‹ Le juifChapitre 17 sur 27 · LIA · texte numérisé non relu

LIA

— Tout ce que je vous ai affirmé est complètement vrai. Je ne vous serai jamais importun. C*est de loin et invisible que je veillerai sur vous. De grâce, pas de crainte à ce sujet.

Il la salua respectueusement. Lia, voyant qu'il avait lu dans sa pensée, se repentit de ses injustes soupçons et s'inclina en signe d'adieu. Dès qu'ilfut sorti, elle revint auprès du berceau et embrassa l'enfant endormi.

Emporté par le tourbillon d'une vie active, Jacob, à Varsovie, n'avait que de rares communications avec sa famille restée jians le district natal. Deux fois par an, il recevait par lettre la bénédiction de sa mère, des nouvelles de sa sœur et de son frère aîné. Malgré la distance intellectuelle que l'éducation avait mise entre lui et les siens, leur souvenir ne le quittait pas, et il s'acquittait scrupuleusement vis-à-vis d'eux de ses devoirs de bon fils et de bon parent. Depuis le bouleversement politique du pays, il avait été plus longtemps que de coutume privé d'une correspondance qui tranquillisait son cœur et à la régularité de laquelle il s'était habitué. Il en ressentait une certaine inquiétude.

Un jour, en rentrant chez lui, il fut averti par son domestique qu'une vieille femme , vêtue d'une façon étrange, et se disant sa* propre parente, l'attendait au salon. En faisant son rapport, le serviteur avait l'air embarrassé.

— Je ne savais que faire, ajoutait-il gauchement; j'avais beau dire à cette personne que monsieur était absent,

elle s'est obstinée à ne pas s'en aller. Elle élevait la voix. . . Le bruit attirait l'attention de la livrée du premier... Et le vacarme eût été épouvantable, si, comme j'y ai d'abord pensé, j'avais repoussé cette femme sur Tescalier. Du reste, elle y aurait probablement attendu monsieur. . — Qui est cette aame ? demanda Jacob.

Le domestique, jugeant son maître d'après sa manière de voir, n'osait répondre :

— Je n'ai pas bien compris qui elle peut être... balbutiait-il. Elle n'a pas dit son nom distinctement... Je crois qu'elle vient demander un secours. Mais, au fond, je ne sais rien de positif.

Dès qu'il eût ouvert la porte, Jacob aperçut une femme qui faisait le tour du salon en examinant tous les objets avec curiosité. Elle était vêtue à la mode ancienne des juives polonaises. Sur une robe noire d'une coupe particulière mais très simple, elle portait des perles et une grosse médaille en or. Un mantelet également noir complétait cette toilette et son visage était parsemé de mouches suivant l'ancienne coutume des juives.

Jacob devina, plutôt qu'il ne reconnut sa mère et, avec un cri de joie, il se jeta à ses -pieds et lui couvrit les mains de baisers.

. La vieille, dans son émotion, voulut articuler quelques paroles qui expirèrent dans un sanglot. Ses yeux s'étaient remplis de larmes.

Jacob l'installa sur le canapé et courut lui chercher un verre d'eau. Dans sa hâte, il faillit renverser le domestique qui regardait à travers le trou de la serrure et eut à peine le temps de s'écarter un peu de la porte :

— Vite de l'eau I cria Jacob. Tu as bien fait d'avoir reçu cette dame I C'est ma mère I

— C'est justement ce qu'elle m'avait dit, bredouilla le serviteur discret, mais...

— C'est bien ! De l'eau, te dis-je I

A son retour, Jacob trouva sa mère déjà remise:

— Dieu d'Israël , Schaddaï , toi que vénérait mon

défunt , combien a été grande ta bonté envers mon enfant ! Oh ! Si son père voyait Téclat qui Tenvironne, il n'aurait pas assez de prières pour te remercier, Dieu de Moïse. Hélas 1 moi, je ne peux te remercier que par mes larmes.

— Ce que Dieu m'accorde de plus précieux, c'est la joie de ton cœur maternel...

— Ta prospérité est la récompense céleste des vertus de ton père. Cette récompense n'a pas été accordée à tous mes enfants... Sarah est malade... Les enfants de Miriam ne vivent plus... Je n'ai pu résister au désir de t'embrasser encore une fois avant de mourir. Je me disais : peut-être , il aura honte de sa pauvre vieille mère... Gela me retenait. Ensuite j'ai pensé qu'au pis aller je pourrais au moins te voir, ne fut-ce que de loin, et te bénir à la dérobée.

— Comment pouvais-tu, mère chérie, supposer dans mon cœur une telle ingratitude et un tel oubli des commandements de Dieu ?...

— Oh I mon Jacob, je connais le monde. Ton frère aîné me respecte, quoique je ne sois pas sa mère, mais seulement la femme de son père. Il est bon, néanmoins, si je viens chez lui pauvrement vêtue et qu'il ait des visites élégantes, je m'aperçois bien que je le fâche... Mais toi, sois rassuré, je ne me montrerai plus dans ta demeure...

— Ce serait cruellement m'offenser. Jamais je ne rougirai devant le monde ni de ma mère, ni de mon père, ni de ma race, ni de ma croyance, ni d'aucune chose sainte. Cacher d'où l'on vient, c'est un sot orgueil, un criminel mensonge.

En ce moment rentra le domestique tout ébouriffé.

— Le monsieur, qui de coutume entre sans se faire annoncer, est là. Dois-je l'introduire?

— Certainement.

Le père de Tilda parut. Il ne reconnut pas d'emblée sa parente et fut surpris de voir une vieille juive assez

baroque assise sur le canapé. Il soupçonnait Jacob d'avoir une visite d'un autre genre.

— Vous vous rappelez, chère mère, monsieur Samuel, notre parent et mon tuteur? Je lui dois tout. Le voilà.

— Après Dieu, c'est à lui que nous devons le plus de reconnaissance ! répondit immédiatement la mère de Jacob.

Malgré tout, le père de Tilda était gêné. Il crut cependant devoir adresser quelques paroles courtoises à la bonne femme , ce qu'il fit assez maladroitement en phrases banales et décousues. Pour sortir d'embarras il prétexta une affaire personnelle et attira Jacob dans une autre pièce.

— J'avais à me consulter avec toi, lui dit-il, mais nous pouvons remettre cela à une autre fois. Pour le moment, dis-moi ce que tu comptes faire de ta mère.

— Ce nom de mère est ma seule réponse.

— Belle phrasé. Mais la sensiblerie nuit. Ne te compromets pas aux yeux du monde. Cette femme cocasse et drôlement attifée, si on la voit chez toi, te fera du tort et à nous en même temps. Les hommes sont farcis de préjugés qu'on ne viole pas impunément.

— Je n'en tiendrai pas compte. Je ne me soucie pas de cultiver la connsdssance de ceux que mes égards, mon affection pour ma mère choqueront. Ce sera la pierre de touche de leur valeur. Je serai fixé sur eux. Ainsi se sépare l'or du cuivre.

— Trêve de poésie et rentrons dans la prose de la vie 1 Sitôt que le monde a flairé un juif, il ne supporte que son parfum adouci et les effluves de la iarmulka le dégoûtent.

— Je ne ferai aucune concession à ce préjugé du monde.

— S'il en est ainsi, épargne-moi l'honneur de recevoir chez moi la visite de ta mère.

Jacob pâlit, frissonna et se mordit les lèvres :

— Vous avez été mon bienfaiteur, articula-t-il lentement, ne me le faites pas oublier.

— Excusez-moi, il. y a des degrés dans le judaïsme ; par exemple moi, je me donne pour un descendant de juifs allemands.

— Est-ce que l'espèce allemande vaut mieux? demanda Jacob avec un sourire de pitié.

— Peut-être non... Mais elle est mieux considérée grâce h, son instruction et h son passé différent. Est-ce que ta mère demeurera chez toi ?

— Je Tespère. Je serai content de l'avoir près de moi.

— Inutile de raisonner avec toi. On ne te convaincra pas ; mais si tu as des vues sur Muse, je te conseille de ne plus y songer...

— Je ne songeguère à M"® Wtorkowska.

— Pourtant, il court des bruits...

— Ces bruits n'ont aucune base.

— La présence de ta mère dans ton appartement choquera bien des gens.

— Tant pis. Je ne leur offrirai pas ma mère en holocauste 1

— Est-ce qu'elle n'a amené personne de la famille ?

— Je crois qu'elle est seule. Pauvre et excellente femme ; pour me voir elle a entrepris un long et pénible voyage.

— Elle eût mieux fait de t'appeler auprès d'elle, au lieu de tomber à l'improviste à Varsovie.

Le père de Tilda rentra au salon, salua poliment la mère de Jacob et sortit.

Au premier étage de la maison, l'arrivée de la juive en vieux costume national circula de bouche en bouche. Le domestique de Jacob n'avait pas de secret pour la femme de chambre de Muse. Il l'informa vite de l'événement. Celle-ci s'empressa de porter la nouvelle à M"* Wtorkowska qui, s'inspirant de Paul de Kock (i) son

(1) Paul. de Rock est de tous les écrivains français le plus lu

auteur favori, arrangea Thisloire à sa façon et Talla raconter à Muse.

— Gela m'est bien égal I s*écria la jeune fille. Jacob est rayé de ma liste.

— Hélas ! riposta M"» Wtorkowska, être si riche et rester juif dans Tâme au point de se frotter à la juiverie I

— Maman n*aura pas les mêmes objections, minauda Emma, contre Sofronof s*il se déclare.

— Que veux-tu ? Pourvu que je te marie, ton choix sera le mien. Cependant, sois sur tes gardes avec ce Sofronof. Ces Russes n'ont aucun scrupule, aucune délicatesse. Rendre une femme malheureuse est pour eux un plaisir, presque une gloire. Sous Téclat apparent, ce sont souvent des va-nu-pieds qui viennent en Pologne pour se remplir les poches. Et s'ils gardaient encore les produits de leurs rapines, de leurs vols ! Mais non 1 Ce sont d'enragés dissipateurs. Ils gaspillent l'argent au jeu, avec les femmes, en bonne chère. Oh ! je les connais bien les Russes. Combien se pavanent dans un brillant uniforme et vivent dans la gêne.

— Sofronof a une belle propriété dans la province de Kostroma.

— Que j'en ai rencontré de ces brillants officiers qui se vantaient de posséder des milliers de paysans près de Taroslaf ou de Tambof et vivaient de dettes €Joutées à de minimes appointements. Ils mentaient impudemment. Allez-y donc voir h Kostroma 1... Le gouvernement paie si mal les colonels et même les généraux qu'il les obUge à voler pour faire figure.

et le plus apprécié en dehors de la France. U a été traduit même en hongrois et en grec. On sait que le Pape Grégoire XVI l'estimait beaucoup et qu'il demanda un jour à un pieux pèlerin : « Corne sla U signor Paolo de Kock ? » C'était l'auteur favori de l'empereur Nicolas, le seul môme qu'il se plût à lire dans ses ft'équents voyages. Parmi les innombrables œuvres de Rraszewski se trouve une traduction de la Maison Blanche, publiée à Vilna en 1833. Pour son excuse ~ s'il en faut une — il n'avait alors que 21 ans. (Note du trad.)

— Gela ne s'appelle pasd es vols, en Russie. On donne à cela un autre nom : revenus indirects, je crois. Le pays est ainsi organisé que les employés civils et militaires, sans exception, se procurent des revenus indirects ou illicites pour arrondir leurs émoluments.

— A tout prendre, chère Emma, je regrette Jacob. Malheureusement il a une mère et un judaïsme impossibles.

— Pourtant, maman, si je le voulais bien, il quitterait pour moi père, mère et religion. Il me suffirait de combattre le sentiment qu'il traîne dans son cœur, et j'en triompherais. Je ne veux pas entamer cette lutte. Jacob ne m'est pas sympathique. Mon favori, tu le sais, c'est Henri.

— Tu me forces à te répéter toujours que celui-là est marié !

— L'obstacle c'est Tilda. Elle, disparue, Henri m'é* pouserait immédiatement.

— Les raisins sont trop verts ! . . .

— Nous verrons. Gomme pis aller , j'ai toujours Sofronof.

Quelques jours après l'arrivée de la mère de Jacob, Henri Segel disait h son beau-père :

— Ge Jacob est indécrottable I On n'en fera jamais un homme sociable I Présomptueux, obstiné, il se refuse èi voir le monde tel qu'il est. Sa tête est pleine de fantaisies talmudiques, de rêves de réforme, d'idées étranges, de convictions ardentes et contradictoires. G'est à n'y rien démêler. Il est pour les Polonais et en même temps contre la révolution. Il refuse d'entrer en rapport avec les personnages importants. Il s'entête dans son isolement. G'est un vrai sauvage, inutile à tout le monde. Il n'est pas dépourvu d'intelligence. Mais il ne s'en sert ni pour lui, ni pour nous.

— On sent toujours, en lui, cette gueuserie d'où je l'ai tiré, dit le père de TiJda. Il a d'invincibles retours vers elle.

— C'est bien dommage, car, avec ses connaissances variées, il aurait pu nous rendre de grands services. Il a de bonnes manières et un caractère sympathique. Jamais on ne le prendrait pour un juif, s'il n'avait la sottise d'avouer son origine dès la première phrase. Il est, compromettant en société. Les hommes de ce calibre sont destinés à mal finir, en se rendant, sciemment, désagréables à tous. Il faut être aveugle pour agir aussi maladroitement contre son propre intérêt.

— T'a-t-on raconté l'histoire de la mère.

— Pas encore !

— Imagine-toi qu'une juive du plus bas étage lui tombe sur la tête comme une tuile. Il la dorlotte, la cajole, se prélasse avec elle en public. Il l'aurait amenée chez moi, si je ne l'avais prié de m'épargner ce ridicule.

— Le même danger me menace, j'en ai peur; et il est capable de choisir exprès le jour où j'aurai,

dans mon salon, la meilleure société de Varsovie

Cet excentrique a tourné la tête de Tilda qui ne souffre pas qu'on plaisante sur lui et le considère comme un saint.

— Reste d'un roman platonique datant de leur enfance. Je te donnerai le moyen de rompre le charme qui enchaîne l'esprit de ma fille. Le voici : celui qu'elle prend pour un saint paie son tribut à la fragilité humaine.

— Gomment ? On ne cite pas une seule fredaine à son actif.

— C'est qu'il cache bien son jeu. Mais j'ai une bonne police qui m'a appris que ce sage versé dans les livres de Salomon marche de loin sur les traces de ce monarque voluptueux. Seulement ce ne sont pas de belles Madianites dont il partage les doux péchés. Il a succombé en orthodoxe avec une juive pur sang.

— Qu'est-ce que c'est que cetle histoire ?

— Tu sais que j'aime à fureter un peu partout. Cela me profite quelquefois et cela m'amuse toujours. Tantôt

Tun tantôt Tautre, j*ai des limiers que je fais causer. Donc, dernièrement, le vieux au nez rouge qu'on a surnommé Trompette pénètre chez moi. J*étais occupé. Il force la consigne, et m*aborde d'un air mystérieux comme 8*il s'agissait d'un secret d'Etat. Il m'annonça alors que Jacob, M. Jacob, tu ne devinerais jamais, Jacob le saint a une maîtresse. C'est une israélite dont le père est très riche. Le roman doit durer depuis assez longtemps car il en est résulté un enfant ce qui a fait chasser la pauvre fille de la maison paternelle.

— Comment ? Comment ? s'écria Henri, ce n'est pas possible !

— Il Ta d'abord entretenue avec le plus grand mystère dans une bicoque de la rue des Jardins. Maintenant, il Ta établie clandestinement mais plus convenablement rue Saint-Georges. Souvent, le soir, il y va. J'ai fait vérifier la chose. Le récit est d'une parfaite exactitude. La jpune fille, m'a-t-on assuré, est jolie, gracieuse et modeste.

— Comment accorde-t-il ce ménage avec ses principes ? C'est surprenant.

— Je suis de ton avis. Ses principes lui commandent d'épouser sa conquête. Mais il faut bien se rendre à l'évidence. Il n'y a pas eu d'épousailles. Les amoureux s'en sontipassé.

Samuel éclata de rire en ajoutant :

— Ce coquin de Jacob cache bien son intrigue. Un jour je le taquinerai là-dessus. Ce sera drôle.

— Je doute encore de la véracité de tes affirmations.

— Il n'y a pas à douter. Jacob entretient une jolie fille qu'il ne laisse manquer de rien. Si tu crois que c'est par amour de l'humanité et par chasteté... explique le mystère par ces deux raisons.

— C'est donc un Don Juan déguisé en anachorète ; c'est un Tartufe. Voilà un côté de son caractère que j'étais loin de soupçonner. Je n'en reviens pas.

— Veux-tu te convaincre par tes yeux... Tiens, voici

l'adresse du nid d'amour. Va voir pour y croire. Tu es de la famille, il est juste que tu te fatigues un peu... La chose mérite d'être tirée au clair. Tu ne manqueras pas, avec un peu de patience, de surprendre le galant en flagrant délit. Il ne faut pas se fier à l'eau qui dort ni k messieurs les saints. Au fond, ils ne valent pas mieux que nous.

— Hélas ! pauvre Jacob, où est ta gloire joséphique ? Savez-vous comment a débuté ce roman curieux et original ?

— C'est un secret que tu découvriras sans doute. Je ne puis dire qu'une chose, c'est que le secret n'en est plus un.

— Mais il est de retour depuis si peu de temps que la liaison a dû se nouer en pays étranger.

— Qui sait ? Peut-être aux eaux. . .

Henri Segel, tout pensif, alla dans l'avant-soirée chez Muse. Cette heure étkit pour lui le moment privilégié d'un cheu^mant tête-à-tête qu'un tiers ne venait jamais déranger, pas même Sofronof. M"* Wtorkowska avait si bien distribué son temps que ses élus ne risquaient jamais de se rencontrer. L'avant-soirée avait été accordée èi Henri qui pouvait, tout h son aise, badiner avec la syrène et baiser ses gracieuses mains.

Ce tête-à-tête avait lieu non au salon mais dans la chambre à coucher de Muse, où la mère pénétrait rarement et seulement pour la forme. C'était un échange d'agréables et frivoles plaisanteries qui dénotauent une mutuelle sympathie.

Segel avait l'air si préoccupé, que la jeune fille en fut frappée.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle. On dirait que vous êtes engourdi. Y a-t-il eu baisse à la Bourse ? Votre danseuse vous a-t-elle quitté pour des épaulettes ?

— Quelle cruauté de votre part, chère demoiselle, de penser que seule une préoccupation égoïste peut assombrir mon front.

304 LE JUIP

— Je pense seulement que vous êtes un homme raisonnable et pratique. Voilà tout.

— Eli bien ! cette fois vous vous trompez. Ce que je déplore c'est la chute d'un homme qui...

— La chute d'un homme I C'est curieux l

— Très curieux.

— Et je connais cet homme?

— Parfaitement ! C'est un de vos bons amis.

— Parlez donc ! Vous me faites languir... Pourquoi distiller votre histoire goutte h goutte ?

— Il s'agit de Jacob.

— Une chute ? La visite de sa mère alors?

— Non ! mieux que cela I

— Quoi donc ?

— Une aventure originale ! Une histoire extravagante. Jacob, notre saint, notre immaculé Jacob, cache une maîtresse dont il a progéniture.

— Pure calomnie I

— Telle a d'abord été mon opinion. Mais, hélas! le fait est palpable, et d'une évidence indéniable I

— Cela jure avec son caractère I

— Simple preuve que les hommes sont faillibles.

— Je brûle de connaître les détails. Est-elle jeune, jolie, blonde ou brune, pauvre ou riche, bien élevée ?

— Rien qu'une petite juive, fille de marchands, mais jeune et très belle.

— A quelle époque remonte l'événement ?

— Les circonstances, je les ignore. C'est mon beaupère, h qui rien n'échappe, qui a découvert le pot aux roses. Je n'ai pas voulu y ajouter foi. Il m'a convaincu. La susdite demoiselle logeait rue des Jardins et habite maintenant dans la rue Saint-Georges.

— Et qu'est-ce que cette progéniture dont vous avez parlé ?

— Est-ce que vous ne m'auriez, pas compris ?

Muse sourit et ne réitéra pas sa demande ; elle ajouta seulement :

— Il joue si bien le rôle de chaste Joseph que personne ne se douterait qu'il ne Test pas en réalité.

— Tartuferie ! Son caractère m'apparaît maintenant sous un jour nouveau. C'est une étude à recommencer. Jusqu'ici je me suis fourvoyé.

-^ Moi ! répliqua Muse, j'étais persuadée qu'il était de glace pour les femmes. Enfin,, je m'aperçois qu'il est vulnérable.

Muse, impatiente de raconter ce petit scandale h sa mère, congédia Henri,

— A présent, dit-elle en achevant son récit, cet homme me semble plus inexplicable que par le passé. Une fille du commun l'enchaîne, tandis que moi, il m'a si singulièrement repoussée.

— Il l'aime I Voilà l'explication I

— Il l'aime I II l'aime 1... Ce n'est pas une raison, ce n'est pas une excuse pour lui. Je suis furieuse maintenant que je vois que sa froideur vis-à-vis de moi n'était qu'un calcul pour ne pas m'épouser

Le colonel Sofronof paya cher le dépit de Muse. Elle le priva des petites nouvelles qu'elle avait l'habitude de lui fournir et fit montre, pour irriter le Russe, de quelques velléités patriotiques. Il ne s'en épouvanta pas outre mesure et se borna h sourire.

La calomnie faisait son chemin crescendo, Henri était rentré chez lui, d'humeur acariâtre. Ne trouvant pas de visiteurs, il se résigna à prendre le thé avec sa femme. Il regardait en l'air, elle, par terre. L'Anglaise lisait dans un coin. Le silence se prolongeait, Segel le rompit :

— Avez-vous vu Jacob, ces jours-ci ?demanda-t-il. * — Non ! Il n'est pas venu depuis quelque temps.

— Sans doute, la société de sa mère...

— Oui ! On m'a annoncé son arrivée.

— Il ne t'a jamais parlé d'une autre personne ?

— De qui, donc?

— Bah! Inutile de te dire cela I Ce n'est pas la peine

de détruire tes illusions. Tu as de raifection pour Jacob. Laissons-le en paix.

La moins curieuse des femmes a encore une bonne dose de curiosité d'autant plus forte qu*il s*agit d'un homme aimé... Tilda devint inquiète.

— Je suis sûre, dit-elle avec agitation, que Jacob ne peut rien faire qui puisse détruire la bonne opinion que j'ai de lui.

— Si tu en es si sûre que ça, tant mieux !

— Voyons,ne me tourmente pas ainsi. Dis tout, puisque tu as commencé.

— Il n'y a certes pas de quoi fouetter un chat ! C'est un enfantillage. D'ailleurs, pourquoi ce vif intérêt pour Jacob ?

— Je l'aime comme un frère. Je ne l'ai jamais caché. Nous avons été élevés ensemble...

— En somme, ce Jacob, n'a pas commis de crime I II est tout simplement en possession d'une maîtresse qu'il dérobe à. tous les yeux.

Il répéta cyniquement le cancan et détailla la chose avec une malicieuse ironie.

— Si tu ne me crois pas, du reste, ajouta-t-il, interroge ton père à qui l'on doit la découverte de ce mystère.

Tilda, pendant cette narration, avait rougi et pâli tour h tour, la tête baissée, tout le corps agité d'un tremblement nerveux. Elle se leva subitement et dit hardiment à son mari :

— Mensonge I Je ne crois ni toi, ni mon père. C'est une indigne calomnie.

— Et pourquoi, s'il te plaît ?

— Parce que ce n'est pas possible.

Sur ces mot^, au lieu de s'asseoir au piano, comme de coutume, elle alla s'enfermer dans sa chambre, où elle donna libre cours h ses larmes. Longtemps renversée sur sa chaise longue elle resta plongée dans une amère douleur.

Jusqu'alors, elle avait pu au moins se fier à un homme dont elle avait fait son idéal. L'idole était renversée de son piédestal et était ravalée au niveau des êtres les plus vulgaires, des comédiens jouant faussement l'amour.

Elle avait beau se répéter : Non ! cela ne saurait être I Une voix intérieure lui répondait, implacable : Ils sont tous ainsi bâtis sur le même modèle. Le monde entier marche dans la même voie.

La vie lui apparut si vide, si sombre, si odieuse sans lui, qu'elle eût été heureuse de mourir à l'instant.

Le lendemain, quand elle vint s'asseoir k table, son visage portait l'empreinte d'une douleur navrante, ses traits étaient battus et tirés. Elle répondit avec indifférence aux questions de son mari , se plaignit d'un violent mal de tête et se hâta de regagner son appartement privé. Elle avait besoin de solitude pour sa souffrance.

La tyrannie appelle Tintérêt sur ses victimes. Et souvent une cause qui ne rencontrait que peu de partisans, en voit rapidement multiplier le nombre, dès qu'elle est arrosée de sang.

Jacob, qui avait été opposé à ceux qui poussaient le pays à une explosion révolutionnaire, modifia ses sentiments d'une manière favorable à leur égard, lorsque le gouvernement déploya ses baïonnettes et dressa ses gibets.

A la tête des sauveurs de la Pologne, au moyen du terrorisme, figuraient le grand-duc Constantin, frère d'Alexandre II et le marquis Wielopolski. Tous les deux auraient probablement adopté un autre système, si Pétersbourg ne leur avait forcé la main et imposé l'emploi de ses remèdes traditionnels : le bannissement, la peine de mort, la Sibérie et les travaux forcés.

Jacob ne protesta pas contre la résistance au recrutement arbitraire accompli dans les formes les plus outrageantes. Au tribut du sang s'ajoutait le soufflet.

La nation polonaise, blessée dans sa dignité, fit entendre de toutes parts ce cri de révolte : « Plutôt mourir

que dé nous changer en une tourbe, baisant sous le knout, la main de ses bourreaux I »

Le cœur de Jacob se mit au diapason de tous les cœurs généreux... Mais ses antécédents de sage prudence lui avaient aliéné la confiance du parti ardent. Il usait son activité dans la rédaction d'un journal juif en langue polonaise où il continuait à exposer ses idées de réforme judaïque. Pour une telle propagande le moment n'était pas opportun. Aussi de nouveaux déboires Tattendaient-ils. Ses articles écrits dans un style élégant, avec une conviction chaleureuse, n'obtenaient auprès de ses coreligionnaires qu'un succès d'estime littéraire. Pour les uns, c'était de la superstition ; pour les autres, du fanatisme. Il resta seul de son bord en politique comme en matière religieuse. Trop juif ou pas assez juif ; trop patriote ou pas assez patriote selon ceux-ci ou ceux-là.

La société de sa mère était pour lui une douce diversion à ses travaux et à ses soucis.

Il l'avait installée chez lui et l'accompagnait ostensiblement au dehors. Son amour filial lui valut d'être mis au ban de ce qu'on appelle la bonne compagnie. On s'écartait de lui comme d'un pestiféré. 11 s'en aperçut et renonça à ses relations aux préjugés étroits. Il cessa même d'aller chez les Segel, à cause de la froideur que Jui témoignait Henri. Tilda donna une autre explication à cet ostracisme volontaire et y vit la confirmation du bruit qui l'avait si violemment affligée. La pauvre femme qui avait thésaurisé dans son cœur les chastes et doux souvenirs des amours de son enfance, s'en nourrissait et en vivait. Au monde seul, elle reprochait la per- •version de Jacob, non à lui-même.

Celui-ci céda un soir à la tentation de s'arrêter au premier étage, poussé par le pressentiment d'y rencontrer Tilda. Elle s'y trouvait en effet.

. Au milieu d'une assemblée composée presque exclusivement de Russes, se pavanait un nouveau venu, le

aïO LE iVt^

comte Bavorof, conseiller d'État actuel. A peine âgé de trente ans, il étalait sur sa poitrine une superbe plaque. On le disait grand favori du grand-duc Constantin. En outre, il était célibataire. Naturellement Muse tenait à le compter au nombre de ses adorateurs et essayait déjà sur lui Tamorce irrésistible de la beauté jointe à Tesprit. L'occasion était favorable pour approcher Tilda, as* sise à Técart presque abandonnée. La pâleur mortelle de son visage impressionna vivement Jacob :

— N'étes-vous pas souffrante ? lui demanda-t-il à voix basse.

Lajeune femme jeta sur lui un long regard empreint d'une profonde compassion en lui répondant :

— Non I je ne me sens pas plus mal a^jourd'hui qu'à l'ordinaire.

— Je vous revois après une bien longue absence.

— C'est vrai 1

-* C'est ma faute ; mais je ne puis pourtant pas m'im^ poser aux gens qui me repoussent.

— N'est-ce pas plutôt vous quirepoussez cespersonnes ? Cette phrase sonnait comme un reproche.

— Comment 1 moi? C'est donc involontairement. •• A cause de ma mère, on me fuit, on m'évite, parce que ma mère, bien que douée d'excellentes qualités, n'est pas une femme élégante. Est-ce une raison pour moi de ne pas l'aimer et de ne pas lui prouver mon affection ? La susceptibilité ridicule de mes soi-disants amis ne réglera jamais ma conduite.

— Est-ce votre mère seule qui vous éloigne de nous ? Est-ce que, par hasard, une partie de votre temps ne serait pas absorbé par une autre personne ?

Jacob ouvrit des yeux étonnés. Il y avait dans son re» gard tant de franchise et d'assurance qu'elle se sentit ébranlée dans sa conviction. Elle en rougit et embarrassée pour prolonger Texplication, elle se leva, alla s* asseoir auprès de Muse et partit bientôt en saluant Jacob de loin.

politique' russe 311

Ce dernier était atterré. Il cherchait la clé de Té* nigme. II comprit qu'on l'avait calomnié auprès de sa bien-aimée. Mais comment? Yoilà ce qu'il ne pouvait deviner.

Dans le salon, la conversation s'animait. Le colonel Sofronof, le comte Bavorof, Muse et le conseiller Pikulinski en faisaient tous les frais.

Le récent recrutement, d'où avait jailli la première étincelle révolutionnaire, était l'objet de la discussion* Sofronof n'approuvait pas la mesure et commençait et douter du génie du marquis Wielopolski.

Le comte Bavorof, avec ses idées toutes chaudes apportées de Moscou, faisait pressentir la répression atroce que le journaliste Katkof se disposait à élever à la hauteur d'un système, adopté et perfectionné depuis avec tant d'acharnement.

Le conseiller Pikulinski était un de ces conseillers dont on n'a pas à attendre le moindre conseil. 11 brillait par une nullité absolue. Ce qui prédominait dans son cerveau peu développé, c'était la crainte perpétuelle de se compromettre. Comme ces poupées qui rendent toujours le même son quand on leur appuie sur le ventre » à chaque instant, il répétait le mot : Oui avec un mouvement approbatif de la tète.

Peu importait du reste à Pikulinski que le oui accordé à un premier interlocuteur contredit le oui offert à. un autre. L'essentiel, selon lui, était de ne jamais tomber en opposition avec l'autorité et ses représentants. Grâce à cette ligne de conduite invariable, il avait fait une splendide carrière dans la hiérarchie bureaucratique* Décoré du cordon de Saint-Stanislas, de là croix de Saint- Wladimir, il jouissait de l'entière confiance du gouvernement, ce qu'attestait la boucle de vingt-cinq ans de services sans tache.

Malgré sa nullité intrinsèque, il déployait une énorme activité. Présentations officielles, manifestations de dévouement, adresses de soumission au gouvernement.

souscriptions de commande, députalions, partout où il y avait un trou à boucher, Pikulinski s'offrait.

Bon homme au fond, il savait se rendre agréable aux vieux dignitaires et aux vénérables douairières en jouant à la Préférence, Il était aisé de lui prédire encore bien des prospérités dans sa carrière civile. Le titre de sénateur et l'ordre de l'Aigle-Blanc ne pouvaient lui échapper. Ce n'était qu'une affaire de temps.

A chaque faveur nouvelle du gouvernement, Pikulinski était profondément touché. Il endossait vite son uniforme de cérémonie, s'affublait de ses décorations et courait présenter au château ses humbles remerciements. Il s'en retournait ensuite chez lui tout gonflé de joie par une parole banale de ses chefs hiérarchiques :

— Si tous, pensait-il alors in petto, imitaient mon exemple, combien de malheurs seraient évités. Malheureusement la plupart de mes compatriotes polonais manquent de tact et sont d'une inconcevable légèreté.

Dans le salon de M°*® Wtorkowska, il était censé •prendre part à la conversation, mais se contentait de jeter, par ci par là, un oui, dont le ton seul variait.

— La Russie, prétendait Bavorof, peut dire qu'elle fara da se, avec plus de droit que l'Italie. Elle se passera fort bien d'une alliance avec la perfide Autriche et la Prusse féodale. Jeune et vigoureuse, elle est de force à tenir tête à tout l'Occident coalisé.

— Oui î proféra immédiatement Pikulinski.

— Il serait plus sage d'éviter ce conflit, observa So-

fronof.

— Oui ! accentua mais plus faiblement le conseiller d'État.

— Pour ma part, remarqua Jacob, je pense qu'une politique sensée ordonne de ne pas se risquer dans une lutte aussi formidable.

— Et pourquoi donc ? demanda Bavorof.

A cette question, Pikulinski laissa fort intempestive-

ment échapper un OMî qu'il essaya de ravaler en toussant.

— La Pologne, reprit Jacob, ne réclame que les libertés garanties par des traités et légitimées par le passé. Il voudrait mieux les lui rendre que de répondre par la terreur à ses revendications.

Le conseiller d'Etat retint h grand'peine un oui qui demandait à sortir ; puis il eut peur de se compromettre par le simple fait d'assister à cette controverse, sentit des douleurs dans le ventre et alla se réfugier dans un coin du salon.

— Vous vous placez là, monsieur, répondit le comte, sur un mauvais terrain. Nous ne reconnaissons nuls droits aux Polonais pas même les droits inhérents à tout homme. Nous sommes l'autorité. Notre premier devoir est de réprimer toute tendance révolutionnaire. La force nous soutient : c'est par elle que nous vivons. Notre seule raison d'être c'est notre poigne !

Remis dans son assiette par la véhémence de Bavorof, Pikulinski souligna cette riposte d'un oui clairement accentué.

— Dire que la puissance russe ne repose que sur la force brutale, protesta Jacob, c'est avouer sa faiblesse morale.

— Jusqu'à présent l'empire n'a pas eu d'autre base que la force, qualifiée par vous de brutale. Gela changera peut-être. Mais en attendant, je vous le répète, notre évangile à nous, c'est la poigne.

Le cynisme du comte choqua le colonel qui était plus diplomate.

— Monsieur le comte, dit-il, je ne saurais me ranger d*une manière absolue à votre opinion. Nous avons des traditions slaves où perce le sentiment de certains droits supérieurs à la force.

Pikulinski allait lâcher un oi«* mais jugea prudent de le garder pour une meilleure occasion.

— L'obéissance passive, continua Jacob, en s^'adreseant au comte, voilà votre principal axiome.

314 LE juip

— Ouil car c'est un axiome national élevé à la puissance d'un dogme religieux. Ajoutez à cela l'argent, les places, les décorations, les titres nobiliaires... et toutes les amorces dont le gouvernement peut se servir à son ficvantage...

— Alors vous spéculez sur les faiblesses humaines, la cupidité, la vanité, Tambition ?

— Comme vous le dites. Toute la science des hommes d'Etat dignes de ce nom se résume dans l'exploitation habile des vices. Spéculer sur les vertus, n'est que rêve, illusion enfantine. Pourquoi ? Parce que dans l'humanité les vices prédominent toujours sur les vertus.

Muse, qui pratiquait, à sa façon, les maximes de Bavorof, crut néanmoins qu'il convenait à son sexe d'en paraître choquée et s'écria :

— Oh I monsieur le comte, vos idées sont vraiment épouvantables I

— Aussi ne sont-elles pas faites pour vos charmantes oreilles. Veuillez les excuser.

Pikulinski ût bruire à cette phrase un • oui très affirmatif, ce qui ne pouvait lui porter aucun préjudice.

— Vous savez pourtant, répliqua la jeune fille, qu'à présent, nous autres femmes, nous nous mêlons de tout. Nous sommes habituées à tout entendre et notre influence tend à se répandre partout.

— C'est un malheur. 11 ne sied pas à vos blanches mains de remuer les- ordures de la vie, ni de pénétrer, élégantes et parfumées, dans le laboratoire où se préparent les drogues pour les maladies de l'humanité.

Pikulinski crut la phrase assez bien tournée pour mériter un oui répété.

— Il s'en suit, d'après vous, demanda Jacob, que la morale ne doit entrer en rien dans le gouvernement des nations ?

— La morale, c'est la graine des niais. La politique exclut la morale.

— Si telle est votre profession de foi, toute discussion

. 1 il. II.

■est impossible entre nous. Je crois à la morale toujours et partout. Chaque fois qu'on y porte atteinte, j'en appelle à la justice de Dieu !

— Dieu I... Justice I... Vous en êtes encore là? Etesvous catholique ?

— Non I je suis juif.

Bavorof n'avait jamais rencontré de juif de cette trempe. Il le regarda étonné et lui demanda :

— Juif d'Allemagne ?

— Non 1 de Pologne et Polonais.

— La Pologne contient-elle beaucoup d'Israélites qui pensent et raisonnent comme vous ?

— Je ne comprends pas bien la question.

. — Elle n'a rien de blessant pour vous. Je voudrais savoir si on compte en Pologne beaucoup d'Israélites instruits et policés.

— Il y en a de plus instruits, de plus policés que moi.

. — Alors, tant mieux. Vous pourriez exercer une heureuse influence sur le pays, en le guérissant de son patriotisme sans avenir et de son catholicisme suranné. Eliminez en plus l'esprit nobiliaire et féodal : et dans ces nouvelles conditions s'opérera la fusion entre la Russie et la Pologne.

— Les juifs qui se sont conservés grâce à la foi religieuse ne peuvent pas s'employer à l'arracher du cœur des autres peuples.

— J'ai donc le plaisir de causer avec un révolutionnaire avéré?

. — Nullement. Pourtant il y a des circonstances où les hommes les plus opposés aux révolutions sont amenés à s'y jeter malgré eux.

— C'est votre langage à tous, dit Sofronof en intervenant. La vérité c'est que la Pologne ne sera jamais satisfaite. Donnez l'autonomie au royaume de 1815, elle demandera bientôt l'adjonction des provinces enclavées dans la Russie, la Prusse et l'Autriche. Rendez-lui tout

cela, elle réclamera des ports sur la Baltique et sur la mer Noire.

— Ce qu'il y a de certain, c'est que jusqu'aujourd'hui on n'a pas essayé de contenter la Pologne, en rien I

— Et Alexandre P' ? demanda Bavorof.

— Alexai^cire I" promettait beaucoup, tenait peu et ce peu il lé reprenait encore par la main de son frère le Tsarévitch Constantin.

A l'énoncé de telles'paroles la venette s'empara de Pikulinski. Il lui parut dangereux de respirer le même air qu'un semblable hérésiarque. Il songeait à prétexter un saignement de nez pour s'enfuir en toute hâte, pourtant il resta.

— Et le tort de la Russie, répliqua Bavorof, c'est d'avoir promis et fait des concessions. Dès 1815 il fallait déraciner le polonisme et le catholicisme. Il fallait les remplacer par l'esprit russe et l'orthodoxie grecque.

— Mais, Monsieur le comté, n'avez-vous pas avoué vous-même que la Russie ne fonde son pouvoir que sur la force matérielle ? En ce cas qu'est-ce que l'esprit russe ? Et comment inculquer aux autres Vesprit qui est absolument incompatible avec la force ?

— La contradiction n'est qu'apparente. Notre esprit à nous, c'est la destruction de tout esprit séparatiste. Nous avons eu tort de leurrer la Pologne avec de fallacieuses promesses. Entre elle et nous, c'est une lutte à mort. Son annihilation est notre but et l'a toujours été.

— Et que surgira-t-il sur ces ruines ?

— Une Russie énorme, une Russie semi-civilisée, paleoslave, démocratique et sociale avec un tsar au sommet. Une république, si vous voulez, démoc-soc, comme on disait en 48, avec un président héréditaire revêtu d'une autorité dictatoriale, et aux yeux des masses ignorantes d'un caractère sacerdotal et divin. Je suis un noble. Mais à vrai dire en Russie la noblesse n'existe pas. Elle n'a jamais existé et n'existera jamais. Tous les Russes sont égaux devant le knout.

Cette expression de république démoc-soc, même dans la bouche de Bavorof, sonna si mal aux oreilles de Pikulinski que cette fois il garda précieusement son ouiy prétexta enfin son saignement de nez qu'il avait en réserve et s*éclipsa la figure dans son mouchoir tout préparé.

Jacob, après avoir fait deux ou trois fois le tour du salon, se retira à son tour.

— Qui est ce monsieur?- demanda le comte dès qu'il fut sorti. Est-ce vi;'aiment un Israélite ?

— Oui, répondit Muse, et il y a, chez nous, beaucoup d'Israélites qui le valent par leur éducation.

— Et dans les mêmes idées?

— Pas tout à fait, répliqua Sofronof qui avait quelque notion du monde juif. Celui-cf est une exception. C'est un idéaliste, un rêveur, un réformateur, un original qui marche dans une voie spéciale.

— Homme dangereux ! murmura Bavorof. Il est opiniâtre sans doute comme tous les hommes convaincus, imbus d'un mysticisme fervent et plongés dans les nuages du spiritualisme. Il s'est fait le porte-étendard de la morale et du droit. Cela prend sur les esprits faibles, en majorité, surtout, sur les femmes, sur les masses. S'il était catholique par-dessus le marché, je l'aurais fait arrêter et expédier au loin sans hésitation. Mais, ce n'est qu'un juif. On peut encore patienter l

— A Varsovie, fit remarquer Muse, les Israélites jouent un grand rôle. On les distingue difficilement du reste de la société à première vue..

— Mais, à ce que j'ai entendu dire, les féodaux sont en lutte avec eux.

— Non ! Ils se sont réconciliés.

— C'est dommage. Nous nous efforcerons de ranimer la discorde. JDivide et impera est une de nos maximes.

— Vous êtes un étrange politique, cher comte, observa Sofronof, vous pensez à haute voix.

— Comme un célèbre ministre contemporain. C'est

aujourd'hui le meilleur moyen pour tromper son monde. Les hommes sont toujours disposés à vous attribuer des idées contraires à celles que vous émettez hautement.

Pikulinski était rentré. Il intercala avec assurance ^eux oui vibrants et s'en alla.

Toute la société Timita.

Une fois dans la rue, Bavorof dit à Sofronof :

— Je vous recommande, colonel, d'avertir l'autorité compétente de ne pas perdre de vue ce juif Jacob. Il me déplaît. Il voit clair dans nos manigances. II n'y a que deux alternatives : l'obliger ^ nous servir ou l'interner à Penza (i).

— A quoi bon ? C'est une nature candide dont on n'a rien à redouter. Il est sans influence. II se noie dans le Talmud et a l'innocente manie de jouer au prophète.

— Quant à moi, je me méfie du prophète. Est-il riche ?

. — Très riche.

— Tant pis 1 Ambitieux ?

. — Pas le moins du monde.

— Encore pis ! Est-ce un poltron ?

— Je ne le pense pas.

— Dans ce cas ; à Penza ! à Penza !

— Mais il n'est pas un révolutionnaire.

— C'est encore plus fâcheux. Tôt ou tard un révolutionnaire se rallie et change de peau. Une mince muraille sépare les gouvernementaux résolus des révolutionnaires à tous crins... Mais un libéral, un légal, un moraliste h cheval sur les droits : voilà des animaux nuisibles... Donnez-moi des individualités comme Pikulinski, malléables à volonté, je les placerais au centre de l'organisme social, nous au faite, la racaille à nos pieds et tout marchera comme sur des roulettes... hurrahl...

(1) Penza, ville des frontières de la Sibérie, où sont expédiés sans jugement beaucoup de ceux qui donnent ombrjige au gouvernement russe. (Note du trad.)

Jacob était plongé dans Tétude des œuvres de Maïmonides, quand son domestique lui remit une carte de visite.

Ce domestique — soit dit entré parenthèses — rem- .plaçait celui qui avait si grossièrement reçu la rustique maman de son maître et qui, à cause d'elle, avait quitté la maison les larmes aux yeux mais trop fier pour servir une campagnarde en costume juif.

La carte de visite, fabriquée dans une boutique à. bon marché, portait un nom indistinctement gravé. Sans le déchiffrer de suite, Jacob reçut le visiteur. Ses sourcils se froncèrent en reconnaissant David Seebach fils, le séducteur de Lia. Il était vêtu avec une élégance de mauvais goût, avait une badine à la main, le monocle dans Tœil et le sourire aux lèvres. Jacob le salua froidement et d'un geste tout juste poli lui indiqua un fauteuil.

David s'assit, mit le pommeau de sa canne dans sa bouche, assujetit son lorgnon et débuta d'une voix lente :

— Ma présence, chez vous, vous surprend peut-être, car vous avez emporté, je le crains, une mauvaise im-

pression de notre dernière entrevue. Nous sommes désespérés, mon père et moi, de n'avoir pu, sur l'heure, acquiescer à votre demande de cacher un malheureux émigré pourchassé par la police, mais...

— Je ne vous en garde pas rancune. Libre à chacun d*agir d'après sa conscience.

— Depuis, j'ai examiné l'affaire de plus près. Et je reconnais que nous avons eu tort. Votre raisonnement était juste de tous points. Nous devons suivre le courant, nous devons être Polonais. Mon père et moi, nous nous sommes entendus à ce sujet ; à cause de ses anciennes relations, il restera dans le camp russe, moi, je me mettrai du côté des Polonais.

— Gomme il vous plaira I dit d'un ton indiflTérent Jacob à son interlocuteur qui s'était arrêté, quêtant un encouragement.

— C'est pourtant le parti que vous avez adopté ? continua David interdit ? N'est-ce pas ?

— Je suis Polonais, mais je ne marche pas avec eux.

— Quant à moi, j'ai fait la connaissance des principaux agitateurs, j'assiste aux conciliabules, je me mêle aux groupes dans les foires; j'aiderai les révolutionnaires : il y a de l'argent à gagner. Par mesure de précaution, j'ai fait passer la frontière à tout mon avoir. Les Russes ne me pinceront pas et, dans le cas où je serais pris, mon père saura me tirer des griifes de la police, par la protection des généraux et hauts fonctionnaires dont il cultive la bienveillance. Les patriotes se procureront des capitaux pour faire entrer des armes par la frontière autrichienne. Je les servirai en ceci et les profits valent bien la peine de courir un petit risque.

— Excusez-moi, interrompit Jacob irrité, je ne me mêle pas de pareilles affaires.

— Gomment cela ? Ne nous avez-vous pas dit que vous partagiez les sentiments polonais et ne nous avez-vous pas reproché d'y être opposés?

— Ecoutez-moi, mon bon monsieur David, si je suis Polonais ce n'est ni par esprit de lucre, ni par peur, mais par conviction.

— Je suis également patriote dans Tâme. Je chante les hymnes récents qui demandent à Dieu de manifester sa puissance contre Tennemi séculaire. J'ai cru que vous m'aideriez à conduire l'affaire à bonne fin ; pour vous parler franchement, comme je suis un adepte de fraîche date, les patriotes n'ont pas encore en moi une confiance entière. Votre recommandation aplanirait la voie. Vous aurez un tiers des bénéfices sans bourse délier...

A ces mots, Jacob sonna. Le domestique apparut en toute hâte :

— Tu vois bien ce monsieur, dit le maître, regarde-le bien pour le reconnaître.

— Je le reconnaîtrai.

— Eh bien, si jamais il se présente ici de nouveau, tu le mettras à la porte.

David se redressa effrayé et furieux :

— C'est comme cela, dit-il du seuil de la porte, vous me paierez cher, mons Jacob; j'ai votre vie entre mes mains et je saurai me venger.

Après cette scène, une sueur froide inonda le front de Jacob qui tomba dans une sorte de prostration. Il en fut tiré par l'arrivée de la servante de Lia. On le priait de venir sur-le-champ rue Saint-Georges. Il se leva aussitôt en sursaut, prit une voiture et se rendit en toute hâte chez la victime de David. Il était près de la maison quand il aperçut, sous une porte cochère, une femme voilée qui semblait être aux aguets. A la vue de Jacob, elle fît un mouvement comme pour se retenir au mur et ne pas tomber. Elle s'enfuit ensuite en courant. La femme avait quelque chose de Tilda.

— Si c'était elle I...

Cette pensée ne fit qu'effleurer l'imagination de Jacob et s'évanouit en même temps que l'étrange apparition.

Lia accourut tout éplorée à la rencontré de Jacob qu'elle attendait avec impatience.

— Ah I monsieur, s'écria-t-elle, il est venu ici Tinfâme il a osé regarder mon enfant I... Sauvez-moi de lui ! Il a menacé de revenir... Je ne veux pas le voir... Je ne le connais pas I...

— Soyez tranquille. Vous n*avez rien à craindre. Vous a-t-il dit dans quel but il venait ? Peut-être a-t-il divorcé avec sa femme et veut-il vous épouser.

. — Je m'y refuserais. Mais il ne peut pats donner à sa femme le Ghet, car il ne sait pas même où elle est. Et jnoi j'ad fait un hsar^ je me suis engagé à ne jamais épouser Thomme, cause des larmes de mon père et de ma mère.

La colère et le mépris donnaient au visage de Lia une beauté surprenante. Elle continua :

— Que mon enfant soit au nombre des Asufim, des Piggum et des Schetukim, mais qu'il ne donne jamais le nom de père à^ ce misérable ?

Jacob faisait de vains efforts pour la calmer :

— Je n'approuvç pas votre Issar^ dit-il. L'enfant demande un père et le mafiage vous innocenterait aux yeux de vos parents.

Tout à coup on entendit dans l'antichambre retentir la voix de David. Lia saisit Tenfant dans son berceau et s'enfuit dans une autre pièce. Jacob resta seul. La porte s'ouvrit avec fracas et le séducteur se précipita dans la chambre, le visage empourpré par la fureur. Il resta stupéfait en voyant un intrus qu'il ne s'attendait nullement à retrouver si tôt. Après un recueillement , son exaspération s'accrut encore. Les poings serrés, il se rua sur son ennemi. Mais le sang-froid et la grosse canne dont Jacob s'était muni, le tinrent en respect. Il baissa les bras et bredouilla une phrase inintelligible.

— Que venez-vous faire ici? lui demanda son adversaire d'un ton ferme.

— Et vous? - -

— Je suis ici le mandataire du père de Lia, avec tous les droits d'un tuteur.

— Moi, je viens voir mon enfant.

. —Ni la mère ni l'enfant ne vous appartiennent. Leur avez-vous donné votre nom ? Que leur avez-vous apporté sauf la honte, la misère, la malédiction ?

— J'ai l'intention de divorcer avec ma femme et d'épouser Lia. Il faut que je lui parle. Pourquoi m'en empêchez-vous ?

— Je consens à ce qu'elle vous écoute en ma présence, si cela lui convient. . . Autrement, non I

— Gela doit lui convenir, je tiens son sort dans mes mains.

11 venait de proférer ces mots quand Lia ouvrit brusquement la porte et entra les traits convulsés par l'aversion et le mépris. Effrayante, mais superbe, David frissonna en la fixant. Elle hésita un instant, puis, elle s'écria :

— Entre moi et vous, monsieur David, il n'y a plus rien de commun. Je déclare devant ce témoin que jamais je ne serai votre femme et que je vous défends devons dire le père de mon enfant. Puissent mes pleurs, mes sanglots, mes souffrances, mes nuits sans sommeil et la souillure de ma famille amener sur votre tête la colère divine ! Que les démons vous torturent, que Dumah in* vente pour vous de nouveaux tourments !...

Au milieu de ces imprécations, ses yeux prirent tout à coup une affreuse fixité. Son bras parut pétrifié, ses jambes flageolèrent, Técume lui vint èi la bouche, un rire convulsif la secoua et, avec des cris aigus, elle tomba sans connaissance.

David essaya de faire bonne contenance, mais il s'enfuit bientôt en se cachant la tête dans ses mains.

La bonne se hâta d'aller chercher un médecin. Celuici déclara que ce n'était pas un sim"ple évanouissement, mais une attaque d'apoplexie d'une nature dangereuse. Tous les moyens usités en pareil cas furent employés»

3ii LE JUIF

La malade ne revint un peu à elle que vers le soir aux cris de son enfant. Elle lui tendit les bras, mais ses forces la trahirent de nouveau...

Jacob veilla à son chevet jusqu'à la pointe du jour.

Accablé de lassitude, Jacob venait de s'endormir .quand la voix d'Ivas le réveilla. Le jeune homme malgré les efforts du domestique pour lui barrer le passage à cause de Theure matinale avait pénétré dans la chambre à coucher. Il était vêtu d'un lourd veston de chasse /et portait sur l'épaule un havresac. Des grosses bottes terminaient l'accoutrement. Sa figure exprimait l'ardeur et l'énergie.

— Nous sommes aujourd'hui — commença-t-il sans préambule — dans deux camps opposés. Cependant je n'ai pas oublié que je vous dois mon retour en Pologne

. et probablement aussi la vie, car votre main secourable m'a tiré de la plus infime misère. Je viens vous en remercier une dernière fois et vous dire un éternel adieu.

— Pourquoi cela?

— Aujourd'hui... à l'instant même, je vais dans la forêt... Notre insurrection peut durer quelques jours comme elle peut durer des années. Nous marcherons ^rmés de bâtons contre les troupes régulières... Le bois nous servira de camp, de forteresse, d'arsenal. Nous marcherons bafoués par les uns, maudits par les

autres, accompagnés par les larmes de quelques femmes aimées et aimantes. Nous marcherons, le désespoir dans l'âme 1 En avant !...

— Pourquoi ce soulèvement sans espoir.

— Parce qu'on nous arrache pour les revêtir de la capotte du soldat moscovite les jeunes gens qui ont eu confiance en nous. Il faut les sauver ou mourir !... Je ne me fais pas d'illusion. comme vous voyez I... Je sais que j'expose ma tète. Bien plus je me voue au pilori de l'avenir qui nous accusera de présomption, de folie, de puéril entraînement. N'importe 1 l'iionneur national le commande : j'obéis. Une dernière fois, Jacob, prêt à mourir, je t'adjure de ne pas être traître envers ton pays, de ne pas agir contre nous 1

— Qui donc pourrait m'accuser de trahison ?

— Pourtant cette accusation circule. On voudra peutêtre faire un exemple éclatant. Je ne serai plus là pour te défendre et tu tomberas victime de ton obsti* nation.

— Pourquoi moi plutôt qu'un autre ? Vous ai-je fait des promesses que je n'ai pas tenues?

— Tu as des ennemis et des ennemis très dangereux. Us t'accusent de rapports secrets avec les Russes, ici, au premier étage, chez ta fiancée.

— Ma fiancée 1 Je n'en ai point. Celle dont tu parles ne le sera jamais I

— Mais tu vas la voir, tu vas chez Henri Segel qui est très mal noté. Tu parles ouvertement contre nous. Enfin tu as refusé de payer l'impôt patriotique*

Jacob sourit douloureusement :

— Singulière destinée, dit-il, j'ai des ennemis en nombre incalculable moi qui ne suis l'ennemi de personne... Toi-même, Ivas, tu te méprends sur mon compte.

— Moi, j'honore ton caractère, je t'estime, je t'ai soutenu et je te soutiens... La grande majorité des miens pense autrement que moii

— Ne parlons plus de moi... Advienne que pourra! Mais, dis-moi, n'est-il pas possible de retenir l'explosion révolutionnaire ?

^- C'est impossible. A mon tour, jeté demanderai de parler d'autre chose.

Il allait faire ses adieux à Jacob quand Krûder tout essoufflé se précipita dans la chambre.

— Te voilà donc, dit-il à Ivas, enfin je te tiens! Je vois par ton accoutrement de quoi il retourne. C'est trop tôt, trop tôt, entendez-vous I Au nom du ciel, pas d'acte prématuré et irréfléchi.

— A ton avis, il faudrait attendre que les Russes nous empoignent.

— Tous périrez tous jusqu'au dernier.

— Soit I Mais au moins notre sang sera fécond I ' — Ecoutez la voix de la raison I

— Nous préférons écouter celle du désespoir. Avez- vous été témoin des scènes provoquées par le recrutement nocturne? Avez-vous assisté au supplice de ces adolescents qu'on arrachait des bras de leurs mères éplorées ? Savez-vous ce que c'est que d'être un soldat russe ?

— Je l'ai été... Mais ce n'est ni de vous ni de moi qu'il s'agit. Il y va du salut ou de la perte de la patrie. Votre fougue n'est qu'un égoïsme héroïque. Une dernière fois, je vous rappelle à la saine raison...

— N'en parlons plus, Krûder ; noug l'avons proscrite* La folie est notre raison, notre mot d'ordre I Et sur ce^ adieu, Jacob*

Ivas et Krûder sortirent en même temps. Mann arrivant avec sa manière tapageuse les rencontra dans l'antichambre. Il fut frappé des figures expressives des deux hommes. Le vêtement de feutre du plus jeune, le choqua vivement: c'était depuis quelques jours un signe dé ralliement suspect.

Il se plongea commodément dans un fauteuil pendant que Jacob, surpris au milieu de sa toilette, s'habillait.

— Je viens, dit-il, comme ami de votre tuteur et vous voulant du bien si peu que vous m'aimiez vous donner un avertissement salutaire. Inutile de me faire des cachotteries, inutile de recourir aux mensonges.

— Je ne mens jamais, ni devant vous, ni devant personne. Apprenez-le, cher monsieur ; il est vrai que je ne vois pas la nécessité de me fier à tout le monde mais je ne dis jamais que ce que je pense.

— S'il en est ainsi, nous parviendrons, j'espère, à nous entendre. Je joue cartes sur table. Vous êtes, sans vous flatter, une figure proéminente dans la société israélite ; votre éducation et votre fortune vous assurent une position enviable. C'est pourquoi vous n'êtes pas le maître absolu de vos actes, dont la responsabilité incombé solidairement h toute la classe que vous représentez... En vous compromettant, vous nous compromettez... Le gouvernement surveille les hommes de votre trempe, il nous juge d'après votre conduite. On ne parle que de votre discussion chez les dames ■du premier étage avec le comte Bayorof et le colonel Sofronof. Pikulinski l'a répandue en ville et ne revient pas de votre insistance à soutenir des opinions subversives. Et que veut dire ce conciliabule matinal avec les deux rouges qui sortent d'ici ? Evidemment vous vous laissez entraîner par le parti révolutionnaire. Polie insigne l Passe encore si elle ne mettait en danger que. vous seul puisque tel est votre bon plaisir I

Mais elle peut nous nuire à nous autres du même cercle <}ue voits.

• — Est-ce tout ? demanda Jacob impatienté.

' — C'est assez, je crois. Quelle a été la teneur de votre conversation avec Bavorof dont le souvenir seul fait dresser les cheveux sur la tête de Pikulinski ?

— Connaissez-vous le conseiller d'État ?

— Certainement I C'est un âne dans toute la force du -mot I

— Et vous faites cas de son jugement ?

• -T- Parce que Bavorof vous regarde également comme un homme dangereux. Et ce jeune homme, en costume d'insurgé, avec ses grandes bottes, qu'est-il venu faire ici ? Conspirer, probablement.

— Yous vous trompez. Il est venu m'avertir d'être sur mes gardes, car, comme réactionnaire, je suis menacé de mort. Vous voyez comme cela concorde mal avec votre accusation.

— Cela prouve que vous manquez de tact. Vous vous êtes mis à dos les blancs et les rouges.

— C'est le sort rigoureux des hommes consciencieux de s'attirer la réprobation de tous, parce qu'ils disent la vérité amère aux uns comme aux autres, sans reculer devant les menaces, ni se laisser gagner par les faveurs... Je suis un de ces hommes-là, j'agis d'après mes convictions. Je ne les abandonnerai pas pour vous complaire.

Et il ajouta en hébreu :

« Heureux qui meurt tel qu'il est né, pur et sans tache 1 » (Baba Mezzia 107. a,J

Mann lui jeta un regard d'ironique compassion qu'on aurait pu traduire assez littéralement ainsi : Sot tu as vécu, sot tu mourras.

— Il n'y a vraiment rien à faire, ajouta-t-il, avec quelqu'un qui vous cite le Talmud pendant qu'on lui parle d'une manière pratique. Vous voulez donc à tout prix vous faire incarcérer dans la citadelle ? Et nous en pâtirons plus ou moins pour avoir été en relations intimes avec vous. Voilà ce qui est fâcheux.

— Qu'y puis-je ?

— Vous dites que vous n'êtes pas révolutionnaire ?

— Certes, je ne le suis pas.

— Eh bien, soyez du côté de ceux qui sont contre la révolution.

— Mais ils ne se contentent pas de la combattre avec la légalité. Ils y ajoutent le terrorisme et l'arbitraire.

— Des deux maux, choisissez le moindre.

— Oui, le mal est aux deux extrêmes, ou plutôt les

deux extrêmes se touchent et se fondent en un seul mal. Despotisme d'en haut, despotisme d'en bas. Je ne veux être le serviteur ni de l'un ni de l'autre. Je suis la ligne intermédiaire, celle du bien.

— Je vous en félicite ; excellent moyen de se faire écraser I... Vous me faites vraiment de la peine. Le plus sûr pour vous, dans votre disposition d'esprit, c'est de partir pour les pays étrangers.

— Vous voudriez que je déserte, lorsque mon devoir m'ordonne dans la crise difficile que traverse la Pologne, de rester en place, afin de lutter, tant que faire se peut, pour la vérité et la justice?... Si je vous embarrasse, ajouta-t-il en riant, vous n'avez qu'à me faire brûler la cervelle, pour cause d'utilité publique.

— Ce n'est pas pratique, malheureusement I On nous impliquerait dans un procès d'assassinat ; si vous ne voulez pas partir, enfermez-vous chez vous et ne sortez plus.

— C'est alors qu'on dirait que je conspire I

— Ne voyez que les Russes.

— Je les irriterais par mes remarques.

— Restez muet.

— Il faut que je parle.

— Que Dumah et un million de diables vous emportent à la fin, s'écria Mann en poussant la porte avec violence. Adieu 1

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