‹ Le juifChapitre 23 sur 27 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

La journée est chaude. Le ciel d'Italie s'étend dans toute la splendeur de son azur. La mer chante son immortelle symphonie. Les arbres bruisseht harmonieusement, les lauriers exhalent leurs parfums capiteux, les oranges tâchent d'or le vert sombre des feuillages. La brise maritime rafraîchit doucement l'air limpide.

Seul à une table, un homme se morfond. C'est le même qui, quelques années auparavant parcourait le rivage ligurien en compagnie de la sémillante Gigante. Mais, il n'a plus son humeur joyeuse. C'est Henri Segel. Quantum mutatus ab illo !

Egalement isolé, s'ennuie, selon son habitude notre Tsigane Stamlo Gako, que le lecteur n'aura pas oublié. 11 est plus jaune, plus noir que jadis. Il est devenu gros, lourd, somnolent.

Un autre solitaire. C'est Gromof que n'accompagne pas l'aimable Lucie Colomi. Il porte haut sa tête, comme pour braver la destinée. Mais son irritation se trahit dans ses moindres mouvements. Il s'amuse à faire des boulettes de pain et il jette par la fenêtre les fruits qu'il touche à peine de ses lèvres.

Ces trois convives se tournent le dos. Le Russe et le Tsigane se sont déjà rencontrés, comme nous l'avons vu. Mais ils l'ont oublié ou ne se soucient pas de relier connaissance. Quant à Segel il n'a jamais causé ni avec Gromof ni avec Gako.

Un somptueux équipage entre dans la cour de l'auberge. L'hôtelier et la valetaille se précipitent à sa rencontre. Une dame encombre de sa robe blanche tout l'intérieur de la calèche et c'est èi peine si on aperçoit dans un coin, enfoui sous la crinoline exagérant encore par son ampleur la mode du jour, un homme maigre, sec et fané.

Ils sont, à n'en pas douter, mari et femme. Elle, dans tout l'épanouissement d'une florissante jeunesse, charmante, élégante, pimpante et confiante dans sa beauté fière et victorieuse. Lui, comme on le voit de suite, est

Thumble serviteur de celle qui porte son nom et dispose de sa fortune.

Il sauta le premier de la voiture avec Tempressement et la galanterie d*un jeune homme, malgré ses cinquante et quelques années et présenta la main à sa reine pour Taider à descendre. Celle-ci se souleva avec nonchalance et ramassa l'envergure de sa robe tapageuse.

A la vue de la divinité qu'il reconnut immédiatement par la fenêtre auprès de laquelle il dînait, Henri se leva comme s'il voulait éviter une rencontre désagréable. Mais toute retraite lui était interdite. Pour s'en aller il devait nécessairement passer par le chemin qu'occupait le couple. Il fit une grimace ironique et se rassit.

Le lecteur a reconnu Muse, actuellement baronne Von Krieg, épouse légitime d'un spéculateur très heureux à la Bourse dont la nationalité vraie était un mystère pour tous. Il la cache soigneusement car il est d'origine juive. Il ne se donne pas pour Polonais quoique habitant la Pologne, se laisse quelquefois passer pour Russe mais souvent pour Allemand. Où et comment a-t-il péché le titre de baron ? On en est également là-dessus réduit aux suppositions. Ce serait, dit-on, la récompense d'une opération financière.

Il porte sur sa redingote de voyage les rubans de plusieurs décorations. Il est commandeur de TAigle bleu ou vert dont il aurait bien voulu, même sur les grands che- 1 mins porter la croix au cou, mais sa femme y avait opposé son veto.

Le lecteur s'attendait sans doute à voir Muse niariée avec Henri, pour qui nous lui savons un si grand penchant. 11 en était advenu autrement par la mobilité ou plutôt par le calcul de la jeune fille.

Henri pour elle avait quitté sa femme, avait fait sa déclaration, avait été agréé et passait si bien pour le futur qu'il restait parfois chez M^^® Wtorkowska jusqu'à trois heures du matin. Muse l'affichait orgueilleusement et il était fier de son bonheur. Sur ces entrefaites le ba-

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