‹ Le juifChapitre 15 sur 27 · LA PATRIE LE VEUT · texte numérisé non relu

LA PATRIE LE VEUT

Fami de la veille I Quelle ne sera pas la responsabilité devant Dieu de ces gouvernements dont les actes tyranniques engendrent un tel désespoir !

Ivas, sans rien répondre, se retira tout ému (1).

Jacob s'attendait à recevoir dès le lendemain sa sentence de mort. Mais elle n'arriva ni ce jour-là ni plus tard. Ivas répondit pour son ami qui ne fut même pas déclaré traître à la patrie. Tout le parti révolutionnaire, y compris Ivas, cessa néanmoins d'avoir des rapports avec lui. On le considéra dès ce jour comme un homme dont le parti révolutionnaire n'avait àtirer aucun avantage.

(1) AU is Irue ; la scène tout entière est d'une scrupuleuse authenticité. Nous avons tenté de la rendre telle qu'elle s'est passée, sans ri n omettre, sans rien ajouter. {Note de VaiUeur,)

DOULEUR d'un PÈRE

Deux jours après cette scène dramatique que nous venons de raconter, Jacob était seul chez lui quand il vit entrer ce Jankiel Meves qui avait fourni k Ivas son premier abri.

Le vieillard triste et pensif commença par dire qu'il profitait de son séjour à Varsovie pour revoir Jacob pour lequel il avait une estime particulière et qu'il considérait comme Tespoir dlsraël. Puis on parla des troubles du pays. Jacob exposa sa manière d'envisager la situation et les vains efforts qu'il avait faits jusque-là pour retenir la jeunesse courant à une perte certaine. Il ajouta qu'il était découragé, car ses conseils étaient repoussés avec mépris, indignation ou rage.

— Ce n'est pas une raison, répondit le visiteur, pour abandonner votre mission de paix, qui est d'inspiration divine. Toutes les vérités, ajouta-t-il, sont de prime abord mal reçues parles hommes. Mais elles s'implantent bientôt. Et ceux-là même qui ont haussé les épaules et se sont bouché les oreilles ne tardent pas à en devenir les adeptes et les propagateurs les plus fervents.

DOULEUR d'un PÈRE 271

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•-^ Merci de vos consolantes paroles, répondit Jacob, vo\i8 rallumez Tespérance dans mon cœur,

"-« Hélas ! moi qui cherche à vous consoler, je suis un père infortuné, en proie à la plus poignante douleur. Dans ma maison, la honte et le deuil sont entrés. Un serpent Vest glissé furtivement jusqu'au pied de mon lit. Il a tout souillé de son venin...

— Je n'ose vous prier de vous expliquer.

— Je veux tout vous dire... Ce n'est pas un secret. Le mal est difBcile à cacher, quand le malfaiteur lui-mômo s*en vante... A quoi me sert cette richesse amassée h la sueur de mon front ? Maintenant que pour moi ma fille chérie n'est * plus qu'une étrangère, que Lia est morte pour son père I... Vous connaissez les David Seebach, père et fils. Triste maison où la Sainte Loi est négligée, tournée en ridicule. Pourquoi ma fille a-t-elle portée ses yeux sur cette demeure ? Mieux eût valu pour elle de mourir! Lia... ma Lia... a été enlevée parle jeune David qui l'a ensuite abandonnée h sa honte. Et, moi, je dois lui refuser un refuge sous mon toit afin que son contact ne souille pas une sœur pure et innocente 1 Mes poflVes regorgent de valeurs ; elle gémit, la malheureuse, dans le plus complet dénuement. Peut-être la faim la torture-t-elle ! David était marié. On l'ignorait, car il vivait comme il vit encore loin de sa femme. Vous avez vu Lia quand vou^ êtes venu chez moi. Candide enfant, elle ignorait la trahison. Elle était belle, la voici flétrie I .Si jeune, que va-t-elle devenir ?. . ,

A ces mots, le vieillard essuya les larmes qui ruisselaient .sur son visage et, dans son désespoir, s'arracha les cheveux.

— Vous êtes, reprit4l, honnête et bon 1 ne me repous*sezpasl... SecQurez-moi I . . . Moi, son père, l'honneur exige que je ne tende pas la main àl'enfantdéchue, cette main qu'embrassent les lèvres chastes d'une autre fiUer.. Mon cœur se brise.,. Et je viens à. vous...

— Je suis à votre service... Où est l'infortunée ?

m LE JUIF

. — Ici, à Varsovie. Mais il ne m'est plus permis de la voir et elle n*oserait affronter ma vue... Le vil séducteur Ta quittée après Tavoir déshonorée... Qui sait à quel degré de misère elle peut tomber !... Je lui apporte de l'argent. Mais pour elle comme pour moi, il faut qu'elle ignore d'où lui vient ce secours... Voulez- vous vous en charger?...

— Certainement!... Disposez de moi I

— Voilà l'aunîône... Prenez-en ce que vous jugerez convenable pour la mettre à l'abri du besoin, lui procurer une existence tranquille... Qu'elle sache où reposer sa tête, qu'elle puisse au moins pleurer à son aise loin des regards moqueurs, qu'elle ne manque- de rien I Voilà ce que je vous prie de faire pour moi.

Le vieillard prit dans sa poche un portefeuille, le déchira dans son impatience à l'ouvrir, et, de ses mains tremblantes de fièvre, il déposa sur la table des billets de banque et un chiffon de papier portant en hébreu l'adresse de Lia...

Il serra ensuite Jacob dans ses bras.

— Je pars aujourd'hui même, balbutia-t-il, la voix brisée par les sanglots. L'air me pèse dans cette ville... Écrivez-moi... Non!... Non!... N'écrivez pas !... Je reviendrai moi-même... Vous me raconterez tout de vive voix... Sauvez-la !... L'enfant est faible, chétive, habituée à être dorlotée !... Maintenant misère... travail... souffrance !..•

— Cessez de vous déchirer le cœur. Rapportez-vousen à moi. Je serai un fidèle intermédiaire.

• — Ne regardez pas à l'argent ! Disposez-en sans économie!... Mais, je vous en supplie, qu'elle ne devine pas f[u'il vient de moi ou de sa mère. Laissez-la plutôt croire que des parents éloignés, lui envoient ce secours... que Dieu a touché leurs cœurs en sa faveur !...

A ces paroles, Jankiel leva les yeux au ciel. Un passage des Psaumes revint à sa mémoire et il récita une prière.

Jacob était ému jusqu'aux larmes.

DOULEUR d'un PÈRE î273

— Je vous remercie de votre confiance, dit-il, elle m'honore d'autant plus que vous me connaissez à peine.

— J'ai entendu dire beaucoup de bien de vous. Voilà ce qui m'a poussé à vous ouvrir mon âme et vous montrer mes plaies comme à un médecin compatissant. Au revoir I

MUSB s'amuse avec LES RUSSES

Depuis la soirée où Jacob s'était montré si Joseph auprès de Muse, ses rapports avec la jeune fille se refroidirent graduellement. 11 résulta d'une délibération entre elle et sa mère qu'on ne pouvait plus guère compter sur lui et qu'on se bornerait à ne pas rompre tout à fait avec une connaissance qu'on garderait en réserve. Henri Segel, quoique marié, promettaitbien davantage ; Muse ne se faisait pas d'illusion sur le genre d'amour qu'il avait pour elle. C'était un amour d'épiderme, amour qui n'en mérite pas le nom, dure peu de temps mais entraine souvent à de grandes folies. Hlme Wtorkowska, inquiète de nouveau, insista sur la nécessité d'élargir le cercle de leurs connaissances, et dit à sa fille :

— Puisque ces idiots ne t'apprécient pas à ta juste valeur, je suis d'avis de chercher des relations parmi les Russes. Us aiment la société et sont meilleurs experts en grâce et en beauté que nos gandins varsoviens... Attirons-les chez nous.

— Excellente idée, maman 1 Chez les Russes, une femme accomplie, c'est-à-dire douée de beaucoup de

MUSE s'amuse avec LES RUSSES â7o

talents, est une rareté et peut prétendre à tout. Chez nous, c*eat moins rare et on exige toutes sortes de ver*tus... Avec Jacob, rien à faire. Honnête garçon. Mais insensible. J'ai presque embrassé le judaïsme et ça ne m'a pas servi à grand'chose. Cette comédie me fatigue. Je n'ai pas envie de la prolonger. On n'obtiendra rien de ce glaçon, rien... Rien 1... J'en ai eu la preuve dans notre dernier téte-à-téte... Sans avoir pour Henri une affection particulière, je t'avouerai^ maman^ que je compte beaucoup sur lui. // est à moi, Tilda va de plus en plus mal. Elle dépérit à vue dCœiL En supposant sa guérison, ce n*est pas un obstacle. Elle n'a pas d'enfants... Le divorce est en usage chez les juifs... Et voilà un mari tout trouvé I...

-^ Ma chère petite âme, la lune de miel serait douce... Mais ensuite... Tête froide, tempérament de feu... Cet homme n*est pas rassurant...

^ Quant à moi, il ne m'épouvante pas..« Je sais le prendre... Tandis qu'avec Jacob aucun moyenn'est bon... Les larmes, peut-être I... Je ne suis pas prête à reoom^ mencer ce jeu ! L'individu est trop ennuyeuXi trop pathétique I

A la suite de cette conversation, le colonel Sofronof et le major lerasimofskoy furent introduits dans la maison de M™' Wtorkowska qui tenta d'abord de les éblouir par l'élégance et l'éclat de ses réceptions. Muse les captiva tous deux. Sofronof devint sérieusement amoureux mais comme c'était un homme très pratique, s'occupant beaucoup de politique, il voulait ainsi qu'il se l'était promis à lui-même, faire d'une pierre deux coups. Il sonda Muse sur ses opinions, ignorant qu'elle les cultivait toutes, sans avoir aucune. Elle les adaptait aux circonstances, aux personnes, à ses intérêts ; elle avait chanté dans les concerts de la Ressource, des hymnes patriotiques, mais avec la même ardeur elle avait appris les chants russes Boge tsar a Khrani (que Dieu garde le tsar), le Sara fane rouge^ çtc.i et sur son piano vivaient en bonne har->

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monie les inspirations.polonaises et les compositions officielles de Lvof et Glinka à la gloire de la sainte Russie.

L'assiduité du colonel engagea la mère et la fille à faire montre d'idées conservatrices. Elles déblatérèrent contre les révolutionnaires et les patriotes. Du reste, cela concordait avec le ton et les allures aristocratiques qu'elles se donnaient.

Sofronof était d'une ruse et d'une adresse consommées. Avant d'avoir bien étudié ces dames, il les avait cru d'ardentes Polonaises et s'était bien gardé de choquer les sentiments qu'il leur supposait. Il parlait avec respect des gloires de l'ancienne Pologne, avec attendrissement des souffrances de la Pologne contemporaine.

Au début de sa passion pour la belle virtuose, il avait eu la tentation, en vrai Russe pratique qu'il était, d'impliquer la jeune fille dans quelque menée politique, et de la faire enfermer sur une dénonciation pour deux ou trois mois dans la citadelle. Là, il aurait pu entamer, dans les ténèbres d'une cellule, les premiers chapitres de son roman d'amour. La chose ne présentait aucune difficulté. L'arrestation était toute simple... il avait tant d'amis dans le Conseil de Guerre î... Réflexion faite, il avait abandonné ce beau projet qui a été plus d'une fois mis à exécution par les galants officiers du tsar. Ces Russes, sont tellement excentriques, que leur amour même a quelque chose d'original.

Après quelques visites, le colonel constata qu'il pouvait être franc dans son langage avec ces dames, sans danger de blesser leur susceptibilité polonaise. M"*^ Wtorkowska parlait avec enthousiasme de la dynastie régnante et se plaisait à dérouler ses souvenirs des règnes de Nicolas et d'Alexandre P"", dont sa mère, comme elle le racontait, avait reçu en cadeau un collier d'améthystes. Elle ne disait pas au prix de quel service. On le devinait. Muse, libérale en paroles autant qu'il est permis de l'être sous le régime russe, voulait l'émancipation des serfs et exaltait les autres réformes d'Alexandre II;

MUSE s'amuse avec LES RUSSES ^277

Comme sa mère, elle avait soin de maudire- la révolution et les révolutionnaires. Sofronof comprit, après avoir écouté ces dames, que le salon où sa bonne étoile l'avait conduit, pouvait facilement devenir le centre d'une active réaction politique.

Epris de Muse — à la russe — bon musicien et dilet^ tante passionné, il édifia tout un plan de conduite où il n'oublia pas l'éventualité du mariage. Avec l'aveuglement ordinaire aux hommes fraîchement arrivés dans une contrée étrangère, il se trompa du tout au tout sur l'importance, l'influence et la position sociale de Mme Wtorkowska. Ni leur ton, ni leurs manières, ni leur élégance empruntée ne lui dessillèrent les yeux. Il prenait pour de l'argent comptant leur luxe menteur, leurs prétendues relations dans le grand monde, leur valeur de mauvais aloi. Il s'étonnait seulement un peu, mais sans en deviner la cause, du silence ou du sourire qui accueillait le nom de la famille Wtorkowski, quand il la mentionnait. Il attribua cette malveillance polonaise aux opinions russophiles de ces dames.

Muse sut admirablement attirer, encourager, mettre à leur aise ses visiteurs. Après chacune de ses visites, le colonel était amené à revenir le lendemain ou dans un court délai. C'était une commission dont il était chargé, un renseignement à apporter, ou quelque anecdote promise.

La mère se montrait on ne peut plus accommodante. Le plus souvent elle prétextait les soins du ménage pour quitter le salon où, du reste, elle paraissait à moitié sourde. Sofronof en était ravi.

Au bout de quelques semaines de préludes, il se trouvait ainsi seul avec Muse.

— Mademoiselle, lui dit-il, excusez-moi de vous infliger une conversation sérieuse au lieu de vous exprimer tout ce dont mon cœur déborde. J'ai à vous communiquer une préoccupation qui m'obsède^ Vous et madame votre mère, vous pourriez, je crois, avoir une heureuse'

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influence sur les événements actuels. Pourquoi n'en profîteriez-vous pas? La révolution se prépare. Nous sommes ici, malgré les forces militaires dont nous disposons, dans un pays presque inconnu et nous sommes embarrassés dans le choix des mesures pour le maintien de l'ordre public. Il dépendrait de vous de nous être d'une grande utilité.

— Comment? Nous, des femmes?

— Les femmes jouent en Pologne un rôle proéminent. Elles sont de toutes les manifestations.

— Ces femmes-là sont de la basse classe ; non de l'aristocratie, de la haute société.

— Pourquoi cette haute société féminine qui a une opinion, ne la proclamerait-elle pas?

— Les dames comme il faut ne peuvent pas se compromettre dans la rue.

— Elles pourraient agir sans quitter leurs salons.

— Mais pourquoi nous plonger dans ces questions politiques ?

— En temps ordinaires, ce serait fâcheux de vous en mêler, mais dans un moment de désordre comme celuici, ce serait remplir un devoir. Le gouvernement a le droit de réclamer votre concours, votre aide pour la pacification des esprits.

— En quoi pouvons-nous être utiles ?

— A nous éclairer sur la situation. Je vous jure que j'ai à cœur le bien du pays, dans de justes limites et en union indissoluble avec la Russie. Malheureusement, moi et les autres nous n'y voyons goutte.

Muse comprit où il voulait en venir. Elle rougit à cette insinuation, mais cette rougeur passa furtivement sur son visage avec la rapidité d'un éclair. En se prêtant aux vues du colonel, c'était, pensa-t-elle, acquérir de la puissance, c'était s'élever à toutes les grandeurs... Son imagination vagabonde la transportait déjà jusqu'aux marches du trône, jusqii'à l'alcôve impériale. Elle se regarda dans la glace, et s'avoua que son rêve soudain

MUSE s'amuse avec LES RUSSES 279

d'éclat à la cour, avait chance de se réaliser et sous cette impression elle reprit :

— Cher colonel, parlez-moi avec une entière franchise. Je vous écoute.

' — Soyez ma conseillère et mon guide I dit Sofronof. Vous avez de nombreuses relations. Vous voyez beaucoup de monde. Aidez-moi h agir sur eux. Marchez avec moi, la main dans la main.

Muse rougit de nouveau, mais elle surmonta ce trouble et baissa la tête :

— Je n'aime pas, répondit-elle, la politique et ses complications scabreuses. Pourtant, si, comme vous le pensez, je suis capable de me rendre utile, je me dévouerai de plein cœur. Mais faire de la politique, c'est jouer avec le feu. A ce jeu-là, on se brûle souvent. Dans ma situation de demoiselle, surtout, cette occupation peut nuire à ma réputation, et perdre mon avenir. 11 est si facile aujourd'hui de tomber en suspicion.

— Pourquoi de telles craintes ? reprit le colonel en souriant. Vous viendrez à Pétersbourg. Vous y trouverez le meilleur accueil. Et tout homme, sur qui vous daignerez jeter vos yeux noirs irrésistibles, s'estimera heureux, si haut placé qu'il soit...

Il s'interrompit ; le sens mystérieux de la phrase avait été rendu compréhensible à Muse par quelque ouverture antérieure. M"* Wtorkowska jugea qu'il valait mieux pour le moment ne pas mettre les points sur les i, car elle s'était empressée de répondre d'un ton badin :

— Allons donc I Mon cher colonel, vous m'avez mal comprise. J'ai simplement voulu dire que la politique cause bien des déboires.

Sans plus ample discussion tous deux s'entendirent.

Quelques jours après, le salon de M"** Wtorkowska s'ouvrait avec pompe. La réunion très bariolée avait été récoltée un peu partout : elle se composait de modérés, de blancs, de gris, de rouges, de bleus, de verts rouges.

C'était, d'après les indications de Sofronof, un terrain neutre y pour arriver à l'entente mutuelle.

Jacob s'y trouvait plutôt comme spectateur que comme acteur. Depuis la fameuse soirée, reproduction adoucie d'une scène biblique. Muse le battait froid. Elle ne l'invitait plus aux intimités des dialogues à l'écart, elle ne le bombardait plus de petits billets, elle ne l'engageait plus à des promenades sentimentales. Ce changement èi vue convenait à Jacob, las déjà des empressements des premiers jours.

Henri Segel, visiteur très régulier, très assidu, était au milieu des Russes dans un élément à son goût. Il se lia avec eux. De là des entrevues fréquentes, des invitations réitérées, des soirées, des dîners, etc.. Tilda, que l'influence de Jacob faisait vivre dans une autre sphère intellectuelle et morale, était contrariée par ces passetemps multipliés. Mais son pouvoir était très limité, sinon nul. Maîtresse absolue dans deux petites chambres au milieu de ses fleurs et de ses livres, elle vivait, hors de cet horizon, en étrangère dans sa propre maison. On se contentait de lui annoncer que tel jour, tels invités dînaient et on les lui présentait souvent sans son consentement préalable. A table, la tournure et l'esprit de la conversation la vexaient douloureusement. Le mari s'en apercevait bien, mais ne s'en souciait guère.

Jacob, absorbé par les événements politiques, ne venait que rarement, d'autant plus qu'il était toujours sûr d'y coudoyer des Russes, dont la fréquentation lui répugnait. Il ne pouvait espérer d'eux un peu de franchise et il ne pouvait leur parler en toute liberté ; cette contrainte le mettait dans une position gênante et désagréable.

La présomption et l'opiniâtreté accompagnent habituellement une civilisation imparfaite et superficielle comme celle des Russes.. Pour paraître progressifs et libéraux, ils expriment souvent dans la conversation des idées avancées qu'ils ne songent nullement à mettre en

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pratique : à la sincérité, ils répondent par le mensonge* La vie de Tilda devenait de plus en plus triste et isolée. Elle dépérissait. Sa toux augmentait. La fièvre la minait. Elle passait des journées entières à faire de la musique, pour s'abstraire, pour oublier la routine journalière d'une insipidité croissante.

Cette distraction épuisait ses forces, sa santé empirait, mais elle refusait de se soumettre à tout traitement. La nuit, elle se plongeait dans la lecture, se créant ainsi un monde artificiel, imaginaire... Sa seule consolation, sa seule joie, était de causer avec Jacob qui recevait ses confidences. Mais il arrivait le plus souvent que Henri ou quelqu'un de ses nouveaux amis se jetaient en tiers dans ces entretiens. Alors, Jacob se bornait à constater, par un examen rapide, les progrès de ce mal caché qui creusait le visage de la jeune femme, et celle-ci regardait si le front du jeune homme était plus assombri, plus soucieux. Ensuite, ils se serraient silencieusement la main et se séparaient.

Il advint cependant, qu'au thé du soir, il n'y avait auprès de Tilda, quand Jacob arriva, que l'ancienne gouvernante anglaise devenue une amie de la maison. La femme de Segel était altérée de sympathie.

— Comme tu viens rarement I lui dit Tilda. Je sais que ce n'est pas indifférence de ta part, mais si je n'avais pas tant de confiance en toi, je pourrais accuser Emma de me priver de ta société.

— Pourquoi plutôt Emma ?

— Parce qu'il est évident qu'elle fait des frais en ton honneur.

— En mon honneur et en l'honneur d'une dizaine d'autres ! Le colonel Sofronof et jusqu'à Henri, ton seigneur et maître.

— Rien d'étonnant que sa figure fraîche et rose plaise à Henri, comparée à ma pâleur et à ma fatigue. Là-bas, sourires et chansons; ici, soupirs et pleurs* Cette préférence s'explique et je ne saurais lui en vouloir,

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. — Eh bien, moi, je lui en veux !

— S'il étail plus sensible, je me reprocherais de ne pas Taimer. Il est juste comme je désire qu'il aoit : convenable, poli, froid en me laissant ma liberté entière. Depuis longtemps Muse Ta ensorcelé.

— En s'ensorcelant elle-même.

— Pourquoi serions^nous, toi jaloux, moi jalouse? Que noua importe !

— La conduite d'Henri est indélicate...

— . Qu'importe puisque je ne l'aime pas I

Jacob se leva, fit quelques pas dans la chambre et re* vint près de Tilda qu'il regarda fixement :

— Pardonne»moi, dit^I, une idée folle vient de s'em^» parer de moi,

— Quelle idée, di8-la-.moi vite.., i»- Le divorce !...

mm- Non ! non 1 répondit.elle toute troublée; à celui que ^'aime de toute mon âme, je ne veux pas apporter un misérable reste de vie, un cœur étiolé, un esprit malade. Ta pensée est vraiment folle et coupable. Nous n'avons pas le droit d'arriver au bonheur par le noandale,.. Le bonheur gagné ainsi cesserait d'en être un. Ne sommes-nous pas heureux comme nous sommes? Que nous faut^il de plus? Nous pouvons nous voir I causer, nous serrer la main et penser l'un h l'autre... Ce qui nous egt permis doit nous suffire. Nous rapprocher serait peut-être un désenchantement pour nous. Est-ce la peine d'échanger notre amour juvénile jt chaste pour un lien banal et ofiQoiel. Ne renonçons pas à notre existence supportable, à tout prendre, pour d08 rôves. Humiliée, froissée, flétrie par les embrassemôntsd'Un autre, je ne suis plus celle qui t'a aimé jadis. Non ! Non ! Jacob, au nom de notre amour, plus un mot sur ce sujet. Ne me tentQ pas * ne me fais pas proire it.la réalisation possible d'une impossibilité. . «<- VimpQssibilité n'est que dans ton imagination. La chose Qst trèf; faisable, chère Tilda. Qu'est-ce qui t'atta-

MUSE s'amuse avec LES RUSSES 283

che à ton mari ? Ce n'est pas son indifférence pour toi; ni la tienne pour lui. Vous n'avez pas d'enfants I , — Ne me force pas à rougir, Jacob... Suivant moi, une femme ne doit appartenir qu'à un seul homme. Quel que soit son sort, heureux ou malheureux, elle doit le subir humble et résignée î... Il ne m'est pas donné de recommencer la vie. Du reste, je suis au seuil de la tombe, toi, tu es h l'entrée de l'existence.

— Je pensais que tu m'aimais autant que je t'aime, Tilda.

— Davantage, car j'ai le courage de me sacrifier à ton bonheur. Tu ne saurais croire combien cette idée de t'appartenir me. trouble l'esprit ! Te le dirai-je ? Cette tentation m'est venue pluts d'une fois. Toujours je l'ai repoussée comme je la repousse maintenant. Aie pitié de moi. Ne m'oblige pas à pleurer... Je suis faible !.,. N'abuse pas de ta force de raisonnement...

— Mais cet homme est tout à fait indigne de toi I ♦ — Indigne ou non, je Fai épousé...

— Et si lui-même il désirait le divorce,.. S'il voulait t'y contraindre...

. r^ En as-tu quelque indice ?

— Non 1 .

^ Eh bien alors, tais-toi I Tais-toi ! Même s'il me chassait, je refuserais d'être à toi.

— C'est inconcevable 1 Tilda, c'est de la folie I

r— Non! C'est de l'amour ! L'amour entier d'une femme qui sait aimer chastement. Te .donner ma main, ce serait te donner sa place,., Après lui!,.. Oh! non! ce serait trop humiliant pour toi !,,.

— Tu es un ange ! Mais je te voudrais fe^lme !

, — Tâchons, au contraire, de nous élever au-dessus de cette humanité croupissante.

— Tu peux t'envoler vers cet idéal. Et moi, non I

— Je comprendrais, reprit Tjlda avec une rougeur fiévreuse au visage, je comprendrais un instant d'aberration, une chute soudaine et imprévue; mais je n'ad-

mets pas la profanation consciente et calculée d'une femme... Celle qui a pressé deux hommes sur son sein, devient ensuite comme une auberge ouverte à tous... Un seul ! rien qu'un seul ! à la vie, à la mort I

— Et le seul c'est Henri I C'est donc lui !

— Non ! ce n'est pas lui I C'est toi, Jacob I L'autre n'a eu qu'un corps fané ; à toi l'àme toujours vivante...

Après un moment d'exaltation elle reprit ^en se recueillant :

— Dis-moi, crois-tu à l'immortalité de l'âme et à la vie d'outre-tombe.

— Oui I j'y crois ! autrement l'homme aurait une aspiration que Dieu ne saurait réaliser. Comment admettre ce besoin d'immortalité que chacun porte en soi ; comment supposer que le pressentiment, la divination d'une existence future ne soient qu'illusion passagère et amère ironie du cerveau ? Quant aux conditions de cette vie future, voilà ce que nous ignorons. L'homme rêve qu'il se réveillera ailleurs tel qu'il a fermé les yeux icibas. C'est peut-être une erreur. Mais où il cesse de se tromper c'est quand il pense que l'âme ne saurait perdre les vertus acquises, les douleurs courageusement endurées. Certainement, il y a un autre monde.

— Tu jettes un baume sur mon esprit. Je désire croire. Mais c'est en vain que je cherche la foi dans les livres. Ils me bouleversent et finissent toujours par me confirmer dans mon ignorance qui se résume par ces mots : je ne sais rien.

— Oui ! Mais ce n'est pas dans les livres qu'on puise la foi. Elle provient d'une voix intérieure qui l'inspire et la ratifie.

— L'incertitude I partout cette atroce incertitude !,.. Vertus, mérite, sciences, raison même : autant de toiles d'araignées que déchire le vent de l'orage I C'est affreux pourtant de mourir avec cette idée de néant dans le cœur I

— La croyance en Dieu nous en garantit I Dieu ne peut être injuste ! Il ne peut nous avoir inculqué de fortes et

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persistantes espérances pour s'en faire un jeu cruel. C'est inadmissible, si on reconnaît sa loi. Ayons confiance en Dieu et observons ses commandements.

— Mais, où est-elle cette loi de Dieu ? Dans les livres appelés saints ? Les uns y découvrent une révélation, les autres de simples légendes populaires. Gomme tout est incertain, froid, vide, eifrayant...

Elle trembla à ces mots, comme si le spectre de la mort lui fût subitement apparu, escorté du néant.

Alors, elle se précipita au piano et joua une touchante fantaisie de Chopin que Jacob écoutait

Quelqu'un lui frappa sur Tépaule. Tilda poussa un cri d'effroi. Le rêve avait disparu. Elle retombait dans la réalité. Henri, le cigare à la bouche, se dressait entre eui.

— Tu as donc enfin daigné te souvenir de nous, dit-il tout goguenard à Jacob. Voilà assez longtemps qu'on ne te voit plus. Bonsoir, Tilda, fais-nous apporter du thé. Quelle heure est-il? Neuf heures. A dix, il faut que je sois au château. C'est à peine si j'ai le temps de me changer et de prendre du thé, bien préférable à celui qu'on nous servira là-bas — de la lavasse dans des tasses dorées... Mais comment avez-vous pu y tenir dans cette chambre ? On y gèle I

— Je n'ai pas senti le froid, déclara Jacob.

— La musique te réchauffait alors. A propos, avez-vous entendu la dernière fantaisie de Liszt, jouée par Muse ? C'est stupéfiant 1

— Muse est une habile virtuose, mais sans expression aucune.

— Profane I Blasphémateur !

Jîfccob se tût. Tilda allait intervenir, mais Henri regardait sa montre.

— Ce qui m'exaspère, c'est la cravate blanche 1 Mais on rencontre au château la meilleure compagnie. Le *Namiestnik est l'homme le plus courtois du monde...

— Bonne nuit I dit Jacob en prenant son chapeau.

— Bonne nuit !...

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