‹ Le juifChapitre 9 sur 27 · CONCILIABULE POLITIQUE · texte numérisé non relu

CONCILIABULE POLITIQUE

Le même soir, Jacob se mit à la recherche d'un ami d'Ivas, qui avait été son camarade à T Université et était devenu un personnage fort important dans l'agitation actuelle. Cet homme» modeste employé dans une administration, exerçait une sérieuse influence sur Ja jeunesse et dans les cercles où la politique était à Tordre du jour. Une intelligence supérieure et de rares qualités le désignaient pour un rôle éminent. D'une activité dévorante, d'une énergie à toute épreuve, il possédait un caractère à la fois souple et ferme. Sans être le chef d'aucun parti, il allait de l'un à l'autre et les timides comme les téméraires s'inclinaient devant son autorité partout incontestée. Pourtant nul n'aurait pu dire si Kruder — c'était son nom — appartenait aux fougueux, aux légalistes ou aux conservateurs, ni s'il était rouge, bleu ou blanc. Avec les enflammés, il était tout feu tout flamme ; avec les froids raisonneurs, il se montrait calme et logique ; avec les prudents méticuleux, il était plein de ménagements et de conciliation.

Tous écoutaient ses objections, tous se rendaient à ses conseils. Il savait aplanir les difficultés, supprimer les

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divergences et ramener à un même but les opinions contradictoires. Au milieu des tiraillements des partis, selon lui, le principal était le maintien de Tordre et Fattente — l'arme au bras — de Theure propice à la révolution qu'il avait à cœur de discipliner d'avance. Telle était son ambition, — toute son ambition I

Il avait des amis dans les deux camps ; les uns précipitaient le mouvement ; les autres le retardaient. Ses nombreuses relations le mettaient à même de connaître les moindres événements dans un sens ou dans l'autre. Dans son travail de centralisation, il lui importait d'être bien renseigné afin d'empêcher les fautes ou de les réparer autant que faire se pouvait.

Pour être moins en évidence et mieux échapper aux soupçons, Kruder habitait un quartier peu fréquenté. Il ne restait que rarement jusqu'à dix heures du matin chez lui — heure à laquelle il allait à son bureau. Sa dette une fois payée à l'administration, il commençait sa vie active, errante qui se prolongeait très tard dans la nuit. S'il avait quelqu'un à voir, il lui assignait un rendez-vous soit dans un café, soit dans une maison tierce.

Pour le rencontrer, Jacob alla chez un jeune coreligionnaire de ses amis nommé Bartold, propriétaire d'une usine et marchand d'objets en fer. La maison de l'industriel était pleine de visiteurs toute la journée, ce qui pouvait facilement s'expliquer par l'importance et la nature du commerce de l'israélite.

Bien élevé et honnête, celui-ci n'était pourtant pas un croyant comme Jacob. De la religion, il se contentait d'extraire la morale, en répudiant les dogmes, ce qui ne l'empêchait pas de se proclamer juif avec une certaine fanfaronnade.

Il se plaisait à répéter :

— Puisque l'aristocratie européenne est fière de rapporter son origine aux croisades, il m'est bien permis de m'enorgueiUir de la mienne qui remonte beaucoup plus

loin. Je descends de la tribu de Lévi. Cela peut me tenir lieu d'armoiries et les remplacer avantageusement. Mes ancêtres gardaient Farche d'Alliance dans le temple de Salomon, c'est un honneur au moins aussi grand que d'avoir combattu les Sarrasins.

L'agitation des esprits contribuait naturellement à grossir le nombre des visiteurs chez Bartold qui avait mis à leur disposition deux grandes chambres de sa maison. C'était comme un terrain neutre pour les discussions politique?. C'était un lieu de réunion à l'abri des surprises de la police. Bartold prenait part avec ardeur à, ces conciliabules, car, malgré sa généalogie Israélite, il se sentait Polonais au fond du cœur. Robuste et bien musclé, il comptait trente ans environ. Ses yeux reflétaient une intelligence peu commune ; son port décelait la sérénité d'âme d'un homme probe qui suivait la route droite et dont la conscience était tranquille. Il aimait à rire, à plaisanter, mais sous ces dehors d'insouciance se cachait un cœur sensible, humain et charitable.

Il reçut Jacob avec des cris de joie et à bras ouverts.

— Tu ne pouvais pas, lui dit-il, revenir parmi nous dans un moment plus opportun. Tu viens nous offrir un concours précieux, n'est-ce pas ?

Avec Bartold et Kruder il y avait un jeune homme appartenant au parti le plus avancé et exubérant de patriotisme enthousiaste.

Kruder prenait son chapeau mais Jacob le retint :

— Pardon, monsieur, lui dit-il, veuillez attendre un moment. C'est vous que je suis venu chercher ici. J'ai quelques mots à vous dire.

— Si ce n'est pas une affaire toute personnelle, vous pouvez parler librement devant ces messieurs. Il n'y a que des amis ici.

— Connaissez-vous Ivas, demanda le juif ex-abrupto,

— Je crois bien. Il était avec moi à l'Université de Kief. Qu'est-il devenu ? L'avez-vous rencontré quelque part?

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— Oui ! En Italie. Je l'ai ramené jusqu'à, la frontière polonaise.

— Et où est-il à présent ?

— Dans une cachette que je lui ai procurée. Mais il insiste pour venir à Varsovie. Ce serait, je crois, bien exposer sa personne. 11 est recherché et son signalement est connu.

— Je ne suis pas de votre avis. Il avait peu de connaissances et après plusieurs années d'absence, il doit avoir assez changé pour être méconnaissable. On pourra lui trouver ici un asile où il lui sera facile de se dérober aux recherches de la police. Il sera pourtant prudent de lui procurer un passe-port communal.

— Qu'il vienne nous rejoindre I fit le jeune homme du parti extrême. Il sera d'une grande utilité à notre cause. Nous nous chargerons de le cacher. J'ai entendu parler de lui. Il appartient aux provinces lithuaniennes. Cela ne pouvait mieux tomber. Nous l'enverrons y faire de la propagande. Qu'on nous le livre I Nous le réclamons !

— Et, demanda Kruder, dans quelle disposition d'esprit se trouve Ivas ? Vous voyez que nous, nous sommes tout feu, tout flamme.

— Et lui n'a que trop de feu. Un feu délétère selon moi. Cette flamme-là, c'est, à mon avis, la flamme du désespoir. C'est un courant qui pousse aux actes irréfléchis.

— Pauvre homme à réflexions ! s'écria le rouge en pâlissant de colère — tout, chez vous, n'est que calcul et logique. Nous, au contraire, nous voulons nous laisser conduire par ce que vous appelez folie. L'héroïsme estil autre chose ? C'est par la folie que nous triompherons.

— Je ne suis pas, riposta JacT)b un partisan exclusif de la froide raison. La logique* égare parfois comme l'exaltation. Dans une question de vie ou de mort pour le pays, le salut n'est ni tout entier dans le bon sens, ni

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tout entier dans l'enthousiasme. Raisonneurs et exaltés font également fausse route.

— Vous voulez donc un mélange de folie et de raison ?

— Tout juste. Et je le veux dans l'intérêt populaire. C'est là, le véritable instinct national.

— Non pas ! L'instinct populaire aspire à une révolution d'où surgira la délivrance.

— L'agitation révolutionnaire n'est qu'à la surface. Au fond des cœurs il y a l'appréhension des maux qu'engendrera une explosion prématurée.

— Si telle est votre opinion, je vous en fais mes compliments et je vous salue.

— Wilk, interrompit Kruder, ne t'en vas pas f irieux comme cela I

— Je n'ai que deux mots à ajouter, reprit Jacob d'un air digne ; je vous ai dit mon opinion ; mais, si la nation se lève en masse pour une lutte suprême, j'en serai. J'irai au combat, à la mort I Je vous en donne ma parole d'honnête homme.

— Puisqu'il en est ainsi, reprit le jeune exalté un peu apaisé, je retire mon brusque adieu, et je reste!

— Asseyez-vous, messieurs, dit Bartold, on va vous servir du thé et toi, Kruder, tu n'es pas si pressé de t'en aller.

— On m'attend dans dix réunions.

— Tu en brûleras cinq.

— Je ne puis pourtant pas manquer à mon rendezvous chez le comte A. Z, ni à la séance de la Société Agricole, ni à la délibération de l'Université, ni à l'association pour les publications populaires, ni...

— Tu es un homme universel, mais à ta place j'allégerais mes épaules d'une bonne moitié de ces corvées. Puériles hâbleries, concours de rhétorique, assaut d'amours-propres, dérivatifs impuissants de la surexcitation patriotique ; d'après tes indications mêmes, voilà à quoi tu es convié. Tu veux tout diriger, gare qu'à la fin des fins tu ne deviennes un outil émoussé.

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