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LA RÉCONCILIATION

la fin! Le doute me tue. Je veux savoir tout, quand j en devrais mourir. Tu étais franc et sincère, pourquoi, à présent, mens-tu comme les autres ?

— Il ne manquait à nos malheurs que ta défiance !

— J'ai la preuve que tu me trompes. Ne valait-il pas mieux me dire comme h une sœur : « J*en aime une autre I Le contact d'un cadavre m'a lassé ; il me faut une créatui'e vivante ! » Je t'aurais répondu : « Va I sois heureux ! » Ente perdant, j'aurais au moins gardé mon estime pour toi !

— Pourquoi ne l'aurais-je plus ?

— Comment ! tu oses nier ?...

— Tilda, répondit gravement Jacob, je n'ai rien fait pour m^exposer à tes reproches. Je n'ai jamais été coupable vis-à-vis de toi.

— Que cache donc ton aventure mystérieuse?... Cette femme?... Qu'est-elle?

— Voici la vérité.

Il raconta le drame sombre dont Lia était l'héroïne sans oublier la scène de la veille et la mort du matin. Le sort de la pauvre fille tira des larmes à Tilda, mais en même temps elle se sentait fière et heureuse de retrouver dans tout son éclat la vertu de son bien-aimé. A mesure qu'il parlait, l'amour renaissait dans son cœur plus tendre, plus vivace. Quand il eût achevé, elle eût à se contenir pour ne pas se jeter aux pieds de Jacob et lui demander pardon à genoux de ses injustes soupçons.

— Pardonne-moi, s'écria-t-elle, pardonne à ma sotte crédulité. Mais la calomnie avait été si bien imaginée qu'elle avait les apparences de la vérité. On me la répétait avec tant de persévérance et de perfidie I

— Une chose m'étonne, c'est que tu ne sois pas venue m'interroger dès le premier jour, dès la première heure. Tu as eu tort de reculer devant une franche explication.

— Une longue et afl*reuse torture a été le châtiment de mon hésitation. Ces jours passés ont été les jours les plus amers de mon existence. Ta prétendue infidélité empoi-

sonnait jusqu'au passé et assombrissait mes souvenirs... Elle t'avait tout entier arraché à mon amour.

— Je n'aurais paç prévu qu'une bonne action aurait de si funestes conséquences.

— Quel bonheur j'aurais h adopter l'orphelin 1... Malheureusement dans cette maison je suis une esclave, une prisonnière. On me respecte c'est vrai, le maître m'entoure de luxe par vanité ; il sème des fleurs sous mes pas pour éblouir le monde ; mais au milieu de cette atmosphère parfumée, je suis captive et bien souvent j'envie l'ouvrière vivant de son travail ou la pauvresse, mendiant dans la rue. Depuis longtemps je suis abandonnée. Henri Segel partage ses journées entre les Russes et Muse. Quand je me sens trop mal, le médecin vient ici. De temps à autre une mendiante arrive jusqu'à moi et — vous ne le croiriez pas -^ sous cette richesse extérieure, je suis souvent sans argent, je n'ai pas de quoi faire l'aumône.

Elle soupira et poursuivit:

— Aujourd'hui, j^e renais à la vie ; le calme rentre dans mon esprit. Il m*est rendu le seul homme au monde qui me fasse aimer l'humanité et croire à la vertu I...

Sur ce ton, la causerie se prolongea longtemps. On servit le thé à l'heure accoutumée. L'Anglaise arriva. Enrhumée elle ne bougea presque pas la tête. Absorbés l'un dans l'autre, tous deux oubliaient l'univers... Tilda se mit au piano, fermé depuis plusieurs jours, et cette fête de réconciliation se termina par la Polonaise de Chopin (A — dur).

Quand Jacob se retrouva dans la rue, il se retourna pour jeter un regard sur la maison qu'il quittait, comme s'il eût eu le pressentiment de ne plus jamais y rentrer.

Varsovie présentait un étrange coup d'œil. De toutes ses portes la population affluait vers les bois. On se précipitait au combat, on se ruait à la mort.

Les Russes n'entravaient en rien cet exode. Ils lie savaient ou ne voulaient pas s'y opposer.

Au château de Bruhl on répétait le dicton : « Quand l'abcès est mûr, il n'a plus qu'à crever I » Le sang-froid autoritaire ne s'avouait pas que cet abcès provenait de la maladie purulente engendrée par une oppression sans frein. On ne se souciait ni des douleurs qu'il produisait en mûrissant, ni du sang qu'il rendrait en crevant.

A l'intérieur de la capitale, la vie semblait suivre son cours normal. Seuls les initiés reconnaissaient dans les rues les gladiateurs voués à la mort. La fièvre des esprits couvait sous un calme trompeur. De temps en temps circulait la nouvelle furtive que des bandes s'étaient formées, à la barbe des troupes russes, que des détachements moscovites avaient été battus, que les insurgés avaient pris telle bourgade, que par ci par là le drapeau national avait été arboré ostensiblement et le gouvernement révolutionnaire proclamé.

Gromof persistait seul à vouloir endiguer le torrent révolutionnaire. Vains efforts : les digues étaient rompues. Le mot de ralliement de la jeunesse était: la liberté ou la mort I

Les hommes réfléchis prévoyaientpourtantFexplosion prochaine de la vengeance moscovite, la répression barbare, sauvage comme en 1794, du temps de Kosciuszko. Pendant que les uns se cachaient dans les fourrés, les autres tombaient dans les serres de la police. On fouillait les maisons pour capturer les insurgés. On brisait les toitures, on démolissait les planchers et à défaut de coupables, on empoignait les innocents. La citadelle regorgeait de prisonniers. Chaque jour, des files de malheureux partaient pour la Sibérie. Les chaînes commençaient à manquer.

Et pendant ces lugubres agissements les bocages arboraient joyeusement leurs verts feuillages, les prés se tapissaient de fleurs, les alouettes chantaient où les corbeaux allaient bientôt s'abattre.

La Russie préparait ses saturnales pour célébrer la victoire définitive. Par centaines de mille ses soldats traquaient lés insurgés disséminés par bandes, sans campement, sans argent, sans armes, sans poudre. La victoire se fît attendre tout une année.

C'est à rhumiliation de l'armée qu'on serait disposé à attribuer la rage du gouvernement russe, si la lenteur des manœuvres n'avait été préméditée ainsi que nous l'avons dit déjà dans les pages de ce livre. Comme l'homme d'État polonais, le Russe voulait bien que l'abcès crevât, mais il voulait qu'il prit d'abord le plus d'extension possible afin de pouvoir ensuite tailler à son aise dans la chair vive et repaître sa fureur des lambeaux pajpitants de ce corps meurtri.

Depuis 1863 (1) sa vengeance s'accroît en férocité, re-

^ (1) Ce que Kraszewski écrivait en 1866, se trouve être encore vrai en 1886. Vingt ans de représailles n'ont pas assouvi la fureur du gouvernement russe. (Note du trad.J.

double sous mille prétextes. Elle était.désordonnée, elle se fait systématique.

Le monde civilisé assiste à l'épouvantable exécutioçi avec l'indifférence etlesricanements d'un voyou ou d'un gandin, qui' regardent guillotiner (1) !...

Jacob voyait se dresser dans son imagination cet avenir funèbre de la Pologne, avenir devenu le présent perpétuel. Il se désespérait de ne pouvoir détourner cette lugubre destinée. Au désespoir succéda l'apathie. A quoi bon la vie, pensa-t-il, sans un but qjevé? Ettousles che-^ mins vers ce but me sont fermés !...

Il essayait vainement de s'absorber dans la lecture. Son cerveau était comme figé. Un lourd sommeil, semblable à la léthargie s'empara de lui. Quand il rouvrit les yeux la lampe s'était éteinte. L'aube matinale blanchissait la chambre. Il ouvrit la fenêtre. Le ciel était triste et sombre comme son âme.

Dans le silence du jour naissant, il entendit des pas dans l'escalier. On sonna à sa porte. Il ouvre lui-même. Un homme entre vivement. Un manteau l'enveloppe entièrement, le chapeau le cache jusqu'aux yeux. C'est Kriider.

— Tu sais tout, n'est-ce pas ? Puisque tu es déjà prêt.

— Tout... quoi ?

— Pas une minute à perdre. Il est quatre heures. Tu as une heure et demie ou deux heures tout au plus devant toi.

— Qu'y a-t-il donc ?

— Je n'ai pas besoin d'user de ménagements envers un homme comme toi!... Dans deux heures, on viendra t'arrêter.

— Pourquoi ?

(1) Après avoir lu cette page on comprendra le plaisir que M. de Bismark a procuré au gouvernement russe en mcarcérant dans une forteresse humide et meurtrière l'élociuent révélateur de l'odieuse politique qui prévaut sous le faible Alexandre HI, comme elle prévalait sous son père Alexandre II. Politique traditioaueiie depuis Ivan IV^ le Terrible. (Note du trad.}

— Le sait-on jamais pourquoi sous notre régime. Je t'apporte un passe-port. Je me le suis procuré hier avant que la police du Château n'ait prévenu la police des passe-ports. Pars sans tarder.

— Où aller ?

— Où tu voudras 1

— Ne serait-il pas plus simple d'attendre et de me disculper?

— Plaisanterie 1 .. . Dn commencera par t'expédier au fin fond de l'Empire russe. Et c'est encore ce qui peut arriver de plus heureux.

— Soit ! On me déportera.

— Et tu te soumettras à la brutalité russe quand tu peux l'éviter ?

— Abandonner le pays au moment suprême, ce serait compromettre mes connaissances Israélites, comme me le reprochait Mann dernièrement. On m'a assez jeté à la figure les mots de prudence excessive, poltronnerie, calcul, égoïgme. Ma fuite justifierait l'accusation.

— Les instants sont précieux. Réserve-toi pour des temps meilleurs. La captivité te briserait, te paralyserait pour l'avenir. L'insurrection prend des forces. Qu'adviendra-t-il ? Nul ne peut le prévoir. La diplomatie européenne parait disposée à intervenir. Il est vrai qu'elle n'a pas la main heureuse, mais il n'est cependant pas impossible qu'elle obtienne cette fois, quelques concessions. Tu pourras nous être utile, conserve pour la Pologne ton intelligence, tes relations, ta fortune.

— Intelligence faussée par le mysticisme, dit-on partout ; relations avec lesquelles je suis toujours en contradiction ; il ne me reste que la fortune. Seule, à quoi peut-elle servir ?

— Allons ! pas de pessimisme. Décide-toi.

•— Ma résolution est prise. J'irai faire mes adieux à ma mère, en lui confiant la maison. Je prendrai quelque argent et j'irai loin d'ici réfléchir sur le meilleur parti à suivre. Il est toujours temps de se livrer aux gendarmes.

Je t'accompagne. Mais connais-tu un asile sûr pour quelques heures ?

— Oui. Viens avec moi I

Jacob ne perdit pas de temps pour changer de vêtement et courir embrasser sa mère. Il remplit son portefeuille de billets de banque et un quart d'heure plus tardi il était dans la rue avec Kriider. Par divers détours, ils arrivèrent aux Allées. Le fugitif eut un moment l'idée de demander l'hospitalité à Segel, à Bartoldouà son tuteur. Réflexion faite, il craignit de les compromettre.

— Nous allons au Kafarnaum I dit Kriider en souriant*

— Le Kafarnaum ? Qu'est-ce ?

— Un sobriquet de mon invention, pour désigner le lieu où se réunissent les rouges.

— Tu es donc des leurs, maintenant ?

— Je suis avec tout le monde et avec personne. J'entre, j'écoute, j'émets mon avis, je discute.... et j'attends. Avec moi on te recevra dans le Kafarnaum.

. — Est-ce un asile sûr ?

— Excellent ; nullement suspecté et n'ayant rien à redouter des perquisitions de la police. C'est dans la maison du commissaire du quartier.

— Allons-y I

Krtider enfila une ruelle. Le jour se levait mais la ville était encore déserte et livrée aux laitières et aux regrattières»

Ils s'arrêtèrent devant une maison. A l'entrée se tenaient des gendarmes, des policiers et quelques individus de la garde urbaine. Par un escalier donnant sur la cour, ils montèrent au second étage. La maison étant neuve, l'appartement àla porte duquel ils se trouvaient avait une belle apparence extérieure. Une servante à moitié endormie leur ouvrit et, sans question, leur indiqua une seconde porte. Celle-ci les amena dans un salon assez spacieux. Sur une grande table, deux hommes écrivaient à la clarté d'une lampe encore allumée. Les sophas, les fauteuils, les chaises étaient occupés par des

jeunes gens dont la figure fatiguée disait assez qu'ils avaient passé une nuit blanche. Krûder chuchota quelques mots à Toreille d'un des deuxpersonnages attablés. Celui-ci, dont la figure n'était pas tout à fait inconnue à Jacob I lui serra la main.

— Ici, fit-il, personne ne viendra vous chercher. Gomme nous n'avons pas de secret pour les gens probes, nous pouvons continuer nos. travaux devant vous. Nous conspirons même à ciel ouvert, dans les marchés publics, dans les rues et jusqu'à présent ne sommes pas encore tombés sur des dénonciateurs. Asseyez-vous, prenez part à nos délibérations, donnez-nous votre avis ; nous vous y engageons. Aujourd'hui il nous faut combiner

toutes nos forces : bras, tête, enthousiasme, ruse Ne

vous gênez pas, monsieur ; faites comme si vous étiez chez vous.

Kriider, dont l'habitude était de ne se fixer nulle part, alla d'un coin à l'autre, lut l'ordre du jour pardessus l'épaule du secrétaire, échangea de courts dialogues avec quelques-uns des assistants, et se hâta de courir à quelque autre réunion.

Jacob, laissé là par son ami, assistait à un spectacle étrange et tout nouveau pour lui. La porte s'ouvrait à chaque instant : c'était un va-et-vient continuel d'individus de tous les âges et de tous les rangs de la société : des femmes, des enfants, des juifs, des ecclésiastiques. Les uns apportaient des nouvelles bonnesou mauvaises, des messages, de l'argent ; les autres venaient chercher ou transmettre des ordres, apportaient des écrits. Dans la cohue, apparaissaient des uniformes dont quelquesuns portaient des insignes de grades supérieurs dans l'armée. Certaines figures dénotaient une longue carrière militaire pleine de fatigues ; certaines poitrines étaient chamarrées de décorations gagnées au Caucase ou dans le Taschkend. Contrastant avec les militaires, se mêlaient des ouvriers, des artisans, des ravaudeurs, des hommes tout déguenillés. Le mouvement était inces-

sant et les figures se renouvelaient continuellement.

Un jeune blessé vint raconter en peu de mots un combat dont il rapportait une balle dans la jambe. Il demandait un chirurgien pour en faire l'extraction et se montrait impatient de retourner sur le théâtre de la guerre. L'héroïsme brillait dans son regard et sa fièvre de patriotisme surpassait la fièvre de sa blessure.

Ua ouvrier accourait ensuite annoncer que la police avait fait invasion dans une imprimerie clandestine où il travaillait et d'où il avait pu s'échapper par le toit. . Immédiatement décision fut prise d'établir une imprimerie dans une autre cachette.

La révolution déployait une activité dévorante, instantanée , qui cependant était défectueuse. L'argent faisait défaut malgré tous les moyens employés pour s'en procurer : emprunts, prières, menaces. A tout moment, arrivaient des insurgés éparpillés dans les bois des plaintes sur le manque d'armes, de poudre, d'ambulajices, de médecins et de médicaments. Tout à coup le bruit courait que tel ou tel émissaire était tombé dans les mains des Russes ou qu'un fournisseur fripon, payé d'avance, avait livré une cargaison de fusils tirés du rebut des arsenaux autrichiens et ne pouvant plus être d'aucun usage. Les difficultés ne faisaient pas reculer le comité composé d'hommes d'une audace inouïe et accomplissant des miracles avec de faibles ressources. La surveillance russe s'était relâchée. Ce fait, qui aurait du donner fort h penser aux révolutionnaires, encourageait leur propagande. La confiance des insurgés augmentait de jour en jour. De toutes les provinces polonaises, et même de la Russie Blanche incorporée à l'Empire russe en 1772, parvenaient des témoignages de sympathie chaleureuse mais accompagnés de l'instante prière de retarder la prise d'armes. Il était trop tard. Le duché de Posen, annexé à la Prusse et la Galicie avec la ville de Cracovie soumise à l'Autriche s'agitaient, mais ne se révoltaient pas do peur d'attirer sur la Pologne soulevée deux adver-

saires de plus. Ces tronçons de l'ancienne République envoyaient des volontaires, quelque argent et en même temps, d'Autriche venaient des armes (pas toujours en bon état). Le gouvernement de Vienne fermait les yeux et laissait passer.

Gromof avait ses entrées dans le Kafarnaum. Il y continuait eh pure perte ses reproches contre l'insurrection et provoquait la dérision générale.

— Au lieu de blâmer notre élan, lui répondait^on, faites-en donc naître un semblable chez vous. Travaillez l'armée, travaillez les roskolnik (!)•

— Hélas I répliquait Gromof. C'est ce que nous faisons. Mais chez nous on ne répond pas au premier appel !... Nous avons à former notre peuple, è. l'instruire, à lui apprendre ses droits I...

— Et vous nous demandez de rester l'arme au bras jusqu'à ce que le bébé soit grand... Autant nous renvoyer aux kalendes grecques I

— Mais vous courez à l'abîme.

— L'abîme I L'enfer I Tout plutôt que votre joug !

Ce dialogue stérile fut interrompu par une femme qui racontait qu'on venait d'enlever son fils et de l'envoyer à la citadelle. Elle avait réussi à sauver quelques papiers compromettants qu'elle apportait. Après la femme, survint un adolescent, presque un enfant. Il fit, tout en se dandinant et en sautant,le récit de sa fuite des mains des gendarmes qui l'avaient raccolé pour le service russe.

Au milieu d'un hourvari assourdissant et des bruyantes allées et venues, des femmes causaient tranquillement ayant des dépêches dans leurs jupons et leurs corsets. Des émissaires attendaient pour partir que les

(1) Roskolnîkj dissidents de diverses sectes dont le nombre s'élève en Russie à 14 millions. Ils sont les ennemis de l'autorité du tsar, qui ne leur reconnaît pas la liberté de conscience et les persécute C'est parmi eux que Pougatchef recruta ses partisans et, nouveau Spartacus, souleva une Jacquerie, qui aurait pu se trans^former en révolution, sous le règne de Catherine II.

(Note du trad.).

cordonniers eussent recloué les talons de leurs bottes où étaient insérés des messages.

Jacob avait devant lui un admirable tableau de dévouement. Il en était navré, car il était persuadé que tant d'efforts n'aboutiraient qu'à une catastrophe. Krûder revint. Il rapporta à son ami qu'une heure après leur départ la police avait envahi le logement, bouleversé les papiers, démoli les poêles, fouillé les planchers et emporté comme unique trophée un pistolet de poche, arme prohibée. La maison restait soumise à une stricte surveillance. On cherchait Jacob dans les rues.

Il ne lui restait donc que le choix entre la fuite ou la prison. Mais où fuir? Il songea à la bourgade qu'habitait Jankiel d'autant plus qu'il avait besoin de voir le père de. Lia pour lui apprendre la fin malheureuse de sa fille. Il s'exposait, il est vrai, à rencontrer son ennemi David ; mais force était de braver ce danger éventuel.

Il resta dans le Kafarnaum jusqu'à la tombée de la nuit. Puis il s'enfonça dans les ruelles obscures où grouillaient principalement des juifs pauvres. Il avait parmi eux beaucoup d'amis qu'il avait aidés de sa bourse. Il avait souvent pénétré dans ces antres de la misère avec l'idée de se consacrer un jour exclusivement à son extinction. C'est dans ce but qu'il avait été le promoteur des écoles Israélites ; car,dans sa conviction, Finstruction populaire était la base de la réforme morale et de l'amélioration matérielle.

Il connaissait surtout intimement dans ce quartier un nommé Rébé Schmul, petit commerçant qui avait été sur le point de faire faillite et qu'il avait remis sur pied.

Les épaules chargées de quelques vêtements usés comme une amorce pour les vieilles défroques, il allait par le froid, par le chaud, criant dans les rues : Hendelt Hendel! Marchand d'habits I L'œil et l'oreille aux aguets, il épiait les appels du haut des mansardes et se faufilait dans les cours au risque d'en être brutalement chassé. Commerce pénible et souveijt ingrat qui ne lui rap-

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portail que juste de quoi ne pas mourir de faim et lui permettait tout au plus d'acheter le jour du Sabbat un peu de poisson et un morceau de pain blanc.

Rébé Schmul avait de sa femme, déjà vieille, cinq filles dont deux étaient mariées tant bien que mal. Trois restaient à la maison. En tout, cinq bouches à nourrir.

Pour y arriver, il fallait que chaque jour, par toute saison le brocanteur piétinât du matin jusqu'au soir et ouvrît l'œil afin de ne pas faire un mauvais marché en achetant des vêtements de bonne apparence où un trou aurait passé inaperçu. C'est là le danger de cette lucrative industrie. Les vêtements peu usés, se revendent facilement aux débitants en boutique qui, après les avoir bien nettoyés et rafraîchis, les font passer pour complètement neufs. Malgré son expérience. Schmul avait eu plus d'une joie anticipée qui se changea en amère déception.

Maigre, sec, haut de taille, il ne se ressentait pas de l'âge, car, disait-il, il n'avait pas le temps de penser à cela. Dans le commerce qu'il exerçait depuis plus de trente ans, il était à même d'observer les hommes et de cette étude était née dans son âme non le mépris mais la compassion pour ses semblables. Quoiqu'il fut bien pauvre, il lui arrivait souvent quand il rencontrait un plus malheureux que lui de tirer un sou de sa poche et de faire l'aumône. Avec cette sensibilité, il se distinguait encore par une humeur joviale.

La gaieté le servait dans son négoce. Une figure triste, repousse. Le sourire attire. Il encourage l'hommeTéduit à vendre son meilleur vêtement et adoucit l'amertume du^sacrifice.

Schmul avait toujours la plaisanterie sur les lèvres au départ comme au retour. Il traitait par la plaisanterie sa femme malade ; par la plaisanterie, il consolait ses filles dans leurs chagrins ; par la plaisanterie enfin, il se fortifiait lui-même quand il sentait qu'un soupir allait s'échapper de sa poitrine.

Nul ne célébrait avec plus de cœur la fête du Sabbat dans son appartement étroit et encombré, èi la lueur d'une chandelle de suif. Nul n'entonnait avec plus d'entrain le cantique de Salomon ; nul ne mordait avec plus d'appétit dans le pain consacré.

Ses affaires marchaient mal, quoiqu'il eût ajouté à la vente et èi l'achat des vieux habits le compierce des peaux de lièvres. 11 avait même songé èuélargir son industrie y adjoignant un débit de cirage et d'allumettes. Les circonstances ne lui avaient pas permis de réaliser ce rêve.

Par-dessus le marché, il jouait à la loterie et chaque fois espérait gagner le gros lot. C'est en vain que sa femme l'invitait à renoncer à cette fantaisie pour en employer l'argent dans le ménage. Quand elle avait bien bougonné, il se contentait de répondre qu'il ne faut pas fermer sa porte au bon Dieu.

Schmul logeait avec sa famille au troisième étage d'une vstste maison encombrée par une dizaine de familles juives, aussi pauvres les unes que les autres. Cette bâ^ tisse — inutile de le dire — ne brillait pas par la propreté. Elle était construite en rectangle avec peu de devanture et s'élargissait sur la cour. A chaque étage, une galerie en bois servait aux travaux du ménage. On y lavait le linge, on l'y séchait. On y fendait le bois. On y faisait la cuisine et la toilette des enfants. Que n'y faisait-on pas encore ? Des guenilles de toutes espèces y étaient étendues sur des cordes. Les odeurs de cuisine, les effluves de la lessive, la buée des eaux ménagères s'écoulant par une rigole au milieu de la cour, s'y mariaient pour produire un parfum à part que les locataires ne supportaient que par la force de l'habitude.

Les habitants formaient comme une seule famille. Pour la plupart, ils étaient nés, et devaient mourir dans ce réceptacle de misère.

Schmul occupait trois chambres sombres où l'air et }a lumière ne parvenaient que par la cour*. Quel air e^

quelle lumière ! L*un et l'autre devaient filtrer h travers les linges et les haillons qui, pendus aux cordes de la galerie, contrefaisaient des stores.

Une des pièces servait de salon et possédait un canapé où le crin frisait dans les trous de l'étoffe et deux fauteuils dépareillés. L'autre était la chambre à coucher du vieux couple ; la troisième, le dortoir des trois filles. C'était dans cette dernière que les demoiselles Schmul nettoyaient, repassaient et raccommodaient les vieilles défroques. Un événement mémorable y était arrivé. Le père se plaisait à le raconter comme une marque de protection providentielle.

Une dizaine d'années auparavant, la position du brocanteur était désespérée. Il avait eu la main assez malheureuse pour acheter un lot d'habillements qui se trouvèrent avoir été volés. Il fut condamné à restituer la marchandise et à payer une forte amende. Pour y arriver, il avait en vain frappé à plusieurs portes... Ne sachant comment se tirer d'embarras, il était sorti et avait réussi à vendre une vieille capote pour quelques florins. Il retournait chez lui quand un soldat l'aborda et lui offrit un gilet jadis en velours. 11 refusa l'affaire. L'autre insista, le saisit par le bras et fit tant que de guerre lasse Schmul accepta le marché pour une somme très minime. A la maison, il s'aperçut qu'il avait été dupé, car il n'y avait à tirer du gilet que la ouate et la toile. II le donna à une de ses filles pour le découdre. Celle-ci, jeta bientôt un cri de joie. Sous chaque bouton elle trouva une petite pièce d'or* Le total permit à Schmul de s'acquitter de son amende.

Le gilet contenait encore un chiffon de papier portant des lignes presque effacées et indéchiffrables.

Il n'était pas possible de remonter jusqu'au propriétaire de l'objet dont le soldat s'était évidemment emparé dans quelque pillage militaire. Néanmoins Schmul ne crut pas devoir s'approprier une somme qui lui tombait ainsi du ciel ; il s'en considéra comme le simple dépo«

sitaire et la restitua tout entière, par petits acomptes, aux condamnés politiques.

Cet acte peint l'homme. Tout malheureux qu'il était, il payait sa dette à un inconnu.

11 montrait souvent des morceaux de ce gilet, pour avoir l'occasion d'en raconter l'histoire et de rendre grâce à la Providence, car il était très pieux.

Pour son commerce, il partait le matin de bonne heure et ne rentrait guère qu'à la nuit tombante. 11 avait toujours un parapluie, jadis bleu, mais devenu par suite d'un long usage, d'une couleur indéfinissable. C'était moins pour s'abriter lui-même que pour garantir sa marchandise de la pluie, de la neige et du soleil. Son déjeuner se composait invariablement d'un oignon cru ou d'un hareng saur avec un morceau de pain et un verre d'eau-de-vie. Le soir, il aimait à trouver quelque plat chaud et s'attablait en racontant à sa moitié les incidents de la journée émaillés de facétieuses remarques. M"** Schmul l'écoutait attentivement. Puis venait la prière précédant le coucher.

Le brocanteur était généralement aimé à cause de son bon caractère et de son esprit jovial. On s'étonnait qu'avec son intelligence, il n'eût pas encore fait fortune. Il répondait en comparant son esprit à des ciseaux. Si tranchants qu'ils soient, ils ne servent à rien quand manque l'étoflfe à tailler. Or, l'étoffe. Dieu dans sa sagesse, ne la fournit pas à tout le monde*

Jacob s'engagea dans l'escalier conduisant au logement de Schmul. 11 montait sans voir le brocanteur qui, rentrant de son travail, le suivait et s'arrêta en même temps que son visiteur à la porte du logisj où était gravé le nom de Dieu. Suivant l'usage, Jacob y porta la main et la baisa ensuite. C'est alors que Schmul le reconnut*

— Salem alekem I lui dit-il.

— Alekem salem! répondit le fugitif.

— Eabi Jacob, dites-moi ce qui me vaut l'honneur de vous voir chez moi.

— Un malheur.

— Puis-je vous être utile?

— Oui, et facilement, je l'espère.

— Même si c'était difficile, vous pourriez compter sur moi dans la mesure de mes moyens.

Ils étaient entrés. La vieille Schmul essuyait la poussière du canapé et de la table en l'honneur de Jacob. La plus jolie et la plus hardie de ses filles, Roselé, vint l'aider dans cette tâche. En dépit de leur pauvreté, elle était propre et mise avec un certain goût. Ses beaux yeux noirs indiquaient son intention de plaire.

— Veuillez vous asseoir, reprit Schmul,je vous écoute..

— Tout à l'heure. Reposez-vous d'abord ; vous devez être bien fatigué.

— Oh ! pour cela oui ! Je ne saurais dire combien d'étages j'ai grimpés. Le travail marche bien. Il y a des jeunes Polonais qui vendent jusqu'à leur chemise pour s'acheter des vêtements bien gros et bien chauds... Je n'ai plus besoin de m'égosiller à crier : Hendel! Partout on m'appelle. Vente à tous prix. L'argent m'a manqué ; j'ai été obligé d'en emprunter chez Mortchel.

Pendant que Schmul rendait ainsi compte de sa journée, sa femme et sa fille s'étaient éclipsées.

— Je suis obligé, dit Jacob à voix basse, de quitter Varsovie. La police est venue ce matin me faire une visite domicilière...

— Avons? Est-ce possible? Seriez-vous donc, Rabi Jacob, du nombre de ces insensés qui tentent Dieu ?

— Non ! Mais le gouvernement russe a l'habitude d'arrêter à tort et à travers.

— C'est vrai ! Cela se voit tous les jours, eh bien, je ne puis néanmoins pas me faire à cette idée. 11 n'y a pai de sécurité individuelle ici et il n'y en a jamais eu soub les Russes I

— Connaissez-vous quelqu'un qui puisse me conduire sans encombre jusqu'à la première station de poste ?'

— Certainement. Sur le même palier que moi habitç

Mordko. Comme chacun doit vivre de quelque chose, il fait la contrebande. Marchandises, papiers, hommes : il glisse tout à travers la frontière. C'est ainsi que tous les jours, en exposant sa tête, il remplit son ventre.

— On pQut se lier à lui ?

— En tout. Il a fait ses preuves. Ce Mordko est d'une adresse incroyable et à le voir personne ne s'en douterait. A demi muet, presque aveugle c'est h peine s'il peut dire quatre mots et faire trois pas. Avec ces infirmités, c'est un homme merveilleux. Il a l'air si niais, si bête que chaque fois qu'il s'est fait pincer, on l'a relâché par pitié ou par mépris.. Je vais le chercher.

— C'est bien ! Je vous attends I

M"® Schmul vint tenir compagnie h Jacob. A travers la porte entrouverte, les trois jeunes filles le contemplaient avec admiration. Rosélé se disait à elle-même :

— Grand Dieu ! Quel bonheur ce serait, si je plaisais à ce richard ! Mais hélas ! Il ne faut pas y compter ! " On me dit belle, mais je ne le suis pas assez sans doute pour un monsieur comme lui.

Au bout de quelques minutes, Schmul ramena un individu à l'air hébété. Celui-ci regarda Jacob des pieds à la tête, comme s'il s'agissait d'en prendre le signalement.

— Il a déjà tout compris, observa le brocanteur, et peut se passer de plus amples explications.

— Je voudrais partir de suite I dit Jacob.

— La nuit? Non I répondit Mordko. Trop de danger. Le matin, c'est mieux.

— Mais je ne puis coucher ici ; il n'y a pas de place, Et les hôtels s'ouvrent la nuit à la police.

— Je connais un hôtel où vous dormirez tranquille. On le visiterait de la cave au grenier qu'on n'entrerait pas dans la chambre où vous serez. Je reviens dans un instant pour vous y conduire.

Dès que Mordko fut sorti. Schmul dit à son visiteur :

— Votre fuite m'afflige beaucoup. Quand reviendrez- V0U6 ? Nul ne le sait. Votre absence est un malheur pour

les Israélites. Il n*y a que vous, dans votre position sociale, qui n'ayez pas renié Dieu et sa sainte loi. Un seul ! et on nous Tenlève.

— Si je suis utile à notre cause, soyez sûr que le Dieu d'Israël me protégera.

— Alors, vous nous reviendrez sain et sauf, j'en ai le pressentiment. En attendant nous boirons ici la coupe d*amertume jusqu'à la lie.

Mordko rentra. Jacob, sous sa conduite, arriva à un hôtel borgne où on lui donna une chambre isolée. Un sommeil réparateur ferma pour quelques heures les yeux du fugitif harassé.

XXVÏII

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