LES JUIFS DÉLIBÈRENT
Monsieur Jacob, voulez-vous vous charger de la chose.
— Non, monsieur Mann, je ne conspire pas, et je refuse de me prêter au rôle d'espion, même pour notre cause.
— Quelle susceptibilité délicate ! Nous trouverons quelqu'un d'autre à votre place.
Mann cracha en signe de colère et continua :
— Ainsi nous serons tenus au courant des agissements du parti révolutionnaire, et s'il survient un fait important, ma maison, messieurs, est toujours à votre service pour délibérer.
— La Bourse, la Bourse ! c'est l'heure, crièrent plusieurs voix.
Et tous se précipitèrent pour sortir.
Jacob, impressionné par les paroles de Gromof, voulut les communiquer soit à Kruder soit à Ivas. Le premier était sorti quand il se présenta chez lui, le second fut introuvable. En revenant de ses vaines recherches, le juif apprit que Ton tirait sur la foule réunie pour les funérailles des victimes de la première journée meurtrière. Saisi par un entraînement irrésistible, il arriva sans savoir comment sur la place où cinq nouvelles victimes venaient de tomber.
La place, évacuée après le meurtre, était cemplètement déserte. Dans Fâme du peuple avait surgi une exaltation, une virilité, une confiance qui ne demandait pour se traduire en insurrection dans tous les quartiers de la ville qu'uii signal d'une autorité quelconque. Les armes manquaient mais on les aurait arrachées aux troupes russes.
Soldats et officiers paraissaient honteux de la fusillade. Le gouvernement lui-même après son acte de froide vigueur se sentait hésitant, paralysé. Il recevait des ordres de Pétersbourg de déployer une impitoyable fermeté et n'osait les exécuter. On aurait dit que le remords
s'était emparé des représentants du tsar à Varsovie. Était-ce véritablement le remords ? Non I c'était plutôt un calcul, une ruse.
Des rassemblements, des clubs en plein air se formaient partout sans être inquiétés de la police. Pour la première fois en Pologne, on jouissait sous le régime moscovite d'une semblable liberté. La capitale était livrée à la direction des habitants ; dans le cercle du Commerce on procédait au choix d^s délégués chargés d'aller présenter au prince Gortchàkof, namiestnik du royaume (1) les vœux de la population.
Ce fut pendant plusieurs jours, de mars à avril, la disparition du joug étranger, une fête de délivrance, si funèbre qu'en eût été le prélude. La nation respirait. Elle s'appartenait.
Ceux qui ont traversé ces jours en garderont le souvenir comme l'épisode la plus mémorable .'de leur vie. Je doute qu'il leur soit donné une seconde fois de revoir quelque chose d'aussi imposant, d'aussi grandiose.
Jacob se promenait le cœur rempli de douces émotions. Unje seule pensée l'occupait : celle de la fusion des israélites avec le reste de la nation. L'heure était propice, le moment était décisif. Malgré son peu de sympathie pour Mann, 'il comprit qu'il ne pouvait rien entreprendre sans cet homme influent.
Ce dernier n'avait pas été élu pour la délégation, mais les Juifs y figuraient à leur satisfaction dans la personne de rhonnête et riche Mathieu Rosen, homme d'un rare mérite.
Il importait que les juifs et leurs rabbins fussent à l'enterrement patriotique. Il leur fallait marcher dans une union évidente de sentiments et d'aspiration avec iBu population chrétienne et son clergé. Pareil fait s!étakît
(I) Le général prince Gortchàkof, namiestnik ou vice-roi du royaume de Pologne, était le cousin du prince Gortchàkof, le célèbre chancelier de TEmpire de Russie.
(Note du trad.)
âSO LE JUIF
déjèi produit à Cracovîe en 1848 ; à cette époque, les cercueils des juifs massacrés avaient stationné devant Téglise Sainte-Marie. Dans roccurrence présente, il y avait danger de se heurter contre le fanatisme orgueilleux des chrétiens et Tétroitesse de vue des juifs. Jacob courut chez Mann pour se concerter avec lui k ce sujet. Le personnage était absent. Mais le vœu du jeune homme, exprimé dans TAdresse municipale, obtint bientôt sa réalisation par décret administratif.
Jacob alla voir les délégués qui, dans le silence de la nuit, s'occupaient d'organiser les funérailles. La délégation avait alors tous les pouvoirs concentrés entre ses mains. Le juif devina combien éphémère serait Tautorité de ces hommes probes mais sans énergie qui devaient, en effet, perdre la tête au bout de quelques jours et abdiquer la souveraineté populaire confiée à leur garde (1). . On réglait les détails de la funèbre cérémonie. Les chrétiens même les plus intolérants sentaient la nécessité, malgré leurs préventions, de s'unir pour cette fois avec les juifs dans une parfaite fraternité. ' Jacob passa Une nuit blanche sur un des bancs de la Ressource où siégeait la délégation. Dès Taube, il courut de nouveau chez Mann qui, un peu irrité de ce que le suffrage populaire lui eût préféré Rosen, s'était, comme Achille, retiré sous sa tente. L'homme pompeux était levé et déjà entouré de vislteiirs quoiqu'il commençât à peine sa toilette.
Botté, mais en chemise, il offrait avec son ventre ballottant un spectacle risible. Il le remarqua lui-même sans doute car ir sUnterrompit au milieu d'un chaleureux discours qu'écoutaient respectueusement les assistants pour jeter sur ses épaules une robe de chambre en eoioû.
(l) Rrasiewski làisait partie de la muaicipalitê et rédigeait, en même temps, le jouroal politique le plus inQuent. Il fut bientôt banni et son journal supprimé. Da cette époque date son expatriation. (Note du trad.)
REUNION DES NOBLES 25i
— Ah I ah I disait-il. Messieurs les nobles deviennent donc doux comme des moutons I C'est eux qui, les premierS) demandent l'accolade. On voit qy'ils connaissent le dicton:
Dans rembarras Va chez Judas.
C'est à nous de nous souvenir de la contre-partie du proverbe :
plus d'embarras, Va-t'en, Judas.
— La concorde est bien établie, remarqua Bartold ; elle est sincère, il faut nous en prévaloir,
— Non I ce n'est pas la paix, ce n*est qu'une trêve I La Société Agricole , représentation du pays, puisque nous n'en avons pas d'autre, continue à nous repousser. Son secrétaire a envoyé, à Mathieu Rosen, une lettre qui ne laisse aucun doute sur la malveillance des nobles à notre égard. Ik veulent, disent-ils, que nous méritions notre droit de cité, comme si nous ne l'avions pas gagné au même titre qu'eux depuis que nous sommes établis sur le sol polonais. Féodaux, ultramontains, fanatiques, ils veulent la guerre ; va pour la guerre I Ne nous mêlons pas à eux. Chacun de son côté...
Ainsi parlait le bouillant Achille... Mann qu'Henri Segel tâchait de calmer :
— Vous voyez pourtant bien, disait-il, que Rosen , traité avec si peu de considération par le secrétaire chauve de la Société Agricole, a été nommé délégué. Battons le fer tant qu'il est chaud 1
-^ De ce fer, il ne sortira que de nouvelles chaînes pour nous I Ils sont incorrigibles, ces nobles I Nous aurons la conciliation quand Dumah les aura tous emportés en enfer, pas avant 1
— C'est ce que souhaite comme vous le gouvernement russe I remarqua Bartold. La noblesse est susceptible de se régénérer, de s'amender. A nous de la pousser à
cela. Elle commence à mieux comprendre ses intérêts : à nous de lui tendre la main.
— Non ! Les nobles sont aveugles ! cria Mann d'une voix tonnante. Arrière toute idée d'alliance avec eux. Que nous importe ce qui se passe et se passera.
— Nous tenir à l'écart, riposta Jacob, c'est nous mettre avec les Russes ! Allons, messieurs, où nous appelle l'esprit de sacrifice : la cause des faibles et des opprimés doit être la nôtre.
— Avec toi, mon cher Jacob, inutile de raisonner. Les hommes de ta trempe marcheront à leur perte et périront... Je ne m'y oppose pas... pourtant je le déplore... Quant h la masse, à l'ensemble de nos coreligionnaires, elle doit se conserver pour elle-même et pour le pays.
— D'accord ! Que la majorité se conserve, mais pas pour elle seule ; qu'elle évite la mort, mais pour secourir, consoler ceux qui auront marché avec le pays et survécu à la catastrophe.
— Il sera toujours temps de parler de cela, dit Mann avec un geste dédaigneux.
— Il est probable, reprit Bartold, que l'enterrement sera une manifestation européenne de la Pologne renaissante. Nous convient-il d'en être les spectateurs indifférents ? De ne pas prendre place ostensiblement dang la procession ? En un mot de nous en laver les mains ?
— Cet enterrement ne nous regarde pas I Aucun des nôtres n'a été tué. Nous n'avons donc pas h nous fourrer là dedans.
— Ce n'est pas un enterrement. C'est une grande manifestion politique. En face des cercueils il y aura un appel national à la vengeance contre les assassins... et nous...
— Nous ? Qu'il nous suffise de contempler de loin cette manifestation I Et vous, monsieur Jacob, qui prêchez avec tant de chaleur la bonne entente avec les chrétiens comme vous êtes eh même temps un juif fervent et t)rthodoxe, vous ne pouvez pas nous demander de mar-
RÉUNION DES NOBLES ±o3
cher derrière les cercueils côte à côte avec le clergé chrétien. Ce serait enfreindre une prescription de notre loi qui ordonne à tout Kohen (prêtre) de se tenir loin des cadavres. A plus forte raison loin des cadavres impurs d'hommes d'une autre croyance, d'une autre race.
— Je sais bien que les Kohenhn doivent même abandonner leurs femmes mourantes si elles ne sont pas d'origine Israélite. Leur contact devient impur. Mais je sais aussi que la loi si rigoureuse autrefois, non sans motif valable, est indulgente dans les circonstances de force majeure. Un Kohen, qui, pour accomplir une bonne action, touche un corps mort, est, d'après l'avis de tous les rabbins, exempt de péché.
— Je ne pense pas que tel soit l'avis de tous les rabbins... Du reste, nous allons le savoir.
Par une coïncidence étrange, la porte s'ouvrit et donna passage à un respectable vieillard à la barbe blanche et en vieux costume polono-juif. Tous le saluèrent avec déférence. C'était un rabbin généralement estimé pour sa science et son caractère honnête et droit. Son visage dénotait cette sérénité de l'âme que les soucis terrestres ne troublent pas.
Mann s'empressa de répéter ce qu'il avait dit à Jacob, et, voulant surtout avoir l'approbation du rabbin pour sa doctrine de haine et de vengeance, il ajouta :
— Devons-nous pardonner , devons-nous oublier le mal que les nobles nous ont fait ? Jamais, n'est-ce pas ? La justice de Dieu est implacable et le moment approche où elle va éclater contre nos oppresseurs séculaires...
Le vieillard l'écouta avec attention, puis il répondit d'une voix lente et tranquille ;
— Le rabbin Ichochua ben Levi avait pour voisin un Saducéen qui lui faisait toutes sortes d'avanies. Las de les endurer, il résolut de prier Dieu de le venger... Il allait accomplir son dessein quand il s'endormit profon^ dément. En se réveillant, il se dit : Le doux sommeil où Dieu m'a plongé tout à coup est un avertissement d*en
haut. Le juste ne doit jamais invoquer la vengeance divine contre ses ennemis.
Là-dessus le respectable rabbin se leva, salua et sortit... Mann fit une grimace, haussa les épaules et resta silencieux. Ses visiteurs, pour la plupart nullement dévots, prirent leurs chapeaux en considérant la question parfaitement tranchée par le texte même de la loi. Dans le Talmud, comme dans les livres d'un caractère encore plus sacré, chacun trouve ce qu'il veut. Le passage donnait raison à Jacob mais eût pu être contredit par un autre passage qui lui eût donné tort. Mann n'était heureusement pas assez familiarisé avec le répertoire encyclopédique de Thébraïsme pour en extraire un texte s' adaptant à son argument. Jacob, triomphant, courut à la poursuite du rabbin et lui embrassa les mains avec reconnaissance.
Il retourna à la Ressource où il y avait un changement à vue en faveur des juifs. Leurs adversaires se taisaient et l'opinion publique approuvait leur admission sur un pied fraternel — eux que la veille encore beaucoup repoussaient. Vingt-quatre heures avaient suffi non pour effacer mais pour voiler les préjugés de part et d'autre, préjugés honteux d'eux-mêmes, qui se cachaient dans quelque obscur repli de l'âme et n'osaient plus se montrer au grand jour.
Les nobles ne s'accordaient pas non plus entre eux. Gomme les juifs, il y avait dans leur sein, sinon divers partis au moins des nuances très disparates d'opinions. Parmi ces groupes, celui qui choquait le plus était celui qui n'avait rien appris, rien oublié et se retranchait dans l'adoration exclusive et absolue du passé. De là son surnom d'ultramontain qu'on lui donnait dans les rues et dans les cafés, à cause de son catholicisme d'importation étrangère, catholicisme monarchique, légitimiste, ennemi du progrès et essentiellement différent du catholicisme polonais qui se conciliait autrefois avec l'idée républicaine, ne s'inféodait à aucun parti et par Gîopernic
REUNION DES NOblËS 255
^.vait tracé son sillon lumineux dans la marche ascen^ dante de T humanité.
Ce groupe était polonais à sa manière, peut-être par son attachement aux privilèges nobiliaires, mais il n'était nullement patriote par son alliance de cœur et d'esprit avec la réaction politique de l'Europe qui pèse si lourdement sur la Pologne.
Être conservateur pour un Polonais, ce n'est pas facile. C'est se condamner à d'incessantes contradictions de conscience et de conduite. Comment peut-on être à la fois patriote et soumis à un joug étranger? Être catholique et se prosterner devant une autorité qui persécute le catholicisme ? De guerre lasse, le conservateur chez nous unit par ne plus soQger qu'à sauvegarder sa fortune et sa position sociale en faisant litière du reste.
Jacob, en rôdant par la ville de maison en maison avec le sans-gêne qui se produit en temps de révolution, entra dans un cercle d'ultramontains.
Le maître de la maison, plongé dans une chaise longue qu'il ne quittait jamais à cause d'une maladie incurable, avait encore plus de verve et d'énergie que la plupart des visiteurs réunis dans son salon. Il y avait là des comtes authentiques, des comtes apocryphes quoique nobles, des échantillons de -raristocratie ancienne, du catholicisme orthodoxe et des jeunes gens fraîchement sortis des collèges jésuitiques de la Belgique et de la Bavière.
Entre tous, se distinguait un homme d'une taille gigantesque, d'un caractère entier, d'une faconde rare, qui, à cause de sa manie de répéter le proverbe populaire : Jak Boga Kocham (aussi vrai que j'aime Dieu I...) avait reçu par abréviation le sobriquet peu harmonieux de Boakoam, Il descendait d'une famille très aristocratique mais déchue de sa splendeur par la prodigalité de jBes aïeux ; il habitait ordinairement une propriété rurale : débris de sa fortune.
La conversation roulait sur les événements du jour et
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Tégalité sociale accordée aux israélistes en faisait presque tous les frais.
— Dans cent ans, disait Boakoam, les comtes Z..., P... et B... seront devenus cochers et leurs palais auront passé dans les mains des R..., des K..., des E...
— C'est possible, répondit le maître de la maison qui appartenait à une des familles sus-désignées, surtout si nous faisons fausse route comme nous l'avons fait jusqu'à présent. Ce sera notre faute. Nous achevons de nous ruiner sottement. Nous avons le travail en aversion. Eux, ils sont économes, laborieux et persévérants.
— Ainsi, pour que les juifs ne nous dévorent pas, vous voulez, cher comte, que nous nous métamorphosions en juifs. Joli conseil ! Si nous devons périr, périssons au moins tels que nous sommes. L'expérience nous a démontré notre inaptitude aux affaires financières. A quoi ont abouti nos compagnies de navigation et nos associations industrielles ou commerciales ? A des pertes d'argent.
— Il me répugne d'avouer que nous sommes arrivés à un point de décadence irrésistible. Il y a chez nous un vice organique; nous avons atteint le comble de l'étiolement moral. Je veux bien croire néanmoins que nous nous relèverons.
— Pour nous relever, dit un gentilhomme campagnard, il nous faudrait plusieurs chefs, plusieurs guides en qui nous aurions confiance comme en vous, monsieur le comte.
— Vous ne pouvez pas en avoir un meilleur que le comte André Zamoyski dont le nom est sur toutes les lèvres. Vertu, raison, grandeur d'âme, rien ne lui manque.
— Certes, le comte André est homme droit, illustre, saint. Mais ne l'attelons pas à la politique. Le char ne bougerait pas de place, observa Boakoam.
— Dieu nous préserve de cette manie de la politique déplacée et inopportune. Elle ne nous conduira à rien et
nous a déjà causé bien des maux. La vraie politique, c'est Tagriculture, la science, l'économie et l'amélioration des mœurs.
— Vous avez raison, monsieur le comte, déclara un membre de l'assistance. Mais que faire quand, malgré nous, la jeunesse et la ville se soulèvent et nous entraînent?
— La jeunesse a le courage de l'action. Imitez-la. Si vous ne voulez pas de révolution, déclarez-le hautement. Mais pas de demi-mesure. Je comprends parfaitement Tardeur aveugle mais héroïque de ces jeunes gens qui offrent leur sang à la patrie. Il faut que nous ayons assez d'énergie pour l'arrêter dans son élan patriotique et ne pas lui laisser carte blanche par notre inertie, notre mollesse.
— Alors, nous sommes perdus I cria une voix,
^ Mais non ! puisque nous avons conclu une alliance avec les juifs ! riposta Boakoam. Les juifs nous sauverons certainement.
La plaisanterie fit rire tout le cercle.
— Ce qui est certain, reprit gravement le malade, c'est qu'ils ont plus de bon sens que nous. Ils l'ont prouvé.
— Leur bon sens, ils ne nous le prêteront pas comme ils prêtent leur argent I remarqua Boakoam. Ils savent que c'est un capital qui nous fait défaut et que nous ne pourrions pas leur en payer les intérêts... Où est le temps où nous ne connaissions de juifs que l'intendant et le brocanteur I On pouvait alors impunément le tirer par la barbe.
— Ce temps, hélas I ne reviendra plus, proclama d'une voix dolente un des assistants,
— Le monde dégénère I ajouta un autre.
— Remarquez- vous, messieurs, dit un personnage solennel aux cheveux noirs et au type oriental, comme tout est graduellement accaparé par les Israélites. Ils sont les maîtres de la Bourse, or la Bourse dirige le monde
et gouverne les États. Sans elle pas d'emprunts et, partant, pas de guerre! Ils régissent Topinion publique par la presse dont les principaux organes leur appartiennent. En Prusse, dans le reste de TAUemagne et en Belgique, le journalisme est èi eux. En France, chaque journal a un ou plusieurs juifs. Beaucoup siègent dans les parlements, quelques-uns sont ministres ou ambassadeurs.
• — C'est tout simple I répondit Boakoam ; les vieux nobles polonais ne pouvaient vivre sans un facteur, un factotum juif, et l'emmenaient partout avec eux dansleurs voyages. L'Europe est comme nous physiquement et moralement déchue, les gouvernements sont en décadence et les facteurs en disposent à leur gré.
— La Franc-Maçonnerie, ajouta le gentilhomme campagnard, et la démajgogie ont les juife pour leurs plus fermes soutiens.
— Voilà qui s'accorde peu avec la Bourse, dont le principe est loin d'être révolutionnaire , objecta quel* qu'un.
— Ils sont, répondit l'interlocuteur, libéraux et démocrates, mais dans une certaine mesure. Assez libéraux pour battre en brèche le catholicisme, assez démocrates pour prêcher des utopies subversives. Quand il est question de guerre ils se font conservateurs, car ils ne veu-» lent de guerre à aucun prix.
— Jamais I conclut Boakoam, nous ne parviendrons à nous débarrasser des juifs et c'est eux qui nous per« dront.
— On ne se perd que par sa propre faute, répliqua l'amphytrion.
— C'est vrai ! Mais comment nous transformer ? De nous autres, roitelets, habitués à la liberté pour nous seuls, est-il possible de faire des ouvriers ? Les juifs ont pour eux l'intelligence, l'argent, l'habileté, Tavarice.., Et nous?... Rienl
-^ Tâchons d'acquérir ces qualités I
— Le moyen ? Le gouvernement nous pressure, nous écrase, nous abêtit. Nous sommes affaiblis, amollis, brisés ; où chercher les forces qui nous manquent ?
— Dans le sentiment du'devoir.
— Trop tard, pour puiser dans ce tonneau. Je ne sais si le Finis Poloniœ s'accomplira, mais la fin de la noblesse polonaise est un fait certain. Nous puons le cadavre !
— Écoutez-moi, messieurs, dit avec solennité le maître de la maison. J'ai peu de temps à vivre. A chaque instant la mort approche pour moi comme vous voyez. Au moment de quitter le monde, l'homme ne ment pas ; eh bien I au bord de la tombe, je vous abjure de faire un retour sur vous-même ; car vous qui prophétisez votre propre chute finale, c'est vous qui la hâtez. Qu'a fait la noblesse depuis 1791 ? Où sont ses travaux, ses efforts, ses sacrifices ? Son bilan, le voici : fortune, activité, existence entière sottement dissipées dans le libertinage et les billevesées. Des lois Immuables règlent tout dans •la nature. Une fois fanée, la feuille tombe. Une fois infidèle à sa mission toute classe de la société est condamnée ^à disparaître. Si, comme vous le prédisez, les juifs doivent prendre le dessus, c'est grâce à notre impuissance et è. leur vertu supérieure... Libre à vous ensuite de vous lamenter et d'écrire des poèmes élégiaques ! . . .
— Épouvantable perspective ! s'écria piteusement le gentilhomme campagnard. Dire que mon fils deviendra peut-être le gérant des terres d'un Kronenberg ou d'un Rosen I
— Ce sera encore un bonheur pour lui I... Moi, à la place d'un Kronenberg et d'un Rosen, je ne serais pas si généreux, de peur d'avoir dans votre fils un administrateur incapable.
Boakoam mit fin à la conversation par cette sortie un peu brutale. Mais Jacob ne pouvant se contenir plus longtemps crut de son devoir de révéler son incognito :
— e Veuillez, messieurs, dit-il, m'excuser d'intervenir
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dans cette discussion. Je dois vous confesser que je suis juif.
Tous portèrent sur lui des^regards étonnés. Les moins surpris étaient Boakoani et le maître de la maison. Le premier éclata de rire en s'écriant :
— Dans ce cas, mon cher monsieur, vous avez appris des choses curieuses sur votre race.
— Très curieuses, et j'en profiterai. Quant aux plaisanteries elles ne me blessent nullement. J'avais deviné comment vous parlez dç nous ainsi que vous pouvez deviner les termes dont nous nous servons pour parler de vous dans nos réunions. Par compensation, vous avez fini par vous expliquer sur notre compte d'une manière si flatteuse que je veux vous en témoigner toute ma reconnaissance. Vos éloges cependant sont au-dessus de nos mérites. Si nous possédons quelques qualités, nous avons bien des défauts et je dois l'avouer. Pour ce qui est de votre alliance avec nous, faite à contre-cœur, il est vrai, vous n'aurez pas à vous en plaindre. Elle vous répugne parce que, comme on le dit ici, nous sentons toujours l'ail et les guenilles, mais dans les circon- ;5tances actuelles vous ne sauriez trop savoir d'amis et d'alliés.
— Aussi vrai que j'aime Dieu, s'écria Boakoam, vous parlez d'or. Mais je ne crois pas qu'on puisse se fier à votre amitié. Vous serez avec nous tant que nous serons debout; vous passerez à l'ennemi dès que nous serons tombés. Vous n'aurez alors pour nous que mépris et la soif de la vengeance s'éveillera dans vos cœurs,.»
— Jamais I Je le promets en mon nom et au nom de ceux qui pensent comme moi. Nous resterons unis dans Je bonheur comme dans l'infortune...
— Afin de profiter de nos succès et de nos malheurs. Je suis franc, et puisque nous en sommes sur ce chapitre, permettez-moi d'achever. Je suis prêt à faire mon mea culpa, à avouer tous les vices, toutes les erreurs imputées à la noblesse, mais je ne vois pas en quoi vos richards
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valent mieux que nous. Vous nous accusez de sotte vanité, d'orgueil aristocratique, vos banquiers en ont tout autant. Le comte André, qui a tout une lignée de glorieux ancêtres est de beaucoup plus poli, plus abordable, plus simple que...
— Je ne le conteste pas. L'argent rend les hommes impertinents. Je n'ai qu'une excuse à présenter pour mes coreligionnaires, c'est que, repoussés par la société élégante, accablés de sarcasmes, nous n'avons pas eu l'occasion de nous policer à votre école. Civilisez-nous par vos bons exemples.
— Donnant ! donnant I reprit Boakoam, nous vous donnerons nos manières raffinées en échange de votre esprit pratique.
— J'y consens, répondit Jacob en souriant. Un mot encore. Vous avez fait allusion à quelques-uns des nôtres dont l'écorce est rude, dont les formes sont repoussantes. Eh bien I même parmi ces hommes vains, orgueilleux, grossiers, il en est qui sont bienfaisants, mais leur apparence est menteuse. Je n'ai pas fini! En présence des représentants du passé, je ne sais s'il m'est permis d'exprimer mon idée... La voici, puisque vous voulez bien m'écoutcr : l'humanité ne revient pas en arrière ! Elle a cessé d'être menée en laisse par une classe privilégiée, elle sent sa force et veut marcher seule... Les privilèges féodaux sont morts et bien morts I...
— Vous avouerez cependant, observa l'homme brun aux traits orientaux, que la société, débarrassée de privilèges et s'appartenant à elle-même admettra une certaine division en classes.
— Oui ! Mais l'accès de ces classes sera donné par le mérite personnel et non par la naissance.
— Alors tous dans le même sac I cria en riant Boakoam. Paysans, juifs, Tsiganes, bourgeois, pêle-mêle avec nous, la fine fleur de l'aristocratie.
— Théories modernes, doctrines funestes enfantées
par la folie révolutionnaire, remarqua un élève des jésuites arrivant de Belgique. Je ne crois ni au progrès ni à un nouvel ordre de choses. Tout ce que je vois dans ce siècle maudit, c'est la main de Dieu qui nous ch&tiQ en nous plongeant dans la confusion et le chaos.
Sur ce, le disciple de Loyola partit tout furieux. Beaucoup suivirent son exemple pendant que Jacob prononçait ce petit speech final :
— Nous sommes des citoyens nouveaux, mais soyez assurés, messieurs, qu'en recevant après un long ostracisme nos droits de cité, nous ne nous refuserons pas aux charges et aux devoirs. Si, jusqu'à présent, le juif ne s'est pas considéré comme Polonais, la faute n'en est ni à lui ni à la Pologne elle-même, mais à la barbarie des temps passés, aux ténèbre» d'une époque qui s'est prolongée. De la lumière, de la lumière, plus de lumière encore, comme disait Gœthe mourant, et le monde marchera dans la voie de Dieu.
— Aussi vrai que j'aimB Dieu, dit Boakoam, c'^st tiré de l'Écriture sainte I En ce cas, je me sauve, car mon confesseur me refuserait l'absolution s'il apprenait que j'ai eu commerce avec le Vieux Testaipent, enl'absencQ du nouveau... Bonsoir,
lA PATRIE LE VEUT
. Les événements se précipitaient avec une rapidité effrayante. Des demi-mots, des demi-promesses, des encouragements secrets de la part de Napoléon III, contribuèrent largement au développement d'une insurrection trop confiante dans Tintervention diplomatique de la France, de TAngleterre, de l'Autriche. Une amère déception devait en résulter, comme on sait,.. Une réponse brutale du gouvernement russe suffît pour faire reculer l'Europe et rendre plus dur que jamais le gort d©.la Pologne,
. En attendant, à l'heure où nous sommes arrivés dans notre récit, tout espoir de prévenir la fatale catastrophe n'était pas perdu. Quelques hommes de bonne volonté, . plus prévoyants que la masse follement entraînée, faisaient d'héroïques efforts dans ce but; et, parmi ceux-là, notre Jacob, que son entrevue avec Gromof avait achevé d'éclairer sur les conséquences funestes d'une révolution prématurée.
Les juifs, en majeure partie, se groupèrent autour du marquis de Wielopolski, homme à double face, moitié Husse, moitié Polonais, dont la politique équivoque.
habile en apparence, décevante au fond, tâchait de louvoyer entre deux courants contraires... Cette politique indisposa les nobles dont elle tenait peu de compte, s'aliéna les ultramontains qu'elle repoussait, et irrita les révolutionnaires qu'elle essayait de réduire par des mesures violentes. Le marquis, beaucoup plus autoritaire que libéral, voulait inaugurer ce qu'il appelait le progrès légal, mais, ne s'appuyant sur aucun parti, il eut bientôt tout le monde contre lui. Les juifs, par exception, le soutinrent quelque] temps avec ardeur, mais il les mécontenta bientôt, comme les autres, par un manque absolu de tact dans sa conduite à leur égard.
Les hommes à idées préconçues, qui n'acceptent, que sous bénéfice d'inventaire, les programmes et veulent se maintenir en un juste milieu irréalisable, tombent dans l'isolement et font le vide autour de leur personne.
Jacob, si différent que fût son caractère de celui du ministre un moment tout-puissant, eut le sort qui attendait Wielopolski. Dans son rôle politique il n'eut pas plus de succès que dans son rôle de réformateur religieux. Admis dans toutes les réunions, il s'aperçut qu'il n'avait d'influence nulle part.
Il déplaisait aux révolutionnaires par ses sages avertissements; aux conservateurs, par ses élans de cœur; aux partisans du progrès légal, par son esprit d'indépendance.
Il n'avait aucun rapport avec les Russes, si ce n'est avec Gromof.
Parmi ses coreligionnaire, Mann le détestait parce qu'il se refusait d'être l'admirateur de son ventre. (Car il ne saurait être question de la tête de cet individu outrecuidant.)
Le père de Tilda, dévoué corps et âme au palais de Bruhl où siégeait Wielopolski, recevait froidement son 'ancien pupille, qui ne voulait pas se ranger sous la même
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bannière. Pour un motif identique, Henri Segel, serviteur zélé du marquis, le prenait en pitié. Bartold, moins servile vis-à-vis du régime nouveau y adhérait néanmoins à un certain degré et s'étonnait que Jacob ne rimitât pas. . .
Ivas, dont les rapports avec son ami s'étaient refroidis, tomba, un soir, chez lui, à l'improviste.
— Jacob, lui dit-il, le moment approche où la patrie aura besoin du concours de tous ses enfants. Je viens te demander de payer ton tribut et je t'apporte la quittance. Tu n'as qu'à fixer toi-même la somme.
— Je ne pense pas m'affranchir des sacrifices nécessaires, répondit Jacob après un instant de réflexion. — Tu me connais trop pour en douter... Mais, en donnant, je veux savoir pourquoi je donne. Il me faut ta parole d'honneur que ce n'est pas pour fomenter la révolution.
— C'est justement pour acheter des armes.
— Si c'est pour cela, je refuse. Je suis prêt à sacrifier la moitié, plus de la moitié de ma fortune pour la Pologne, mais pas un sou pour y allumer un incendie...
— Homme de peu de foi, âme glacée, comment as-tu la présomption de supposer que ta raison l'emporte sur le sentiment patriotique, qui doit renverser tous les obstacles et triompher ? Ai-je besoin de le dire : Nous sommes sûrs du peuple, nous avons le clergé catholique, grâce au marquis, qui nous l'a donné en le blessant par certaines mesures et l'a mis d'accord avec les masses; nous comptons sur une grande portion d'Israélites. Nous forcerons les nobles à sortir de leurs terriers et à marcher. En Russie, la révolution fermente. Garibaldi nous promet des champions, la Hongrie des armes, des hommes, de l'argent, l'Autriche un bienveillant voisinage. La France et l'Angleterre nous soutiendront indubitablement.
— Doucement I doucement ! Reprenons tes énumérations, une à une.