‹ Le juifChapitre 20 sur 27 · L*AMOUR DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

L*AMOUR DE LA PATRIE

Il n'était pas facile de voyager en Pologne h l'époque de son insurrection. Des bandes de cosaques pillards parcouraient les campagnes. Des bataillons de troupes régulières inondant les villes et les villages se livraient impunément, sur les populations à toutes espèces d'excès. On voyait dans les champs déserts et ravagés circuler comme des ombres, des malheureux cultivateurs, pâles et craintifs, qui avaient à redouter amis et ennemis venant leur arracher jusqu'à la nourriture de leurs femmes et de leurs enfants.

Mordko, avec son flair fit traverser à Jacob, la ligne de sentinelles, placées de distance en distance et le déposa sain et sauf à la station de poste d'où une voiture l'emmena à la bourgade de Jankiel.

Là, on lui apprit au relai que les deux David étaient absents. Le vieux habitait à Varsovie, sous l'aile du gouverneur russe ; le jeune se trouvait quelque part dans l'insurrection croyait-on, car il avait acquis le renom d'ardent patriote.

Jacob surprit Jankiel, tout seul, courbé sur un gros

livre. Au premier coup d'œil il remarque combien la souffrance avait fait maigrir le vieillard, qui, ne devinant pas quel pouvait être le visiteur, ne souleva pas la tête et fit un signe de la main qu'on le laissât achevel* sa pieuse méditation. Au bout de quelques minutes seulement, il ferma son livre et, en reconnaissant Jacob lui souhaita presque joyeusement la bienvenue.

— Vous ne m'apportez pas, quelque triste nouvelle ? demanda-t-il comme s'il voulait écarter la supposition d'un malheur domestique.

— Non ! Je vous dirai franchement la chose. J'ai été menacé d'être arrêté, sans que je sache pourquoi. On m'a conseillé de m'absenter, et je viens chez vous pour m'abriter un court instant pendant l'orage.

— L'orage est encore loin de sa fin. Les nuages s'amoncellent. Mais quoi qu'il arrive je vous reçois avec tout mon cœur et ma maison est à votre service.

— Pour le moment je suis à l'hôtel...

Jankiel se leva, alla à la porte et appela par son nom un juif qui se trouvait au bas de l'escalier et qui accourut sur-le-champ.

— Allez chercher les effets de monsieur à l'hôtel

et apportez-les dans la chambre vis-à-vis de la mienne.

— Je ne vous permettrai pas de demeurer hors de chez moi. Il y a dans la bourgade une foison de militaires, de bureaucrates qui s'accrochent aux voyageurs... Vous serez plus en sûreté ici. Mais tout en désirant vous garder aussi longtemps que possible, croyez-moi, il vaudra mieux pour vous quitter cet endroit. Il se prépare un grand gâchis. Les Russes laissent l'incendie grandir afin d'avoir un plus vaste champ de pillage. J'ai déjà passé par des semblables périodes, en 1809, 1812, 1831. Qu'adviendra-t-il maintenant? Dieu le sait mais il est miséricordieux

Après un moment de silence et de visible embarras il ajouta :

— Ma femme est malade, ma fille est malade, la

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maison est en deuil. Les livres saints m'aident à souÇrir. Ceux-là (il montra la demeure des David) sont partis... L'un en ville, Fautre, à ce qu'on pense chez les insurgés. Je ne les félicite pas de l'acquisition. Malheur à la cause qui est soutenue par des hommes impurs I L'homme qui se noie ne regarde pas à la main qu'on lui tend : propre ou malpropre, il s'y accroche et quand il se croit çauvé, il prend la lèpre et en meurt.

Jankiel et Jacob s'étendirent longtemps sur ce cha* pitre. Tout h coup dans la rue silencieuse s'entendit de loin comme un bruit de chevaux et de roues sur un pavé inégal et raboteux.

Ils regardèrent par la fenêtre et virent sur la place du marché, un groupe de cosaques à cheval et plusieurs charrettes. Il y eut quelques cris sauvages et puis le calme se fit au commandement d'un chef à la voix vibrante.

Jankiel envoya prendre des informations : un détachement des forces russes , avant-garde de plusieurs régiments, escortait un chef d'insurrection, pris, dans un combat acharné, blessé et mourant. La paille de la charrette où était couché cet homme, destiné à être pendu le lendemaih, était tout inondée de sang. Telle était la version donnée par les soldats de l'escorte qui se répandaient dans les maisons de la bourgade..

Jankiel, prévoyant que se logerait chez lui quelque militaire k épaulettes et craignant ce qui pouvait s'en suivre, alla cacher sa fille dans la chambre de la mère, déposal'argent dans des cachettes^connues de lui seul, et garda dans sa poche une somme pour les nécessités urgentes et imprévues. La vaisselle précieuse avait été déjà depuis longtemps mise en sûreté. Plein de présence d'esprit, il prévint les domestiques de la maison de dire que Jacob était son gendre, et s'assit tranquillement en attendant les événements.

La bourgade s'emplissait de plus en plus de soldats qui recevaient l'ordre de former un campement sur la place du Marché. Les officiers seuls allaient s'installer.

chez les particuliers. La nuit était avancée quand arriva 1« colonel du détachement pour se loger chez Jankiel.

Il n'avait pas une figure barbare ; on reconnaissait d*emblée dans ses traits comme dans ses allures un homme civilisé, ce qui, cependant, n'était pas rassurant. Dans Tarmée, comme dans la société russe, la civilisation superficielle couvre trop souvent la corruption la plus ' profonde. Les individus, charmants dans les salons, sont,, dans Texercice de l'autorité d'une cruauté brutale, comme s'ils voulaient se dédommager de la contrainte momentanée, qu'ils s'imposent par bienséance. Le colonel portait un nom allemand : Tendemann ; son extraction était un mystère pour tous et peut-être pour luimême.

Il était pâle, agité, colère, ce qui s'expliquait et par l'ardeur militaire et par la responsabilité qui pesait sur ses épaules. Ce n'était plus un homme, c'était un Russe dans toute la force du mot.

Il entra sans saluer personne, sans s'informer du propriétaire. Tout ce à quoi il songeait c'était de se loger commodément. A la porte de la chambre où reposait sa femme malade, Jankiel lui barra respectueusement le chemin.

— Monsieur le colonel, dit-il, c'est la chambre de ma femme alitée.

Le colonel fit faire la pirouette au vieillard, ouvrit la porte, examina la pièce indiquée ainsi qu'une autre pièce et descendit en silence à l'étage inférieur. Làil se fit ouvrir le bureau et déclara y fixer sa halte pour la nuit. La soldatesque se répandit dans la maison^ réclamant à tue-tête, un samovar, du feu, des chandelles, de l'eau, etc., etc. Dans une chambre spacieuse, entrèrent des officiers et s'engagèrent des conversations bruyantes. D'en haut, c'était comme le bruit confus d'un orage, accompagné de coups de tonnerre.

Jankiel et Jacob étaient assis, attentifs et soucieux. Des informations recueillies par les domestiques complétèrent

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la première ver'sion. Un détachement russe envoyé h la poursuite d'une troupe d'insurgés en voie d'organisation, l'avait surprise au milieu de la nuit, cernée et battue. La défense avait été héroïque ; mais les munitions manquèrent bientôt aux assaillis ; leur chef tira et décocha des coups de sabre jusqu'à ce qu'il tomba grièvement blessé. C'est lui qu'on menait pendre, distinction que lui valait sa qualité de commandant. Des officiers sous ses ordres, également pris les armes à la main, avaient été simplement fusillés.

Le colonel du détachement veillait avec un soin particulier à ce que le prisonnier n'échappât pas à la corde et ordonna de le placer dans la maison voisine sous une bonne garde : précaution superflue car l'infortuné ne pouvait bouger de place et son état était désespéré. Son nom, les soldats russes l'estropiaient à leur façon. D'ailleurs celui-ci, comme tous les chefs révolutionnaires d'alors, s'était affublé d'un pseudonyme.

Le supplice de l'inconnu, dont on érigeait déjà le gibet sur la place du Marché, émouvait fortement l'àme de Jacob. S'il ne pouvait le servir, du moins il croyait de son devoir d'aller lui porter des consolations* Il communiqua son désir à Jankiel.

— La chose me semble difficile, lui répondit celui-ci, mais je la tenterai pour vous être agréable. Je ne risque rien après tout, à mon âge...

Ce disant Jankiel revêtit sa longue redingote noire, prit sa czapka, descendit l'escalier et pria la sentinelle à la porte de l'annoncer au colonel.

Celui-ci, couché sur un sopha, les jambes allongées, un cigare à la bouche, ordonna de l'introduire.

Jankiel entra et se tint respectueusement au fond de la chambre ^

— Que veux-tu ? lui demanda d'un ton brusque le personnage.

— Je voulais savoir si votre Seigneurie ne manque de rien.

— S'il me fallait quoi que ce fut dans ta maison, je le ferais prendre sans permission. Nous sommes en temps de guerre, tu ne Tignores pas.

— Certainement, mon colonel.

— Que \ dit-on ici des rebelles?

— Rien que je sache.

— Ont-ils passé par ici ?

— Non.

— Vous répondez tous de la même façon, car vous êtes au fond leurs amis. Les juifs I fameuse canaille !

— Nous avons été toujours fidèles à notre souverain.

— Et pourquoi, dans ce cas, ne faites-vous pas la chasse aux insurgés et ne les livrez-vous pas à Tautorité?

— Cela ne rentre pas dans les attributions des juifs. Nous sommes des gens pacifiques, nous avons horreur de la guerre.

Le colonel se leva et se mit à arpenter le plancher. Jankiel le salua respectueusement et lui dit à demi voix 1

— Votre seigneurie sait peut-être que, suivant une coutume de notre religion, quand un homme doit subir la peine de mort, il est du devoir des juifs de la localité où s'accomplit l'exécution, d'offrir un repas au condamné.

— Qu'est-ce que tu me chantes là ? La coutume dont tu me parles n'existe point. Tu l'inventes. Qu'as-tu be- \ soin de voir le prisonnier? Et comment oses-tu me mentir ?

En effet la coutume n'existe pas, Jankiel l'avait imaginée dans une pieuse pensée. Mais comment le colonel Tendemann pouvait-il le savoir et l'affirmer avec tant d'assurance ? Voilà ce que se demanda le juif, qui fixa un regard scrutateur sur le militaire.

— Pourquoi me dévisages-tu ainsi? Que signifie cela?

— C'est de l'admiration, car il faut que votre Seigneurie ait une instruction immense pour savoir ce que le Talmud contient et ce qu'il ne contient pas. Vous avez

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sans doute lu ce que dit le rabbin Ichochuah des prisonniers?...

Le colonel pâle et blême écoutait le vieillard. On aurait dit qu'une lutte intérieure se passait en lui, ses lèvres tremblaient, un voile enveloppait sa vue ; il promenait tout autour des yeux hagards ; la voix de Jankiel faisait sur lui une étrange impression. Il s'efforçait d'être méchant. En vain ! Un invincible sentiment le retenait. Le vieillard remarqua cette émotion, mais ne savait encore comment l'interpréter.

Après un court instant de silence, le colonel s'essuya le front.

— Pourquoi restes-tu ici? — dit-il d'un ton courroucé à Jankiel, toujours respectueusement debout corilre la porte. — Qu'attends-tu? Ya-t'en, va-t'en ! Le condamné ne te regarde pas. Ses heures sont comptées.

— Que votre Seigneurie

— Ya-t'en avant qu'il ne t'arrive malheur, cria le colonel d'un air menaçant.

En même temps il se rapprocha, en continuant de marcher auprès du juif, à l'oreîlle duquel il murmura en allemand avec bonté :

— Ya-t'en ! Je monterai tout à l'heure.

Ces dernières paroles troublèrent Jankiel qui fit un profond salut et sortit.

Dans la prononciation allemande du colonel, de même que sur son visage, il y avait une trace à peine perceptible d'origine israélite. Mais comment supposer que cet officier supérieur russe fut un enfant d'Israël ? Jankiel se refusait à admettre cette pensée. Néanmoins elle s'attacha à son esprit et remonta l'escalier avec le vieux juif. Il n'en dit rien à Jacob qui se retira dans sa chambre en proie à une poignante anxiété.

Après une demi-heure d'attente, un pas retentit dans l'escalier. Le Moscovite entra, pâle, blanc comme la neige. Il jeta des yeux avides et curieux sur la chambre dont le caractère judaïque le fctôcinait en quelque SQrte.

livres, ingcriptiong) portraits de rabbins, tout cela attirait son attention. Il tendit la main h Jankiel en lui disant :

— Salem alekem.

•^ Alekem Sakm I répondit le vieillard stupéfait.

De plus amples explications eussent été superflues. Il n'y avait pas à en douter. Le colonel était Israélite. Son père ou lui, pour entrer au service du gouvernement, avait adopté à la surface la foi. grecque orthodoxe, sans que la foi mosaïque fut oblitérée. Le feu de la croyance des ancêtres et de la nationalité répudiée couvait encore sous les cendres.

Le colonel s'assit. Pensif, Jankiel Tobservait.

La figure du Russe trahissait les remords de Tapostasie 11 était un de ces nombreux juifs qui ont adopté les croyances, les mœurs, les préjugés du pays où ils vivent mais ont malgré eux, souvent après plusieurs générations, d'irrésistibles retours à la foi de leurs pères.

Par un signe muet, il indiqua à Jankiel le mot sacré Inscrit sur la porte et s'approchant avec vénération d'un volume ouvert du Talmud, il en feuilleta respectueusement les pages.

Depuis nombre d'années il ne s'était plus trouvé en contact avec les caractères hébraïques et la langue des dix commandements. Mais il revenait à ces jours de son enfance, où son père lui apprenait en secret à lire dans cette langue, qui avait coulé sur la terre de la bouche de Dieu. Les lettres se présentèrent d'abord confuses à son intelligence ; peu à peu elles s'illuminèrent devant lui, et, avec un délice incroyable, il se plongea dans la lecture, oubliant tout : le combat de la journée, la tragédie du lendemain, son grade militaire, la Russie, son tsar et le monde entier.

Ses yeux, déshabitués de pleurer, versaient d'abondantes larmes de regret ou de consolation, il eût été difficile de le dire. Probablement les deux sentiments se confondaient en un seul.

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Le hasard voulut qu'il tombât sur cette prière pour les morts :

« Dieu de miséricorde, daigne te rappeler ces hommes qui ont été plus rapides que les aigles et plus forts que les lions dans l'accomplissement de ta sainte volonté, et n'oublie pas de les venger de leurs ennemis qui ont versé le sang de tes serviteurs. »

Jankiel contemplait ému, ce qui lui semblait un miracle. Le colonel, après cette lecture, éprouva comme une prostration. L'hôte l'aborda doucement :

— Dieu pardonne, dit-il, aux repentants I

— Je ne sais — reprit lentement le serviteur du tsar — ce que je dois le plus regretter : ce que j'ai été ou ce que je suis. Mais est-ce ma faute si je marche dans cette seconde voie ? Mon père Ta choisie pour lui-même et pourmoi. J'appartiens aujourd'hui à une race étrangère... Je pleure au souvenir d'Israël..., jusqu'à ce qu'une folie sauvage prédomine dans mon esprit... Alors je tremble qu'on ne reconnaisse, sous sa peau neuve, le juif maudit. Je tremble de me trahir par la pitié envers un frère. Je tremble de me perdre en sauvant un vaincu. Mes enfants ne sauront pas que le sang des prêtres d'Israël coule dans leurs veines. Ah ! qu'ils ne le sachent jamais, afin de ne pas se sentir les enfants de la trahison, de l'apostasie I

— Frère, demanda Jankiel, pressé de profiter de cet attendrissement, que compte/- vous faire du malheu-» reux prisonnier ?

— Ne m'en parlez pas... Il est condamné par ordre supérieur. Le jour cjui va paraître sera son dernier* jour... Je ne puis rien. Je le plains.

— Il est à plaindre. Peut-être a-t-il une mère, une sœur, une femme. Si au moins il m'était permis d'aller^ m'en informer...

— En quoi cela nous regarde-t-il ? Qu'avons-nous dé commun avec les Polonais ? Avez-vous oublié leur conduite envers notre peuple t

— N'oublions pas aussi que nous sommes nés sur le même sol. Et notre immortel législateur nous ordonne d'alléger de son fardeau la bête fatiguée... Aurions-nous moins.de compassion pour l'homme, fut-il payen ?

— Je suis sous la surveillance de mille yeux malveillants. Des espions me surveillent. Achetez plutôt mes soldats avec del'eau-de-vie ou de l'argent. Pour de l'argent cette canaille vendrait père et mère. Et aille qui voudra auprès de l'infortuné !

— Vous le permettez... J'enverrai mon parent à ma place* Il n'a rien * à craindre n'est-ce pas ?

— Moi, je ne permets rien. Je ne sais rien, je ne veux rien savoir.

Jankiel quitta un instant le colonel pour s'entendre avec Jacob. Celui-ci était prêt à toute éventualité. Il avait déjà combiné tout un plan de campagne avec un juif de la maison, appelé Herszko et surnommé le Madré, Il endossa des vêtements tout à fait ordinaires et mil deux bouteilles de rhum dans les poches de son compagnon. Ainsi équipés, ils se mirent en campagne.

L'heure était avancée. Les soldats ronflaient. La sentinelle se promenait. Devant la maison où le prisonnier était enfermé, un sous-officier veillait assis sur un banc. Il bâillait et jurait entre ses dents. Par bonheur — bonheur peu rare en Russie — c'était un ivrogne déterminé que Fédor Michailovitch Ghelmenko I . Dès qu'il aperçut de loin les deux juifs^ il pensa immédiatement que cette rencontre pourrait lui rapporter un beau rouble ou tout au moins de l'eau-de-vie.

— Bonne nuit, monsieur l'officier, dit le Madré. (II voyait bien que l'officier n'était que sous-officier mais il n'aurait pas mérité son surnom, s'il n'avait su, à l'occaeion, avancer les gens en grades afin de chatouiller leur vanité et de se concilier ainsi leur bienveillance.)

— Passe ton chemin, juif I cria Ghelmenko.

, — Gomme monsieur doit s'ennuyer sur ce banc !...

— Certes, ce n'est pas çai..

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— Alors pourquoi restez-vous là ?

— Qu'est-ce que cela te fait, h toi ?

— Excusez!... pure curiosité !

Herszko avait eu la malice de laisser passer 1q goulot d'une bouteille, comme si elle demandait elle-même à sortir de la poche. Ghelmenko l'entrevit et se passa, d'une façon gourmande, la langue sur les lèvres.

— Fais-m'en goûter, mécréant ! demanda- t-il.

— Monsieur dcvine-t-il ce que c'est ? Non ? Du rhum véritable de la Jamaïque. Un rouble et demi la bouteille .

— Yovons ! Donne vite.

La bouteille se trouva débouchée. Le sous-ofïîcier s'en empara, la flaira et en avala une bonne gorgée.

— Maintenant, farceur, dis-moi ce qui t'amène.

— Monsieur l'ofticier, mon compagnon est juif comme moi. On nous a dit — c'est peut-être une erreur — que votre prisonnier se nomme Baïkowski. Il doit beaucoup d'argent à mon compagnon qui éprouve un besoin urgent de le voir pour lui réclamer cette dette.

— Rebelles, coquins, scélérats, allons décampez ! Fichez-moi vite le camp. Ignorez-vous que personne ne peut pénétrer auprès du prisonnier ? Défense formelle-

Sans hésiter, le Madré déposa sur le banc la bouteille entamée et un billet de trois roubles.

— Personne ! Je ne peux laisser entrer personne I murmurait le moscovite qui ajouta après un moment de réflexion :

— Suis-moi.

— Que ce soit plutôt mon compagnon.

— L'un ou l'autre I Peu m'importe.

Ghelmenko, déjà gris, dirigea Jacob vers une porte, à

laquelle il colla son oreille. Puis il ouvrit, poussa le juif dans la chambre et referma derrière lui.

La pièce sombre était éclairée par une chandelle de suif suspendue dans une lanterne au plafond. On distinguait vaguement à la lueur vacillante un monceau det paille sur lequel était étendue une forme humaine don

un bras pendait à terre. De la poitrine de cet homme s*exhalaient des soupirs sourds et entrecoupés comme ceux d'un mourant.

Le condamné fit un effort pour porter la main à sa jambe blessée, mais il retomba lourdement, terrassé par une douleur aiguë. Sa tète était un peu soulevée. Un rayon de lumière tomba en plein sur son visage tiraillé par la souffrance. Jacob désolé reconnut Ivas.

Les cheveux en désordre, la bouche écumante, les yeux voilés, le jeune homme inconscient délirait :

— L'heure a sonné, disait-il en phrases désordonnées. En avant !... Voilà l'ennemi !... Debout I En avant I

En proférant ces mots, il s'efforçait de reprendre connaissance et fixait des regards affolés sur Jacob, comme s'il cherchait h démêler ses traits. Un nouvel accès de fièvre s'empara de lui et de nouveau il battit la campagne :

— Je suis prêt!... Marchons!... Une balle dans la jambe !... Qu'importe !... Sus aux Moscovites I... Attaquons !...

Nouveau silence.

— Ivas, Ivas I s'écria Jacob, ne me reconnais-tu pas ? Le blessé tourna les yeux vers lui :

— Toi ? Oui es-tu ? fit-il. Polonais ou Russe ? Un espion, peut-être? Cette voix !... Aqua Sola !... Lucie Colomi!... Paris... Les boulevards!... Ça s'embrouille I... Qui es-tu?...

— Jacob, ton ami Jacob.

— Ah I Ah I Jacob, le patriarche!... Es-tu avec les insurgés ?... Oh I ma jambe! ma jambe ! C'est atroce 1...

— Ivas, tâche de te recueillir. Peut-être je puis t'être utile.

— Certainement ! Plus d'armes I Plus de munitions ! Donne-m'en !

— Tu es blessé, prisonnier, condamné.

— Ah! Oui! Je me rappelle*.. Nous étions dans le bois... Battus I Blessé 1... Comme il fait sombre ici I..*

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