lui une irritation violente contre les Romains et la soif du martyre.
Il vivait à une époque où le sort des juifs était douloureux. Domitien continuait les horreurs de Yespasien et de Titus. Il frappait sans discernement et recherchait pourtant avec un soin particulier un descendant de David, dont la rumeur populaire proclamait l'existence et qui devait, prétendait-on, venger Israël de ses bourreaux. Akibajconvertissait beaucoup de Romains au monothéisme hébraïque. Flavius Clémens, parent de l'empereur, fut mis h mort pour avoir embrassé .cette doctrine et sa femme fut, pour la même raison, condamnée à l'exil.
Après la mort de ce César, Israël respira pendant les deux ans que régna Nerva et pendant les dix premières années du règne de Trajan. Il paya chèrement ce court répit. Les juifs de la Syrie, de la Mésopotamie, de l'Arménie et de la Perse, se soulevèrent en faveur des Parthes et s'attirèrent ainsi la colère romaine. On en massacra un grand nombre. Us reprirent bientôt les armes sur l'Euphrate et se révoltèrent à Cyrène, à Gypre et en Egypte. Nouvelle répression sanglante,
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■ Il ■ ■■ »
SOUS le règne d'Adrien. Akiba, homme de science se changea au milieu des troubles en homme d'action. Il parcourut les diverses régions de l'empire pour préparer un soulèvement général. Il entra en rapports avec Simon, dit Bar Kokhba, appelé le fils de l'Etoile pendant l'éclat de ses succès, mais connu sous le surnom de Bar Kosiba, le fils du mensonge, dès que sa fortune l'eût abandonné.
Ce Simon, intrépide, entreprenant et d'un dehors séduisant, avait, avec sa taille majestueuse, toutes les qualités requises pour un chef d'insurrection. Il plut à Akiba qui le proclama Messie. Ce titre lui attira des milliers de volontaires, car l'idée de libérateur envoyé par Dieu s'attachait à ce nom de Messie. Simon n'admettait dans les rangs de son armée que les forts et les vigoureux qui parvenaient à déraciner un arbre avec leurs mains. Plein d'une confiance, qu'il communiquait aux autres, Bar Kokhba adressait souvent à Dieu cette étrange prière :
« — Si tu ne veux pas venir à mon aide, ne favorise pas mes ennemis ; car si tu leur refuses ton appui, je les vedncrai. »
Cette excessive présomption devait, après de brillants succès, amener la défaite. Le gouverneur romain de la Palestine fut mis en déroute. Cinquante villes ou bourgs et neuf cent quatre-vingt-cinq villages tombèrent au pouvoir des insurgés. Etabli à Bitar, Bar Kokhba fit sa capitale de cette cité fortifiée et battit monnaie à son nom.
Adrien s'inquiéta. Partout les juifs refusaient l'impôt. Il fit venir de Bretagne un de ses plus habiles lieutenants, Jules Sévère. Celui-ci usa de patience ; il attaqua les juifs par détachements et finit par cerner Bitar qu'il réduisit par la famine. Bar Kokhba se défendit jusqu'à la mort.
Il est triste de se rappeler que ce chef si vaillant souilla sa vie par un acte impardonnable. Pendant le siège, le
savant Eliezer, le maître d'Akiba se livrait au jeûne et à la prière. Cette vie contemplative au milieu de TefFervescence générale fut transformée ou assimilée à la trahison et le Messie donna Tordre de le mettre à mort. Le pieux personnage fut tué.
On porte à un demi-million le nombre des Israélites morts dans cette formidable révolte. Après la lutte, les fugitifs furent impitoyablement pourchassés. Beaucoup moururent de faim ; dans les forêts et dans les cavernes les survivants se nourrirent des cadavres de leurs frères. Ceux qui tombaient au pouvoir des Romains étaient massacrés ou vendus comme esclaves. Adrien renouvela l'édit de Trajan interdisant aux juifs d'accomplir leurs rite et d'enseigner leurs croyances. Tout lettré qu'il était lui-même, il s'acharna contre la littérature accusée de maintenir et de propager le sentiment national. Il peupla Jérusalem de Romains et, sur l'emplacement du temple de Salomon, éleva un temple à Jupiter et l'orna de sa propre statue. Il changea jusqu'au nom de la ville profanée qu'il nomma (Elia Capitolina de son nom Œlius. Défense fut intimée aux juifs d'y séjourner et même d'y pénétrer. A la porte qui mène à Bethléem une tête de porc était exposée comme une insulte permanente.
Après la pacification Akiba ne fut pas inquiété tout de suite malgré sa participation au soulèvement — participation morale, si l'on veut, mais très efticace. Il continua, contrairement au décret impérial, à expliquer les livres. Il ne tarda pas à être arrêté sur l'ordre de ce même Rufus qu'avait battu le fils de l'Etoile et qui était de nouveau gouverneur de la Judée.
On enferma le vieillard dans un sombre cachot. Pour toute nourriture, on lui accorda du pain et de l'eau.
Cette eau, il l'employait, au lieu de la boire, aux ablutions prescrites par la loi.
Il fut condamné à la torture et à la peine de mort.
Sa tête fut écorchée avec des peignes en fer. Comme
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pendant le supplice arriva Theure de la prière appelée Chema, il se mit à la réciter d'une voix ferme. Le bourreau étonné lui demanda s'il avait des charmes pour engourdir la douleur.
— Je n'en ai aucun, répondit-il d'un ton calme. Mais j'ai toujours désiré offrir à Dieu le sacrifice de ma vie, Mon vœu est exaucé et je m'en réjouis.
Il continua sa prière et arrivé aux mots :
— Dieu est seul et unique ! il rendit l'àme. . . .
L*assistance avait écouté attentivement Jacob. Les impressions diverses n'étaient pas toutes favorables. Sur quelques figures se lisait une désapprobation ironique, sur d'autres Timpatience et l'ennui. Néanmoins après la fin de la conférence, tous s'empressaient de remercier l'orateur avec force compliments.
Peu à peu se firent jour les critiques.
— La fantaisie joue un grand rôle dans ce récit historique, remarqua Henri SegeJ.
— Je n'aime pas les légendes, ce sont de pures inventions, dit un autre.
— Comme toutes ces persécutions d'autrefois nous paraissent invraisemblables aujourd'hui, ajoute un troisième.
— Elles peuvent se renouveler cependant avec de plus affreux détails encore, ou contre nous, ou contre quelque autre nation, répondit Jacob. Les vainqueurs sont toujours sauvages dans leurs vengeances, qu'ils s'appellent Néron, Domitien, Trajan, Adrien ou...
Il n'acheva pas et fut interrompu par un interlocuteur qui dit :
— Gomment dans le dix-neuvième siècle ?
— Dans notre siècle même I Utinam sim fakus vates ! Puissé-je être un faux prophète !
— Mais, monsieur, dit Muse, vous nous devez quelque chose de plus gai, de plus à notre portée.
— La littérature hébraïque fournit certainement des récits agréables et amusants ; mais le choix en est difficile...
Jacob tourna quelques pages du Talmud :
« Le rabbin Gamaliel, qui fut mis à mort par Rufus, de même qu*Âkiba, racontait un jour à un prince païen, la création de la femme, d'après la Genèse. »
— Si c'est vrai, observa le prince, votre Dieu agit tout simplement comme un malfaiteur, en se jetant sur Adam pendant son sommeil, et en lui volant une côte.
La plus jeune fille de Gamaliel était présente à la conversation.
— Permets-moi, papa, de lui répondre, glissa-t-elle à Toreille de son père. Le rabbin y consentit et la jeune fille s'approcha suppliante du prince :
— Seigneur, lui dit-elle, je vous demande justice.
— Qu'est-il arrivé ?
— Un vol affreux a été commis dans notre maison : un bandit s'est introduit chez nous, nous a volé une coupe en argent, et a laissé à sa place, une coupe en or.
— Quel honnête bandit ! Plût au ciel qu'il y en eut beaucoup comme cela I
— Eh I bien, seigneur, notre Dieu est un malfaiteur de la même trempe. Il a pris à Adam une partie de son corps, et lui a donné la belle Eve en échange.
— La comparaison est ingénieuse, mais votre Dieu aurait mieux fait d'opérer d'une manière franche et ouverte. Qu'avait-il besoin- d'employer un moyen clandestin ?
La jeune fille demanda au prince.
— Me permettez-vous d'apporter ici un morceau de viande crue ?
— Très volontiers.
Sitôt qu'elle eut de la viande, la fille de Gamaliel se mit à la fendre, h la découper, à la préparer en présence du prince étonné, et la cuisson finie, Tinvita à en manger,
— Mon enfant, je sais que la cuisine ne se fait pas autrement, mais de l'avoir vu pratiquer avec tous ses détails, cela m'ôte l'appétit.
— Et voilà pourquoi Dieu n'a pas voulu qu'Adam assistât à la préparation de la femme. L'envie de la posséder aurait peut-être passé au premier homme.
— Le Talmud, continua Jacob, explique pourquoi Dieu n'a pas tiré la femme ni des bras, ni des yeux, ni de la bouche...
— Suspendons cette conversation, et cachons le Talmud, j'entends frapper à la porte, dit Henri.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela fait ?
— C'est peut-être un étranger, il n'est pas bon qu'il nous surprenne en plein judaïsme.
^- Nous aurons donc toujours honte de notre passé, dit tristement Jacob.
Kruder, qui s'était absenté de l'audience, rentra tout pâle et ému.
Qu'y a-t-il? demanda Bartold.
— Pendant que vous êtes ici tranquilles, s'accomplit un massacre. Au milieu d'une démonstration, la force militaire est intervenue. On parle de beaucoup de morts et de blessés dans la foule.
— Levons-nous, s'écria Jacob, allons où coule le sang, où l'on demande des victimes. Il nous appartient de nous y trouver.
Et il saisissait son chapeau, quand Bartold l'arrêta tout court.
— Attends, ce n'est que le prologue du drame. C'est évident, nous ne devons pas nous en tenir à l'écart. Làdessus je suis d'accord avec toi ; mais nous ne devons pas nous engager d'une façon irréfléchie. C'est fini
pour aujourd'hui probablement. Je propose de nous réunir et de nous consulter là-dessus.
— Où, où, criait-on de toutes parts.
— Chez Mann. On ne peut rien faire sans lui.
— Quand ?
— Demain matin.
Kruder se jeta dans un fauteuil :
— Aleajacta est, dit-il, malheureuse Pologne!
La scène tragique de la rue se produisait au moment même où la noblesse arrivait de tous les côtés du royaume pour une réunion générale de la Société Agricole.
Personne ne prévoyait Févénement sinistre, personne ne le souhaitait, une main invisible semblait y pousser des auteurs inconscients.
Sorti de chez Bartold, Jacob ne put résister h la tentation de visiter le théâtre de la catastrophe. Un silence lugubre y régnait. Les passants muets regagnaient leur domicile à travers le brouillard humide du soir. Par ci par là des soldats placés en sentinelle. Sur la figure pensive des ofQciers on croyait lire la lutte de l'honneur militaire avec les devoirs humains.
Près de l'hôtel d'Europe, Jacob rencontra un groupe de nobles qui sortaient du palais gouvernemental ; figures bouleversées, conversations à voix basse. Il avançait toujours, quand, à la porte même de l'hôtel, quelqu'un le saisit par la main, et il reconnut Gromof, le compagnon de Lucie Colomi, qui le prenant sous le bras, l'entraîna à l'intérieur, et lui fit monter plusieurs étages, sans dire un mot.
Ils entrèrent dans l'appartement de l'Italienne, tristement assise sur un canapé. Elle consulta du regard Gromof, qui lui fit signe de passer dans une autre pièce. Resté seul avec Jacob, le Russe lui dit :
— Vous êtes jeune, monsieur, vous ne pouvez pas être indifférent à ce qui se passe, vous devez tout savoir et appartenir à tout.
— A quoi?
— A la révolution projetée ! c'est clair I
— Je n'en sais absolument rien.
— Me prenex-vous pour un dénonciateur, un espion ?
— Parlons froidement et sagement. Je viens à peine de rentrer dans le pays, je suis juif et, si vous vous le rappelez, dans le fond de mon âme, ennemi de toute révolution.
— Et pourquoi étes-vous contre les révolutions ?
"— Parce qu'elles ne mènent à rien ; ce sont des maladies convulsives ; elles retardent la marche normale de l'humanité ; elles ne profitent en général qu'au despotisme et aux charlatans politiques.
'^ Je connais tout cela, mais les révolutions n'en sont pas moins nécessaires, indispensables, fatales lorsque les gouvernements les rendent telles par leur opini&treté, leurs efforts pour arrêter la marche du progrès, leur dure compression qui pousse le peuple au désespoir.
— Je pense qu'il existe des moyens plus efficaces que les révolutions..., mais la discussion nous entraînerait trop loin... Je ne suis pas révolutionnaire, je vous le répète, néanmoins si le pays, qui est la patrie de mon choix, réclame mon sang et ma vie, je lui donnerai et ma vie et mon sang. Je marcherai avec les autres.
-^ Vous êtes un homme de bonne foi. Il suffit de vous voir, et de vous entendre pour en être convaincu. Je serai donc avec vous aussi flranc que je puis l'être sans trahir des secrets qui ne m'appartiennent pas. Je suis révolutionnaire, moi, par principe, car je suis un Russe. Mon cou porte la trace d'un collier de fer, sur mes bras sont empreintes les marques des chaînes ; le stigmate de la servitude s'est imprimé sur ma pensée, sur ma con-science, sur mon langage. Sacrifier ma personne, bouleverser le monde, verser des torrents de sang ; je suis prêt à tout afin de délivrer ma patrie de son servage intellectuel, de sa dégradation morale, de son esclavage matériel qui me font rougir d'être un Russe aux yeux du
monde... Chez nous une révolution est de toute nécessité... Autrement nous ne conquerrons jamais les droits de rhomme. Mais cette révolution nous devons la réall* ser ensemble. Attendez que nous en donnions le signal* Marchons unis, si vous engagez seuls la lutte contre Ife despotisme, vous compromettrez votre avenir, et le nôtre* Usez, je vous en supplie, de toute votre influence pour arrêter un élan absurde, intempestif, prématuré. La Russie restera dans les fers pendant un siècle encore, si votre folle précipitation n*est pas ralentie. C'est faire le jeu de Tautocratie que de vous insurger en ce moment. Gomme en 1812, elle éveillera le patriotisme des masses ignorantes, les affolera, les lancera contre vous comme sur une proie. Une infâme bureaucratie se vautrera sur la Pologne vaincue, accablée, terrassée; pillage, meurtre, pendaison, déportation par milliers d'in» dividus à la fois : Voilà ce qui vous attend si ina voix reste sans écho.
— Avez-vous causé avec quelques-uns des membres de notre jeunesse active?
— Oui ! avec quelques militaires, à peine ai-je ouvert la bôuche, qu'ils m*ont pris pour un agent de la troisième Section, et n'ont rien voulu entendre. Et pourtant si ces insensés restaient tranquilles seulement deux ou trois ans, nous autres révolutionnaires russes, nous aurions le temps de travailler Tarmée, de jeter dans les esprits des idées viriles, de tourner rémancipation des paysans faite au profit du gouvernement, contre ce môme gouvernement, et de faire partir des bords de la Neva, le cri de délivrance pour la Russie, comme pour la Pologne ♦ Pourriez-vous m*aboucher avec quelques-uns des meneurs de Tagitation?
-^ Je ne les connais vraiment pas. Une jeunesse, qui a plus d'enthousiasme que de bon sens, parait s'être emparée delà direction politique.
— Cette jeunesse n'est qu'un instrument, je pense. Où sont les hommes sérieux qui la font mouvoir?
— Je ne crois pas qu'ils existent.
— La jeunesse à Faction, au combat, mais pas au conseil. Comment le pays aurait pu s'abandonner à une autorité si folle?... Vous vous défiez de moi sans doute... Vous ne voulez pas parler?...
— Si j'avais delà défiance, elle serait justifiée vu que je vous connais à peine. Mais j'en donne ma parole d'honneur, je n'appartiens à aucune conspiration, à au* cun comité secret, je suis prêt cependant à me faire tuer quand sonnera l'heure d'un holocauste suprême.
— Je vous crois... mais votre héroïsme est inconcevable : mourir avec ceux dont on ne partage pas les idées, c'est étrange !
— Ce n'est pas étrange et ce n'est pas de l'héroïsme. Ce sera tout simplement l'accomplissement d'un devoir pour prouver que nous autres juifs méritons une patrie, et que nous aimons la Pologne.
— La sauverez-vous par votre dévouement ?
— Non et nous périrons nous-mêmes ; mais nous aurons contracté une alliance de sang avec ce pays.
— C'est très beau tout cela, très poétique. La politique exige autre chose. Elle ne se fonde pas sur l'attendrissement sentimental. Par ses héroïsmes réitérés, la Pologne se meurt et s'anéantit. Le calcul, l'opportunité, la ruse la sauveraient. Pourquoi ne cherche-t-elle pas à se faire des alliés de ses propres oppresseurs, quand cela lui serait si facile ? Pourquoi a-t-elle laissé prendre aux Allemands sa place dans le gouvernement de la Russie ? Pourquoi n'a-t-elle pas tâché d'entrer dans toutes les fonctions pour nous enlacer, nous communiquer son libéralisme et sa brillante civilisation ? Elle nous a fourni seulement quelques nobles, avec de grands noms mais sans valeur, laquais en habits de cour. Mais d'hommes d'une réelle importance, aucun ! Ils se sont tous tenus k l'écart... En un siècle, depuis le premier partage de votre pays, combien votre influence, puisque vous êtes plus éclairés que les Russes, n'aurait-elle pas été
bienfaisante ? Ces cent ans ou peu s'en faut, vous les avez dissipés en frivolités, et chaque génération est allée, en souliers de bal, se jeter dans quelque révolution toujours cruellement réprimée. S'arrachant des bras des valseurs, vos femmes accompagnaient leurs maris en Sibérie ! Vous avez péroré, écrit, révélé au gouvernement russe, vos faiblesses secrètes de telle façon qu'il savait où vous frapper, et par quel côté vous prendre I Vous avez poussé l'esprit chevaleresque jusqu'à le prévenir du jour et de l'heure de vos explosions, afin de ne pas agir en traîtres. Vous donniez bénévolement des armes contre vous-mêmes ! De là vos désastres... Vous périrez tout à fait, et vous l'aurez mérité par votre candeur
— Une génération périra encore peut-être, mais non la Pologne, qui, sous votre oppression, sous le knout et les gibets, apprendra à être plus sérieuse, plus persévérante et plus sage. On terrorisera les lâches, mais c'est l'exception.
— Savez-vous ce qu'a dit votre spirituel écrivain Rzewuski en causant avec un général russe ?
— Je l'ignore.
« — J'ai un merveilleux moyen de reconnaître la probité d'un Russe et le bons sens d'un Polonais.. Quel est ce moyen ? demande le général. Il n'y a qu'à regarder dans la paume de la main s'il y pousse des poils. »
— C'est vrai ! continua Gromof. Le bon sens vous fait défaut et à nous la probité. Depuis Yvan le terrible, on nous a enseigné à mentir, à voler, à tuer pro bono publico. Une telle éducation pendant trois siècles a naturellement porté ses fruits. Quant à vous, éclairés par
' l'expérience de vos fautes et de vos malheurs, vous devriez avoir acquis du bon sens. Il n'en est rien, je regrette de le déclarer.
— Que voulez-vous de moi enfin, monsieur.
— Je veux que vous alliez arrêter la fougue de votre jeunesse révolutionnaire. Priez, suppliez, admonestez,
grondez, criez..., afin qu'elle attende, qu'elle attende au nom du ciel. Et si vous ne vous sentez pas assez d'influence pour cela, abouchez-moi avec un meneur, un chef. -^ Un mot, comment voulez-vous qu'on se fle à vous, Russe, et qu'on suive votre conseil?
— Parce que je mérite toute confiance, j'en donnerai des preuves et par écrit et sur mon corps. Je montrerai sur mon dos les sillons qu'a tracés le knout et eut mes bras, la marque cl6s chaînes... Mais non ! non 1 ils ne vendront pas me croire... La malheureuse Russie verra s'échapper le fruit défendu qu'elle allait cueillir : la Liberté ! Le trône du tsar s'affermira par les épaules de ceux qui songeaient à le renverser. La racaille courtisanesque continuera h sucer le sang du peuple. Oh quel rire satanique provoquera en moi votre sotte révolution. Je serai des premiers à m'acharner sur vous, pour me venger de mes espérances détruites. Oui j'irai jusqu'à pendre les vôtres, car ils font avorter notre avenir.
— Calmez-vous, nous ne sommes pas encore tout à fait à la veille d'une révolution. Cette jeunesse ne forme qu'une poignée d'individus. Elle saura peut-^être se contenir d'elle-même.
•^ Non ! si la jeunesse est en tête, ni elle-même, ni personne ne la retiendra. Elle ira jusqu'au bout. La jeunesse et le peuple de la rue sont deux éléments trop enflammés. Une fois lâchés, on n'arrête pas plus le peuple qu^on ne refroidit l'ardeur de la jeunesse ! Le sacrifice s'accomplira... Il y aura un monceau de cadavres et les bureaucrates feront ripaille avec leurs samovars et leur eâu-de-vie, sur le champ du combat. Je vois votre avenir : Les campagnes ravagées, les villages dépeuplés, les villes pillées ; des chaînes de galériens dirigées sur la Sibérie, des exécutions sanglantes, une vengeance insatiable, partout des ruines, des cendres il I Yoilà ce qui vous reviendra pour avoir fait avorter la révolution russe.
— Maie ne vous emportez pas tant !
— Que je ne m'emporte pas I c'est facile à dire. Avez* voua sondé ma poitrine ? Savez-vous ce qu'est Texil ? Connaissez- vous les travaux forcés? (j'y suis condamné k vie) L'une ou l'autre alternative, k moins de m'avilir, ce que je ne ferai jamais. Les travaux forcés sont bien durS) mais l'exil a ses rigueurs parfois intolérables I
Après un court répit, Gromof ajouta?
— Bravant tous les dangers pervofmele, j« «lifl ici pour prévenir, si faire se peut, une funeste précipitation. J'ai peur qu'il ne soit trop tard 1
— Mais comment admettre une révolution sans armes, sans argent, sans chefs, sans soldats ?
— Votre jeunesse ira au combat avec des bâtons. Le gouvernement pour l'encourager autorisera sous main l'introduction d'une petite quantité d'armes, il permettra de ramasser un peu d'argent, et aura l'air de fermer les yeux, en épiant le mouvement qu'il a à cœur de propager et d'étendre sur le pays. Ensuite il le réprimera quand il voudra. Aux yeux de l'Europe, les premiers torts seront de votre côté. Votre folie aura été héroïque, mais elle n'obtiendra qu'une sympathie stérile. Elle autorisera les horribles mesures qu'on prendra vis-à-vis de vous, et le despotisme, par sa politique fourbe et bien calculée, se sera renforcé pour longtemps !!!...
Jacob se taisait. Gromof s'échauSiait de plus en plus. Sortie en se glissant de la chambre voisine, Lucie Golomi, lui mit la main sur le front.
— Serge, dit-elle d'une voix douce et caressante, rentre en toi-même, tu t'exposes à devenir malade.
— J'en mourrai, voilà tout, dit Gromof en baissant la tête. Mais la relevant bientôt il s'écria furieux :
— Malheur à vous I Malheur à vous ! si notre projet s'éparpille en poussière !
Jacob tira sa montre ; sa position était gênante, il ne savait trop quoi dire, quoi faire. Le Russe le regarda et comme si on lui avait jeté de l'eau froide, il reprit son as-
siette. D'énergumène qu'il s'était montré, il redevint tout à coup homme de bonne compagnie :
— Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir rendu témoin de mes souffrances intérieures. L'homme sauvage vit en moi sous Técorce de la civilisation. Tous mes compatriotes sont dans le même cas. Allez, nous sommes à plaindre !.. . Vous savez maintenant ce que je désire de vous ou de tout autre ayant de Tinfluence politique dans la crise actuelle.
Ils se quittèrent enfin ; Jacob, à travers les patrouilles, regagna sa demeure.
LE TÉTE-A-TÉTE PlÉRILLEUX
Rentré chez lui, Jacob trouva une petite lettre de Muse, qui le priait et le suppliait à quelque heure qu'il rentrât, de vemir chez elle, en disant qu'elle l'attendrait, s'il le fallait, jusqu'au matin.
Jusqu'alors le grave jeune homme, si empressée que fut auprès de lui sa belle prosélyte, avait su se maintenir vis-à-vis d'elle à une distance respectueuse, en évitant des rapports familiers et compromettants. La mère et la fille s'étaient en vain efforcées, par toutes sortes de facilités, de le mettre en une position scabreuse. Plus d'une fois les choses s'étaient arrangées de manière à ce qu'il fût seul avec la jeune fille, qui, dans ces circonstances, déployait une insinuante douceur, une provocante tendresse. Jacob ne cessait d'être respectueux et plein de retenue.
Il y avait parfois des instants où cette personne charmante, animée par une passion simulée et rappelant la bacchante des Grecs, produisait sur lui une sensation involontaire, mais il se dominait et son amour pour Tilda se dressait comme un bouclier pour le défendre contre toute tentation.
Il était minuit passé quand le domestique qui avait remis la lettre, lui dit qu'on l'attendait toujours au premier étage ; Jacob hésita, mais il pensa qu'une affaire très urgente était survenue à ces dames et se décida à descendre chez elles.
Il trouva dans le salon Muse, en un léger, piquant mais modeste déshabillé, les cheveux soigneusement lissés avec leur tresse abondante difficilement maintenue, les épaules un peu découvertes comme par hasard... Elle tenait un mouchoir tout préparé pour les larmes.
A sa vue, elle s'élança vivement à sa rencontre.
— Monsieur Jacob, lui dit-elle, en lui serrant la main, qu'est-il arrivé? Où avez-vous été ? Vous êtes sans doute mêlé dans tout ce qui se passe. Oh 1 je vous le demande en grâce, ne vous jetez pas dans cette bagarre. Ma franche amitié seule ne me permet-elle pas de vous faire cette exhortation ?
Elle fixait ses yeux en parlant sur Jacob, qui n'était nullement ému et restait eileneieux. L'entrée étant manquée. Muse crut devoir ajouter :
— Je suis toute tremblante, en pensant à vous. N'interprétez pas autrement ma sollicitude* J*ai pour vous les sentiments d'une sœur. Et elle lui serra une seconde fois la main.
— Je vous remercie mille fois, mademoiselle, mais je vous donne ma parole d'honneur que je ne suis pour rien dans l'événement, et je ne compte pas me jeter dans la bagarre.
— En ce cas d'où vient votre absence si prolongée ?
— Par un singulier hasard, une personne de ma connaissance m'a arrêté en chemin» et notre conversation a duré longtemps.
— C'est en vain I On ne me donne pas le change.
Et ce disant, elle le prit par les deux mains» de ma^ niére qu'il entendait ses palpitations, que son souffle lui arrivait au visage pendant que ses yeux le magnétiliaient.
LE TÊTE-À-TÊTE PÉRILLEUX 23Îj
— Je vous apprendrai donc que j*ai passé la fin de la soirée chez un KussCi dit Jacob en riant.
Ce rire, cette froideur et cette complète présence d^esprit déplurent à Muse. Elle espérait le voir au comble de renthousiasme^et que cet enthousiasme influerait sur la disposition générale de son esprit. Elle se trompa, ce qui la mit en colère et contre elle-même et contre lui. Mais, plus il était difficile d'enflammer Jacob, de lui inspirer n'importe quel genre d'amour, pourvu que cet amour fut d'une nature véhémente, plus elle fut avide d'atteindre ce but.
— C'est bien 1 je vous crois... mais regardez - moi, monsieur, dit-elle en modifiant sa voix, comme je suis changée. L'heure d'anxiété et de fièvre brûlante qui vient de s'écouler est gravée sur mon visage, à cause de vous.
Ces quatre derniers mots furent proférés d'une voix & peine distincte et chuchotante.
— Vraiment, mademoiselle, répondit Jacob, je ne me sens pas digne de vous préoccuper ainsi.
— Non 1 vous n'êtes pas di^ie d'un sentiment que vous éveillez sans daigner même vous en apercevoir. Vous êtes si indifierent, si glacial I
Et comme si elle en avait trop dit, elle baissa ses regards, parut réfléchir et se tut.
Jacob fut pris d'une espèce de compassion, il s'inclina en silence et embrassa la main de Muse. Elle, comme si on lui avait appliqué un fer chaud, tressaillit de tous ses membres, coucha sa tête sur un coussin du canapé, et ferma les paupières.
Alors, pour la première fois, la pensée que Muse ressentait peut-être de Tamour pour lui, frappa Jacob» Avoir laissé naître et se développer ce sentiment lui parut un affreux péché, un grand crime. Il eut horreur de sa conduite comme de celle d'un libertin. Il se leva en sursaut.
Ce vif saisissement pouvait s'interpréter de différentes
manières. Muse ne crut plus devoir prolonger la scène de séduction, car, sans que le but fut complètement atteint, elle trouva de bon augure pour l'avenir, le trouble et le silence du jeune homme.
— Partez, monsieur, dit-elle vivement, je suis malade... je ne sais ce que j'ai... la tête me brûle...
Jacob hésita une minute, contempla la figure pâle de Muse, la salua respectueusement, et s'en alla.
La porte était à peine fermée que la mère entrait au salon.
— Eh bien, comment cela s'est-il passé? demandât-elle.
— Il est bête, mais bête ! répondit en haussant les épaules et en bâillant, l'adorable Emma. Voilà un nigaud I
— Je crains qu'il ne soit, au contraire, trop raisonnable pour nous, reprit M°*® Wtorkowska.
LES JUIFS DELIBERENT
Un assez grand nombre de hauts bonnets du judaïsme s'étaient réunis chez Mann comme on était convenu. Mann déjà assez vain d'être considéré comme le chef des Israélites de Varsovie, s'enorgueillissait de présider à une délibération d'une importance incontestable.
— Mann, chuchota le père Simon à Bartold, ce pauvre Mann ressemble ce matin à une vessie. Prenons garde qu'il ne crève,
— Et même si cela arrivait, de quoi sommes-nous menacés ? d'un peu de vent et de rien d'autre, répondit en riant Bartold.
Le vaniteux personnage avait, en effet, un air pompeux.
Il regardait autour de lui du haut de sa grandeur, soufflait, et de temps en temps portait sa main à sa tête vide.
Assis sur un sopha qu'il occupait h lui seul, il ouvrit la séance majestueusement.
— Messieurs, dit-il,nous sommes réunis ici en vue des événements futurs, car la situation se complique. Quel doit être notre rôle ? Telle est la question, soumise à
i242 LE JUIF
votre discussion. L'esprit de solidarité nous a toujours distingué. Il ressortira, j'espère, avec éclat de notre échange d'idées.
— Je demande la parole, dit Simon, et je vote une distribution de cigares avant l'important débat.
— Laisse nous donc tranquilles avec tes farces, dit Mann d'un ton fermé, en tendant un cigare au hâbleur. — Il ne s'agit pas de rire, les événements sont graves et sérieux. Que fera d'après vous la noblesse ?
— L'att'aire des nobles, c'est de ne rien faire du tout. Ils disputeront, vociféreront, blagueront et le résultat de leur consultation sera rien, dit l'incorrigible Simon.
— C'est assez leur mode de procéder. Mais cette foisci, ils sont forcés de prendre une résolution. J'ajouterai, messieurs, qu'ils se montrent en général, hostiles à notre communauté, et se plaisent à nous offenser par un déni de justice.
-^ La noblesse sera toujours la noblesse, répondit encore Simon au président, malgré les efforts de celuici pour le contenir» Elle voit toujours en nous ses intendants, ses brocanteurs, ses cabaretiers. Elle nous accuse d'exhaler l'ail jusqu'il Tinfection comme par le passé. Malgré cela, elle n'est pas au fond notre ennemie. Parlons des autres classes, car messieurs les nobles ne songent nullement à payer de leurs personnes, et s'efforcent seulement de ne pas trop patauger.
— La révolution se prépare visiblement, reprit Mann.
— C'est possible, observa Bartold, mais les nobles veulent tirer leur épingle du jeu où se trouve engagée la classe moyenne, qui donne l'essor au mouvement et veut nous y entraîner avec elle.
— Il faut nous laisser entraîner, dit Jacob, pour devenir citoyens du pays de réfugiés que nous sommes.
— Jacob revient toujours à son refrain. Nous connaissons sa théorie. En ce moment nous nous occupons de pratique. Quel est notre intérêt dans ce qui se passe ?
Cette réplique de Mann fit reprendra la parole à Jacob ;
LES JUIFS DÉtIBÈRENT 243
I ^ PI i - m. ■' ■ * ' . — . ■■ I ■ — .... I ■ I. ■ ■ — M^ I I. — — ■ I i ■ ■ ■ ^ ■ I ■■ ■ I I > I M. I ■ „ ■ I ■ ^ ,
— Notre premier intérêt dans une contrée où nous vivons en si grand nombre, c'est d*être admis à Tégalité. L'occasion se présente, sachons en profiter. Unissonsnous à la classe moyenne.
— Rien n'unit autant qu'une bourde pendant son accomplissement, mais ensuite arrivent les reproches mutuels et les querelles, dit Simon.
— Puisse ton cigare te clore les lèvres I cria le président, impatienté du sentimentalisme de l'un et l'éternelle plaisanterfe de l'autre.
— Je t'en donnerai un second, pourvu que tu te taises, ajouta quelqu'un de l'assemblée.
— Je répète ma question, dit solennellement Mann. Quel rôle devons-nous jouer à pré8ent,nou8 autres juifs ?
— Excusez -moi, dit un inconnu, il n'y a pas de juifs ici. Nous sommes tous des Polonais de la religion de Moïse.
Quelques applaudissements approuvèrent vivement cette expression émise pour la première fois.
— Si cette expression est adoptée, elle dénoue la question, dit Jaoob.
— Pardon, reprit Mann, pardon mille fois. Ce mot ne décide pas si nous devons faire cause commune avec les nobles qui ne veulent pas de révolution, ou avec les bourgeois promoteurs de cette même révolution.
— Voilà le nœud, cria Simon toujours empressé de donner son avis. Je vote pour les nobles ; en marchant avec eux, nous réussirons à nous donner des armoiries. Je m'empresserai de mettre sur mon cachet trois oignons dans un champ d'or.
— Maudit babillard, exclama Mann, en irappant la table du poing, te tairas-tu enfin ?
— Je me tais, dit l'interpellé.
— Soyons sérieux, reprit Bartold, Mann a bien posé la question.
r- Je ne le pense pas, dit Jacob. Imiterons-nous ceuxci ou ceux-là, ce n'est pas oe que nous avons à voter,
La question est tout autre pour moi : la voici ; quel est pour nous, le meilleur parti à prendre dans Tintérêt de la Pologne, notre patrie adoptive ?
— C'est parfait, vraiment, s'écria Henri Segel. Aveugle qui ne voit pas que nous joindre à une révolution perdue d'avance, c'est courir à notre perte, comme à celle du pays.
Un petit homme d'apparence phtisique, regarda autour de lui, toussa et laissa tomber goutte à goutte ces paroles :
— Nous avons été assez longtemps tenus dans le mépris et l'abjection. Le moment est venu d'en sortir. Arrière les élucubrations d'un patriotisme raffiné. Songeons exclusivement à nous-mêmes. Le paysan ne nous aime point, mais il est bête, et ne nous inspire aucune crainte. La noblesse nous déteste, et continue h, nous humilier. Elle participera à la révolution si elle la voit inévitable. Non pas par amour de la liberté, mais par point d'honneur. Le gouvernement russe qui se méfie d'elle, saisira ce prétexte pour l'exproprier, l'abattre, l'étouffer. Si nous parvenions à nous conserver intacts pendant la crise, quelle belle perspective s'ouvre devant nous ! Dans chaque nation, quelle que soit la forme du gouvernemeifit, s'élève toujours une classe dirigeante. Nous sommes préparés à nous saisir de cette haute position. Nous deviendrons les maîtres du pays.
— Connu I dit Jacob. Cette idée a été souvent émise et ne manque pas d'habileté. Mais il y a une objection : Nous aurons^tout sauvé hors r honneur. Le seul fait d'être resté à l'abri de tout danger nous condamnera. La noblesse ne disparaîtra pas tout entière; il en restera une bonne partie. Ensuite la Russie a ses tiraillements intérieurs qui pourraient bien la bouleverser dans une dizaine d'années. . .
— Avant une dizaine d'années, reprit le petit homme sec, si nous ne trônons pas ici en maîtres, nous ne valons pas un liard. Déjà nous dominons dans la moitié