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Jacob ne trouva qu'au bout de deux jours, diaprés une adresse imparfaite, le logis où se cachait Lia. Il avait obtenu quelques informations sur son compte ? la misère de la pauvre enfeint était horrible, mais elle la supportait sans se plaindre avec une angélique patience. Elle habitait dans la rue des Jardins, ainsi nommée à cause des jardins.qui y abondaient autrefois mais qui chaque jour 86 rétrécissent et disparaissent.
, La maison était vieille et délabrée. Elle possédait encore un jardinet planté d'arbres fruitiers. A Tombre des pommiers et des poiriers poussaient des betteraves, des carottes, des pommes de terre et des oignons ainsi que des fraises et des framboises. Au centre, surgissait un magnifique tilleul -^ fantaisie du propriétaire. Cet arbre donnait beaucoup d*ombre et quelque profit par ses fliQUrs ;et âes abeilles.
. De» atftis soutenaient en maint endroit la masure afr (hissée et comme prête h choir. Les bardeaux des toits étaij couverts d'une mousse épaisse et rapiécés là où la pourriture les avait brisés. Au bas de la maison habi-
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talent deux familles juives bénies de beaucoup d'enfants* Lia logeait au-dessus,
La propriétaire s6 tenait sur la porte. C'était une femme très grasse, affublée en guise de tablier d'un grand foulard de coton. Le portrait de Napoléon !•', imprimé sur le tissu lui couvrait ainsi le ventre.
A la première question de Jacob sur la locataire qu'il cherchait, elle le regarda d'un air soupçonneux, en répondant :
— La femme que vous demandez habite bien ici^ mais elle ne reçoit personne. Si, pourtant, quelque affaire importante amène monsieur...
— Oui 1 c'est une affaire.
— En ce cas, vous la trouverez dans sa chambre. Elle descend rarement au jardin pour s'asseoir à l'ombre de notre tilleul, ce que nous lui permettons. Elle n'a pas droit au jardin, mais c'est une pauvre femme douce et
tranquille Elle inspire de la compassion. La connais-*
sez-vous, monsieur?
— Un peu, presque pas, mais je suis envoyé par la famille, bredouilla Jacob embarrassé.
— Sa famille I Enûn elle s'est soAivenue de l'abandonnée ! Oh, mon bon monsieur, elle a bien souffert, allez 1... Prenez l'escalier. Il y a un cordon de sonnette à sa chambre. Si vous aimez mieux, je monterai d'abord yaus annoncer. Votre nom? Peut-être refusera-t-elle de vous recevoir.
— Mon nom ne lui apprendrait rien I répondit Jacob impatienté.
— En ce cas, faites comme vous voudrez I à droite l L'escalier sale et sombre, aux marches brisées «t mal
rajustées, possédait, au lieu de rampe un;bàton accroché par ses deux bouts, à la muraille, au moyen de cordes* Les portes des chambres exhibaient de larges fentes à travers lesquelles filtrait librement la lumière en été» le froid en hiver.
Jacob frappa deux ou troi« foû k 1» poito iiidûiuée»
Pas de réponse. Il se décida à. ouvrir avec précaution. Le spectacle qui s'offrit à ses yeux était navrant.
Une chambre ou plutôt un galetas misérable, nu, étroit, à peine éclairé par une petite fenêtre enfoncée dans le mur. Dans un coin un grabat et à côté un berceau d'occasion qui avait dû servir à. plusieurs générations de bébés.
La tête appuyée sur une table grossière, une jeune femme dormait. La fatigue l'avait accablée tout à. coup car elle tenait encore à la main un ouvrage de couture. Ses pieds touchaient le berceau où reposait un enfant chétif et malingre. La nourriture que le pauvre petit être puisait au sein maternel ne suffisait pas pour développer ses forces et sa vitalité.
Lia ouvrit ses yeux, tout gonflés de sommeil ; elle crut que l'intrus s'était trompé de chambre et allait se retirer. Elle resta sur sa chaise, inerte, les yeux baissés. Sa figure triste mais calme dénotait l'habitude de la souffrance et la résignation à la misère.
Jacob, debout sur le seuil, ne se décidait pas à entrer en matière. Lia l'interpella enfin après l'avoir salué d'un hochement de tête.
— Que voulez-vous, monsieur ? Que venez-vous faire ici ? Qui êtes-vous ?
— Je viens de la part de vos parents.
— Je n'ai plus de parents. Je suis orpheline ! repritelle toute craintive.
— Je suis envoyé pour \'0tre bien. Ne vous eflFrayez pas. Je ne vous apporte pas de mauvaises nouvelles, fit Jacob d'une voix attendrie.
'— J6 n'attends de nouvelles de personne , de personne I Laissez-moi, je vous en supplie.
En prononçant ces mots, sa terreur grandissait ; et pourtant il y avait dans ses moindres mouvements une grâce pleine de candeur et de charme.
Jacob commença par lui nommer son lieu natal. Elle se^ prit à pleureu à chaudes larmes.
— On m'a oublié là-bas, murmura-l-elle. Oh ! n'essayez pas de me tromper. Cependant, ajouta-t-elle, en le regardant fixement, vous avez Tair bon et honnête. Pourquoi aurais-je peur de vous ?
— Vous n'avez aucune raison pour cela.
L'enfant se réveilla. Il commença à geindre en tendant ses petits bras. La maman oublia ses propres douleurs et la présence de l'inconnu. Elle se pencha sur le berceau, sur ce seul lien qui la rattachait encore à la vie. Elle caressa la faible créature, lui sourit et lui adressa de ces paroles qui n'ont aucun sens pour les auditeurs, mais que comprennent les bébés avant de savoir parler. Dans ce tableau de sombre infortune il y eut comme un rayon d'or.
L'enfant se rendormit bientôt au milieu des câlineries de sa mère. Pendant cette scène intime, la belle chevelure de Lia s'était détachée. Elle tombait sur ses épaules en tresses épaisses dont la longueur dénotait qu'elle n'était pas mariée, car la loi judaïque oblige les femmes mariées à porter les cheveux courts. Elle répara, toute honteuse, le désordre de sa toilette, offrit à son visiteur l'unique chaise delà maison et s'assit, timide, sur le bord de son lit.
Pendant l'intermède entre la mère et l'enfant, Jacob avait examiné la chambre. Sur un petit poêle traînaient des pots qui prouvaient que Lia faisait elle-même sa cuisine. Contre la porte séchait du linge étendu sur une échelle. Malgré tout, la chambre était assez propre et, à travers l'étroite fenêtre, on entrevoyait les arbres verts et les oiseaux joyeux du jardin.
— Votre famille m'envoie, reprit Jacob. Vos parents peut-être trop sévères à votre égard jusqu'à présent ont encore de la tendresse en réserve pour leur fille... Vous manquez de tout...
— Non î Je me trouve bien où je suis I La maison est tranquille. On ne me dérange pas. On ne me questionne pas. Au commencement, c'était un peu gênant. Mainte-
nant les locataires sont accoutumés à me voir de loin et moi aussi...
— Si ce n'est pour vous, il faut, pour votre enfant qui dépérit, quitter cette maison. Voilà le but de ma visite. Vous prendrez un meilleur logement et une bonne pour vous aider.
Lia regarda Jacob de ses grands yeux qui s'emplissaient de larmes.
— Mais je ne désire rien ! dit-elle.
— J'apporte de l'argent, répondit Jacob,
— Je n'en veux pas ; je refuse cette aumône. Mon travail me fera vivre avec mon enfant.
— Votre travail tue le pauvre petit être qui se meurt de votre dénuement.
— Pourquoi vivrait-il avec ma honte gravée sur son front ? C'est ma consolation, c'est ma seule joie, mais combien il serait plus heureux de ne pas exister.
— Ne vous désespérez pas. Ayez confiance en la bonté divine. Votre faute provient surtout d'un homme méchant.
— Méchant I Oh I oui 1 bien méchant I Moi qui croyais à ses paroles, moi qui l'aimais tant... Est-ce que par .hasard ce ne serait pas lui qui vous envoie ?
— Non 1
— Jurez-le I
— Je le jure...
— Quelle est donc la personne charitable.. <
— Qu'il vous suffise de savoir que ce n'est pas lui. Quant à la personne dont je remplis la commission, elle vous est proche parente, mais ne me demandez pas son nom. Je n'ai pas la permission de vous le donner. Fiezvous à moi. Je vous trouverai une maison tranquille et une protection tutélaire.
— Oh I non 1 ni protecteur ! ni tutelle !
— Comme il vous plaira. Mais au moins, déménagez et permettez-moi, en attendant, de vous laisser une petite somme pour vos dépenses...
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— Dieu est miséricordieux, mais les homipes sont méchants. Je ne crois pas pouvoir nulle part être mieux qu'en ce coin, où je vis cachée et ignorée. Ailleurs, les curieux viendront...
— Tranquillisez-vous. Je réussirai k découvrir un asile aussi retiré mais plus commode.
— Dieu est miséricordieux, répéta Lia pour la seconde fois. Elle déposa un baiser sur le front de Tenfant et tendit à Jacob une main amaigrie, desséchée par la fatigue et la pauvreté.
— J*ai été trahie une fois... continua-t-elle, mais j'ai, malgré cela, confiance en vous. Ceux qui se sont vus obligés de me chasser vous envoient. Ils pleurent et m'aiment encore. Mais, si ce n'était pour mon enfant, je ne quitterais pas ce réàuit. Je ne gagne pas assez pour deux. J'ai eu des journées affreuses. Une cruche d'eau, une croûte de pain sec et pas un liard pour du lait. Je ne savais où chercher du travail. Je perdais la tète I... J'appelais la mort... Et l'enfant demandait à vivre. Heures atroces 1 Nuits terribles passées dans la faim et le froid ! . . . Et l'enfant qui me déchirait le cœur par ses cris I... Oh I vous ne sauriez imaginer une torture plus grande I...
— Vous allez en être délivrée ; mais une chose m'étonne, c'est que vous n'ayez pas demandé au séducteur du secours pour son enfant.
Lia eut une expression de colère et de menace :
— Moi 1 s'écria-t-elle, moi accepter quelque chose de cet infâme ! Avant d'en arriver là, plutôt cent fois mourir après avoir vu mourir mon enfant. 11 a voulu achever de m'avilir en m'assignant une aumône à vie. Je lui ai jeté son argent à la figure. Je ne veux jamais le revoir, jamais entendre parler de lui. C'est pour moi un étran^ ger et jamais mon enfant ne le connaîtra : il aurait trop à rougir de ce père. Jamais de mes lèvres ne sortira son nom maudit et moi-même je l'effacerai de ma mémoire.
Peu à peu remise et rassurée, elle demanda plus hardiment. :
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— Êtes-vous aller chez nous ? Avez-vous \n le vieillard dontjeVose prononcer le nom, le vieillard à barbe blanche, et la mère affligée, et la sœur qui souffre de ma honte, et la maison où il faisait si bon de vivre avant qu'une coupable folie Feût couverte de deuil et de honte?
— Non I Je n'ai pas été chez vous récemment.
— Je crois vous reconnaître maintenant. Je vous ai vu à l'époque où nous étions tous heureux. Vous êtes venu un jour de Sabbat. N'est-ce pas ? Et vous avez eu un long et grave entretien avec le vieillard.
— Oui ! Et depuis ce temps, je ne suis pas retourné chez lui.
— Mais, ils vivent, n'est-ce pas ? Ils ne m'ont pas complètement oubliée.
— Oui I Ils sont tous vivants. Ainsi que vous l'avez dit vous-même. Dieu est miséricordieux et sa miséricorde s'étendra sur vous.
— Sa plus grande faveur pour moi et mon enfant serait l'étreinte de l'ange aux mille yeux.
— La vie peut encore vous sourire.
— Jamais I
Jacob essaya de chasser ces sombres pensées et so leva pour prendre congé :
— Demain ou après-demain, dit-il, je reviendrai moimême ou je vous enverrai quelqu'un. Je vais chercher pour vous un logement commode et une servante. Voici pour vos dépenses urgentes et pour de nouveaux vêtements.*
Il posa de l'argent sur la table. Lia était, en effet, si mal habillée, qu'il lui était difficile de se montrer dans les rues.
— Soyez moins triste ! ajouta Jacob. Je veillerai sur vous.
Lia eut de nouveau un mouvement d'effroi. Elle voulut répondre, mais les paroles moururent sur ses lèvres, tant son cœur était serré. Des doutes revenaient encore l'assaillir. Jacob devina :