‹ Le juifChapitre 21 sur 27 · L^AMOUR DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

L^AMOUR DE LA PATRIE

Est-ce Thôpital ou la tombe ?... Ne peut-on pas au moins m'enterrer convenablement ?. . .

— As-tu quelque désir à exprimer, quelque volonté à me confier ?

— Les cosaques ont dit qu'on me pendra demain !... Peu m'importe!... Je reviendrai au monde sous la forme d'un chien enragé pour les mordre... Towianski (1) enseigne la métempsycose... Il a raison... Il s'est fait Dieu, quelque part... A Zurich. Tant mieux. Bon ou mauvais c'est un Dieu. Le vide est rempli. Un Dieu, ça manquait 1 Où est-il ? Qui sait ? Il a peur des Russes ; le brave homme I II se cache, le Dieu I...

— Ivas donne-moi tes dernières instructions.

' — Vaincre ou mourir I Ont-ils tous péri? L'échafaud m'attend. Une corde de chanvre. Puis, plus rien!... Ça fait mal à la gorge comme du tabac trop fort!... T'a-t-on jamais pendu, patriarche Jacob ? Qui sait, peutêtre sous une autre forme, d'après Towianski... Moi, ce sera la première fois... Je n'ai aucune idée de la chose... Maisj€ serai convenable...

— Ivas, as-tu quelque parent ? Quelque ami ? Dis ?

— Personne. Ma mère est morte depuis longtemps, il n'y a pas de croix sur sa tombe. Elle était trop pauvre. J'étais petit. Avec des cailloux j'ai dessiné une croix. Mon père? Je ne l'ai jamais vu. Les autres parents? Ils m'ont repoussé parce que je manquais de tout. Mon testament? Le voici : Aux armes !

— Rien de plus ?

— Rien I répondit Ivas qui reprenait un peu sa présence d'esprit. Rien I Personne au monde I... Ah si I Une seule I... Tu te rappelles cette vieille maison délabrée

{\) Towianski joua le rôle de prophète parmi les émigrés polonais sous le règue de Louis-Philippe dont il prédit la chute deux ans avant 48. Il futincarcéré aprèsles journées de Juinsans motif valable et fut bientôt relâché. Sa doctrine est semblable à celle des Spirites qui émane des tables tournantes. Mort en Suisse/ il a encore des adeptes. 11 avait réussi à égarer l'esprit aux deux plus grands poètes polonais de ce siècle : Mickiewicz et |Slowacki.

(Note du trad.)

que je t'ai montrée un jour à Varsovie... Au quatrième habite Marion, triste et rêveuse... Une blanchisseuse. Dans sa vie antérieure elle a dû être reine Elle l'a oublié. Elle m'a peut-être aimé. Dis-lui que j'ai pensé à elle en mourant. Elle m'a fait deux chemises pour la route. Ses mains sont grosses et rouges... Un cœur d'ange !... Ou plutôt ne lui dis rien... Ça vaudra mieux!... Elle m'oubliera et se consolera avec un officier russe... La pauvre fille !

. — Ivas, k chaque minute on peut me chasser d'ici. Nous nous voyons pour la dernière fois. Calme-toi. Astu quelque recommandation h me faire ?

— Je te recommande la vengeance... Gela brûle !..# Ah! Ah!... Un immense cimetière... On danse... La terre est fraîchement remuée, au son d'un violon de village, les ours gigottent... Le bon Dieu regarde du haut des cieux, par une petite lucarne... Il frise sa moustache et marque la mesure.

. — Ivas, calme-toi, recueille-toi.

— Recueillir? Quoi? Des hommes? J'en espérais des milliers et des milliers. J'en ai recueilli quelques dizaines !... Une poignée, nous avons combattu... Notre devoir, nous l'avons fait crânement!... Tous riiorts ! Bequiescant!.,, La mort ! Pourvu qu'après mon âme ne passe pas dans le corps d'un moscovite, j'en saurai gré à Towianski 1

Jacob s'usait en vains efforts pour ramener Ivas à la conscience exacte de sa situation. Dès que le moribond avait plus de netteté dans les idées, la douleur de sa blessure se ravivait si douloureuse que, pour ne pas crier, il se bourrait la bouche de paille ; puis le délire le reprenait. Spectacle navrant !

— Veux-tu un prêtre ? demanda le Juif.

— Un prêtre. Il y en avait un dans notre bande ! Intrépide frater ! Une balle à la tête . . . Juste à la tonsure ! . . . Roide mort !... Un prêtre pour moi? A quoi bon? Je ne me ^uis pas confçssé depuis que ma mère n'est plus lèi

l'amour de la patrie 365

pour me faire agenouiller et prier ! Un prêtre ! — Je n'en veux pas ! — Pourquoi faire ? Puisque Dieu est en visite en Saint-Pétersbourg. Nul ne sait quand il reviendra h la maison ! D'ailleurs on ne confesse pas les morts!... Et je ne suis plus qu'un cadavre, quoique je parle encore! — Crois-tu qu'ils m'auraient pris vivant ?... Jamais !... Dis à Marion que j'avais une de ses chemises sur le corps et son mouchoir au cou !... Ainsi que la médaille de Notre-Dame de Gzestokowa. La mère de Dieu ne m'a été d'aucun secours !... On m'a tué.

Jacob pensa à ranimer Ivas avec de l'eau de Cologne, dont il avait un petit flacon dans la poche. Il lui en frotta le front, lui en imbiba les tempes, lui en versa quelques gouttes dans la bouche. Tout fut inutile !

— Tu me parfumes ! disait le blessé. Je le sens !... Je ne peux pas aller au bal... J'ai engagé mon frac... Je ne veux pas danser... Si, la Cosaque avec un cosaque l

Il allait de mal en pis. Des bribes de chansonnettes, des commandements militaires, des fragments de prière, des jurons ramassés partout: tout cela se mêlait sur ses lèvres pour former un ensemble de cacophonies inintelligibles et effrayantes.

Jacob s'était agenouillé et soutenait la tête brûlante de son ami. Tout à coup on lui frappa sur l'épaule. C'était le sous-officier.

— Assez causé comme cela ! Debout et viens ! lui dit-il.

— Cher Ivas, s'écria Jacob sans prendre garde au soldat. Encore un mot, cher Ivas, ton dernier mot !

Le condamné se souleva, jeta ses bras au cou de son ami, revint soudain à la raison et avec une expression pleine d'amour et d'enthousiasme, il s'écria :

— Patrie î

Puis il retomba sur la paille, pleurant et riant à la fois. L'égarement était revenu. Le souâ-offîcier poussa Jacob par les épaules pour l'arracher de cette chambre.

Le Madré l'attendait. Pour les laisser retourner à la

maison le Russe exigea un supplément de pourboire.

Avant de se coucher, Jacob pensait à frapper à la porte de Jankiel. Celui-ci le prévint en entrant chez son hôte :

— As-tu vu le condamné ? demanda-t-il,

— Ouil

Et il détailla son entrevue avec Ivas, terminée par ce mot vibrant de Patrie l

Pendant ce triste récit, dans le silence de la nuit, on entendait sur la place le bruit de coups de marteaux. C'était la potence du jeune patriote qu'on achevait d*élever au centre de la place du Marché.

Les deux Juifs passèrent le reste de la nuit en prière.

Ivas mourut avant le lever du jour. Ne pouvant le pendre vivant, on le pendit mort. Les Russes avaient à cœur d'étaler ce trophée de leur victoire et quittèrent le bourg, heureux d'y laisser un souvenir de terreur.

XXÏX

Le jour même où Jacob quittait sa demeure pour se dérober à une arrestation. Henri Segel rentra pour déjeuner. C'était seulement aux heures des repas qu'il voyait sa femme pendant de courts instants. Le matin, il sortait de bonne heure avant que Tilda fut réveillé et ne la voyait que rarement le soir.

Ce jour-là, la pauvre femme, consolée par son explication avec Jacob, avait le teint légèrement coloré et paraissait avoir recouvré la santé.

— Je suis vraiment affligé aujourd'hui ! dit Henri en se mettant à table. Et tu partageras mon chagrin quand tu sauras que la prophétie de Mann s'est réalisée. On a voulu arrêter Jacob.

Tilda redevint subitement pâle :

— Arrêté I Arrêté, dites- vous ?

— Quelle émotion 1 reprit le mari en riant.

— Mais parlez de grâce 1 parlez 1

— Il avait été averti à temps et s'est dérobé à la police. Le tout s'est borné à une visite domiciliaire.

— Je respire, dit Tilda. C'est tout ce que vous savez ?

— Muni d'un passe-port, il sera probablement parti

pour l'Autriche ou la Prusse. Homme étrange ; je n'ai jamais pu m'expliquer son caractère.

La jeune femme sourit. Henri fut froissé de ce signe de pitié moqueuse :

— Cela vous parait drôle qu'il soit une énigme pour moi?

— Mais pas du tout. C'est tout naturel. Vos deux caractères sont si dissemblables que vous ne pouvez pas vous comprendre mutuellement.

Henri répliqua avec une certaine amertume :

— C'est très flatteur pour moi. Si cet homme si contraire à moi a toute votre sympathie, quel sentiment avez-vous donc pour votre humble serviteur ?

— Mon sentiment pour vous, répondit simplement Tilda, vous le connaissez. Il vous a suffi ; vous n'avez jamais essayé d'en faire naître un autre.

— Le reste se devine.

Henri regarda sa montre, se leva pour sortir mais au moment d'ouvrir la porte, il revint sur ses pas :

— Ma chère, dit-il d'un ton offensé, si vous en avez par-dessus la tète de notre vie conjugale, vous n'avez qu'à le dire. 11 m'est pénible d'être la cause de vos regrets et de vos souffrances cachées.

Tilda le regarda d'un air de dignité :

— Ceci veut-il dire, demanda-t-elle, que vous ne trouvez pas notre situation de votre goût ?

— Comment me serait-il agréable de contempler sans cesse la statue de la mélancolie. Est-ce là un bonheur ? Je ne crois pas. Avouez du moins que je supporte héroïquement mon sort !

— Yous me le reprochez ?

— Votre tristesse, vos regards sombres disent clairement que vous n'êtes pas heureuse.

— Vous croyez donc quel'honneur d'être votre épouse devrait seul me combler de félicité? Que faire, mon cher, puisque nous ne pouvons nous changer ni l'un ni l'autre? Souffrir î Puisque nous avons pris à la face de Dieu

en nous unissant l'engagement de boire au même calice le breuvage doux ou amer.

Henri constata que pendant ces paroles le visage de sa femme était d'un calme marmoréen. Il haussa les épaules de dépit et sortit précipitamment.

La voiture l'attendait. Il se fît conduire droit chez Muse.

La belle était toute seule encore mais prête h recevoir son monde. Élégamment mise, parfumée et d'une humeur charmante, elle tendit avec abandon sa main à Ségel.

— Savez-vous la nouvelle ? demanda celui-ci.

— Laquelle ?

— Jacob est en fuite.

— Comment ne le saurais-je pas, vivant dans la même maison. Et je tremblerais pour lui sans mes bonnes relations avec le colonel Sofronof et le comte Bavorof.

— Le voilà presque proscrit ! reprit Henri. Plusd'une fois j'ai tenté mais inutilement de lui faire entendre raison. Quel excentrique 1 Souvent il a débité devant les Russes tout ce qui lui passait par le cerveau. Et les Russes n'aiment pas tant de sincérité : ils exigent que les convictions se courbent ou se cachent devant leur puissance. Je plains Jacob. Mais il est incorrigible et dépourvu de toute prudence.

Plusieurs visiteurs arrivèrent. Les uns de nuance modérée, les autres assidus courtisans du Château. Mann pérorait dans un petit groupe d'amis.

— Je vous avouerai, messieurs, disait-il, que je suis enchanté d'être délivré de Jacob. Figure compromettante qui n'appartenait h aucun parti. Impossible de contenir le torrent de ses déblatérages...

— Ce n'était pourtant pas un révolutionnaire ! observa un modéré.

— Ni un gouvernemental h coup sûr, reprit Mann, ni un des nôtres. Il était lui, lui seul. De tels individualités en s'isolant, sont naturellement victimes de leur individualisme étroit. Après tout, j'espère qu'il ne lui arrivera pas grand mal.

Si.

— Pourvu qu'on ne Fentraîne pas dans rinsurrectionî remarqua quelqu'un.

— Je ne le crains pas, riposta Mann. Jacob n'est pas un homme' d'action. Il ne sait que penser et parler.

Le père de Tilda survint alors. Il était hors de son état normal.

— Qu'est devenu Jacob ? demanda-t-il.

— Il est parti I

— Où ? Voilà ce que je voudrais savoir. Il a été cause d'une jolie scène chez moi. Sa vieille juive de mère y tombe dans son accoutrementridicule, ce matin de bonne heure. Rire général dans la maison. Ce n'est pas tout. Par malheur arrive un aide de camp du grand-duc Constantin. Elle était assise au salon ! Gémissements, lamentations, pleurs h torrents ! Jugez de ma situation I J'ai eu toutes les peines du monde à m'en débarrasser. Quelle sotte visite! La bonne femme ignore où son fils s'est réfugié mais elle assure qu'il n'a pas dû franchir la frontière.

— Nous entendrons sans doute bientôt parler de ses exploits, dit Henri. Les lauriers de Berko (i) l'empêchaient de dormir I II rêvait du tableau de Kossak et de donner à l'artiste un sujet pour faire pendant à la gravure monumentale.

— Ce qu'il y a de déplorable dans cette aventure, observa Mann, c'est qu'elle donne au gouvernement de l'ombrage contre nous tous. Il va falloir nous aplatir davantage, et fournir de nouvelles preuves de dévouement au moment où les témoignages de loyauté deviennent de jour en jour plus onéreux.

Pendant les réflexions de Mann, la séduisante Muse

(l) Berko, juif de naissance et patriote polonais qui s'est illustré

Sar sa valeur dans l'armée de Napoléon 1*' sur plusieurs champs e bataille. Il mourut officier supérieur. Son nom est devenu lé- Ç^endaire parce que jusqu'alors, en Pologne, on reprochait aux Israélites leur couardise et Berko donnait un démenti éclatant à cette réputation injurieuse. (Note du trad.)

interrogeait le colonel Sofronof. Celui-ci jouait l'étonné et jurait qu'il venait d'apprendre l'événement, assurance qui prouvait qu'il en savait plus long que personne.

Il questionnait à droite et à gauche, exprimait quelque chagrin, et promettait d'aller aux renseignements. A son visage affairé, Mann lui-même devina que la source de la dénonciation devait lui être parfaitement connue.

— Dans les temps où nous vivons, murmurait Sofronof, il est nécessaire de redoubler de prudence en paroles. M. Jacob ne pesait pas assez les siennes. Je crois néanmoins que rien de bien terrible ne le menace. Peut-être l'exil temporaire au fond de la Russie. On n'en meurt pas.

A trois heures, les visites de Taprès-midi se retirèrent. Muse allait tout en bâillant se mettre au piano quand sa mère la retint :

— Ecoute, dit-elle, nous avons k causer.

— Causons, chère maman.

— D'après toutes les probabilités, Jacob ne reviendra plus.

— Il est rayé de mon registre.

— Contre qui alors sont dirigées nos batteries ?

— Contre Henri d'abord et Sofronof ensuite.

— Je voulais justement te parler de ce Moscovite.

— En grattant cette surface policée, on trouve le Tartare en dessous. Fortune problématique. Caractère assez aimable en société pour être désagréable entêteà. tête. Il ne me plaît pas beaucoup. Animal à sangfroid.

— Pourtant tu ne le repousses pas 1

— Hélas I II faut bien le ménager comme pis-aller.

— Ton Henri nous offre en effet peu d'espoir. Il ne divorcera pas. Tilda, comme par méchanceté, s'obstine à vivre. Elle n'est pas phtisique. Son médecin me l'a déclare. Sa maladie n'est que de l'ennui, de l'énervement, de l'anémie. Avec cela on traîne des années.

— Henri est plus amoureux chaque jour. Il n'a pas de secrets pour moi. Il est décidé à. divorcer. Mais, le croirais-tu, maman, c'est elle qui ne veut pas. Aimant Jacob, j'avais pensé que cette idée lui sourirait, mais non ! Elle a je ne sais quelles idées bizarres sur la sainteté de la femme, sur le serment des époux, sur le lien de l'hy menée. Des idées contre nature ! La gouvernante anglaise, miss Burnet, qui assiste souvent aux colloques des deux amants, sans qu'ils se gênent devant elle, m'a raconté ces scènes sentimentales. C'est un amour platonique tiré de quelque vieux roman et non d'un roman moderne. Amour mystique, incompris et inintelligible... Sont-ils bêtes de refuser leur propre bonheur 1... Tilda m'a du reste exposé elle-même sa théorie. J'avais adroitement amené la conversation sur ce sujet. La pauvre femme ! J'ai failli lui rire au nez. Henri cherche à contenter son désir et le mien. Il ne craint que de s'expliquer là-dessus avec son beau-père.

— Situ es si avancée avec Henri, il faut qu'il prenne une résolution énergique et sans hésiter davantage. Nous ne pouvons pas l'attendre sous l'orme jusqu'au jugement dernier !

— Ces Russes, Bavorof et Sofronof, m'ont joué un vilain tour en forçant Jacob à disparaître. Il nous aurait été d'une grande utilité. Henri a en effet réussi à. glisser par une tierce personne la question de divorce devant le beau-père. C'est déjà un point important. Quelqu'un s'est montré opposé à cette solution si simple. Mais Samuel serait, paTaît-il, disposé à y souscrire à condition que Tilda épouserait Jacob immédiatement après la rupture. Pas de Jacob, pas de divorce et on nous l'enlève au moment où il ferait si bien notre jeu.

— Quel' contretemps î s'écria M"*'' Wtorkowska en se tordant les mains.

— Bah ! Tout s'arrangera... J'aurai Henri... Les autres? Ils me dégoûtent au bout du compte.

La mère remarqua à mi-voix :

— Epouser Henri, c'est comme si tu épousais un veuf, car un divorcé n*est pas autre chose.

— Qu'est-ce . que ça fait ? Est-ce que la plupart des hommes avant de se marier n'ont pas été veufs je ne sais combien de fois I

— C'est vrai ! Donc, le veuvage n'est pas une objection. Mais dépêche-toi, mon enfant ! Yite, voyons !

— Ah I je comprends. Il n'y a pas d'argent à la maison ! J'en emprunterai à Henri.

]^me wtorkowska bénit le ciel de lui avoir donné une fille d'une]sprit[si pratique.

H..., juillet 1863.

« Les Russes venaient à peine de sortir de la bour- « gade que les insurgés y firent leur entrée. Ils débou- « chaient de trois côtés à la fois portant une bannière « fabriquée à la hâte. Les couleurs nationales étaient « surmontées d'un aigle blanc en bois peint. Un petit « groupe d'hommes, armés pour la plupart de piques « et de faulx. Quelques-uns n'avaient même que des bâ- « tons goudronnés avec des pointes en fer. Pas d'uni- « formes. Chacun s'était équipé et habillé comme lui « avaient permis les circonstances de son enrôlement. « Figures viriles et énergiques mais déjà empreintes « d'un sombre désespoir. Tous comprenaient qu'ils al- « laient à la mort, sans toutefois prévoir le genre de « supplice ou de torture qui les attendait.

« Le corps d'Ivas avait été détaché après l'exécution. « La potence se dressait encore lugubrement sur la place « du marché. Le chef des insurgés la salua, en inclinant « la tète. Toute sa troupe suivit son exemple. Hommage « muet et solennel rendu au martyr.

« J éprouvai en regardant ces hommes un sentiment où « se mêlaient la compassion, la sympathie, le respect. »

« Le jeune commandant me reconnut pour m'avoir vu « avec Ivas à Yarsovie. Il fut très affecté en apprenant « de moi que le supplicié avait été notre ami commun. « Un de nos braves ! murmura-t-il. Mais la patrie ré- « clame des sacrifices î Oh ! Si seulement nous étions « bien armés ! » Notre conversation ne fut pas de lon- « gue durée. Le détachement ne fit que traverser la « bourgade où il recruta une dizaine de volontaires dans « la petite bourgeoisie et la domesticité. Ils avaient « trouvé des fusils et des sabres datant de 1831 <( et couverts de rouille.

« Cet héroïsme en guenilles me transportait plu- « sieurs siècles en arrière, h l'époque où les israélites « se soulevaient contre l'oppression romaine. Même es- « prit de sacrifice, même amour de la liberté.

« Mes yeux s'étaient emplis de larmes et des pensées, « repoussées jusqu'alors, me bourdonnaient dans la « tête.

« Allons avec eux ! pensai-je. Allons mourir dans les <( rangs de ces héros I II est glorieux de verser son sang « pour ses frères ! »

« Hier, j'aurais peut-être hésité. Aujourd'hui, je sens « autour de moi un tel vide que l'avenir m'apparaît « sans but et que la pensée d'agir me ranime.

« Moi qui ai refusé de l'argent à la révolution, je lui « offre ma vie. Gela semble étrange, n'est-ce pas? Mais « ne me condamnez pas sans réflexion. Il faut sceler « l'acte d'alliance contracté entre israélites et Polonais. « Mon exemple prouvera que cette alliance est un fait « accompli.

« Cette lettre, amie de mon enfance, est comme mon « testament.

« Je te recommande ma mère. Fais connaître à mes « frères en Israël l'idée qui me pousse et me dirige. Je « me dois à la mission que nous avons reçue de Dieu

« pour redevenir, comme par le passé un peuple d'élite. « Cette mission c'est d'être plus nobles, plus dévoués, « plus aimants que la plupart des hommes...

« Adieu!... Tu sais tout ce que je pourrais te dire, « car tu as toujours été la confidente de mes pensées. « C'est ton souvenir qui m'a inspiré la résolution que « j'ai prise. Si tu m'avais laissé l'ombre d'une espé- « rance, j'aurais peut-être tenu davantage à la vie. Mais « tu m'as dit, un soir, que la femme a un seul cœur et « ne doit appartenir, comme épouse, qu'à un seul. Et « comme, en même temps, mes frères israélites ont « refusé d'écouter ma voix... Je suis inutile ici-bas.

<( Ne me regrette pas. Dieu m'accordera de. mourir « avec joie.

« Demain, nous nous remettons en marche. Je me « suis équipé. J'ai acheté un cheval et des armes. Je « sers comme simple soldat, car il y a déjà trop de « chefs

« Dieu est grand ! L'âme est immortelle. Les esprits « purs se retrouvent peut-être dans un monde meil- « leur »

Telle était la lettre adressée par Jacob à Tilda. Le lecteur Ta deviné. Nous en avons supprimé le commencement où étaient relatés les événements déjà insérés dans les pages précédentes.

Henri Segel la reçut dans sa correspondance. Il s'empressa de la remettre à sa femme.

— Qu'est-ce que cela peut être ? demanda-t-il.

— Une lettre de Jacob, dit-elle sans hésitation en reconnaissant l'écriture.

Elle la parcourut des yeux.

— Que devient-il ? demanda de nouveau Henri.

— Il s'est joint à l'insurrection.

— Ah ! Il ne manquait plus que cela ! Il nous fait un tort immense. Le gouvernement s'imaginera que nou? sommes tous plus ou moins complices de sa folie... Mais le fait est-il bien certain ?

— Pas de doute possible !..;

Et Tilda lut d'une voix tremblante, un passage de la lettre. Le mari la voyant si émue la quitta. Lui-même devint sombre et pensif.

De bouche en bouche la nouvelle se répandit en ville. Les uns refusaient d'y croire, les autres s'en affligeaient ou s'en réjouissaient. Jacob n'avait pas de chauds amis. Il laissait peu de regrets après lui.

Le même soir, Sofronof, alla tout triomphant chez M"° Wtorkowska.

— Eh bien ! Le voilà avec les insurgés ce monsieur que voiTs m'accusiez de soupçonner h la légère et sans motifs.

— Vous plaisantez ! N'était-il pas l'ennemi de la révolution ?

— 11 n'en est pas moins sous ses étendards*. Les Polonais sont tous les. mêmes ! Et ce juif est un Polonais. La vue de leur aiglon a pour eux un attrait irrésistible.

— C'est égal, .conclut Muse, je ne veux pas vous croire jusqu'à plus ample information.

Au même instant, Henri Segel venait apporter la confirmation de la nouvelle. Il avait la mine contrite. Il se garda bien de parler de la lettre que le colonel avait ' eu en main le matin même car il entrait dans ses attributions de recevoir et de lire toutes les lettres suspectées avant la distribution de la poste.

Le père de Tilda fut chagriné en apprenant la nouvelle. Assez peu sensible, il avait pourtant une certaine affection pour son pupille. Peut-être aussi comptait-il sur lui pour guérir sa fille qu'il voyait dépérir lentement. Sans laisser paraître son impression, il se rendit chez Tilda à l'heure où il était sûr de la trouver seule.

Le domestique lui dit qu'elle était malade et qu'il avait ordre de refuser la porte à tout le monde. Le père, usant de son autorité, monta droit à la chambre à coucher... Les cheveux épars, les yeux rougis par les larmes, les joues brûlées par la fièvre, Tilda n'était plus

la statue de marbre, blanche, froide, résignée, impassible, inerte.

A la vue du visiteur inattendu, elle rougit avec la timidité d'une enfant. Son éducation lui avait inculqué un respect, presque une vénération pour son père, qui excluait toute familiarité, toute confidence. Elle voulut sous un sourire forcé dérober la violence de sa douleur.

— Je plains Jacob, fit le père sans préambule. Il court à sa perte. Je voudrais le sauver..,

— Mais par quel moyen?

Samuel ne répondit pas de suite. Il fit quelques pas dans la chambre. 11 lui en coûtait d'être, pour la première fois dans sa vie, entièrement franc avec sa fille. Tout à coup il s'arrêta devant elle et la regarda fixement en lui disant :

— Ton secret n'en est pas un pour moi. La raison m'ordonnait jusqu'à présent de fermer les yeux. Mais c'est l'heure de traiter ton mal en cautérisant profondément la plaie. Aujourd'hui ou jamais. Tu aimes Jacob et il t'aime. Cet amour persiste. J'avais cru que cette affection d'enfants disparaîtrait. Contre mes prévisions, elle est devenue stable, permanente, solide et dépasse ma conception de l'amour. Tu es malheureuse avec Henri. Cet homme-là n'est pas fait pour toi Son esprit est terre à terre. Le tien est exalté au plus haut degré.

— Je n'ai pourtant rien à reprocher à Henri.

— Tu veux dire qu'il observe les convenances. Et encore? Il se laisse fasciner par Muse qui le trompe, le dépouille, le rend bête. Quel pitoyable roman I... J'en suis indigné..* Désires-tu sauver Jacob? Tu le peux. Toi seule. Je me charge de ton divorce avec Henri. Il ne demande pas mieux. Je te marierai avec Jacob qui te rendra heureuse. Ton consentement et la chose est faite. Vous partirez pour l'Italie et dans quelques années, quand le pays sera pacifié, vous reviendrez en Pologne. J'obtiendrai son amnistie. J'ai assez d'influence pour cela.

Tilda embrassa la main de son père,

— Père chéri, dit-elle, je ne t'ai jamais vu comme aujourd'hui, ami si cordial pour ton enfant, tuteur si tendre pour Jacob. Mais ne te fâche pas... ne me dis pas que je suis folle... La chose n'est pas possible I

— Pourquoi ? Pourquoi ?

Tilda répondit en baissant les yeux :

— Je l'aime trop pour me jeter dans ses bras, moi, pauvre créature fatiguée, brisée^ souillée par un autre. Me comprends-tu ?

— Non 1 Certes. C'est d'un raffinement qui me dépasse, d'un sentimentalisme morbide... Vous vous aimez l Que diable ! vous faut-il de plus ?

Tilda soupira.

— J'avais rêvé, répondit-elle, une félicité toute différente.

— Laisse là tes rêveries. Contente-toi de la réalité. Acceptes-tu, oui ou non ma proposition? Réponds.

— Lis sa lettre, dit-elle en rapprochant la lampe. La voici. Je te répondrai après.

Samuel prit la lettre qu'il se mit à lire attentivement. Tilda se retira dans le salon voisin qui était dans l'obscurité. Elle se plongea dans la méditation. Deux sentiments la tiraillaient, celui qu'elle avait déjà exprimé, son indignité de devenir la femme de Jacob et celui de rendre à la vie un homme qu'elle aimait. Au milieu de sa perplexité, il lui sembla entendre une voix intérieure' qui lui disait : « Laisse ton père décider lui-même. » En même temps elle s'accusait de faiblesse et son cœur battait avec violence...

— La lettre, observa le père, me confirme dans mon idée. A toi de le sauver. Etrange rêveur que ton Jacob mais après tout, il possède ce qui nous fait défaut à la plupart : des principes fermes et une conviction profonde. On l'estime malgré soi.

N'osant pas apparaître en pleine lumière, la jeune femme toute confuse murmura d'un ton ému et lent :

— Je me fie à toi, mon père, dispose de ton enfan! comme il te plaira.

Ce disant, elle se précipita à. ses genoux. Samuel sentit s'éveiller en lui comme un regain de cœur, une doue-: sensibilité dont on ne l'aurait pas cru susceptible.

— Le reste me regarde, dit-il joyeusement. Assiedstoi là et écris à Jacob que tu seras libre. Il n'a qu'à équiper cinquante ou cent soldats pour le remplacer et se retirer de la bagarre.

11 parlait avec une rapidité, une chaleur dont il sVtonnait lui-même. Réprouvait une sensation de bonheur toute nouvelle pour lui.

Quand sa fille eût fini la missive, il l'embrassa tendre- ' ment au front et lui dit à l'oreille :

— Pas un mot à Henri. Je conduirai toute l'affaire k t'épargnerai d'inutiles ennuis.

Quelques instants après Samuel entrait dans le salon de Muse. La syrène était au piano, entourée de ses galants Moscovites, qui, en l'écoutant, oubliaient les souci> administratifs. A la faveur de l'engouement général, !♦■ père de Tilda se glissa tout près de M"° Wtorkowska :

— J'ai à vous parler, madame, chuchota-t-il, d'une affaire importante qui vous concerne.

— Eh bien ! répondit-elle en se levant et en le tirant par la manche, venez dans ma chambre.

Dès qu'ils s'y trouvèrent, Samuel demanda :

— Personne ne nous écoute, j'espère. J'ai à vous entretenir avec une entière franchise.

— Faites comme chez vous.

— Jouer la comédie me répugne. Pour entrer en matière, je vous dirai sans réticence que je sais combien votre ruine est complète, chère dame.

— Doucement I doucement I

— Soit I tout doucement I Vous n'avez pas d'autre fortune que vos dettes. Pour vous tirer d'embarras votre maigre espoir c'est votre fille. Trouver un mari riche, n'est pas facile. Je sais sur qui se portent vos vues.

— Des partis nous en avons plusieurs.

— Voyons.

— Le comte Bavorof.

— Peuh ! Un Russe qui n'a pour toute fortune que sa place. Marié par-dessus le marché. Sa femme habite Paris, mais n'a nulle envie de prendre le voile pour donner la clé des champs à son époux et, en Russie, le divorce ne s'obtient que par faveur spéciale. Je pense que sans contrat vous ne livrerez pas Muse au comte

— Quelle bêtise débitez-vous là!...

r— Ensuite ?

— Le colonel Sofronof, furieusement amoureux

— A la mode russe. Sofronof vit de ses appointements et de vols. Il possède une terre mais grevée d'hypothèques au delà de sa valeur. Passons I

— Le conseiller d'Etat Pikulinski.

- Celui-là aussi ? Cette vieille ganache I

— Pour un mari, qu'est-ce que cela fait.

— C'est vrai. Dans le mariage la bêtise est parfois une qualité. Mais sa petite propriété est engagée au Crédit Foncier. Votre conseiller : zéro ! ses émoluments sont assez minces. A un autre ?

M"*** Wtorkowska poussa un profond soupir. Elle était au bout du rouleau, car il ne valait pas la peine de mentionner deux blancs-becs vice-référendaires au Conseil d'Etat qui ne possédaient en tout que leurs titres et leurs brillants uniformes. Elle n'osait naturellement pas citer devant le beau-père, M. Henri Segel.

— Pourquoi, madame, reprit Samuel, manquez-vous de sincérité quand je viens causer dans des dispositions toutes amicales?

— Et d'où vous vient, monsieur, ainsi soudainement cette amitié tutélaire pour ma fille et pour moi ?

— Votre question est logique. Il est possible que je sois moi-même intéressé dans l'affaire et que ce soit là la cause de mon empressement à vous rendre seryice..,

Confessez-vous donc à cœur ouvert. N'hésitez pas à prononcer le nom de mon gendre que vous avez si bien entortillé...

— A quoi voulez-vous en arriver ? Je ne puis pas fermer ma porte à M. Segel.

— Je connais vos plans, excellente dame, répondit Samuel en riant. Avec moi, on joue cartes sur table. Les bons comptes font les bons amis. Yous avez spéculé, avouez-le, sur la phtisie de Tilda. Vous avez ménip espéré que le médecin vous confirmerait dans cet espoir. Amère déception. Et pendant tout ce temps vous avez travaillé à égarer la raison de Henri. Il vous irait comme un gant. Il est fou au point de piquer une tête dans un précipice sans crier : gare ! Or, écoutez, madame, ma fille ne peut être heureuse avec lui. Je vous le cède. Prenez-le. Tâchez de le persuader à demander le premier son divorce. Jamais l'initiative ne viendra de Tilda. Vous m'avez pour complice. Je vous livre Henri en pâture. Faites-en ce que bon vous semblera, pourvu que vous m'en débarrassiez. Comprenez-vous, à présent, la cause de masoUicitude pour vous?

La Wtorkowska demeura un moment stupéfaite. Puis sa joie déborda. Elle jeta ses bras autour du cou de Samuel et l'embrassa à plusieurs reprises mais comme il n'aimait pas les caresses des matrones trop mûres, il se dégagea de son étreinte et lui dit :

— Il y a vingt ou vingt-cinq ans cette exubérance -de tendresse m'aurait charmé de votre part. Aujourd'hui, c'est trop tard ; je suis trop vieux. Que pensez-vous de ma proposition ?

— Cher bienfaiteur, répondit-elle, en essuyant avec son mouchoir la sueilr qui perlait sur son front et son visage après ces transports de reconnaissance, je ne puis rien répondre sans Emma. Dans un instant, mon salon sera vide... elle viendra elle-même... Attendez là.

— Avec plaisir, mais j'allumerai un cigare si vous me le permettez.

— Dix, si vous voulez ! répondit la maman en refermant la porte sur Samuel.

Il y -avait encore des visiteurs au salon. La mère fit à Muse un signe de convention imperceptible et incompréhensible pour les profanes. Quelques minutes après, Muse se plaignit d*une migraine. Ses adorateurs, désolés, prirent leurs chapeaux et évacuèrent bientôt le salon. La jeune fille apprit alors l'entretien secret et son ravissement se mit au diapason de celui de sa mère.

Néanmoins, avant d'aller rencontrer Samuel, elle se donna un air calme et digne.

— Votre mère vous a sans doute touché quelques mots de ma proposition. Parlons-en donc sans gêne aucune ! commença par dire le père de Tilda.

— Mais, monsieur, le sujet est si délicat, si pénible, si

— Pénible, mademoiselle, en aucune façon, ni pour moi, ni pour vous, je pense. Délicat... oui I Traitons-le donc avec délicatesse.

— J'aime tant Tilda.

— Vous lui donnerez une véritable preuve d'amitié en la délivrant d'un mari qui ne lui convient pas, qui sera meilleur pour vous et qui vous aime.

Muse éprouva le besoin de feindre de l'embarras par des minauderies artistiques.

— Chère demoiselle, reprit Samuel, dispensez-vous de jouer la comédie de la pudeur. Nous n'aboutirions à rien. Je vous demande de la franchise. Qui veut la fin veut les moyens. Faites accroire h Henri que Sofronof est un rival dangereux ; je dirai partout que le colonel veut vous épouser à tout prix. Henri en sera au désespoir. Alors poussez-le au pied du mur. Exigez qu'il divorce et conseillez-lui de prendre Mann comme intermédiaire auprès de moi.

— C'est admirablement combiné I s'écria M*® Wtorkowska.

-^ En effet, le plan est excellent I ajouta Muse en met-

tant de côté toute fausse honte. Je suis sûre que je saurai m'acquittcr de mon rôle à la satisfaction de Fauteur.

— Quant à moi, je vous serais obligé de ne pas faire traîner la pièce en longueur. J'ai hâte d'en voir le dénouement.

— J'agirai de mon mieux.

— Je ne doute pas qu'il dépende de vous d'accomplir des merveilles, fit Samuel en baisant galamment la main de Muse. Et maintenant, mademoiselle, disposez de moi si je puis vous être utile ou agréable.

Il sortit. La mère le reconduisit jusqu'à l'antichambre et revint se jeter au cou de sa fille. Elle pleurait et riait tour à tour, folle de joie.. Muse, se contenait davantage, mais n'en était pas moins contente. Elles passèrent une partie de la nuit à dresser toutes sortes de plans pour le lendemain.

La nouvelle ne tarda pas à courir en ville que M^'° Wtorkowska allait épouser le colonel Sofronof. D'abord Henri haussa les épaules. Mais la chose lui revenait de tous les côtés avec, des détails ajoutés par les uns et par les autres, il voulut en avoir la conscience nette et courut chez Muse.

Celle-ci le reçut avec froideur. Elle mit en s'expliquant des réticences, comme si elle eût été sur ses gardes et eût craint de commettre quelque indiscrétion.

Segel s'imagina alors qu'il y avait du vrai dans la rumeur publique. La colère lui monta au cerveau. L'in-! génieuse coquette aboutit par ses taquineries à, une querelle. Il prit son chapeau. Elle ne le retint pas. Mais, une fois à la porte, il revint sur ses pas, jeta son chapeau à terre et, furieux, s'assit de nouveau.

Une scène violente s'ensuivit. La mère apparut comme le Deus ex machina. Elle reprocha à l'amoureux de compromettre sa fille, de se conduire en égoïste, en homme sans cœur. La comédie tourna au pathétique.

Finalement, Henri eut à choisir entre un congé défitif ou le divorce. Vaiqcu, subjugué, il promit de com-

mencer sur l'heure les démarches qu'on exigeait de lui.

Muse fit alors semblant d'essuyer des larmes absentes, elle s'attendrit, s'apaisa. Le mère disparut à propos laissant seuls les deux amoureux. Segel obtint quelques baisers et le conseil de prendre Mann comme intermédiaire. Il s'engagea à le voir sur-le-champ.

Mann, bien endoctriné, résista, moralisa, se fâcha, et finit par consentir à se charger du rôle que le pauvre affolé lui imposait avec tant de supplications.

Pourtant, une fois qu'il fut rentré chez lui, Henri Segel, par un étrange phénomène psychique, se repentit de sa précipitation. Tilda se présentait à son esprit sous un jour calme, doux, tendre et Muse au contraire sous un aspect menaçant. L'une, il ne l'aimait pas mais il l'estimait; l'autre, ill'aimait mais il ne l'estimait pas. Il l'aimait, disons-nous, si une passion toute sensuelle mérite le nom d'amour.

Il se voyait dans l'avenir lié avec une nouvelle compagne, pleine de coquetteries et d'exigences et ornée d'une belle-mère revèche et insupportable. Et le luxe dont il aurait à les entourer, et l'esclavage auquel il serait astreint I... Il eut un frisson d'effroi à cette idée. 11 était, malheureusement pour lui, trop tard pour se dédire.

Sa femme redoutait quelque éclat le lendemain au déjeuner. Il n'en fut rien. Henri se montra réservé, presque timide. Il regarda souvent sa montre et prétexta une affaire de Bourse de la plus haute importance pour s'esquiver au plus vite.

Mann vint diner. Il informa Segel de l'heureuse issue de ses négociations... A table, les deux époux déjk moralement divorcés, semblaient l'un et l'autre contraints et gênés. Tilda taciturne, Henri presque muet, laissèrent Mann et deux autres convives parler de choses indifTérentes. Au dessert survint Samuel qui déploya pendant quelque temps sa bpnne humeur accou-

tumée. En se levant, il prit sa fille par la main pour la conduire au jardin.

Il lui fit mettre un chapeau pour se garantir des derniers rayons de soleil. Puis il la conduisit jusqu'à la porte de la grille. Là les attendait une voiture :

— Ma chère enfant, dit le père, si nous allions faire une promenade ? Ce soir, le temps est d'une fraîcheur très agréable.

Une demi-heure après, la voiture s'arrêtait à la porte de la maison paternelle.

— C'est ici, dit-il en embrassant Tilda au front, que tu habiteras... Tu ne retourneras plus chez Segel. J'ai fait préparer ta chambre de jeune fille.

Le nœud gordien se dénoua ainsi avec la plus grande simplicité. La jeune femme ne revit plus son ex-époux. Aidée de la gouvernante anglaise, elle s'occupa des soins de la maison. Avec quelle secrète satisfaction elle revivait ainsi ses jeunes années ! Son printemps renaissait. Et pourtant l'anxiété parfois s'emparait d'elle. Jacob n'écrivait pas et depuis sa lettre d'adieu, toute trace de lui était perdue.

La lutte, contre toutes les prévisions, s'étendait, grandissait...

Avec les pseudonymes dont s'affublaient les chefs et les soldats de l'insurrection, toutes les démarches pour retrouver Jacob demeuraient infructueuses.

Tilda se désolait et cependant elle entendait en elle une voix qui lui criait :

— Dieu te le ramènera ! • Dès ce moment elle crut en Dieu.

Chaque jour, elle interrogeait du regard son père qui, sans lui donner de grandes espérances, ne lui dévoilait néanmoins pas de nouveaux motifs pour se désespérer davantage. Des semaines et des mois s'écoulèrent.

Enfin, un matin, de très bonne heure, elle vit entrer dans sa chambre, son père qui ne parvenait pas à dis^ simuler son agitation!

— Prépare-toi à partir, dit-il, aujourd'hui même. Jacob est à Cracovie. Blessé mais pas dangereusement.

Tilda jeta un cri et s'évanouit. Elle reprit bientôt ses sens et le lendemain elle était avec son père au chevet de son bien-aimé.

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