‹ Le juifChapitre 4 sur 27 · JUDAÏSME ET POLOGNE · texte numérisé non relu

JUDAÏSME ET POLOGNE

Les deux jeunes gens franchirent, dans un silence à peine interrompu, la courte distance qui sépare Sestri de Gênes. La route n'est qu'une ligne continue de villages aux bicoques bigarrées. Sur un quartier de roc s'élèvent les ruines d'une vieille tour. Au-dessus de la •porte se voit l'image de la Vierge, patronne de la ville. Plus loin le phare apparaît ; puis c'est le port autour duquel Gènes la Superbe est bâtie en amphithéâtre. Cette ville étrange fait un magnifique effet au bord de la mer. Avec ses portiques, ses escaliers, ses colonnades, ses rues qui grimpent vers le ciel ou s'abiment dans des précipices c'est la ville des palais. On dirait une coquille énorme rejetée vide par les vagues de la mer. Le monstre marin qui vivait dans cette conque a été remplacé par une misérable araignée ; la vie pleine de petitesse de l'heure actuelle a remplacé la vie pleine de grandeur des siècles écoulés. Dans cette cité de marbre la population d'aujourd'hui se meut avec embarras. La coquille est trop grande pour elle, cette coquille du fond de laquelle la turbulente République génoise rivaUsait avec Venise par le négoce et l'aristocratie.

Autre race, autres mœurs. Les palais Balbi et Palaviccini font aujourd'hui Teffet de tombeaux, tandis que sur le port les néo-Italiens s'agitent, bruissant dans une nouvelle forme d'existence peut-être tout aussi orageuse que l'existence évanouie.

La voiture roulait péniblement dans les rues qui conduisent du port à l'intérieur de la ville.

— Permettez-moi de descendre ! demanda tout à coup le jeune Polonais.

— Pourquoi donc ?

— Pour aller m'enquérir d'un logis auprès du port.

— Il était pourtant convenu que nous voyagerions ensemble.

— Oui ! Mais je veux demeurer seul. Je vous avouerai franchement que j'ai à peine de quoi achever mon voyage. Il faut donc que je me loge le plus économiquement possible.

— N'avais-tu pas accepté mon offre toute fraternelle de rester avec moi.

— Oui î Peut-être I Mais la pauvreté a son orgueil comme l'opulence a quelquefois sa bassesse. Ne te fâche- pas si je te quitte pour rester indépendant. Il est si bon d'être libre, quand la liberté ne coûte qu'un mauvais dîner et un mauvais lit.

— ^ Je comprends tes scrupules, répondit le Juif. S'ils étaient de bon aloi, je les respecterais. Je ne songe nullement à t'enchaîner à moi. Mon offre est bien insignifiante mais elle est faite de bon cœur et si la vie en commun t'est par trop insupportable, tu pourras me quitter. En t'engageant à partager mon gîte, ne fut-ce qu'une nuit, je ne fais pas de bien grands sacrifices et tu ne m'en devras aucune reconnaissance. Ne refuse pas. Je peux partager avec toi sans me gêner et c'est toi qui me rendras service. J'ai une douleur dans l'âme, la solitude me pèse, j'ai besoin de ne pas être seul. Viens avec moi à l'hôtel. Je ne te demande pas de me distraire mais seulement d'être près de moi. Mon

Page 1