‹ Le juifChapitre 26 sur 27 · ÉPILOGUE 39â · texte numérisé non relu

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doit savoir déguiser ses sentiments et il était très courtois pour le rival vaincu.

La scène était dramatique au plus haut point. Pas de sorties violentes pourtant, car les hommes du monde, comme les levrettes bien élevées, ne se permettent pas d'incongruités en public.

La comparaison n'a rien d'offensant. La levrette est un animal de bonne compagnie.

Gromof, tiré de ses méditations, s'était réveillé. Il jette ses regards autour de lui et aperçoit Jacob.

— Quelle chance, lui dit ce dernier, de vous retrouver encore à Sestri.

— Oui ! Une vraie chance. Toujours le même vous voyez. Pas plus gai qu'autrefois.

Le baron demanda tout bas. qui étaitcet interlocuteur.

— Un Russe, répondit Jacob.

Von Krieg prenant Gromof pour un personnage officiel, bien vu à la cour impériale, allait se faire présenter ' à lui quand le mari de Tilda lui murmura à l'oreille :

— Un proscrit.

Le baron se contint. Etant avant tout un homme d'ordre, un conservateur, il pensa :

— Que diable suis-je venu faire dans cette galère ? 11 reprit ensuite à haute voix en s'adressant à Jacob:

— Madame et vous, ce n'est pas par raison de santé mais par plaisir que vous voyagez ? N'est-ce pas ?

I — C'est par force. J'ai pris part à l'insurrection. Blessé, on m'a transporté en Autriche d'où Tordre m'a été donné de partir. Nous cherchons, ma femme et moi, un coin où l'on nous laisse tranquilles. Ce n'est pas facile à trouver.NuUe part, si ce n'est en Suisse et en Angleterre, il n'y a de sécurité pour les exilés et les bannis. En Saxe, ils n'obtiennent qu'une permission temporaire de séjour. En Bavière, l'autorisation d'y vivre n'est pas accordée à tous. En France, une expulsion arbitraire, autorisée par la loi est toujours comme une épée de Damoclès suspendue sur leur tête. En Belgique, il dépend aussi des

ministres de se débarrasser de tout homme gênant.

— Mais je pense, monsieur, que vous réglerez vob? position. Le gouvernement russe est magnanime ; il accorde généralement Tamnistie.

— Cette amnistie, je l'aurais peut-être obtenue en Iô sollicitant. Malheureusement le pardon octroyé aujourd'hui n'engage pas pour demain le despotisme dont k caprice est la seule loi.

Von Krieg fronça le sourcil.

— L'état de siège règne actuellement, dit- il, mais . ne durera pas toujours.

— Une demande de retour e*st l'aveu d'une faul< . Au reste, rentrer en Pologne aujourd'hui c'est se on damner à agir contre sa conscience.

Le baronne savait trop que répondre. Gromof le li d'embarras en se mêlant de loin à la conversation.

— Je vous avais bien prédit, s'écria-t-il, les conquences de votre insurrection !

— Oui I Mais il n'y avait pas moyen de l'éviter. 11 éb écrit que la Pologne serait baignée de sang. Épreuve ' châtiment de la Providence : il ne m'appartient pas décider.

— Vous croyez encore à la Providence ? Grands < fants incorrigibles ! L'Europe entière souffre de vot équipée. Vous avez révélé au monde la faiblesse de FA gleterre, la nullité du gouvernement impérial de Naj léon III, et l'abaissement du niveau moral de toute i| société. Autrefois devant les mauvaises actions il v ava une certaine pudeur. La France, sous Louis-Philippe, r rien fait pour la Pologne, mais les deux chambres prtestaient au moins contre son écrasement. Aujourd'ln rien de pareil, on s'incline devant la force. Autrefois lcœurs battaient aux mots de liberté, de fraternité dpeuples. Aujourd'hui ces mots font sourire. Lord Byro:. donnant sa vie pour l'indépendance de la Grèce pasïpour un Don Quichotte. Et la patrie de ce héros a d«i législateurs qui prétendent que l'humanité n'est pas un

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famille, qu'il n'y a pas de solidarité entre les peuples. Chacun chez soi, chacun pour soi, Voilà le résumé de la morale actuelle. La soleil de la liberté, ni vous, ni moi nous ne le verrons I Von Krieg, terrifié dit h rorellle de sa ftmme ?

— Ce ïusse est un rouge enragé I

Henri intervint. Il changea Iq sujet de la conversation qui de la Pologne passa aux Juifs* Begel soutenait que les Israélites devaient exploiter h leur profit la situation du pays, sans s'inquiéter de ce que deviendraient les Polonais,

Jacob entama son thème quHl vaut mieux être avec les opprimés qu'avee les oppresseurs.

gagel lui répondit en riant aux éclats :

— C'est romantique, poétique, héroïque, magnifique, mais pas pratique I

— Quoique vous prétendiez, riposta Jaeobi il nous appartient de convaincre les chrétiens que notre morale n'est pas inférieure h la leur, que Vamour du nrQchftin est enseigné dans nos livres comme dan» VÉvangile, qu'entre la loi mosaïque et la loi chrétienne, }l y a accord et non contradiction.

f^ Des mots que tout cela I dit Henri. Rien que des mots I L'intérêt matériel doit-être le seul mobile des nations comme des individus. Liberté, égalité, fraternité : triple aberration d'esprit J Son résultat ; des ebampp parsemés de cadavres et d'Q§6emepts,

— Ouil Hais ces cadavres ressusciteront) Qes o&|Siements se ranimeront comme dans la vision d'Ézéi^biel,

Jacob allait la réciter par cqpur, fl remarqua que pe^r iBonne ne l'écoutait et se tourna gaiement ver^ ga feinpie en lui demandant :

— ? N'est-ce pas que l'Italie est belle.

— Jamais je ne m'en étais aperçue comwe aujourd'hui! répondit tendrement Tilda.

— Et qu'en pensez-vous, madame 7 demanda Jacob ^ la baronne.

— Bah I répliqua celle-ci. Il faut bien se conformera la mode qui commande d'admirer Tltalie. C'est un pays pittoresque mais, à tout bien considérer, ce sol jonché de ruines et de tombeaux n'a rien d'agréable à parcourir. Tout prosaïquement, je préfère Paris.

— Pas moi I- Je n'aime pas Paris 1 '

— Est-ce permis de ne pas aimer Paris ? s'écria le baron. Vous plaisantez, monsieur !

— Pas le moins du monde. Les mêmes lieux ne conviennent pas à tous les caractères et répondent plus oc moins bien aux diverses dispositions de l'âme. Aux esprits rêveurs et poétiques je conseillerais l'Italie, l'Allemagne aux esprits prosaïques et positifs, l'Angleterr: aux hommes actifs et entreprenants, et Paris aux viveuri et aux dames éprises des plaisirs et de la joie.

— Et la Pologne ? demanda insidieusement Henri.

— A ceux qui ont soif dumartjre.

— Mais on se moque aujourd'hui des théories polnaises de soufiFrance et de sacrifice I

— Oh I Cher et charmant Paris, s'écria la baronne.

— On végète ailleurs, on ne vit qu'à Paris, surenché rit le baron. Et peut-être un peu k Londres.

— Foin de Londres et de ses brouillards ! répliqua ^ femme.

Au milieu de cette causerie très décousue, et par sac cades, Henri s'obstinait à rester, bien qu'on lui eût an nonce que son vetturino venu à l'heure indiquée Tatten dait. Il ne pouvait s'arracher à l'amer plaisir d! contempler côte à côte celle qui fut sa femme, et celli qui eût pu l'être. Il était comme cloué sur place.

Le dîner de Von Krieg et de Jacob tirait à. s fin.

On apporta le dessert: des figues, des poires dures, d< raisins verts et des pêches gâtées.

— Nulle comparaison n'est possible, remarqua le b) ron, entre ces misérables fruits et les fruits savourei qu'on mange èi Paris.

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