‹ Le juifChapitre 5 sur 27 · JUDAÏSME ET POLOGNE · texte numérisé non relu

JUDAÏSME ET POLOGNE

cœur brûle de s'épancher dans le cœur d'un autre homme. Si je f ennuie tu seras toujours libre de me laisser à ma souffrance.

— Il serait ridicule à moi, dit le Polonais, de refuser une offre aussi courtoise. Pard.onne à ma pauvreté un amour-propre trop susceptible.

— Ce sentiment t'honore, répliqua le Juif, en sou* riant, mais comme il témoigne contre la société actuelle t

Il cria au cocher :

— A l'Hôtel Féder I

Cet hôtel, comme presque tous les hôtels de Gênes, de Venise et des autres villes d'Italie, est un ancien palais approprié à sa nouvelle destination. Le bâtiment de construction moitié antique et moitié moderne a un aspect étrange. Au fond de la cour obscure et abandonnée surgit une vieille fontaine ; une ruelle étroite passe sous les fenêtres des chambres numérotées qu'on a installées dans les combles de l'ancien palais.

Les compagnons obtinrent au troisième étage une chambre à deux lits, d'où la vue planait, par-dessus les toits, jusqu'au port hérissé de mâts comme un jardin d'arbustes dépouillés de leurs feuilles par Thiver, Un coin delà mer apparaissait au loin.

A peine entré dans la chambre, le compagnon de l'Israélite tomba épuisé sur une chaise et sembla près de s'évanouir une seconde fois. Quelques gouttes d'eau de Cologne le ranimèrent et un peu de viande froide chassa fort à propos cette faiblesse, qui résultait surtout de jeûnes trop prolongés et de fatigues excessives. Les forces lui revinrent avec ce supplément de nourriture.

— Et maintenant, lui conseilla le Juif, fais un somme dans ce fauteuil ou jette-toi sur le lit, ce qui vaudra mieux.

— Tu me le permets? demanda timidement le jeune homme.

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— Bien plus, je t'en prie I

— Et vous ?

— Moi, j'irai voir Gênes, le soir. Je ne te dérangerai pas I

Il prit sa canne et son chapeau et sortit aussitôt 1 Le Polonais tomba comme inanimé sur le lit et s'endormit, dès que sa tête eût touché l'oreiller. Si dans la vieillesse les fatigues laissent à leur suite comme une fièvre intermittente, il n'en est pas de même dans la' jeunesse, chez laquelle le sommeil répare bien vite les forces épuisées.

Le jeune voyageur ne fut tiré de son profond sommeil que par les braiements assourdissants des ânes du port, groupés par centaines sous les fenêtres de l'hôtel. Il avait oublié les événements de la veille. Il jeta autour de lui des regards étonnés sur le luxe du logement. Lui qui avait longtemps été habitué à coucher dans des taudis, il se réveillait dans une chambre bien propre et il voyait un déjeuner simple mais copieux s'étaler sur la table. Le Juif, revenu d'un bain de mer, se préparait à y faire honneur.

— Il est donc bien tard ? murmura le Polonais en s' arrachant au sommeil.

— Non I pas très tard I Je me suis levé de bonne heure pour jouir de la fraîcheur du matin. As-tu bien dormi ?

— Je n'en sais rien I

— Comment cela I

— Je suis tombé comme un plomb. Je me lève comme je m'étais couché, sans avoir bougé, sans avoir changé un pied de place. J'ai dormi d'un sommeil de mort,

— Et comment te sens-tu à présent ?

— Fort comme un hercule, et grâce à toi.

— Ah I bah I grâce à la jeunesse. Ta tête te fait-elle encore souffrir ?

— Plus du tout.

— Alors debout et déjeunons 1

— Tu me gâtes trop, cher amphitryon* C'est un dé*

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jeûner digne, de LucuUus et des Sybarites. Depuis bien longtemps, à mon réveil, je me contente d'un verre de vin aigre et d'un morceau de pain avec du fromage. Un repas semblable le soir, et c'est tout. Il ne m'est pas permis de me dorlotter, moi, pauvre orphelin, que ni la fortune ni les hommes n'ont jamais choyé.

— Il ne faut pas que ca t'empêche de manger, interrompit gaiement le Juif. J'ai faim, je vais te donner l'exemple. A table I Nous ferons plus ample connaissance.

— C'est vrai, nous ne nous sommes même pas donné nos noms ?

— Eh bien, j'ai l'honneur de vous présenter Jacob Hamon.

— Moi, dit à son tour le Polonais, mes amis m'ont baptisé familièrement du nom d'Ivas. En réalité je me nomme Jean Huba... Huba et non Hube, qui serait un nom allemand. Mon nom t'apprendra, si tu connais un peu la Pologne, que je suis d'une province Russienne dans la langue de laquelle Huba signifie champignon. C^st comme qui dirait en polonais M. Gzybowski ou Gzybowicz. Ce nom devint plus tard une addition au nom familial des Pstrocki, qui arrivèrent de la Maso vie pour tâcher de gagner leur vie sur une terre plus fertile. D'une manière complète, je suis Jean Huba Pstrocki ex Masoviâ olim oriundus, in Rmsia possessionatus et natus.

— As-tu encore des parents là-bas ? demanda Jacob.

— Ni un parent, ni un pouce de terre. Je suis orphelin dans toute l'étendue du mot. Mon père, après avoir perdu ses derniers sous et vu sa petite ferme en Volhynie dévastée par la grêle et d'autres fléaux, mourut en m'abandonnant à la pitié des hommes. Par charité on m'envoya à l'école où j'ai psissé à travers de rudes épreuves, puis on me fit entrer dans une université.

— Pourquoi as-tu quitté le pays ?

— Parce que chez nous, des fredaines d'écoliers sont

considérées comme des crimes, parce qu'il n'y est pas permis d'aimer sa patrie, dans son passé et dans son avenir, parce que ceux qui étouffent cherchent de Fair. De simples vers patriotiques menaçaient de me faire condamner au bannissement en Sibérie.

— Toujours la maladie des opprimés I remarqua le Juif. Là où les vétérans se sont vus arracher tous leurs droits, les jeunes essayent de les reconquérir et dans leur enthousiasme irréfléchi, ils trouvent souvent Texil, la misère et la mort.

Tous deux soupirèrent et Jacob demanda :

— Gomment songes-tu à retourner dans le pays puisque tu as été obligé de le quitter ?

— Le sais-je moi-même? répondit douloureusement Ivas. Je sais seulement que je vais au pays. La souffrance m'y pousse. Je n'ai pas appris à vivre autre part et l'exil m'est intolérable physiquement et moralement. Je suis parti, croyant que les idées de liberté, de concorde, de lumière, de justice, vibraient dans les cœurs des autres hommes comme dans le mien... Hélas I la société n'est pas telle que je me la représentais. Il n'y a pas place à son soleil pour les opprimés ; aucune main ne se tend vers le mourant, aucune consolation n'est offerte à l'affligé, aucun abri n'est donné au proscrit. Je retourne donc au pays que j'ai quitté ; là du moins battent des cœurs généreux tandis que l'Europe...

— L'Europe a vieilli I interrompit tristement Jacob. Elle a peur du bruit. Le monde est dans les mains de charlatans qui exploitent jusqu'à la souffrance des martyrs. La vérité n'est plus comprise. On la raille. Les gens adroits, fourbes et ambitieux ont fait profit de tout pendant ces dernières années. Comme Barnum de la nourrice de Washington, ils ont trafiqué de l'amour de la patrie, de la liberté et de la fraternité. Sur cent braillards, pas un martyr. L'intérêt est le seul mobile. Le cœur humain a jeté sa dernière étincelle de générosité et le monde a versé dans le scepticisme à outrance. On

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ne croit plus à rien car la liberté a dégénéré en licence effrénée. La fraternité spécule sur la propriété. La révolution sert de piédestal àFambitiOn des fourbes et les apôtres du progrès battent monnaie avec leurs prédications égalitaires... L'humanité heureusement s*amendra.

Pendant qu'il parlait ainsi, le soleil montait à Thorizon et la chaleur, toujours croissante, n'invitait pas à la promenade. On baissa les rideaux et les stores ; on ferma les jalousies, et les deux compagnons continuèrent leur conversation dans une demi-obscurité et une fraîcheur relative.

— Je dois me faire connaître à toi, dit le Juif après un instant de repos. Nous nous comprenons déjà, mais ma position exceptionnelle exige des explications. Notre connaissance commencée près de Gênes, ne finira pas à Gênes, je Tespère... Tu me parleras ensuite de toi, mais les convenances exigent que je sois le premier à faire une confession sincère. C'est une courtoisie que j'ai pour notre amitié naissante.

Ce mot de t/i^î/* renferme toute mon histoire. Il dit ma destinée ; il fait deviner mon caractère. Des causes connues, les conséquences sont fatales. Le Juif, même depuis qu'il a cessé d'être le paria des sociétés n'en reste pas moins une énigme. Depuis plusieurs milliers d'années, il porte gravée sur son front sa sainte mission — mission de souffrance, d'humilité, d'abaissement. Mais de cet abîme d'abjection, il surgit plus grand et s'achemine vers la toute-puissance : il soulève le monde entier, édifie et abat les trônes, domine les gouvernements, édicté des lois et régit tout d'une manière invisible. C'est avec orgueil que je le dis : le mot de Juif a une immense signification.

Pardonne-moi de m'oublier moi-même en parlant des Juifs. Je me sens l'enfant de cette grande famille sur le front de laquelle le doigt de Moïse a inscrit ce nom mystérieux :

Jéhovah

Avant d'être homme je suis Juif. Ce mot renferme des souffrances séculaires, la première législation digne de l'humanité, la morale la plus antique émanant de la sagesse divine dans les dix commandements.

De même que Dieu est éternel, sa loi Test aussi.

Pendant que les nations s'égaraient dans les sentiers du polythéisme et de Vanomisme, si je puis par ce mot exprimer l'absence des lois, un Dieu unique s'est manifesté à nous et nous a communiqué le feu sacré que nous avons conservé pendant des siècles sans le laisser éteindre.

Nous nous sommes répandus sur la terre, en semant l'idée de Dieu ; je me trompe, en veillant sur elle. Pendant deux mille ans, nous n'avons pas fait de prosélytes ; nous avons gardé le trésor en nous. Le monde s'agitait, vivait, combattait travaillait et nous nous existions absorbés tout entiers par la garde de ce trésor.

Nous nous sommes conservés dans la tourmente en peuple distinct, portant partout sa patrie dans son cœur, dans ses livres sainte, dans ses fêtes religieuses, dans les circonstances les plus minutieuses de la vie. Mais aujourd'hui, je crains hélas I que nous n'ayons trop rejeté de nos épaules ce cher fardeau. L'idée juive semble avoir diminué avec la persécution.

Revenons à ma vie personnelle.

Je suis né très pauvre, d'une de ces familles juives disséminées dans les villages polonais. Tu sais ce qu'était l'existence des Israélites dans notre Pologne que j'aime autant que vous, et à laquelle on ne peut reprocher que de n'avoir pas su se dépouiller à temps des idées surannées. Les Polonais, quoique imbus de l'idée de la dignité humaine, refusaient le nom d'homme à tous ceux qui n'étaient pas nobles.

La Pologne — comme la République de Venise, — n'a pas su se réformer à temps. Elle a préféré périr plutôt que d'adopter un nouveau mode d'existence et confier

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à tous la défense de la liberté. Néanmoins dans la vie de ce peuple, comme dans la nôtre, je reconnais qu'il y a beaucoup d'éclat. En jugeant de sang-froid son passé, on peut le critiquer, mais il faut avouer qu'il est plein de poésie ; c'est une épopée homérique.

— Arrête-toi I s'écria le jeune Polonais, tu es le fils du présent, n'innocente pas le passé.

— C'est toi qui parles ainsi ?

— Oui I Je suis né au milieu des idées nouvelles. Je maudis les plus brillantes époques de notre histoire car elles furent les véritables causes de notre ruine. Regarde comme c'est caractéristique : nous qui descendons de ces gardiens de nos privilèges, comment les jugeonsnous ? A quel point de vue nous plaçons-nous pour les blâmer? Nous considérons justement comme les plus grands rois ceux qui se sont efforcés d'abattre la noblesse pour affermir leur pouvoir.

— En cela tu as raison. Néanmoins, quand je médite sur la Pologne, elle m'apparaît étrange, effrayante, sauvage parfois mais grande et magnifique en somme. Personne n'a plus que le juif le droit de condamner la noblesse polonaise cependant il faut la juger sans prévention...

— Nous parlerons de cette question une autre fois, interrompit le jeune homme, mais il y a vraiment quelque chose de frappant dans ce fait que moi, noble Polonais, je condamne ce passé que toi, juif, tu exaltes I...

Jacob sourit et dit :

— Je suis plus âgé que toi, cher frère. La souffrance, le travail, la méditation m'ont vieilli et peut-être aussi les douleurs des générations écoulées.

— C'est bien ! mais parle-moi de toi-même.

— Ne t'impatiente pas. Je ne puis faire autrement. Nous marchons dans une route pierreuse comme des minéralogistes. Toutes les fois que nous tombons sur une roche curieuse nous la frappons de notre marteau pour savoir ce qu'elle renferme. Du reste

nous arriverons toujours à temps à YAqita Sola,

— Ah I oui I c'est là que nous devons rencontrer ma belle bienfaitrice, qui, comme la Samaritaine, m*a fait Taumône d'un peu d'eau.

— Cette Italienne qui a mouillé d'eau les tempes et a peut-être mis de la flamme dans ton cœur. Mais entre hier et aujourd'hui il y a un abîmô. Qui sait combien seront exacts au rendez-vous de YAqua Sola ?

— Tu penses que quelques-uns y manqueront?

— L'expérience m'a appris à compter fort peu sur les engagements vieux de vingt-quatre heures et à ne pas compter du tout sur les engagements datant de plusieurs semaines.

— Le soir est encore loin, fit remarquer le Polonais.

— Très loin. Le soleil est brûlant.

— Dans ce cas, continue ta biographie.

Qui n'aime à se rappeler ses souvenirs de jeunesse, si triste qu'elle ait pu être. Je n'ai pas à me vanter du bonheur de mon enfance. Pourtant la mémoire de ces jours me fait venir les larmes aux yeux et je répète ce qui est écrit dans le libre Sabbat (152) : — La jeunesse est une guirlande de fleurs, la vieillesse une couronne d'épines.

Même en les comparant à la maturité, pleine de l'in-' telligence des choses, ces années me semblent fleuries, quoiqu'elles aient été douloureuses.

Mes parents descendaient d'une famille jadis importante et riche mais déchue depuis plusieurs générations. Ils se trouvaient en quelque sorte au dernier degré de la société, travaillant dans les tavernes des villages, s'occupant de quelque commerce peu lucratif, ou de quelque minime spéculation sur le blé et les bœufs. Plus clairement et sans circonlocution, mon père était tout simplement petit cabaretier dans un village. C'était un homme tranquille, pieux, aimant ses livres et très peu habile dans les affiaires pécuniaires. Ma mère en prenait quelque soin. C'était la seconde femme de mon père Joël qui avait perdu là première,

après en avoir eu un fils déjà grand quand je vins au monde.

Joël, le vieux Joël, était d'un caractère sombre, silencieux, concentré, rêveur. Il s'absorbait dans les -spéculations de la pensée et regrettait seulement d'en être quelquefois» détourné. On l'estimait en général, à cause de son savoir, mais on souffrait dans sa famille de son inaptitude au commerce, qui pour nous était une question de vie.

C'était et c'est encore chez les juifs un devoir traditionnel de ramasser de l'argent. Cette préoccupation provient non du caractère de la race, mais des conditions d'existence qu'on lui a faites. Les seuls droits, accordés — ou plutôt vendus chèrement aux juifs — pouvaient à chaque instant être révoqués, suspendus ou foulés aux pieds par les tribunaux ou le clergé. Où trouver justice ? A qui se plaindre ! Le juif fut donc forcé de chercher dans l'or qui est vénéré par toutes les nations, le moyen d'obtenir la justice, les égards, la considération.

Le juif pauvre était sans défense et n'avait d'autre protection que le chef de la communauté h laquelle il appartenait. Les chrétiens s'étaient, en quelque sorte, fait une pratique religieuse de venger sur nous le Christ — ce Christ qui était pourtantjuif comme nous. Nous nous sommes donc cramponnés à l'argent notre, seule sauvegarde. Pourtant la loi de Moïse interdit de la manière la plus évidente de prêter à intérêt. (Exode XXII, 25.)

On n'avait pas à reprocher à mon père de s'enrichir du bien d'autrui. A la fin du compte, il perdit même les économies péniblement amassées, plongé qu'il était dans les lectures mystiques qui lui faisaient oublier les affaires terrestres.

Tout le travail et les soucis incombaient à ma mère beaucoup plus jeune et se préoccupant de l'avenir. J'avais deux sœurs moins âgées que moi et mon frère de l'autre lit était, de beaucoup mon aîné.

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Notre établissement rural consistait dans le fermage de la taverne située sur une grande route. La localité était très fréquentée. Au milieu d'un bruit continuel, il fallait, à nous, notre jeune âge pour arriver à dormir et à notre père, la sérénité de son âme pour vaquer à ses méditations. Ma mère et deux servantes se fatiguaient afin de pourvoir au besoin des clients. C'eût été un commerce lucratif, malgré la concurrence d'un cabaret voisin mais moins achalandé, si la fortune eût voulu un peu nous sourire. Mais ce que nous rapportait la vente de l'eau-de-vie, du foin et de l'avoine, était perdu dans d'autres spéculations plus importantes. De ses transactions avec les commerçants de peaux et de bétail mon père sortait toujours à son désavantage. Il attribuait cette malechance à la volonté de Dieu. Ma mère c'en affligeait outre mesure.

Nous nous appauvrissions à vue d'œil. Les bijoux de la famille, les fourrures et les habits de mon père, ainsi que tous les objets de valeur, se trouvèrent peu à peu engagés.

Le propriétaire de la taverne était un noble. Obèse, robuste, toujours gai et de bonne humeur, c'était un viveur ; au fond assez bon, mais terrible dissipateur. Il se souciait peu du lendemain pourvu que la journée passât follement. A tous moments, il nous soutirait de l'argent. C'était notre fléau quoiqu'il ne fût pas méchant* Toutes les fois que M. Miçuta engageait Joël à venir chez lui, ma mère se mettait à pleurer, car elle savait qu'il ne s'agissait pas d'autre chose que d'argent h donner.

Dans la maison seigneuriale, située à un demi-milld de la taverne, il y avait toujours joyeuse compagnie. Quand il était resté une demi-journée seul, Miçuta s'ennuyait à mourir. Si personne ne venait le distraire, il faisait atteler ses chevaux et allait rendre visite à ses voisins. Sa femme pleurait alors comme ma mère. Elle ne parvenait pas k le corriger et l'aimait malgré sea

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défauts. Se procurer de l'argent pour s'amuser, était la seule préoccupation de ce seigneur et lorsqu'on lui parlait de sa ruine imminente, il répondait avec insouciance :

— Ah l bah 1 La Providence y pourvoira. Je mourrai

comme j'ai vécu.

— De tels types, dit Ivas, on les trouve chez nous sans les chercher avec une lanterne. Chaque arrondissement possède plusieurs Miçuta.

Il arrivait, continua le Juif, qu'on envoyait chercher Joël de la part de son propriétaire et que, d'un autre côté, M°*° Miçuta envoyait chercher ma mère afin de la supplier de ne pas donner d'argent à son mari. Mais comment résister à ce viveur quand il se mettait à vous tourmenter, à vous enguirlander de toutes les façons ? Joël finissait toujours par céder à ces obsessions. Pour les banquets incessants, il fallait du poisson, de la viande, du sucre, des légumes, des épices et du vin. Cela n'en finissait plus. Les comptes grossissaient et on classait les reconnaissances non acquittées que mon père négociait avec perte en payant des intérêts usuraires.

Naturellement, je ne comprenais pas, grâce à mon jeune âge, notre position qu'on m'a expliquée plus tard. J'ouvrais de grands yeux sur le monde et il me semblait merveilleux. La taverne était toujours comblée de voyageurs. Elle communiquait par le jardin à un bois de chênes où j'allais écouter le gazouillement des oiseaux et le bruissement des vieux arbres. Mais je ne pouvais encore m' amouracher de la nature ; la foule humaine m'intéressait davantage. Il n'est pas donné à tout enfant de grandir au milieu d'un tel tapage et de figures sans cesse changeantes dans un va-et-vient continuel. J'appris dès lors combien le monde était peuplé et en même temps combien ce monde nous était étranger. Je sentis qu'au milieu de tant d'individus il y en avait très peu qui s'intéressaient à nous. Ma mère, dans ces premières années, ne pouvait faire que peu atten-

tien à moi, occupée qu'elle était pendant que mon père priait ou lisait. Elle veillait cependant sur ses enfants, si elle i^'avait guère le temps de les caresser et de les amuser.

Je m'habituai de bonne heure à vivre par la pensée et un secret instinct m'écartait des hommes. J'aimais pourtant à les observer et à pénétrer leur caractère.

J'étais encore tout jeune quand mon père mourut après une courte maladie. Ce jour de deuil et de lamentations reste gravé dans ma mémoire. C'était la première fois que je prononçai ces mots que tout Israélite doit proférer quand la main de Dieu le frappe;

« — Gloire à toi, juge équitable, que ta volonté soit faite I »

— Après la mort du vieillard, qui me laissait orphelin, M. Miçuta nous mit à la porte de la taverne, malgré les instances de ma mère. Nous allâmes louer un petit cabaret, situé près d'un moulin, sur la lisière d'un bois. Cet emplacement nous parut meilleur mais c'est alors que commença la véritable misère, que seuls les enfants pouvaient ne pas sentir. Après le bruit incessant de l'autre auberge remplie jour et nuit, on ne voyait ici que de rares individus, se rendant au moulin, qui six mois de l'année restait immobile faute d'eau. Pendant cette morte saison, nous vendions à peine un petit baril d'eau-de-vie. Autour de la cabane, gémissait le bois de sapin et la route étroite et tortueuse se couvrait d'herbe. Nous vivions dans cette solitude avec du pain noir et quelques maigres légumes, fournis par un petit jardin. Ma mère se désespérait de plus en plus chaque jour et s'adressait à ses parents, à ceux de mon père, mais inutilement. Nous étions couverts de haillons. C'est ainsi que j'arrivai à l'âge où l'on commence ses études. Comme il n'y avait pas de quoi me donner un maître ni m'eavoyer dans le bourg voisin, le cœur de ma mère se serrait de douleur. Je me souviens qu'un jour elle nous laissa tous les troisi sous la garde d'une

servante et d'un pauvre juif de l'endroit, et s'absenta quelques semaines. Elle revint un peu tranquillisée, m'embrassa sur le front et me répéta : — « Réjouis-toi tu auras bientôt quelqu'un pour t'instruire. »

Je compris si peu l'importance de cette promesse que je fus bien plus satisfait du craquelin que m'apportait ma mère. Tu sais quel soin les Israélites prennent de l'éducation de leurs enfants, car c'est par elle que s'inculque en nous la loi du peuple, ses traditions ; c'est elle en un mot qui nous façonne l'âme. D'après les rabbins, à cinq ans tout garçon doit apprendre la Bi* ble, à dix ans le Michna, h treize ans les Ordonnances Divines^ h quinze ans la Gemara*

Voyant une expression d'incrédulité se peindre sur les lèvres d'Ivas, Jacob interrompit son récit :

— Je devine, reprit-il après un instant de repos, que ces livres ont été ridiculisés auprès de toi, par des gens qui nous sont hostiles. On n'en connaît que le côté bizarre et encore très superficiellement ou par ouï-dire. C'est, pourtant, aux coutumes qui vous semblent risibles que nous devons de ne pas avoir disparu de la surface de la terre, en nous fondant dans les autres nations. Le texte, même incompris mérite notre reconnaissance.

Je me rappelle, comme si c'était d'hier, l'arrivée de mon instituteur. J'étais à la porte du cabaret, quand un misérable véhicule de campagne jeta sur notre seuil quelque chose qui n'avait même pas face humaine. C'était un être contourné, courbé, maigre, jaune, effrayant et burlesque. Le corps de. cette créature s'était tellement penché sur les livres qu'il ne pouvait plus se redresser. De sa poitrine bombée surgissait une énorme tête, au front proéminent qu'éclairaient, pour ainsi dire, des grands yeux noirs. Ce regard m'épouvante encore quand j'y songe. On aurait dit que l'œil fixait sans voii» jusqu'à ce qu'il tombât sur un livrei

Le monde extérieur ne se reflétait pas dans ces yeux

qui semblaient ne pas s'y attacher Boiteux d'un

pied, il marchait avec difficulté même en s'appuyant sur une canne. C'était plutôt un sautillement qu'une marche.

Tel fut mon premier mentor. Il arrivait de la ville, se nommait Moché et était célèbre aux alentours pour ses talents pédagogiques. Sa connaissance de la littérature sacrée était très étendue. Il citait par cœur de longs passages du Talmud et de la Kabale sans omettre un mot, sans oublier un accent. Sa vie se bornait à instruire les enfants et à se perfectionner luimême. Le monde ne l'intéressait guère, il vivait tout entier dans le passé. Jamais sans doute il ne se serait décidé à venir chez nous s'il n'y avait été attiré par deux coffres pleins délivres — héritage de mon père.

Moché était d'une sévérité à toute épreuve, quant à l'observation des prescriptions religieuses et traditionnelles. C'était un livre ambulant, qui se mouvait d'une façon instinctive. Je doute qu'il y eut un maître plus strict* Il remplissait ses fonctions sans pitié, presque avec cruauté.

Brusquement de mon état de liberté, je fus astreint à un tel accolement aux livres, que je pensais en devenir fou. Mais coûte que coûte, il fallait périr ou apprendre à être un juif. Mécaniquement on me fourrait dans la tête des mots, de longues tirades que je devrais répéter sans cesse et chaque intonation, exigée par le sens de la phrase, devait être apprise avec soin. Malgré la brutalité de cette méthode, il se fit comme une secousse dans mon intelligence qui s'ouvrit, se mit en mouvement et au travail. Il est difficile de déterminer quelle influence a sur Tesprit de l'enfant l'éducation des générations antérieures, toutes préoccupées d'une seule étude. Ce qui est certain, c'est qu'en commençant la lecture de la Bible et celle de l'histoire de mon peuple je croyais me rappeler un rêve après un long sommeil. Une fois les premières difficultés vaincues, je me passionnai à un tel degré pour ce travail que Moché en fut émerveillé*

Bien qu'il n'entrât pas dans son système d'encourager les enfants par de douces paroles, il se montra moins sévère à mon égard sans toutefois devenir caressant. La seule chose qui le fâchait, c'était que je lui demandais des explications pour bien comprendre le texte qui nous occupait. Il s'impatientait alors et me frappait les doigts avec la petite baguette qui lui servait à indiquer les lettres. Il eût voulu chasser de mon cerveau ce qu'il considérait comme un orgueil prématuré.

Moché me répétait souvent pour me piquer d'émulation que, suivant les rabbins, le monde repose sur le souffle des enfants qui apprennent la loi de Dieu, et non sur l'intelligence des savants.

Riez tant que vous voudrez, mais ces souvenirs ont pour moi un grand charme.

— Gela n'empêche pas, répondit Ivas, que votre piedbot de Moché m'est peu sympathique I

— Je ne songe nullement à le poétiser. Je dirai même que sa rigidité le rendait presque sauvage quoiqu'il fut assez poli envers ma mère, mais il ne se gênait pas pour la gronder durement dès qu'elle s'écartait un peu de nos usages. Alors il la menaçait de partir sur-le-champ.

Pour tous, Moché était une sorte d'épouvantail. Cependant, quand il était ému, il devenait presque grand. Il n'était pas apte à concevoir quelque chose de son propre chef, mais il savait faire un choix intelligent dans ce qu'il avait appris. Quand il nous récitait les souffrances d'Israël, ses larmes roulaient sur ses joues, il s'exaltait à en devenir fou. Il sanglotait ses phrases, et s'interrompait bientôt pour chanter les versets d'une voix inspirée. Dans ces moments-là, ses cheveux se dressaient sur sa tête et son corps était secoué par un tremblement nerveux,. tant l'impressionnait la sainte lecture.

Sa mémoire était prodigieuse.

Tel est le croquis de mon maître, peu flatté, mais très ressemblant. C'est lui qui m'a fait lire les premiers livres

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de la Bible, ou plutôt qui me les a fait pleurer. Il était si consciencieux que, m'ayant reconnu une certaine capacité, il conseilla h ma mère de m'emmener ^ans une bourgade voisine pour achever mon éducation.

Grâce à lui, à l'âge de treize ans, suivant nos coutumes, je lisais publiquement dans la Synagogue des passages de VÉcriture sainte, et j'étais inscrit au nombre des dix officiants du temple, nombre nécessaire pour que l'assemblée soit considérée comme complète. Il était assez difficile pour ma pauvre mère de déménager. Mais il s'agissait du sort de son enfant. Si misérable que fut notre existence auprès du moulin, elle était cependant facilitée grâce au logis, qui ne nous coûtait guère, au bois qui environnait la cabane et aux légumes du jardin. En ville il faudrait tout payer, même l'eau. De quoi subsister? Que faire? Comment se transporter avec trois enfants? Avec quelles ressources les entretenir ?

Pendant que ma mère se cassait la tête pour trouver des réponses à ces questions, mon frère du premier lit, ayant amassé déjà un petit avoir par son commerce de peaux,' vint nous rendre visite.

L'événement était imprévu et fut pour nous d'une grande importance. En effet, nous ne l'avions pas vu depuis longtemps, de même que nos autres parents. Mon frère avait environ trente ans. Il s'était marié. La dot de sa femme et une parcelle de l'héritage de mon père avait formé un petit capital dont il avait su tirer parti. La première année, il avait vécu aux frais des parents de sa femme, qui s'étaient engagés h pourvoir aux besoins du couple. Il s'était ensuite établi séparément et peu à peu avait développé son commerce. Autant la fortune avait mal favorisé notre père autant elle lui sourit. Cela lui donna du courage; économe, froid, prudent, il consacra toute son intelligence â la réussite de ses projets. S'enrichir fut son seul but, et il était convaincu qu'il l'atteindrait. Pauvre encore, il pouvait

cependant déjà envisager l'avenir sans crainte. Son arrivée, si désirée, mit la maison sens dessus dessous. S'il ne venait pas lui-même à notre aide, parce que cela ne lui était pas encore possible, il nous apportait des nouvelles des parents de ma mère, qui, touchés enfin de sa triste situation, lui envoyaient une petite somme d'argent pour entreprendre quelque commerce, dont le produit devait servir à mon éducation et h celle de mes sœurs. Ma mère en pleura de joie. Nous autres, enfants, nous nous attristâmes seulement en apprenant que nous allions quitter le moulin, mais nous de\ions bien vite nous habituer à la vie urbaine.

On reçut le frère aîné avec la plus grande aflFection. Ma mère se hâta de lui demander comment elle pourrait faire yaloir son argent. Zelmann, qui avait besoin de développer son commerce, lui proposa de l'intéresser dans ses affaires et de lui donner un logement dans la maison qu'il habitait. Le contrat fut passé sans objection, et le lendemain ma mère, impatiente, envoyait chercher un véhicule pour déménager du cabaret.

Ici commence la seconde période de ma vie.

Tu as vu que dans mon enfance je n'ai pas été bercée sur des roses, que j'ai souffert et que cette souffrance a été le soleil, qui a hâté mon éclosion. Ces années ne m'ont laissé que des souvenirs sombres, la plupart désagréables. Souvenirs de ruine, de travail, de lutte contre la faim et le froid, contre le dédain des hommes, qui paralyse l'intelligence et l'empêche de s'élever au delà des préoccupations corporelles.

Il est permis aux poètes, ou plutôt à ceux qui se donnent pour tels, de vanter dans la nature un idéalisme impossible et de s'insurger contre le matérialisme. Mais hélas! à regarder l'existence de près, on s'aperçoit combien sont violents nos besoins et combien la vie a d'exigences.

L'homme, déjà formé, peut supporter la lutte avec la nature et la pauvreté, sans se laisser abattre. Il est,

cependant^ bien, difficile de s'alîranchir des soucis de chaque jour — rocher de Sisyphe qui retombe sans cesse sur noue.

La population juive était très nombreuse dans notre bourgade, dont elle formait la majeure partie. Nous avions une synagogue, dont l'aspect fit sur moi une profonde impression, car, jusqu'alors je n'avais vu que de misérables cabanes aff'ectées à la prière. Je pus, pour la première fois, me faire une idée juste de nos cérémonies religieuses : le sabbat qui, nous arrachant au monde, nous rapproche de Dieu et nous rend, pour ainsi dire, la patrie perdue ; la cuisson du pain, dont une partie est donnée aux pauvres ; le dressage de la table ; les prières en commun ; la bénédiction du vin ; toutes ces coutumes rappellent l'époque patriarchale, quand Dieu était avec nous et prenait, en quelque sorte, part à l'existence humaine.

Aujourd'hui, vous, chrétiens et nous, juifs, nous avons trop chassé Dieu de notre présence et nous l'avons oublié. L'homme pétri par les mains du Créateur, s'est cru Dieu lui-même et l'anthropolâtrie est la religion contemporaine.

Dans la maison de mon frère, nos deux familles n'en formaient qu'une dont il était le chef. Les femmes préparaient en commun les repas du soir et du lendemain. Quand arrivait l'heure de la prière dans la synagogue, un vieux desservant frappait trois fois avec son maillet de bois sur le volet et nous nous acheminions en habit de fête vers le temple, en portant nos livres sous le bras.

La synagogue était un vieux bâtiment, orné de pérystiles datant du seizième siècle. Elle avait pas mal coûté d'argent à la communauté, car, au moment de la construction, le propriétaire catholique de l'endroit, le prince K... était peu tolérant. Les juifs qui n'avaient alors pour célébrer leur culte qu'une maison de bois, au toit vermoulu, sollicitèrent la permission de bâtir un nou-

veau temple, ce qui ne leur fut accordée que grâce au besoin d'argent qui se fit sentire près une guerre. Les Juifs en profitèrent pour acheter au prince un lot de terrain et le droit d'y ériger une synagogue en briques. Les traditions de la localité parlent d'une somme colossale. Pendant la construction, les ouvriers reçurent l'ordre de défaire leur ouvrage et d'abattre les boules étoilées qui servaient d'ornementation au toit et rendaient la synagogue plus imposante que les bâtiments qui l'entouraient. Telle qu'elle était, avec son style tant soit peu gothique, elle me semblait comparable au temple de Salomon.

Je continuai mes études avec passion. On me trouvait beaucoup d'aptitude et moi j'avais un insatiable désir d'apprendre.

Notre petite ville, hormis les jours de foire, n'était pas une des plus fréquentées du pays, quoiqu'elle comptât parmi les principales. Elle était traversée par une grande route très mouvementée. Nos coreligionnaires avaient fondé une école dans cette localité où les catholiques avaient une église importante et dont la principale population se composait d'employés du gouvernement, qu'il fallait sans cesse payer pour en être moins vexés.

J'appris bientôt à me conduire différemment avec chaque personne suivant son degré dans l'échelle sociale.

En général, le Juif devait payer tribut à tous, en commençant par les portiers de ces messieurs, et les femmes de leurs portiers.

Un jour, en revenant de classe, je trouvai la maison bouleversée. Je craignais d'abord qu'il ne fut survenu quelque accident. Les visages presque souriants me rassurèrent. On attendait l'arrivée d'un personnage important. Ma mère me poussa dans l'alcôve en m'ordonnant de revêtir mes habits de fête. Mon frère était déjà prêt. Sur la table, il y avait de l'eau-de-vie, des confî-

tures, des gâteaux de miel, du pain blanc, du pain d*épices et même une bouteille de vin. J'appris que celui qu'on devait recevoir avec tant de solennité était le cousin de ma mère, riche négociant de Varsovie. Il arrivait pour s'occuper de mon avenir.

Je me Timaginai dans mon cerveau d'enfant d'une apparence imposante, avec une longue barbe, et en costume biblique rappelant les temps patriarchaux. J'étais encore dans ce rêve, quand apparut un homme que j'aurais pu prendre pour un chrétien. Il était habillé autrement que nous, portait des lunettes et un chapeau rond. Il n'était plus de la première jeunesse. Les sourcils froncés, les traits saillants, les yeux noirs, le visage rasé, la complexion robuste, le ventre obèse, il posait en homme solennel et important.

Ma mère m'ordonna d'embrasser une main qu'il me tendit majestueusement. Ensuite il m'examina d'un œil scrutateur, me caressa le menton, donna une chiquenaude moqueuse à la calotte dont j'étais coiffé et finit par me lancer au visage une bouffée du cigare qu'il avait à la bouche. Après ces préliminaires, il dit en allemand d'un ton protecteur :

— Il faudra, faire un homme de ce garçon-là.

Tous, quoique intimidés, l' écoutaient comme un oracle,

parce qu'il était énormément riche et que notre sort dépendait de lui.

— Que pensez-vous? ajouta-t-il en s' adressant à ma mère. J'en prendrai soin mais pas à votre manière... Et se tournant vers mon frère, il continua :

— Il y a déjà assez de Juifs dans le petit commerce, dans les cabarets et dans les villages. La cause en est notre ignorance.

— Pourtant, se permit de répondre Zelmann, nous lui avons appris et nous lui apprenons encore à lire dans la Gemara.

— Ah ! Qu'a-t-il besoin de la Gemara ? Est-ce que vous songez à en faire un rabbin ? Il nous faut aujour-

d'hui pénétrer partout et non rester dans notre coin I... Pourquoi ces boucles sur les oreilles? Pourquoi cette iarmulka ? Souvenirs du moyen âge que tout cela. Les temps de la persécution sont passés. Le monde s*ouvre à nous. Nous devons être prêts à y jouer un rôle important. Le juif a du bon sens, puisé dans des milliers d'années de souffrances. Pourquoi ne jouirait-il pas des mêmes avantages que les chrétiens ? Pourquoi notre éducation n'est-elle pas aussi développée que la leur ? Avec cela, il nous est permis de rester Israélites au fond du cœur. Malgré le respect qu'ils avaient pour le richard, ma mère et mon frère demeurèrent tout interdits car ces paroles choquaient leurs idées traditionnelles. Sans remarquer cette impression, il continua :

— Je dois me rappeler que je suis juif, garder ma loi dans les arcanes de mon âme, mais au dehors apparaître dans le monde sur un pied d'égalité avec les autres hommes comme le font les juifs dans les pays étrangers et même dans le royaume de Pologne. J'ai bien examiné ce garçon. 11 est digne d'Israël. Je m'occuperai de son éducation mais il faut l'envoyer aux écoles chrétiennes. Il faut commencer à les fréquenter ici. Ensuite, vous me l'expédierez et je prendrai soin de lui.

— ' Yous êtes notre bienfaiteur ! s'écria ma mère, mais vous savez que beaucoup des nôtres ont abajndonné leur croyance et sont également méprisés et par les juifs et par les chrétiens. Qu'il conserve donc les traditions paternelles !

— Et pourquoi ne les conserverait-il pas ? Vous pouvez bannir vos craintes puériles, autrement il végétera, comme un propre à rien, en haillons et dans la misère, où vous êtes, au lieu d'être comme moi. Je reste pourtant juif, je vais à la synagogue et j'observe la loi, mais sans doute avec moins de rigueur que vous.

Toute cette conversation s'est bien gravée dans ma mémoire ; elle fixa ma destinée.

Ayant appris que notre parent était arrivé de Varso-

vie, le vieux Abraham Machnowiecki, Foracle des juifs de la ville vint nous rendre visite. C'était un type assez fréquent dans notre communauté. C'était un Juif-Polonais de vieille roche ; je pourrais dire un Polonais-Israélite, bien qu'il ne se rendit pas complètement compte lui-même de cette descendance que Mickiewicz a si bien caractérisée dans son Jankiel.

Abraham était bien réellement de son pays et vivait de sa vie. Il avait d'incessants rapports avec tous les propriétaires. Il connaissait leurs familles, leur situation, leur caractère, leurs relations, et en général tout ce qui les concernait. Il s'occupait beaucoup de réunions électorales. On le consultait de toutes parts et dans les affaires délicates, il était souvent choisi pour arbitre. On Testimait, parce qu'il était digne d'estime ; on le recevait avec courtoisie et on lui offrait une place d'honneur tandis qu'on laissait debout à la porte ses coreligionnaires.

Sans Abraham, on ne faisait rien d'important. Il avait une tenue pleine de dignité, une taille élevée, et portait une barbe blanche tombant jusqu'à la ceinture. Son vêtement ordinaire était une redingote noire, une czapka de zibeline, et en été un chapeau de feutre à larges bords. Une haute canne, garnie d'un pommeau d'argent complétait sa mise à laquelle les passants le reconnaissaient de loin.

Dans son habitation. Tune des plus belles de la localité, il y avait toujours des visiteurs pour toutes espèces d'affaires. Il était le banquier de la moitié des propriétaires auxquels il prêtait ou procurait de J'argent.

La science d'Abraham n'allait pas plus loin que celle de la plupart des Juifs, mais il avait l'esprit prompt et une grande connaissance des hommes. Ce qui prédominait en lui, c'était un calme à toute épreuve. Il ne se fâchait jamais, ne donnait jamais signe d'impatience et montrait en toutes choses une imperturbahle modération. Il était peu communicatif ; les mots sor-

taient difficilement de ses lèvres ; on pouvait compter sur lui. Très attaché à sa foi et à ses coutumes, il n'était nullement fanatique.

Cet oracle si généralement respecté était absolument dépourvu d'orgueil. Il ne demandait pas la considération, il l'obtenait naturellement.

L'apparition d'Abraham chez nous était fort rare et on aurait pu croire que, pour cette circonstance extraordinaire, il avait été spécialement invité par ma mère qui sentait le besoin de son appui. Notre somptueux parent me parut encore moins sympathique devant le grave Abraham. La manière dont il nous traitait, soidisant à l'européenne, devint plus blessante encore comparée à la conduite de l'autre Israélite h la fois digne et aimable. La rencontre de ces deux hommes, dont l'un, esprit fort, avait perdu tout judaïsme, et Tautre, personnage biblique, était fort intéressante et piquait vivement ma curiosité.

Notre parent, avec tout l'orgueil d'un homme plein de son importance, fit à peine un mouvement à la vue du vieillard qui l'aborda avec politesse. Le cousin de ma mère n'abandonna pas son cigare et se mit à rire en regardant le Juif aux longs cheveux bouclés, à la iarmulka, au costume usé et à la canne gigantesque.

Abraham n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que notre visiteur n'était pas le premier Juif de cette espèce qu'il rencontrait :

— C'est très beau de votre part, dit-il, de n'avoir pas oublié une famille dans l'infortune. Plut à Dieu que tous agissent de même I Le livre Nedarim dit : « Honorez les fils des pauvres qui sont l'éclat de la religion. »

— Je voudrais vraiment, répondit nonchalamment le Yarsovien, faire de ce jeune parent, une branche saine et forte de notre communauté. C'est pourquoi j'ai proposé de l'envoyer à l'école avec tous les autres enfants.

— Vous le jetterez, pour l'éprouver, comme l'or dans le feu. S'il est or, il restera or, s'il est un vil métal, il fondera.

— On dit qu'il a de belles facultés, il faudra les développer.

— Pourvu qu'il ne perde pas sa foi I C'est pourquoi, je pense, qu'il ne faudrait pas l'enlever à l'éducation familiale avant qu'il soit affermi dans sa religion. Quand le potier veut mettre son empreinte sur un vase d'argile, il attend que ce vase, sorti de l'atelier, soit séché au soleil.

— Quel âge a-t-il ? demanda le Varsovien.

— Treize ans.

— Vous avez probablement, continua mon parent, une école ici ? Il n'a qu'à y aller,

— Pourquoi pas? reprit Abraham. Mais le pauvre enfant souffrira beaucoup.

— Qui donc n'a passé par des épreuves? Tel que vous me voyez, j'ai aujourd'hui deux millions, peut-être davantage et j'ai commencé par vendre du cirage et des allumettes dans les rues.

Le vieil Abraham marmotta tout bas un texte du livre des Juges commenté par les rabbins et qui dit :

« Il faut supporter les rayons trop brûlants du soleil parce qu'il est indispensable au monde. »

Puis il m'apposa les mains, me bénit en priant à voix basse, rassura ma mère et la conversation devint générale. Tout enfant que je fusse, je me rappelle fort bien cette scène, où s'ajoutèrent bientôt d'autres acteurs et auditeurs, car les Juifs étaient venu de tous côtés pour voir le grand personnage, qui nous honorait de sa visite. Celui-ci, entra dans des développements de son idée qu'il était opportun pour les Juifs de se moderniser et de sortir du cercle où les retenait leur peur exagérée de voir s'amoindrir leur foi et leur nationalité.

— Nous avons assez longtemps souffert, dit-il, pour

jouir aujourd'hui et occuper la place qui appartient à un des plus anciens peuples de la terre. Nous possédons la rapidité de conception, la facilité d'acquérir toutes les sciences et tous les arts, nous avons Fargent qui aplanit tout et en même temps Funité et la cohésion au moyen desquelles s'accomplissent les grandes choses. Pourquoi alors croupir éparpillés dans les campagnes et ne pas pousser de Favant. Voyez les Juifs des autres pays. Vous les rencontrez dans les ministères, dans les parlements, dans les hautes positions. Ils marchent à la conquête des droits civils et politiques, là où ces droits leur sont encore refusés.

Abraham écoutait sans contredire et paraissait attristé ; quant à nos autres coreligionnaires ils opinaient du bonnet. Il termina son discours, eh se prévalant du nom d'un Juif célèbre.

Ce fut une époque qu'on n'oubliera pas dans notre petite ville que la visite de ce millionnaire. Elle provoqua un mouvement qui entraîna la communauté, hormis un petit nombre de vieux conservateurs. Je restai encore un an à Ja maison avant d'entrer à Fécole, C'était la première fois qu'un Juif s'asseyait sur les mêmes bancs que les élèves chrétiens. Je savais d'avance ce qui m'attendait, mais ce qui m'arriva surpassa mon attente et mes craintes.

La plupart des écoliers étaient des enfants de la petite noblesse ou de la bureaucratie, élevés assez grossièrement. Leurs instincts étaient des plus sauvages. C'était un véritable supplice — supplice incessant. — Je devais m'accoutumer à des attaques continuelles et passer sous silence les injures dont on m'abreuvait. Des plaisanteries sur la viande de porc se rencontraient même dans la bouche des maîtres ; que devais-je alors attendre des élèves ? L'humilité et le mutisme tels étaient mes moyens de défense. Les premiers jours furent atroces. Peu à peu, je m'habituai à mes camarades et ceux-ci s'habituèrent à moi. Ils me laissèrent en paix sur mon

banc solitaire. Combien aussi j'étais affecté par les contradictions qu'éveillait dans mon esprit la nouvelle méthode d'enseignement I

Le savoir que j'avais accumulé s'écroulait. Je résolus pourtant de continuer mes études et d'attendre que la force de la science et de la vérité éclairât mon esprit.

l'aqua sola

En achevant ces mots, Jacob s'aperçut que Theure était avancée. Il se souvint du rendez-vous à VAqua Sola.

-^ Je sens, dit-il, combien je suis ennuyeux et prolixe. Excuse-moi, bienveillant auditeur. C'est le seul mode de récit que je comprenne. Les faits tout nus ne disent rien. Pour les rendre intelligibles, il faut y infuser la vie et la couleur. Or la vie et la couleur demandent des développements.

— Tu n'as pas besoin de t'excuser, répondit Ivas. Je ne suis pas pressé de connaître la fin ; marchons tout doucement.

— Puisqu'il en est ainsi, la suite à plus tard et allons à YAqua Sola,

Le soir avait amené un peu de fraîcheur. Beaucoup de promeneurs avaient quitté la vieille Gènes pour la ville neuve. Les rues Nuova, Nuovissima, Balbi, Aqua Sola, étaient couvertes de monde.

Les hommes plus ou moins vêtus, les femmes enveloppées dans ces gracieux voiles blancs qui ne cachent pas toujours des figures gracieuses.

l'aqua sola 53

Les deux compagnons, par des ruelles étroites et sombres, gagnèrent le monticule qui est Tunique point de verdure dans cette cité de marbre.

— Eh bien! dit Ivas, je suis très curieux de savoir si nous trouverons au rendez-vous tous nos compagnons d'hier.

— En tous cas, ils ne seront déjà plus ^els qu'ils étaient hier. Une journée, c'est long, et la nature humaine est bien changeante !

Ils gravirent les marches qui mènent à la promenade au milieu de laquelle murmure une fontaine et résonne la musique.

La foule était compacte, une foule génoise, composée de soldats, d'ouvriers, de prêtres, de femmes hâlées et de quelques touristes, parnii lesquels tranchaient les Anglais. h'Aqua Sola n'est fréquentée ni par l'aristocratie, qui se renferme dans ses palais ou ses villas ; ni par la bourgeoisie aisée, qui a ses jardins à Nervi ou sur la route de Riitta. On ne rencontre donc à YAqua Sola que ceux qui sont de passage à Gênes ou l'habitent d'une manière permanente.

Jacob et son compagnon se promenaient dans la principale allée en parlant de la patrie et de l'avenir de l'humanité. Ils ne remarquèrent pas l'arrivée de l'Allemand flegmatique qui s'était distingué par son silence h VAlbergo délia Gratta, Il les aborda de suite avec un sourire doucereux et leur dit :

— Je suis bien heureux de vous revoir, messieurs, et de pouvoir demander des nouvelles de notre malade d'hier. En même temps je viens m' excuser de ne pouvoir profiter longtemps encore de votre aimable société. J'ai eu la chance de rencontrer un veturino, à moitié prix, pour Pise. J'aurai pour compagnon de route lé conseiller privé Zuckerbeer... Nous partons aujourd'hui même.

— Quel dommage ! s'écria Jacob en allemand, afln de ne pas infliger la langue française à son interlocu-

teur et de ne pas être torturé par la prononciation risible du compatriote de Goethe. C'est dommage! Nous aurions si agréablement passé ensemble la soirée.

En entendant sa langue natale, l'Allemand rayonna, soupira; mais, malgré la tentation visible de rester, il sacrifia le plaisir au devoir. L'ordre et l'économie étaient ses deux vertus prédominantes, et la société dû conseiller privé lui apparaissait comme une consolation.

— Le conseiller von Zuckerbeer, dit-il, compte sur moi. Je lui ai donné ma parole; je suis donc absolument forcé de partir. Il n'y a pas moyen de me dédire.

Jacob ne songeait nullement à le retenir. Il le salua et ils se dirent au revoir (dans la vallée de JosaphatI)

L'AUeinand s'éloigna sans trop regretter ses connaissances de la veille. Au fond de l'âme il craignait que le Polonais ne fût un révolutionnaire dangereux, un conspirateur républicain, un admirateur de Garibaldi et de Mazzini. Or, il valait beaucoup mieux renoncer à temps à une connaissance si compromettante.

Il venait de disparaître quand se présenta le Tsigane, toujours souriant : il s'éventait de son mouchoir, le gilet déboutonné, mais la chaleur de la température semblait néanmoins lui être très agréable. Sa figure était aussi joyeuse que le lui permettaient ses traits ennuyés.

— Eh bien! s'écria-t-il. Comment trouvez-vous Gênes? J'y trouve pour ma part trop de tapage, trop d'ânes portant des tonneaux, et trop peu d'hommes, par compensation. L'air y est comprimé et les ordures abondent dans toutes les rues. C'est le coloris de l'Orient, mais d'un Orient manqué. Je vous accorde que Gênes possède les parfums de Constantinople. Oh ! mes pauvres nerfs

olfactifs! Quelle torture! Est-ce que nous nous

sommes présentés hier les uns aux autres ? Je me rappelle peu ce qui s'est passé, mais vous savez déjà que je suis Tsigane, peut-être ma race vous inspire-t-elle de l'aversion? Vous auriez tort. Moi je n'ai d'aversion pour aucun homme, aucun bipède. Je me nomme Stamlo

l'aqua sola 55

Gako... Ma famille était à la tête d'une tribu. Maisj*ai abandonné la vie errante collective, pour vagabonder tout seul. Je suis, ainsi que vous le voyez, seul au monde. J'aurais rétamé les vieilles casseroles sans ma belle voix de basse, qui m'a poussé au théâtre. J'y ai ramassé quelque argent... J'ai eu la chance de gagner un gros lot, la seule fois que je me suis risqué à la loterie. De cette somme, en partie dissipée en extravagances, j'ai gardé assez pour ne rien faire. Chose agréable que de vivre dans l'oisiveté! Je vais et je m'arrête où je veux, mais mon front est marqué d'une façon indélébile par la tache originelle. Personne ne sympathise avec moi et le monde m'est indifférent... Vie stupide, si vous voulez, mais que je ne changerais pour aucune autre, car je m'y suis attaché comme à une amie boiteuse. Je n'ai pas de devoirs ; c'est-à-dire que je me suis affranchi de tout lien, de toute croyance, de toute espérance, de toute occupation. Je m'ennuie confortablement, et mon désœuvrement est bien ordonné. En hiver, je vais au nord, parce qu'on y souffre le moins du froid, car les maisons y sont bien chauffées. Je vis à l'hôtel, je mange bien, je fais des connaissances passagères, je fréquente les théâtres, je rencontre facilement des'Arianes à consoler, qui me trouvent tolérable et pas trop laid, L'été, je viens en Italie et quelquefois je vais chez les miens en Hongrie. Il y a là quelques individus de ma race et do mon sang, mais je n'ai par bonheur aucun proche parent pour me persécuter. La Hpngrie est pour moi une sorte de patrie. Par oisiveté, j'ai appris à lire. Un livre avec des phrases bien tournées m'aide admirablement à tuer les heures, bien qu'en général je considère la littérature comme inutile. Les meilleurs livres contiennent plus de sottises que de pensées raisonnables. Toute la sagesse humaine pourrait être écrite sûr la paume de la main.

— Sans patrie comme vous, dit Jacob, qui s'aperçut que le Tsigane avait bu un peu trop, je comprends la vie

autrement que vous. J*ai un but, car j*ai des frères parmi les hommes. Vous qui savez plus que les autres Tsiganes, vous pourriez faire beaucoup pour votre nation, si vous le vouliez. Il serait grand à vous d'être le réformateur et le bienfaiteur de votre peuple.

— Que voulez-vous faire des Tsiganes? répondit Gako en montrant ses dents blanches. Nous ne sommes qu'une poignée d'êtres vivants que Dieu ou le diable a jetés sur la terre. Que voulez-vous faire d'une race maudite, sans feu ni lieu? A moins que vous ne désiriez que je la conduise vers le Gange, d'où on prétend qu'elle vint à l'origine. « Vous périrez I » telle est la sentence rendue contre nous. Et nous périssons lentement. Nous dis-

•paraîtrons tous, ne vous impatientez pas. Ce qu'on ignore seulement, c'est comment finira le dernier de notre race, dans sa misère et son abaissement. A Moscou, des danseuses et des chanteuses, des diseuses de bonne aventure et des coquines ; ailleurs, parmi les rétameurs et les vétérinaires, d'autres danseuses et des gueuses. En quelle langue leur parler d'avenir? Est-ce que les br«tes comprennent quelque chose ? Comme un fruit tombé de l'arbre, nous sommes un peuple pourri et sans racine.

— Changez alors de nationalité I

— Me pétrifier! jamais I Nous serons Tsiganes tant qu'il plaira à Dieu. Dans la . nuit des siècles, ajouta Gako d'un ton mystérieux, il y a quelque crime affreux que nous expions, quelque fratricide dont nous ne pouvons nous laver les mains. Je possède tout ce qui peut faire le bonheur de l'homme sur la terre, et je ne serai jamais heureux. J'ai compté le nombre des jours que j'ai à vivre. Je subirai ma destinée.

Là-dessus, arrivèrent les deux Italiens, Alberto Primate et Luca Barbaro.

Tous deux avaient l'air réjoui et satisfait. Ils aspiraient voluptueusement les effluves du sol italien, sur lequel flottait leur drapeau à trois couleurs.

• l'aqua sola 57

Luca Barbaro portait un album à la main, Primate un rouleau de musique.

— Salut, frères, dit le premier, comment va la santé ? Cette température délicieuse a dû vous guérir 'complètement. Que vous dit la bonne vieille Gênes ?

— Elle nous marmotte quelque chose du moyen âge ! répondit Jacob.

— Elle ne vous parle donc pas d'avenir? demanda un des Italiens. Vous ne sentez donc pas comme un souffle délicieux de printemps qui promet à toutes les nations des guirlandes de fleurs ?

— Utopiste I interrompit tristement l'Israélite. Le printemps ne vient pas en même temps pour tous les pays. Les hommes sont frères en paroles, mais non pas en action. Chacun est prêt au fratricide pour se défendre. Peu à peu l'humanité sortira peut-être des ténèbres de la servitude et du charlatanisme, qui se prévaut des tendances généreuses pour satisfaire sa soif de l'or et des grandeurs.

— Ne blasphémez pas î s'écria Luca. Je crois à l'humanité. Il y a une poignée de vils codini (réactionnaires) et une bande de misérables charlatans, c'est possible, mais en général les hommes sont les fils de Dieu. Par le chant, la peinture, la parole, le dévouement, les âmes s'ouvrent, les cœurs se purifient, l'intelligence se développe, la vertu se répand, et bientôt un printemps lumineux éclairera le monde.

— Amen! exclama Primate. AmenI Mais j'ai une question à vous poser. Nous sommes venus ici pour nous reposer, n'est-ce pas ?

— Oui I Oui I Certainement I

— EhbienI pour une fois, faisons trêve de philosophie et de politique. Laissons tout cela aux codini- Occuponsnous un moment de l'art et de la vie.

Luca embrassa son compatriote sur le front.

— Porermo .'Il s'est bien ennuyé avec moi, et je ne

88 tE iviif '

lui donne pas de repos Lui, il ne porte dans le cœur

que la femme, l'amour et la musique.

En ce moment le groupe s'augmenta du Franco- Danois.

— Saperlotte, fit-il avec désappointement, si j'avais su que la belle dame ne serait pas ici, je ne me serais pas fatigué pqur venir vous rejoindre. J'avais une envie énorme d'aller au Théâtre-Italien ; tout primitif et tout barbare qu'il est, il m'aurait peut-être fait passer agréablement la soirée. J'ai été attiré à VAqua Sola par le souvenir de deux yeux un peu fatigués, mais pleins d'expression. Si elle devait venir, elle serait déjà ici. Je suis volé.

— Il est toujours temps de vous en aller au théâtre, dit impassiblement le Tsigane en allumant son cigare.

— C'est vrai 1 Mais si elle survenait par hasard. Elle, c'est l'inconnu, c'est l'imprévu. File ? Qui est-elle ?

— Une artiste retraitée et encore en activité, comme elle nous l'a dit elle-même^ répondit le Tsigane. Prê* tresse de Thalie, je doute qu'elle soit une vestale. Hum!

— Veuve I ajouta Luca, toujours d'après son récit.

— Veuve 1 Le titre est bien porté. Mais elle est escortée de deux adorateurs, fit le Danois. Un Russe et un Polonais. Que sont ces individus ? Riches ou pauvres ? Depuis quand la connaissent-ils ? Chi lo sa ?

— Chi lo sa ? répéta Primate.

Et Barbaro ajouta :

— Nous savons que le Russe est un réfugié. Si, en quittant son pays, il a emporté le sac avec lui, il peut être fort dangereux car les Russes ont l'habitude d'être fabuleusement riches. On assure que chacun d'eux reçoit du tsar des parts dans les mines d'or du mont Oural. Mais si en sauvant sa tête, il n'a pas sauvé sa bourse et s'il n*a que des qualités privées, il devient beaucoup plus vulnérable. Quant au jeune Galicien, il a sa jeunesse qui est un capital. Mais vous, messieurs, comme Polonais

l'aqua sola 89

vous pouvez mieux juger de la valeur de votre compatriote.

— Les Galiciens, dit Ivas, portent d'ordinaire le titre plus ou moins authentique de comte. Il y en a de riches parmi eux mais depuis 1848 ils se donnent facilement une apparence de fortune imaginaire. Je ne crois pas le jeune homme un rival dangereux.

— La voilà I La voilà I S'écria tout à coup le Danois en apercevant de loin dans la rue la brunette, plus séduisante encore que la veille. Que vois-je? Elle est seule avec le Russe, mauvais signe 1 Le Galicien était donc de trop. Tous deux, en tête-à-tête I La chose se complique. Là où il y a deux galants, il y a place pour un troisième. Mais quand il n'y en a qu'un il est difficile à un autre de s'imposer.

— Il est très fort dans l'art d'aimer I remarqua le Tsigane.

La charmante Lucie Colomi approchait. Elle était en réalité en regain de beauté. Elle avait eu le temps de demander à la toilette d'augmenter ses attraits. Ses yeux étaient humides sans avoir pleuré et le sourire voltigeait sur ses lèvres. Le Russe l'accompagnait , triste de sa gaieté. Elle alla tout droit à Ivas et lui tendit une main mignonne élégamment gantée en lui demandant avec beaucoup de sollicitude :

— Va bene ?

— Merci, madame. Plus de trace de la maladie d'hier. La cicatrice qui me restera sur la tempe sera pour moi un souvenir indélébile de votre bonté.

-^ Flatteur I répliqua l'Italienne en haussant les épaules. Lô Russe affectait une politesse exagérée pour prouver qu'il savait vivre.

— Nous ne sommes pas au complet ? observa-t-il.

— Un seul manque à l'appel, répondit Jacob. Nous ne le reverrons plus. C'est l'Allemand. Il a trouvé une occasion économique d'aller à Pise avec un conseiller privé et il en a profité. On ne voyage pas tous les jours avec

des dignitaires fraîchement gratifiés d'un von,,, quelconque pour des services inconnus. Ce von tout frais sorti des cartons, a le parfum d'une rose à peine épanouie. Gomment ne pas s'en enivrer. Mais, vous aussi, madame, vous avez perdu un de vos compagnons ?

— Oui I // conte. Il a dû partir cette après-midi pour Spezia.

— Hier, il ne nous avait pourtant pas parlé de ce projet?

Le Russe fît semblant de regarder la mer, très peu visible de cet endroit :

Lltalienne se pinçait les lèvres pour ne pas rire et s'éventait négligemment.

— Je ne sais vraiment pas ce qui lui a pris. Il a peutêtre été effarouché par ses compatriotes à en juger d'après ce qu'il m'a dit de notre rencontre. C'est à vous, messieurs, d'éclaircir ce mystère. Quel pays est-ce la Galicie? Le jouvenceau me disait sans cesse qu'il n'était ni Polonais, ni Autrichien, mais Galicien.

Ivas et Jacob échangèrent un sourire sans répondre.

— Nous ne porterons pas son deuil I s'écria Ivas.

— Je le regrette pourtant ! reprit Lucie. On aurait pu en faire un homme convenable, mais il ressemblait encore à ces noix d'Italie renfermées dans une écorce amère.

Tous se mirent à rire.

— VAqua sola! Comme ce mot résonne avec douceur 1 continua l'Italienne en marchant en tête de la société. Mais comme c'est petit, mesquin et même ennuyeux. Quelques arbres, quelques gouttes d'eau, une foule désagréable, de la poussière et à peine au lointain se voit la mer par une échappée. Povera Genovaf

— Et dire ! observa le Moscovite, que nous nous en étions promis tant de merveilles.

Le cosmopolite dano-français profîtant de la marche se faufila auprès de l'Italienne, ce qui était assez maladroit et trop significatif.

l'aqua sola 61

Celle-ci lui jeta un regard hautain, dont il ne s'aperçut pas. Ce regard lui disait en propres termes :

— Pas d'espoir, pour vous !

Lucie, s'occupait beaucoup plus divas que du reste de la société. D'une voix douce elle lui demanda :

— Vous partez pour la Pologne ?

— Oui, madame, répondit-il en soupirant.

— Je suis pleine de superstitions, reprit-elle, et partant également pour la Pologne, je considère comme de bon augure d'avoir sur mon chemin fait connaissance d'un Polonais.

— La Pologne, madame, est aujourd'hui une abstraction. Il n'y a pas de Pologne et il y en a plusieurs : la Pologne russe , le royaume de Pologne érigé par le Congrès de Vienne, la Pologne prussienne, la Pologne autrichienne.

— Je ne sais vraiment vers quelle Pologne je me dirige. Où se trouve Varsovie ?

— C'est en quelque sorte ma ville natale. Une des anciennes capitales de la Pologne, la dernière ; aujourd'hui capitale de cette Pologne idéale qui est encore à constituer.

— Je me perds dans toute cette géographie I Et vous allez aussi à Varsovie ?

— Oui, madame. Mais je ne sais si j'arriverai et si en arrivant je ne serai pas expédié beaucoup plus loin, vers les steppes asiatiques.

— Vous êtes bien malheureux vous autres Polonais.

— Notre malheur dépasse toute conception. Mais n'en parlons pas. Comment se fait-il, madame, que vous alliez à Varsovie ?

— Par curiosité seulement, répondit-elle un peu confuse et en baissant les yeux. Il est possible aussi que je chante dans quelque théâtre.

— Oh 1 vous êtes sûre d'être admirablement accueillie. Le colonel Hauke est très épris de la musique italienne et sitôt qu'il saura....

6â LE JUIF

— Vous m'aiderez auprès de lui.

— Moi , madame , cela m'est impossible. Je serai obligé de me dérober à tous les yeux. Me montrer, ce serait pour moi la mort ou la déportation.

— Si je pouvais au moins vous rencontrer là-bas ! Ivas secoua tristement la tête. Le Franco-Danois très

attentif à la conversation en conclut que l'Italienne avait l'intention de quitter le Russe qui, en sa qualité de réfugié, ne pouvait aller se remettre sous l'autorité du tsar. Cette idée faisait honneur à sa connaissance de la géographie politique que la plupart des journalistes européens ignorent absolument.

— Et vous partez toute seule î questionna-t-il. *

— Nonl pas seule... Mais, monsieur, vous me tourmentez avec vos questions. Je ne sais vraiment pas encore ce que je ferai et je n'aime pas à parler de l'avenir. Cela s'accomplira d'une façon ou d'une autre. Chi lo sa?

— Je suis prêt à vous suivre jusqu'au bout du monde I s'écria avec enthousiasme l'adorateur cosmopolite.

— Vous plaisantez, monsieur. Et je n'aime pas les plaisanteries de ce genre. En tous cas, je ne compte pas me laisser imposer un compagnon.

— Quel dommage qu'elle soit si sauvage I Se dit en lui-même l'admirateur éconduit.

Le Russe écoutait tout pensif sans se mêler à la conversation.

— Je suis très curieuse de visiter la Pologne et la Russie, reprit Lucie Colomi. On dit que les Polonais et les Russes comprennent et aiment la musique, qu'ils sont des dilettanti enthousiastes.

— Il en a été un instant ainsi en Pologne, dit Jacob. En ce qui regarde la Russie je n'en sais rien. Mais, monsieur pourra nous dire qu'on aime dans son pays moins l'art que les artistes. En Pologne il n'y a plus qu'un seul sentiment. L'avenir bout au fond de Talambic. Sont-ce les sorcières de Shakespeare qui le surveillent daïis un

l'aoua sola 63

carrefour sombre, ou bien les anges dans les deux, Dieu seul le sait. Depuis la Warta, jusqu'à la mer Glaciale, la terre est en travail, les cœurs battent avec violence, la lutte se prépare ; il y aura quelque chose d'effrayant qui fera trembler le monde sur sa base. Quel chant, si suave qu'il soit, peuvent entendre des oreilles qui attendent un signal, qui retentira comme un coup de tonnerre.

— . Peut-être, fit Tltalienne, aurai-je la consolation de vous chanter le chant du triomphe.

— .Ou un hymne de mort — ajouta tristement Jacob.

— Ou bien un chant intermezzo^ qui fera oublier la

tragédie de la vie reprit la Golomi Je vous avouerai

que cette Europe froide, engourdie, morte, usée, blasée, me fait l'effet d'un bouquet desséché ramassé dans les ordures. Il n'y a plus aucune étincelle de vitalité.

— Voilà une sortie qui m'étonne de votre part, dit le Danois. L'Europe quand elle était jeune faisait des fredaines. La maturité est arrivée, mais ne lui a pas enlevé tous ses charmes. Aujourd'hui les enfants naissent raisonnables. Le jeune homme de dix-neuf ans a pour le inonde l'orgueil de Fivrogne qui a vidé la coupe énorme jusqu'au fond. Plus de barrières sur le grand chemin de la vie I Plus de péages ! Va où tu voudras les sentiers te sont ouverts. Plus de prescriptions, de lois, de préjugés nous tenant en laisse. Plus d'étonnements naïfs I Tout est permis I

— Et rien aussi n'a de valeur, rien n'est bien î ajouta Lucie.

— Madame, s'écria le musicien italien, avant de poursuivre votre diatribe, daignez m'entendre.

— Très volontiers, monsieur.

— Veuillez donc vous asseoir. Moi et mon compagnon nous sommes les enfants de deux parties de l'Italie qui n'ont pu encore s'unir avec leur mère commune. Nous cherchons un peu de répit après une longue servitude. Eh bien ! nous ne pouvons pas faire un pas sans être persécutés par la politique, l'économie non politique,

OU la philosophie. Ayez pitié de nous et parlons d'autre chose.

— Enfant gâté de l'Italie, fit le Danois, ta prière ne sera pas exaucée. Notre siècle prend sa nourriture où il la trouve. Inutile d'essayer de l'en empêcher.

— Ne pourrait-on pas causer musique ?

— La musique ? Elle a suivi la route de toute chose et la musique de l'avenir, avec son prophète Wagner, jc'est la musique politique.

— Alors ? Et les autres arts.

— Ils ne peuvent plus se séparer de la philosophie et de l'histoire.

— Alors parlons de frivolités, du temps, de la pluie, de la ville où nous sommes ; pourvu que je me sente jeune et artiste.

— Des cœurs jeunes; il n'y en a plus! observa Jacob et les blagueurs ont tué les artistes I

— Que reste-t-il donc à ceux qui ont soif de la vie ?

— Il ne leur reste plus, répondit vivement le Danois d'un ton très sérieux, qu'à s'enivrer.

— Et ensuite ?

— Ensuite ? Cela dépend du tempérament. S'endormir ou

Pendant cette conversation, la brise du soir apportait de la fenêtre d'une maison voisine les accords d'une musique caressante et douloureuse à la fois. Tous écoutèrent.

Ce n'était pas delà musique italienne. Le chant d'une voix jeune et sympathique résonnait accompagnée par le piano. Les sons décelaient une douleur profonde rendue avec beaucoup de méthode.

L'Italien reconnut sur-le-champ une inspiration de Mendelsohn. Il ôta son chapeau, son visage prit une expression de plaisir, il fit quelques pas et d'un signe demanda le silence.

A côté des chansons légères de l'Italie, entourées d'harmonie, le chant qui résonnait était plein de grave

l'aqua sola .65

majesté. Pour ritalien qui n'avait pas entendu beaucoup de musique allemande, surtout chantée c'était comme une révélation.

Ces accords mystérieux s'échappant d'une fenêtre inconnue, d'une bouche invisible, avaient un charme fascinateur et une tristesse mélodieuse qui impressionnaient vivement. Cette voix de femme d'une maison voisine de l'Académie de Médecine et était apportée jusqu'aux auditeurs par la brise indiscrète.

— C'est beau I dit le Danois. Mais c'est quelque chose dans le genre de la musique de l'avenir.

— Taisez-vous donc, monsieur, lui dit sévèrement Lucie, c'est merveilleux I

En ce moment même, le chant faiblissait graduellement. Il s'éteignit bientôt.

L'accompagnement mourut dans des derniers accords.

Tous se pressaient devant la maison d'où sortait cette mélodie, et nul, dans sa préoccupation, ne remarqua que dès les premières notes, Jacob avait pâli comme s'il eût connu cette voix. Il serrait fortement sa poitrine de ses mains crispées. Son trouble était presque de l'épouvante. Sa figure avait changé au point d'être méconnaissable.

Ivas s'aperçut le premier de cette émotion chez son ami.

— Qu'avez-vous ? demanda-t-il avec anxiété. Est-ce la musique qui vous impressionne ainsi ?

Le Juif le regarda distraitement et silencieux le remercia de sa sollicitude.

— Écoutons I peut-être va-t-on recommencer 1 dit l'Italienne,

Le silence se fit. Mais c'est en vain qu'ils attendirent en regardant la maison où cette admirable voix avait retenti.

Après une longue attente, les portes s'ouvrirent et sortit de la maison une femme jeune et élégante accom-

pagnée d'un monsieur assez distingué dans les traits duquel on reconnaissait le type oriental.

Tous deux attirèrent l'attention des promeneurs de VAqua Sola, Le cavalier devait avoir trente et quelques années, La femme n'avait probablement que vingt ans. Sa physionomie était délicate. Brune, pâle, les yeux noirs et pleins de langueur, elle portait sur son visage cette expression de noblesse et de tristesse qui fait penser à l'ange de la mort. Sous son calme apparent couvait quelque amer chagrin et une profonde mélancolie. Ses vêtements sombres faisaient encore ressortir le caractère grave de ses traits et de son maintien sans atténuer sa beauté.

Le compagnon de cette dame, malgré son extérieur de gentleman avait une allure très prétentieuse. Il jouait Avec trop d'affectation le rôle de grand seigneur pour l'être réellement. Sa physionomie décelait une froideur au service d'Une vanité sans bornes et ne reflétait aucun sentiment humain. Ses yeux mobiles, ses lèvres sensuelles, ses muscles fortement saillants dénotaient des passions exubérantes.

Tout chez lui décelait des instincts mais pas de cœur.

Malgré sa politesse extérieure , cet homme froid , distingué, avenant, inspirait un certain effroi. On devinait qu'il n'y avait pas dans cette âme un gentiment de pitié et qu'il avait fait de son égoïsme railleur et systématique une règle de conduite dont rien ne pouvait le faire dévier. Un mendiant n'aurait pas osé lui demander l'aumône en le rencontrant seul. Il ne s'y serait hasardé que devant des témoins.

Malgré ses manières courtoises envers la dame, qu'on reconnaissait facilement pour sa femme, on remarquait dans leurs rapports' une sorte d'ennui et de contrainte. Il semblait la traîner avec lui comme une victime. Sans regarder devant elle, elle marchait pour ainsi dire automatiquement, tandis que son mari ne songeait même pas à dissimuler son ennui.

l'aqua sola 67

Notre groupe devina au premier coup d*œil que c'était la mystérieuse musicienne.

Jacob, concentré en lui-même, ne s'apercevait pas qu'il était sur le chemin du couple se rendant à VAqua Sola. Ses yeux hagards étaient rivés sur cette femme, qui ne le remarquait pas. Le mari, ne voyait pas non plus Jacob et il ne le reconnut que quand il fut près de lui. Alors, subitement ses sourcils se froncèrent, ses lèvres se contractèrent, mais cette expression s'évanouit dans un sourire forcé et un salut embarrassé. La femme leva machinalement la tête, recula aussitôt et jeta un cri de surprise. Cette voix rappela Jacob à lui. Il ôta son chapeau et salua à son tour en se rangeant pour les laisser passer.

-— Quelle étonnante rencontre, dit l'inconnu en lui tendant la main, sans aucune cordialité et par simple politesse.

La femme était redevenue calme et ajouta avec un sourire triste et une voix tremblante :

— C'est vrai I La rencontre est étonnante I

— Très inespérée et très heureuse pour moi ! répondit Jacob avec émotion. Après une très longue absence, je retourne au pays. J'ai désiré visiter cette partie vantée de l'Italie. Le hasard m'a retenu à Gênes en compagnie d'autres voyageurs. Votre voix divine nous a pour ainsi dire cloués sous vos fenêtres, etiln'y apas au monde une autre voix semblable à la vôtre.

Le mari écoutait avec assez d'indifférence ces politesses de Jacob. La femme avait rougi et ne répondit rien.

— Mais que faites^vous à Gênes ? demanda Jacob.

— Nous allons par ci par là, répondit le mari. Le docteur Lebrun a prescrit à Mathilde, un climat chaud pour une petite toux peu rassurante. Voilà pourquoi nous sommes ici dans cette atmosphère fortifiante.

. — Et comment trouvez-vous l'Italie ?

— Elle m'impressionne, répondit la femme, comme

un mirage de cet Orient que je n'ai jamais vu et que mon âme désire comme une patrie. L'Italie est bien belle I

Pendant cette conversation, le Juif remarqua qu'il était le point de mire de ses compagnons curieux et il hésitait à leur faire ses adieux et à se séparer d'eux. Le mari, toujours poli, le tira d'embarras.

— Viens donc avec nous ! lui dit-il d'un air engageant.

— Volontiers 1 Mais permettez-moi de prendre congé de mes compagnons.

Il appela Ivas qui ne le quittait pas des yeux et le chargea de l'excuser auprès de la compagnie. En même temps il le pria de l'attendre et s'éloigna avec le couple.

— Ah ! s'écria l'Italienne, en apprenant d'Ivas qu'on lui avait ordonné d'attendre, moi aussi j'attendrai aussi longtemps qu'il le faudra pour savoir qui est cette dame, et si je n'aurai plus l'occasion d'entendre cette merveilleuse chanteuse. Où demeurez-vous ? demanda-t-elle au Polonais.

— A l'hôtel Feder.

— Comme cela se trouve bien. Vous logez à deux pas de chez moi, hôtel de France. Attendez votre compagnon et amenez-le-moi de gré ou de force pour prendre le thé. Je ne vous fixe pas d'heure, car si vive est ma curiosité de femme, que je ne me coucherai pas avant de vous avoir vu.

Se tournant ensuite vers le reste de la compagnie :

— Messieurs, leur dit-elle, veuillez également accepter mon invitation.

Tous s'inclinèrent en signe de consentement et Lucie prit le bras du Russe avec lequel elle s'éloigna en causant avec vivacité.

Ivas resta ainsi que les Itahens. Le Danois et le Tsigane s'en allèrent d'un autre côté.

— Je parie, disait Lucie, à son cavalier que cette rencontre cache un roman mystérieux. Avez-vous vu

l'aqua sola 69

comme il la regardait, avez-vous entendu le cri qu'elle a jeté ? Le mari et Tamant, c'est certain I Comme je voudrais connaître cette histoire. Consentira-t-il à nous la raconter? Pourvu qu'il vienne, je saurai bien l'y amener.

— En quoi cela peut-il nous intéresser ?

— En tous cas, ce sera certainement aussi curieux que les livres que vous lisez. J'aime mieux la réalité que la fiction.

Ivas abandonné s'était assis, solitaire, sur un banc, la tête baissée. La vue de ces hommes et de ces femmes qui avaient le loisir de s'occuper de sentiments d'amour, et leïir babil lui faisaient une impression douloureuse. Il était du nombre de ces deshérités qui n'ont pas accès aux jouissances de la vie.

La faim, la misère, les passions politiques le consumaient. Il pensait à son pays, à son avenir. Il cherchait un remède introuvable à sa douleur et à la douleur de ses compatriotes. Que lui importait les doux propos des femmes, leurs tendres regards, leurs promesses chuchotées ; la femme pour lui disparaissait devant La vision de sa misère et de sa désespérance. Une tristesse inexprimable le torturait. N'allait-il pas exposer sa vie pour respirer un peu l'air natal ?

Ses pensées mélancoliques étaient bercées par le vent de la mer quand on lui frappa sur l'épaule. C'était Jacob.

— Rentrons chez nous ! dit-il avec vivacité.

— Je suis à tes ordres, d'autant plus que nous I sommes invités à prendre le thé par l'aimable Italienne

chez elle.

SIMPLE I^ISTOIRE d'aMOUR 71

-— Non ! Je n'irai pas I II me faut la solitude. Tu as a,ccepté ?

— Certainement, car moi je n'ai nullement besoin de rester seul avec mes pensées. Et je crois, cher ami de quarante-huit heures, que tu ferais bien de venir avec moi. Nous nous connaissons à peine... mais il est des choses qu'on lit au fond du cœur... Viens. M™® Colomi est très curieuse. Si nous n'allons pas chez elle, elle est capable d'accourir chez nous. Ce sera pire encore I

— Il est vrai qu'on recommande pour les vieilles blessures morales les distractions. Allons donc nous distraire un peu dans une conversation folâtre et badine.

— Tu parles de vieilles blessures. . . Donc, cette damel . . .

— Ne parlons pas d'elle. N'y a-t-il pas des personnes, des visages, des noms qui éveillent tout un monde de souvenirs ! Tu aurais mieux fait de parler de l'homme, plutôt que de la femme. CçUe-ci est une infortunée qui achève lentement sa destinée.

— En route donc I

— En route... Je veux être gai en dépit...

— De quoi ?

— En dépit de souvenirs de deuil.

Ils se turent et traversèrent rapidement les sombreâ ruelles qui conduisent au rivage.

Sur la petite place, où s'élèvent les deux hôtels, tous les matins il y a beaucoup d'animation à cause de la bourse mais tout était désert et silencieux à cette heurd de la soirée.

Ils entrèrent à l'hôtel de France.

Au premier, Lucie trônait dans un petit salon frais et élégant où se trouvait réunie toute la société. Appuyé au balcon, le Russe fumait tout pensif. On voyait que ce thé improvisé n*était pas trop de son goût car il se renfermait dans un mutisme complet sans se mêler du tout à la conversation.

• Le Tsigane, installé commodément sur le sopha, pro* menait ses regards autour de lui avec une suprême in-«

souciance. Le Datio-Français s'empressait auprès de la dame, et les Italiens étaient d'une gàîté exubérante. Quand la porte s'ouvrit donnant passage à Jacob, M*« Colomi, se précipita à sa rencontre.

— Grazie tante I Grazie tante ! s'écria-t-elle. Comme vous êtes aimables d'être venus. C'est un sacrifice dont je vous remercie.

— Comment appeler sacrifice le plaisir de passer la fin de la soirée dans votre agréable société et de vous contempler, répondit Jacob.

— Indigne adulateur I reprit-elle en lui frappant doucement sur les mains. Pas de compliments, vous mentiriez I Asseyez-vous vite, monsieur, et dites-moi qui est notre chanteuse. Quelle est cette belle dame, aux accents si douloureux qu'en les entendant on a des larmes dans les yeux ? Pourquoi a-t-elle été si saisie en vous voyant? Pourquoi vous-mên>e avez-vous alors si visiblement pâli?

Jacob avait sur lui un grand empire. Il se mit à rire avec tant de naturel qu'il trompa son interlocutrice ou lui enleva en partie l'espérance de l'histoire romanesque qu'elle attendait.

— Vous avez vraiment une imagination méridionale 1 dit-il. Vousavez complété un chant déjà assez triste. Vous m'avez mêlé aux souffrances de l'héroïne de votre roman, dont je ne suis nullement le héros. Je la connais comme une compatriote et une coreligionnaire. Elle et son mari sont de Varsovie et juifs. Notre connaissance est donc toute naturelle. Voilà la vérité en simple prose.

L'Italienne frappait du pied avec impatience.

— Cette vérité sent joliment la fausseté. Je vous ai bien regardé lorsque vous avez aperçu cette dame.

Jacob fit un effort pour sourire.

-^ La vérité vraie est que je devais avoir un air tragique et une figure étonnée car je connais l'histoire triste de cette femme.

— Ah ! il y a donc une histoire et une histoire triste I

Simple uistôire d'amour /3

— Oui ! Mais je n'y joue aucun rôle.

L'Italienne le fixa dans le blanc des veux, mais il soutint son regard sans se trahir.

— Oh ! de grâce, monsieur, demanda-t-elle avec des caresses dans la voix, racontez-moi cette histoire. Je me meurs du désir de l'entendre.

— Je vous avertis, madame, qu'elle est très ordinaire. Mais comme elle a un cachet judaïque elle aura beaucoup moins d'intérêt pour' vous que pour moi. Elle vous semblera ennuveuse. Je suis du reste un mauvais conteur, long et fatigant.

— Vous parler longuement î Tant mieux, nous avons le temps de vous écouter. Mais ne nous faites pas languir et commencez votre récit.

— Permettez-moi, madame, de me recueillir un instant.

— Si', en effet, dit le Dano-Français, l'histoire est longue comme monsieur nous le promet et qu'il y ait dans cette histoire une femme sentimentale et phtisique, ornée d'un mari bête et d'un amant très digne, je me dispenserai de vous écouter. D'avance je devine toute l'histoire.

— Moi aussi î ajouta le Tsigane, C'est toujours la même chose.

— Où trouver l'amour aujourd'hui ? s'écria encore le Danois.

Lucie protesta contre cet atroce blasphème, mais le Tsigane reprit imperturbablement :

— Vous conviendrez que les temps de l'amour chevaleresque sont évanouis. Il n'y a plus que les tourtereaux assez naïfs pour soupirer encore ! Jadis — à ce qu'on rapporte — l'humanité a passé par une longue époque d'amour exalté. Aujourd'hui, il y a belle lurette que les hommes ont abandonné ces errements. Dans cent ans on s'étonnera qu'il y ait eu un tel amour et on en rira èi gorge déployée. Je ne parle que de l'amour des Léandre, non de l'amour des Calypso pour

74 LE atiF

de jeunes et beaux guerriers, non de Tamour des lîéron pour les Poppée. Cet amour-là est éternel puisqu'il est naturel Mais Tamour qui torture, qui dessèche pour quelque beauté idéale, c'est un vieux cliché hors de mode. Montrez-moi aujourd'hui quelqu'un qui aime de cette façon ou soit disposée faire pour l'amour de sérieux sacrifices. Les jeunes filles se marient parce que l'époux convient à leur père et mère. Les hommes épousent généralement des dots ou des charmes plus ou moins fascinateurs. On ne se marie plus pour l'amour — cette fantaisie mise au rancart.

— Gomment ! s'écria l'Italienne indignée, vous osez . soutenir une thèse aussi ridicule I

— Je la prouve par dçs faits. Regardez autour de vous. Partout des caprices, des passions, des besoins de distraction, etc., mais d'amour, point.

Lucie soupira ;

— Est-ce progrès ou décadence ? demanda-t-elle.

— Je ne sais. Il est triste pour vous, belles dames, de descendre du piédestal sur lequel on vous élevait, mais comment vous refuser à l'évidence des choses?

— Est-ce si évident que cela ?

— Hélas ! Je ne veux pas vous imposer tnon opinion mais réfléchissez sans parti pris. Où voyez-vous comme autrefois deux âmes créées l'une pour l'autre ?

— Ce que vous dites, interrompit Jacob est vrai jus* qu'à un certain point. Mais le monde n'a que momentanément renoncé à cette poésie comme à beaucoup .d'autres* Si ce dernier idéal doit disparaître complètement, c'est bien fâcheux. J'ajouterai un commentaire à ce que vous venez de dire, monsieur Gako. On ne s'aime plus comme on s'aimait. C'est pourquoi l'existence s'est en quelque sorte amoindrie et que le nombre des suicides par ennui augmente journellement. Plus de but à la vie I

M"** Colomi applaudit des deux mains et rappela à Jacob sa promesse de raconter une histoire.

Simple HistoiRE b'AMoùR /S

Le Tsigane bâilla, le Russe alluma une nouvelle cigarette, le Dano-Français sortit à l'anglaise, le silence se fit et le Juif commença d'une voix lente :

— Parmi les législations du monde, la plus mal comprise et la plus mal jugée est peut-être celle de Moïse. Il m'appartient de la défendre, eh ma qualité de juif. Notre loi est la base fondamentale de la vôtre. N oubliez pas que Jésus a dit qu'il venait non pour la renverser mais pour la compléter.

On suppose généralement que la femme chez les Hébreux était ravalée au niveau de l'esclave. Rien de tel. Les mœurs purent quelquefois s'écarter de la loi, influencées qu'elles étaient par la barbarie des temps, mais ce n'est pas la loi qui abaissait la femme.

Dans la langue juive elle s'appelle Ischahy féminin de Ischy homme. Ce nom seul indique la parfaite égalité des sexes. Le Deutéronome (xxi, 10-15) ordonne de respecter même les captives. La polygamie exceptionnellement pratiquée par les rois est défendue d'une manière formelle. La Bible nous révèle dans plus d'une page les effets désastreux de cette coutume immorale. Mise au niveau de l'homme {Isch) la femme {Ischa) ne participait pas, il est vrai, à la prêtrise, mais il lui était permis d'apporter ses offrandes sur l'autel. Aucune législation de l'antiquité et même des époques postérieures ne saurait nous montrer les femmes mieux traitées, et plus respectées que chez les juifs. La mère des Macchabées et Judith nous prouvent l'importance de leur rôle.

La jeune fille avant l'âge de douze ans [Keiannah) pouvait être fiancée par son père, mais au-dessus de cet âge, devenue Nairàhy elle pouvait se marier à son gré.

Les usages païens et barbares pénétrèrent cependant parmi nous à l'époque des rois. Les sexes furent plus strictement séparés. Quelquefois h l'exemple des peuples voisins, les juifs clôturèrent les femmes dans un harem ou, si elles étaient pauvres, les astreignirent à

(le pénibles travaux. Il leur reste encore de nos jours quelque chose de cette infériorité contraire au véritable esprit de la loi mosaïque.

Pardonnez-moi cet exorde, trop grave peut-être pour une idylle d'amour, entre une femme et un homme. Mais vous en saisirez par la suite Tapplication.

— Je crois que l'histoire contiendra au moins deux hommes, dit légèrement l'Italienne.

— Il me suffira d'en mettre un seul en relief bien qu'en effet deux ou trois hommes trouvent place dans cette histoire, cette idylle ou si vous aimez mieux ce drame. Sans cela il n'y aurait pas de drame.

— Ce pourrait être un monodrame reposant sur un seul homme.

— Vous avez tous vu cette virtuose dont la voix vous a charmés. C'est la plus infortunée de toutes les femmes parce qu'elle s est vue forcée de subir une situation révoltante pour son coaur.

Son père, riche Israélite, appartenait ou appartient plutôt à ceux de sa race qui, dans une éducation à l'européenne, ont puisé un scepticisme délétère et regardent comme des impostures toutes les religions y compris la leur. Entré de bonne heure dans la vie active, cet homme attribue le succès de sa carrière un peu à la chance, mais surtout à son intelligence et à son énergie. En dehors de ces trois puissances, suivant lui, il n'y a pas autre chose ici-bas que des utopies poétiques pour l'amusement des sots.

La mère de Tilda, était une israélite fervente, mais elle mourut jeune et son enfant fut livrée à des gouvernantes, soi-disant chrétiennes, qui lui inculquèrent leur absence d'idéal et la laissèrent se former elle-même tant bien que mal par des lectures sans discernement.

On lui apprenait qu'il n'y a ni vertu ni vice, mais du

savoir-faire ou de la bêtise, du calcul ou de l'impré-

* voyance, de la bienséance ou de l'inconvenance. De

SIMPLE HISTOIRE d'aMOUR 77

sorte que la jeune fille entra dans le monde comme dans une table de Pythagore où les hommes sont des chiffres qu'il s'agit d'utiliser... Une telle société sembla sans attraits à une imagination juvénile qui avait soif instinctivement des parfums de la vie et n'y trouvait que des fleurs desséchées et mortes.

De bonne heure onl'avait prévenue contre les illusions. On lui avait dit : les hommes sont méchants, froids, trompeurs. Il ne faut pas croire à leurs protestations amicales et se méfier toujours de leurs embûches et de leur perversité. Comme corollaire il est bon d'être honnête pour s'épargner des embarras ou des ennuis et l'honnêteté est souvent le meilleur de tous les calculs. D'après cette théorie, le crime n'était qu'une maladresse et la vertu, sans valeur, par elle-même, pouvait rapporter des profits assurés.

Comme on ne savait pas si Tilda épouserait un Israélite, un musulman ou un catholique, elle eut le champ libre dans le domaine des croyances religieuses. Elle lisait la Bible, mais son père tournait sans cesse en plaisanterie de passages de ce livre sacré. Cette critique railleuse et les livres feuilletés sans choix par elle, ne laissèrent au fond de l'esprit de Tilda rien que le doute.

Ajoutez à cela, cette éducation pratique qui s'efforçait prématurément de lui arracher le cœur comme on arrache une dent malade afin qu'elle ne fasse plussouffrir et vous aurez une idée de ce qu'on avait fait de la malheureuse enfant.

Tilda entra dans l'existence comme une statue insensible, sans goût pour la vie. Elle prévit qu'elle ne serait pas heureuse parce que dans ce monde, comme elle le connaissait, il ne pouvait y avoir de bonheur pour les âmes nobles. Ses sentiments ne s'accordaient pas avec la ligne de conduite qu'on lui avait tracée. Elle avait des aspirations pures : on lui montrait l'intérêt comme le seul mobile de tout et ses aspirations comme des

faiblesses morbides, devant la mener à sa perte.

Bien qu'elle ignorât beaucoup de choses, qu'on lui avait cachées avec soin, elle les devinait, et chaque jour elle se heurtait contre la réalité désespérante. Son père veuf, vivait suivant sa fantaisie, sans s'astreindre h aucune loi morale et sans croire à la vertu. Convoitant tout ce qui lui était accessible, quoique les convenances fussent observées dans sa maison, ses agissements étaient visibles pour les yeux de la jeune fille, qui pouvait se convaincre que le cœur n'y avait pas la moindre part. Sa généreuse nature se révoltait douloureusement contre ce matérialisme paternel d'un prosaïsme déplorable. Toute autre femme, devant de tels exemples, dans cette atmosphère immorale, se serait corrompue ; Tilda en ressentit seulement une peine profonde. La nature et l'étude devinrent ses consolations. L'art lui parlait des grands sentiments vers lesquels elle voulait s'élever et dont on l'avait privée.

Il n'y a peut-être pas de torture plus intense que cette lutte des instincts nobles avec l'animalité du monde. Tilda, dans saquatorzième année, était déjà aussi triste, aussi ennuyée qu'aujourd'hui de cette existence sans avenir et sans espérance. Devant elle, se dressait la certitude lumineuse, fatale, d'un mariage qui lui rendrait la vie facile... Rien de plus. Le père au milieu de son opulence était sûr de lui trouver un mari jeune, bien élevé et riche. Il était à prévoir qu'il ne chercherait pas d'autres qualités et il était indubitable qu'il ne souffrirait pas de la part de la fille qu'il aimait à sa façon la moindre hésitation dès qu'il aurait fait son choix.

Pendant que la jeune fille grandissait au milieu d ces effluves empoisonnées, élevée du reste comme une fille très riche, un jeune homme vint dans la maison.

— Je l'attends depuis longtemps avec impatience ! dit l'Italienne. Enfin, le voici !

— Dispensez-moi de vous décrire son caractère. Les

héros de récits véritables comme celui-ci, se ressemblent généralement tous. Ils ont un extérieur fascinateur, toutes les vertus, toutes les grandeurs, un cœur sensible, une tète exaltée, etc.. Mon héros à moi différait cependant un peu des héros ordinaires. Il avait quelques traits distinctifs. D^abord il était pauvre, donc peu fait pour les salons. A l'école de l'humilité il avait pris des forces, de l'énergie ; il était modeste, paisible, peu expansif, comme tous ceux auxquels la douleur prématurée a prouvé que l'étalage de la souffrance ne rencontre en ce monde que raillerie.

Le père de Tilda était son parent éloigné et l'avait pris chez lui pour achever son éducation', lui ayant reconnu quelque capacité. Il avait l'intention de le pousser, noble sentiment de parenté qui lui restait comme unique vestige du vieux judaïsme. Il y entrait aussi un certain orgueil de protéger un jeune homme qui promettait de lui faire honneur dans le monde. Cette promesse ne fut tenue qu'en partie, car les talents trop précoces ne produisent pas toujours les fruits qu'on en espère. Le jeune homme, qui avait terminé ses études et se préparait au commerce, vivait dans la maison de son protecteur, décidé à l'envoyer plus tard à l'étranger pour y veiller è. ses affaires.

Donnons à mon héros le nom que vous voudrez.

— Appelons-le donc Jacob ! dit Ivas.

— Non ! non ! appelons-le Janus, la traduction polonaise de Jonas. Je ne sais, madame, si cela vaut la peine de vous raconter le reste, tant il est facile de le deviner. Deux âmes orphelines, aspirant à la poésie de la vie, ne pouvaient se rencontrer sans s'aimer. Tilda trouva en lui, une noblesse qui répondait à son idéal du caractère de l'homme et lui, rencontra en elle son idéal de beauté mélancolique.

Dans la maison du tuteur, il fallait être sur ses gardes et éviter qu'il s'aperçut d'une inclination qui pouvait faire impitoyablement chasser Janus du para-

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dis. Les jeunes gens le comprirent si bien que tout on sympathisant vivement l'un pour l'autre, ils simulaient l'indifférence dans la crainte d'une catastrophe. Quelques mots échangés dans le salon rempli de monde, à la promenade, auprès du piano, quelques regards furtifs : voilà en quoi consistaient les rapports du jeune homme avec Tilda.

Son père n'eut même pas Tidée qu'un malheureux garçon pouvait jeter les yeux sur une héritière digne d'un petit Rothschild. Si cette pensée lui vint en tête, il la repoussa comme une chose sans conséquence.

La gouvernante anglaise, assez mûre déjà, aimait beaucoup les amourettes platoniques et avait elle-même quelque faiblesse pour le jeune homme qu'elle espérait fasciner par la multiplicité de ses talents. Elle ne le gênait nullement et elle prenait pour ellemême les assiduités de Janus. Le tuteur s'étaht aperçu des manœuvres de l'Anglaise, car il avait pour ces sortes de choses beaucoup de perspicacité, ne se fâcha pas que son pupille acceptât des avances de miss Burnett. Il lui semblait tout naturel que Janus commençât sa carrière virile.

Jacob s'interrompit comme si le souffle lui manquait et Lucie lui présenta un sorbet. Il y eut un moment de silence, puis le Juif reprit sa narration d'une voix plus faible.

— Que chacun de vous, complaisants auditeurs, se rappelle sa jeunesse et la première fleur de ce printemps de sa vie, — le premier amour. Représentez-vous cet ange de candeur, enchaîné douloureusement au terre à terre le plus prosaïque, lorsque ses ailes tendaient à s'ouvrir et à la porter au cieL Le jeune homme l'adorait comme une divinité et elle voyait en lui un messager céleste lui découvrant des mondes éthérés. Voilà tout le roman, qui tient dans le sentiment calme, inexplicable qu'ils éprouvaient et qu'ils ne manifestaient pas visiblement.

Deux mots leur suffisait pour être heureux longtemps. Un regard, quand ils se rencontraient dans la journée, leur donnait de nouvelles forces pour vivre.

Jamais, ce mot Amour ne sortit de leurs lèvres. Le même sentiment virginal faisait battre leurs cœurs h l'unisson, sans enflammer leurs cerveaux, ni leurs sens.

Pour eux, le silence même était un poème de bonheur ; le sourire, une joie divine ; une fleur était un aveu. Ces félicités, qui paraissent plus tard des enfantillages et que la raison tourne en raillerie, passèrent inaperçues. Ni le père de Tilda, ni sa gouvernante n'en n'eurent le moindre soupçon.. Le père trouvait même parfois que sa fille était trop timide et trop froide envers Janus dont miss Burnett raillait la maladresse auprès de sa cousine. Le manque de théorie ou de pratique, je ne sais, la flattait de ce que toute la hardiesse de Janus était pour elle.

Hélas! ce drame du cœur, cet amour sans espoir s'évanouit comme un songe à la porte du paradis. Un matin, ou plutôt une après-midi, le père ordonna à sa fille, d'un air très indiff'érent, de s'habiller avec plus de soin parce qu'il attendait un invité. Quelques instants avant le dîner, entra au salon, un homme jeune, distingué, bien élevé, parfait homme du monde et que le père présenta sous le notn de Henri Segel.

Il y a des pressentiments. Cet Antinous aux yeux noirs, au sourire perpétuel sur les lèvres, à l'amabilité si spirituelle, aux empressements si courtois, effraya la jeune fille. Elle ressentit pour lui une répulsion violente — étrange sentiment que n'explique pas la psychologie — quoiqu'elle n'eût rien à lui reprocher. Il aimait la musique et était lui-même bon musicien. On le disait énormément riche.

Trois jours après, le père dit tranquillement à sa fille sans lui demander son avis que Henri Segel était son fiancé. En le lui annonçant, il la félicita de ce qu'elle lui avait beaucoup plu et lui avait inspiré un vif amour.

Le tout était dit d*un ton qui ne permettait pas la moindre réflexion. La chose était décidée, il n'y avait pas à revenir là-dessus.

Le mariage lui semblait tellement bien assorti que toute hésitation ou opposition lui aurait paru un impardonnable enfantillage. Elle devait se considérer comme très heureuse.

Tilda ne répondit rien, mais elle pâlit affreusement. De tous côtés on la complimentait, tandis qu'elle souffrait intérieurement. Son regard douloureux semblait dire à Jacob

— Pardon, vous vous irompez, s'écria Ivas, il s'appelait Janus.

Jacob rougit, avala un verre d'eau, essuya son front et parut ne pas pouvoir continuer son histoire ;

— C'est vrai, reprit-il enfin, je me suis trompé.

— Continuez, monsieur, demanda l'Italienne, continuez sans vous presser. *

— C'était, poursuivit le Juif, une tiède soirée de printemps. Les fleurs épanchaient leurs derniers parfums. Sur les feuilles brillaient les gouttelettes de rosée. Tilda et miss Jenny Burnett se promenaient dans le jardin. Assis sur un banc, Janus tenait un livre qu'il ne lisait pas. L'Anglaise le vit et se dirigea vers lui. Par bonheur ou par malheur survint en ce moment l'amie de l'institutrice, ipiss Fanny. Le hasard voulut donc que la jeune fille se trouva un moment en tête-à-téte avec l'amoureux, à la fois content et effrayé de cette circonstance inattendue. Ils marchèrent quelque temps l'un à côté de l'autre, tremblant et respirant à peine. Les deux Anglaises avaient mille choses secrètes à se raconter et laissèrent longtemps le couple tout seul. Miss Jenny avait même dit à l'oreille de son élève :

— Éloignez-le donc d'ici !

Ils cheminaient en silence. Elle cueillait des fleurs parmi les feuilles sur lesquelles ses larmes venaient se mêler à la rosée. Lui, pensif, la contemplait, et, comme

un homme, retenait les pleurs qui lui montaient aux yeux. Tout à coup Tilda s'arrêta. Elle releva fièrement la tête, comme si elle venait de remporter sur elle-même une victoire difficile. Elle porta la main à sa poitrine et jeta sur son cousin un regard inoubliable dans lequel elle se donnait à lui pour l'éternité :

— Bientôt, murmura-t-elle, il faudra nous séparer. Tu sais quel sort m'attend. Il me sera doux de me rappeler nos tranquilles promenades du soir. Et vous... Et toi? t'en souviendras-tu?

Pour la première fois elle lui parlait de ce ton douloureusement affectueux et solennel. Ses paroles expressives allaient au cœur de Janus, qui crut devenir fou. Ses tempes battaient avec violence. Ses mains se crispèrent sur sa poitrine :

— T'oublier, Tilda, s'écria-t-il. Oublier le bonheur que j'ai goûté avec toi ! Oh non ! jamais! jamais! Je te jure de ne jamais aimer, de ne jamais épouser une autre femme, car je t'ai aimée, je t'aime comme on n'aime qu'une seule fois dans la vie. Pourquoi t'aurais-je dit tout mon amour quand tu le devinais !

. — J'y ai cru et j'y crois, mais la vie est longue et la mémoire infidèle. Pour vous, hommes, a-t-on dit, l'amour est un passe-temps, pour nous c'est l'existence. Je t'ai aimé et je ne cesserai pas de t' aimer! Des sanglots étouffés entrecoupaient ses paroles.

— Ce n'est pas pour moi que l'amour pourrait n'être qu'un jeu! A mes yeux, c'est la chose la plus sainte de la vie. C'est l'hymen de nos deux âmes pour l'éternité.

— Je te crois, et c'est pourquoi j6 t'aime. Je sens que tu es honnête et sincère ; tu sais ce qui m'attend. On me livre h un homme pour lequel j'ai une invincible aversion. Mais ma souffrance ne sera pas longue et j'en mourrai bientôt. Que ton âme soit le tombeau où ma mémoire ne périra pas. Mon père m'élèvera un monument, mon mari me fera de belles funérailles, mais

ma tombe, à la longue, se couvrira d'herbe... que mon souvenir reste au moins dans ton cœur !

Les Anglaises étaient tellement absorbées dans leur conversation qu'ils durent prolonger leurs adieux pour ne pas gêner miss Jenny.

— Aujourd'hui, reprit Tilda, je t'ai vu si triste que j'aurais voulu te jeter en guise d'adieu quelques paroles de consolation. Qui sait si nous nous rencontrerons jamais de nouveau ; laisse-moi donc te répéter que jo t'ai aimé, que je t'aime, que je t'aimerai jusqu'à la mort.

— Tilda, s'écria-t-il en se révoltant contre la destinée, Tilda, si tu as confiance en moi, quitte cette maison. Voilà deux bras qui sauront te procurer du pain. Le père pardonnera à notre amour. Et tu seras à moi pour toujours.

— Non ! répondit-elle fermement après un instant de réflexion. Je t'aime comme une enfant, mais je puis raisonner comme une femme mûrie. Je ne crois à aucun avenir ; pour moi, l'avenir est un leurre. Je t'aurais peutêtre apporté un instant de bonheur, mais ensuite j'aurais été une cause d'ennuis, de tourments, de remords. Tu n'as pas le droit de te montrer ingrat vis-à-vis de ton tuteur, qui a tant fait pour toi. Qui sait d'ailleurs si tu aurais trouvé en moi ce que tu espérais. Je me fane déjà, ayant été empoisonnée dès le berceau. Mon incrédulité se réveille. J'entends comme un rire ironique vibrer à mes oreilles, même quand j'ai les larmes aux yeux. Non 1 non! cent fois non! Il vaut mieux que tu m'aimes morte, car qui sait si, vivante, tu m'aimerais longtemps !

Elle le congédia d'un signe et s'éloigna comme si elle craignait en restant de se laisser persuader.

Elle retourna ensuite auprès de Janus, affermie par la réflexion. Il était resté au même endroit.

— Que penses-tu de mon futur? demanda-t-elle. . — Je le déteste.

— Est-ce parce qu'il est mon fiancé?

SIMPLE HISTOIRE d'aMOUR 85

— Non ! Il m'a produit cette impression à première vue.

— Et pourquoi?

— Je ne sais. Il m'est odieux sans que j*aie rien à lui reprocher. Il est riche, comme il faut, très aimable. Et avec tout cela, je ne puis pas le souffrir.

— Je crains même, ajouta Tilda, qu'il n'ait rien d'humain en lui. C'est un être qui me paraît ne pas avoir de cœur. Une sorte d'automate fabriqué par le dix-neuvième siècle. Avec toutes ses connaissances il me semble qu'il ne sait ni pleurer, ni souffrir, ni avoir de pitié, ni comprendre les souffrances d'autrui. Il donnera une aumône par ostentation ou par calcul, mais il ne serrera pas contre son cœur un infortuné, il ne sympathisera pas avec lui, il ne mêlera pas ses larmes aux siennes... Notre époque de fer a façonné des hommes dignes d'elle. Elle les a faits en fer, et le sang qui court dans leurs veines n'est qu'une tache de rouille.

— Peut-être es-tu un peu trop sévère, pourtant c'est la même impression que je ressens devant lui. Mais l'amour et la femme transfigurent un homme.

— Un homme, oui î Mais pas un automate. Quelque chose me glace dès que je le regarde. Ce sourire doucereux, cette perpétuelle gaieté qui ne peuvent pas être naturels, m'irritent. On ne réussit guère à l'émotionner. Il est toujours le même, un être de marbre. Mon Dieu! ayez pitié de moi I

En prononçant ces dernières paroles elle lui mit au doigt un anneau qu'elle retira de sa main :

— ^G'est exprès pour toi que je l'ai acheté. Conserve -le en mémoire de celle qui t'a aimé. Il est noir, c'est un anneau de deuil, le seul qui convient à notre malheureux amour. A dater d'aujourd'hui, tout rapprochement nous est défendu.

Elle le quitta aussitôt et entraîna derrière elle les deux Anglaises.

Ce fut le premier et le dernier aveu qu'ils se firent. Ils continuèrent à se voir chaque jour, mais comme

deux étrangers. Ils se saluaient du regard, mais cherchaient à s'éviter plutôt qu'à se rencontrer. C'était Tombre et le silence qui devaient dorénavant faire vivre leur passion.

Tilda accepta sans mot dire Tépoux que lui avait choisi son père. Le mariage fut célébré avec ostentation. La victime marchait au supplice couverte de soie, de dentelles et de diamants.

Le père était rayonnant de la joie d'avoir aussi bien établi sa fille. Tous savaient qu'il avait donné un million de dot, qu'un autre était promis, que le mari en possédait plusieurs et des espérances. Toutes les mères, tous les pères et toutes les jeunes filles à marier enviaient le sort de Tilda. Et voilà, dans toute sa simplicité la fin d'une histoire banale.

Deux ans se sont écoulés et vous venez de rencontrer ce mari et sa femme. Lui, il est toujours heureux et calme; elle, triste. Ce qui affecte un, peu cet époux modèle, c'est de ne pas avoir assez vite les cours des bourses de Paris et de Londres. Pour le distraire elle lui chante — comme vous l'avez entendu — la musique de Mendelssohn. Ce n'était vraiment pas la peine de m'écouter. C'est un roman qui arrive tous les jours et qu'on a mille fois dit et redit.

. — Et Janus? demanda l'Italienne.

— Janus porte toujours l'anneau de sa seule et unique bien-aimée. Il supporte sa douleur ; car, en une heure, il a épuisé jusqu'à la lie tous les désespoirs. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un corps sans âme.

— L'histoire est navrante au delà de toute expression, dit l'Italienne, et je vous avouerai que je m'attendais à quelque chose de plus dramatique. La victime a toutes mes sympathies. Quant à l'amoureux, je me rassure sur son compte. Ce corps sans âme se consolera bientôt.

— J'en doute ! répondit Jacob. La consolation ne vient que pour ceux qui veulent se consoler. Janus s'est résigné à vivre avec le deuil au cœur.

SIMPLE HISTOIRE d'aMOUR 87

— On dirait, remarqua encore M"*® Colomi, que toute cette histoire n*est pas de notre époque grâce à son caractère trop simple et trop élégiaque.

Jacob se leva. L'heure était avancée. Tous les convives se préparèrent à. se retirer.

Le Russe, qui, de toute la soirée, n'avait pas desserré les dents fut le seul qui, ne se hâta pas de prendre congé.

— Donc, si ce n'est pas h Gênes, au revoir à Varsovie ! dit Lucie à IvasetàJacob.

— Vous partez pour sûr, madame ?

— Il paraît que c'est décidé, répondit-elle, en regardant son compagnon. L'heure seule du départ n'est pas encore fixée vous aurez peut-être encore l'amabilité de venir me voir.

Ivas et Jacob regagnèrent l'hôtelFeder.

Je crois, dit Ivas, que je n'entendrai pas aujourd'hui la suite de ta biographie. Tu t'es trop fatigué avec tes souvenirs. Bonne nuit I

YI

Le lendemain de bonne heure quand Jacob s'éveilla, il fut très étonné de ne pas voir son compagnon de chambre. On lui dit que dès l'aube Ivas était parti. Le Juif fut d'abord inquiet de cette sortie matinale quoiqu'elle put s'expliquer par le désir de prendre un bain ou la curiosité de voir la ville. Il lui vint h l'esprit que le pauvre garçon voulait le quitter par excès de susceptibilité et avait repris sa route en ne comptant que sur ses forces. Pourtant la vue du petit sac de voyage de son compagnon calma ses craintes. Il l'attendit donc pour déjeuner. Ivas revint :

— Je suis sorti, dit-il, en serrant la main de Jacob pour me promener un peu. J'étouffais dans cette chambre. J'avais besoin d'air, de solitude et de mouvement. Je suis venu à pied de Marseille. Je me suis habitué à la marche, je n'ai pas le droit de m'amoUir dans l'inaction. Il me faut la fatigue pour sentir que je vis.

— Tu es un enfant, dit Jacob en riant, tu te défies de toi tandis que tant d'autres ont trop de confiance en eux-mêmes. Tu possèdes ce qui peut vaincre tout ;

la volonté. Tant que tu la sentiras forte en toi, tu surmonteras tous les obstacles. Je connais des hommes, remarquables sous tous les rapports qui n*ont abouti à rien par manque de volonté et je connais des hommes qui par leur énergie ont atteint une position bien au-dessus de celle que n'aurait mérité leur talent.

— Tu m'as deviné, j'ai eu peur de perdre cette volonté. J'ai voulu dans une courte lutte me convaincre qu'elle n'était pas engourdie. J'ai lutté en quelque sorte comme Jacob, t(m homonyme, pendant son sommeil et j'ai vaincu.

— Où as-tu été?

— Un peu partout. Dans la poussière du grand chemin, dans le tumulte du port, dans la promenade déserte ô!Aqua Sola et même sous les fenêtres de la belle Tilda.

— Et qu'allais-tu y faire ?

— Je ne sais moi-même. Je m'y suis trouvé par hasard. J'ai vu là M™® Colomi, les deux Italiens, le Russe et le Tsigane. Nous nous sommes tous rencontrés là pour le départ de Gênes de la merveilleuse chanteuse.

— Comment ! le départ ? Peut-être ne sont-ils allés que se promener aux environs.

— Nullement ! S'ils avaient le projet de rester plus longtemps à Gênes, ils ont dû y renoncer. Le velurino m'a affirmé qu'il s'agissait d'aller à Spezia et à Pise. Je ne pense pas que le mari soit parti seul et d'après les bagages que j'ai vu charger je ne puis pas dire quel est le nombre des voyageurs. Le domestique n'a voulu répondre à aucune de mes questions.

— Comment, tu l'as questionné ?

— Oui, par curiosité.

— Alors ils sont partis ?

— Probablement mais je n'ai pas attendu pour les voir partir. Je n'ai pas voulu qu'on m'aperçut parmi les badauds réunis autour de la voiture.

— Mais ! demanda brusquement Jacob, nous, qu'ai-

lons-nous faire ? Quel est ton désir ? Rester plus longtemps ici ou nous mettre en route ?

— Gomme tu voudras I Mais ton voyage n*a rien de commun avec le mien. Je m'en irai dès que je me serai un peu reposé. Toi tu feras comme tu veux.

-— Nous ne nous entendons plus. Assez de cérémonies I II est convenu que je te mène en Pologne. Refuser m'offenserait. Donne-moi la main. Nous partirons ensemble. Cela épargnera tes forces que tu pourras réserver pour quelque chose de mieux.

— Mais

— Où veux-tu aller ?

— Je serais bien aise de passer par Spezia et Pise, si la chose t'agrée.

— Pourquoi ?

— Franchise pour franchise, parce que Jacob veut aller à Spezia, parce que Tilda a pris ce chemin, parce que Janus et Jacob ne font qu'une seule et même personne. Sur ta poitrine découverte pendant ton sommeil, j'ai vu la bague de deuil suspendue à un ruban noir.

— Même sans cela, il était facile de percer à jour ce mystère. Oui ! cette histoire est la mienne. Ni elle ni moi n'avons à en rougir. Ce parent qui m'envoya à l'école est le père de Tilda.

— Donc nous allons à Pise ?

— Je pense que nous irons à pied, si cela te semblé agréable. La route est si belle, qu'elle mérite d'être parcourue en détail. Nous consignerons nos paquets à la diligence et nous nous mettrons en route comme deux artistes en tournée.

— Parfait. Mais partons dès ce soir. Je suis pressé de rentrer dans le pays. Ma nostalgie devient chaque jour plus violente. Je pressens de grands événements. L'impatience me ronge.

— Avoue que tu conspires ?

— Comment en pourrait-il être autrement ? Toute la Pologne conspire depuis cent ans. L'oppression l'y

pousse. Des générations de martyrs eus excitent. Là, où la vie ne peut s'épanouir en liberté, les conspirations sont inévitables. Ell«s sont le fruit naturel du despotisme.

— Je te comprends. Malheur pourtant au pays qui est entré dans cette voie, il doute de lui-même et se reconnaît impuissant. Je ne conçois bien qu'une conspiration comme la nôtre qui dure depuis deux mille ans et qui nous a conduits à une régénération. Elle a aggloméré nos forces dans une union solide et vigoureuse. Vos conspirations à vous ressemblent à des accès fiévreux qui ne peuvent aboutir qu'à une décadence morbide.

— • Ne parlons pas de cela. Vous n'avez pas le môme amour que nous pour la patrie et vous n'avez pas passé par le même martyre.

— Excuse-moi de te contredire. Le pays qui nous a abrités, où malgré des persécutions momentanées nous avons grandi par le travail est devenu pour nous une seconde patrie que nous nous sommes choisie. Tous penseront ainsi un jour, quant à moi, depuis bien longtemps, je me sens à la fois Israélite et Polonais.

— Des hommes tels que toi sont rares, soit dit sans te flatter. En général on peut vous reprocher votre peu d'affection pour ce pays qui vous a sauvegardés contre d autres persécutions et vous a reconnus pour ses enfants.

— Doucement I Remonte dans l'histoire sans partialité. Le fanatisme religieux, chez vous comme chez les autres nations et Tarrogance nobiliaire ont longtemps été un obstacle à l'admission des juifs comme citoyens. La faute en est aussi aux juifs qui ne se sont pas pressés d'adopter la langue et les usages du pays. Ils s'isolaient, faisant un état dans l'état, une nation dans la nation, et ne travaillaient pas sincèrement à obtenir cette naturalisation qui s'obtient par le dévouement et le sang versé en commun. La faute est des deux côtés, des deux

côtés aussi doit surgir le pardon avec Toubli du passé. Notre siècle est différent des autres. La civilisation se répand partout. Les idées humanitaires se généralisent. Tout aujourd'hui travaille à nous rapprocher et à nous unir. Nous vous tendons la main... Ne nous repoussez pas !...

— Comment ! nous, jeunes générations, serions-nous capables de vous repousser ? Il y aura bien longtemps encore des préjugés, des répugnances, des restes de préventions malsaines, mais la majorité, la grande majorité du pays accepte franchement votre main. Soyez donc nos frères, mais soyez-le, en esprit comme en paroles, en action comme en apparence. Soyez nos frères, non dans les temps de prospérité seulement, mais encore dans les temps de travail et de tourmente !

Jacob se tut et pressa la main de son compagnon :

— Assez pour aujourd'hui, dit-il. Nous nous accorderons facilement ensemble, nous les jeunes. La jeunesse d'Israël pense comme moi. Pourtant chez vous comme chez nous il y a des préjugés, des vieilles colères, des restes d'inimitiés séculaires ; ne nous laissons pas influencer par ces souvenirs du passé. L'amour seul apaise, rapproche et unit. Tâchons de nous aimer les uns les autres. Nous aurons l'occasion, de reprendre ce sujet; maintenant en route î A pied ou en voiture ?

— A pied.

— Faisons donc nos préparatifs.

Dans l'après-midi, vêtus en voyageurs pédestres, ils allèrent faire leurs adieux h Lucie Colomi. Ils tombèrent là aussi dans des préparatifs de départ, au milieu des sacs et des malles. Le. Russe rangeait des papiers et des livres. L'Italienne achevait de payer les notes.

Jacob et Ivas allaient se retirer pour n'être pas importuns, lorsque l'Italienne prit Ivas à l'écart.

— Vous allez certainement à Varsovie ? Et bien rappelez-vous ce que je vous ai demandé. Informezvous de moi. J'aurai besoin de vous voir. Aujourd'hui je

ne peux pas vous en dire plus long. N'oubliez pas Lucie Colomi. Au théâtre vous aurez mon adresse.

Le jeune Polonais la regarda avec étonnement :

— Vous partez avec Gromof ? demanda-t-il.

— Oui. C'est un ancien ami. Je ne sais pas s'il pourra m'accompagner tout le temps. Cela dépend... Il n'y a rien de sûr. Je vous rappelle donc que vous pourrez m'être très utile. Que ce soit une raison pour nous revoir.

— Mais de quelle utilité puis-je être ?

— - Ne m'interrogez pas, je vous prie. Cela me regarde. Au revoir. Adio ! Adio !

Descendus sur la petite place qui sépare les deux hôtels, ils se cognèrent presque contre le Tsigane, qui fumait son cigare en bâillant aux corneilles, tout en contemplant gravement les ânes qui transportent au port d'énormes tonneaux.

— Que devenez-vous donc ? leur demanda-t-il.

— Nous partons à pied aujourd'hui même.

— A pied ?

— Oui!

— Quelle bizarrerie quand vous pourriez voyager plus commodément I 11 est bon pourtant d'avoir de ces fantaisies. Moi, je ne m'en sens plus capable. Si encore j'avais pour société la charmante Italienne, je me serais sans doute décidé â voyager à pied avec elle. Le Russe Ta accaparée.

— Je la plains ! s'écria le Danois en faisant brusquement son apparition. Elle a fait un choix exécrable I Ils partent, à ce que je vois. Où vont-ils?

— Nous ne le savons pas ! Peut-être vers le midi.

— C'est un voyage très économique, reprit le Franco- Danois. Et c'est pour cela sans doute que le Russe l'aura décidé. On n'a presque pas besoin de manger, tant on avale de poussière sur la route. C'est ce qui me décide à m'embarquer. J'aime mieux les ennuis d'une traversée que ceux de la route par terre. Je cours faire mes adieux

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à la belle Golomi. J'ai Tespoir encore de Tarracher au Russe. D'ailleurs pour rempqrter une victoire, il faut la tenter.

— Il appelle cela une victoire, drôle d'idée 1 dit le Tsigane. Il ignore qu'en Italie on trouve tant qu'on en veut des Lucie Colomi pour compagnes de route.

— Je ne crois pas, dit Ivas, qu'il y ait beaucoup de personnes aussi bonnes et spirituelles que cette Lucie.

— J'oubliais qu'elle vous a ondoyé. Cela prouve seulement un bon cœur. Une autre aurait jeté un cri et profité de l'occasion pour s'évanouir avec grâce... Pour ce qui est de l'esprit, je n'en vois pas la nécessité dans les femmes. A quoi ca leur sert-il ? A mordre. Elles ont des dents pour cela.

S'adressant ensuite à Jacob, le Tsigane reprit :

— Voulez-vous m'accepter pour compagnon ? C'est une faveur que je vous demande.

Les deux jeunes gens se questionnèrent des yeux. Gako s'en aperçut :

— Je retire ma demande dit-il. Stamlo est trop vieux et trop ennuyeux. Puis cette chaleur > cette poussière, rendent la diligence bien préférable* Adieu*

£t il s'éloigna.

— Gela vaut mieux, observa le Juif. Nous aurions eu là un compagnon fatigant*

Le soleil s'abaissait vers la mer, quand les deux cama- ' rades quittèrent leur hôtel et se dirigèrent vers Spezia.

Les environs de Gènes sont merveilleusement beaux. Des cyprès, des orangers^ des vignes, des sentiers au bord de la mer ; à tout moment le panorama change d'aspect. Au printemps et en automne, la route est parcourue par des essaims de touristes qui passent avec tant de rapidité qu'ils n'en rapportent qu'une fugitive et vague impression. Peu nombreux sont les voyageurs qui savent voyager à petites étapes et s'arrêter assez fréquemment pour se pénétrer de la beauté des paysages.

DE GÊNES A PISE 9o

Nos compagnons étaient de ce petit nombre qui se hâte lentement. Arriver ne les préoccupait pas. Ils étaient sûrs de trouver un gîte quelque part, car ils n'étaient pas difficiles. Une chambre rustique, du poisson, de la salade, du fromage, du vin del paese plus ou moins potable : on trouve cela partout et ils ne s*épou- Yantaient pas de Téclairage à la romaine au moyen d'une petite lampe très primitive dont la lueur est assez agréable mais trop faible pour permettre d'écrire et de lire facilement. La civilisation en Italie n'a introduit les bougies que dans les grandes villes. Dès qu'ils étaient fatigués Jacob et Ivas se procuraient sans peine des ânes dont l'allure douce vous laisse sommeiller si l'envie vous en prend. Ces utiles animaux sont habitués à porter les hommes aussi bien que les objets les plus fragiles.

Le jour allait faire place au crépuscule, quand apparurent les orangers de Nervi avec leurs fleurs dont on fait une eau contre les spasmes connue dans le monde entier.

Jusqu'alors les amis avaient parlé de choses et d'au^ très.

— Tu m'as promis la suite de ta biographie, dit enfin Ivas. Tu en as un peu brouillé l'ordre chronologique par ton épisode d'amour. Mais il ne te sera pas difQcile de le rétablir et de compléter ton récit.

— Avec plaisir. Je n'ai rien à cacher et vous m'avez obligé hier à vous révéler le coin le plus mystérieux de ma vie* Nous en étions restés au moment où j'entrais â l'école ; persécuté par mes camarades^ j'y appris k connaître la vie plutôt que la grammaire. Pas d'événements notables pendant cette période* L'école ne pouvait pas m'apprendre grand* chose. Elle m'ouvrait pourtant les portes de la science dont elle me faisait embrasser l'immense étendue. Jusque-là je n'avais lu que la Bible qui renfermait pour moi le monde tout entier. Dès lors, il fallut m'initier non plus au dévelopr

pement d'un seul peuple mais de l'humanilé. Ma foi exclusive dans ce peuple élu, fut ébranlée par cette étude. Il m'apparut sous un jour différent. L'àme troublée et l'esprit plus indépendant, je revins à la Bible, plus Juif que jamais, mais d'une autre façon.

Peut-être est-il difficile pour toi de comprendre mon judaïsme. Je m'interromps donc pour t'expliquer comment notre société fortement unie par la pensée sous la persécution d'autrefois est aujourd'hui éparpillée en plusieurs fractions divergentes.

Le Juif n'est plus ce qu'il était quand sa séparation absolue le forçait d'être lui-même, de vivre, de réûéchir, de s'instruire dans le cercle étroit que lui avait tracé le christianisme hostile. De temps en temps, de ce cercle sortait un Maïmonides ou un Spinosa, mais ce cercle se composait en majeure partie d'une masse compacte de fidèles et stricts croyants. Nous nous groupions autour de l'Arche d'Alliance. Aujourd'hui les Juifs plus libres, moins resserrés , marchent par différents chemins. Beaucoup rejettent l'antique loi, acceptent en apparence une autre religion et en réalité n'en ont plus aucune. Le type de ces Juifs était mon tuteur, le père de Tilda. Elevé à l'étranger , dans un milieu d'hommes indifférents, il perdit de bonne heure le respect de nos traditions. S'affranchissant des cérémonies du culte, il ne se fit pas chrétien, mais il en arriva, comme tu le sais déjà, à réduire la morale à un calcul et à prendre pour unique guide sa raison.

L'homme n'est pas seulement l'animal le plus perfectionné. Au-dessus de lui existent d'autres mondes, d'autres êtres, d'autres conceptions ; outre le corps il y a l'âme qui s'unit à la divinité, prend son essor plus haut que la terre et entrevoit de ntagnifique horizons. Le matérialisme et l'athéisme ne satisfont ni la société ni l'individu. Leurs adeptes, semblables aux fleurs arrachées de leurs tiges, s'étiolent rapidement. Otez Dieu et ^làme, quel en sera le résultat avec notre civilisation

DE GÉISES A PISE ' 97

raffinée ? Un siècle, tel que le nôtre, qui subjugue les éléments, perce les arcanes de la nature, mais ne sait pas distinguer le bien du mal ; un siècle qui n'adore que la force et où se fait entendre en échos prolongés le vœ victis. Il n'y a rien de plus triste que de voir ces hommes qui ont rompu avec la tradition et n'ont pas d'autre but que la prospérité matérielle.

Ils ne sont que trop nombreux dans notre communion comme dans la vôtre. Le chrétien qui a cessé d'être chrétien, le Juif qui rejette Moïse n'ont pour horizon que celui de la vie terrestre consacrée à l'assouvissement des passions. Même quand ils ont l'air heureux, ils sont misérables au fond. Bientôt blasés, ils finissent dans l'apathie ou la folie.

L'homme trouve dans le mosaïsme une nourriture intellectuelle suffisante pour sa raison

Contre la foi de Moïse qui est la base du christianisme, il est injuste de se prévaloir de certaines singularités du Talmud qu'on tourne en ridicule presque toujours à faux. Dans ce Talmud même on trouve une poésie dont plus d'une littérature serait fière.

— Je ne connais rien de cette poésie, dit Ivas.

— Tu as pourtant lu quelques citations du Talmud, choisies de façon à en donner une idée ridicule.

— Je n'en connais presque rien.

— Es-tu curieux d'en avoir quelque notion ? Veux-tu connaître le Paradis ou l'Enfer, d'après les .conceptions rabbiniques?

— De préférence, l'Enfer, car l'imagination humaine est plus apte à représenter les tortures des damnés que les délices des élus. Chez le Dante, le Ciel est bien inférieur à son Enfer. Il en est de même sans doute dans le Talmud.

— Je ne sais... La description du séjour des Bienheureux dans le livre Jalkut (7. A.) est pleine de splendeur.

Quant à TEnfer, d'après le livre Nischmas Kha'lm, il

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