I I II
est séparé du Paradis par une muraille fort mince, sym-^ bole de la faible démarcation qu'il y a souvent entre le vice et la vertu. La rivière qui gronde chez les Damnés est bouillante , tandis que celle qui coule dans le Paradis est d'une agréable fraîcheur. Trois routes y mènent : par la mer, par le désert et par une ville du monde habité. Cinq espèces de feu brûlent continuellement dans l'Enfer dont l'étendu est soixante fois plus grande que celle de la terre. Il est soumis à trois chefs. Le plus important de ce triumvirat s'appelle Dumah. Ce Dumah a trois ministres principaux : Ghimghums, Taschurinia et Scuaaris. Le palais de ce démon est situé dans la partie de l'Enfer qui s'appelle Bor.
L'Enfer, plein de scorpions et de serpents, se divise en plusieurs départements. Le plus profond et le plus ^.ffteujc sprt d'égoût aux immondices des autres enfers et au poison du vieux serpent qui séduisit Eve.
Le Talmud est très varié. Il contient des dialogues, des controverses, des dissertations, des allégories, des contes moraux. C'est une collection des écrits de plusieurs siècles, h travers lesquels on peut suivre les variations de la langue hébraïque. On a tenté d'établir dans ce pêle-méle un certain ordre. Maïmonides entre autres l'a essayé. Mais son livre à ce sujet, quoique fort estimé, n'est pas accepté par tous.
En opposition aux Juifs incrédules comme le père de Tilda, il y a des Juifs qui adhèrent aveuglément au Talmud et mettent plusieurs rabbins au niveau de Moïse. D'autres, comme moi, puisent leurs doctrines dans le vieux Testament et se contentent de respecter les traditions populaires recueillies dans le Talmud.
D'abord par mon éducation juive, ensuite par mon éducation européenne , je devins un Israélite d'une trempe spéciale. Le Talmud dont je cherche à tirer des leçons de sagesse ne m'a pas rendu superstitieux. Au fond du cœur, je garde comme le trésor le plus cher ma croyance religieuse. Avec cela, je ne repousse pas la
lumière de la raison ni; la loi du progrès — négation qui me séparerait en quelque sorte de Thumanité acluelle. Ma foi et ma raison se concilient parfaitement.
Quand je fus appelé à Varsovie par mon tuteur, je n'avais pas encore la moindre idée de la véritable situation de mes coreligionnaires. En province, j'avais rencontré deux espèces de juifs. Les uns étaient fidèles à leurs croyances jusqu'à ne pas oser se départir des prescriptions les plus futiles et les plus inexplicables. Les autres, nos frères par le sang, ne l'étaient plus par les mœurs et l'esprit.
: Je m'approchais avec une vive émotion de la capitale du royaume, inquiet de l'avenir, ignorant du monde où j'allais entrer.
Les juifs en province vivaient et vivent encore entièrement séparés des chrétiens. Ici je les rencontrai pour la première fois mêlés et confondus, sinon par la loi, au moins par l'habitude, avec l'ensemble de la population. Au commencement, j'eus de la peine à comprendre la chose. Je rencontrai des juifs qui s'efforçaient de cacher leur origine, si visible qu'elle fût sur leurs fronts sémitiques et, parmi eux, les uns restaient croyants, les autres étaient de complets sceptiques. Notre race, par l'argent, l'éducation, l'importance acquise, était en position de briguer et d'obtenir l'égalité des droits civils et politiques. Les vieux nobles polonais, imbus de préjugés surannés, voyaient d'un mauvais œil cette fusion imminente et tâchaient de l'empêcher ou de l'ajourner, en considérant toujours les enfants d'Israël comme des étrangers et des intrus.
Des deux côtés, la haine s'envenimait et la position était fausse dans les deux camps. Ceux que les rapports journaliers rapprochent, que la nécessité unit, que l'intérêt confond, restent comme des armées hostiles divisés par les souvenirs, les préventions, le fanatisme.
Quoiqu'il en soit la victoire est certaine pour nous. La justice et l'esprit du siècle la rendent inévitable.
JOO LE jcir
Le père de Tilda, se sentant assez sûr de son pupille, m'introduisit dans la société. J'avais en outre beaucoup de parents dans la capitale et en deux jours de temps, j'avais fait de très nombreuses-connaissances.
Je fus de suite affligé et humilié du sentiment incompréhensible pour moi de la plupart de mes compatriotes, qui rougissaient d'être juifs. Dans les maisons des plus riches, il n*y avait plus le moindre vestige de la foi et des traditions de nos pères. Les mœurs antiques avaient disparu. Les cérémonies religieuses n'étaient plus observées. On se cachait pour célébrer le Sabbat.
Ici je voudrais te décrire quelques types de la communauté, difficile à caractériser en traits généraux, mais ce serait trop long.
Nous étions en progrès évident mais en quelque sorte dispersés et affaiblis et, ce qui est pire, le pays nous était indifférent. Si quelques sentiments patriotiques nous en rapprochaient ils étaient plutôt affectés que sincères. C'était plutôt par orgueil que par devoir. Nous avions cessé d'être juifs, et nous ne savions pas devenir Polonais. Nous errions pour ainsi dire à l'aventure et sans boussole.
Triste situation !
Jacob soupira en s'arrêtant dans son récit. L'obscurité Tobligea ainsi que son compagnon à faire halte dans une auberge qu'ils aperçurent. C'était une maisonnette en brique, bâtie sur un monticule au bord de la mer. L'enseigne portait : Albergo di tre corone»
Près de la porte, d'où l'on voyait au fond pétiller le feu, se trouvait une charrette à deux chevaux entourée d'hommes en vieux bérets de matelots et la veste jetée sur les épaules. Une femme tenant un enfant au sein était assise contre la muraille. Une petite fille à moitié nue dormait à ses pieds. Aux alentours des vignes, des aloès et des figuiers.
Nos voyageurs après s'être débarrassé de leurs sacs et avoir commandé leur souper, allèrent s'asseoir au bord
de la mer, dont les effluves vivifient et nou rissent. Autour d'eux sous les arbrisseaux rabougris volaient les lucioles semblables dans Tobscurité h des petites étoiles filantes. Ils restèrent là muets dans le silence du soir, — cette prière de la terre fatiguée.
YII
Nos deux compagnons furent réveillés de bon mati par le va-et-vient de l'auberge, tapage que dominaient les braiemènts d'un petit âne, émule des virtuoses génois. Jacob et Ivas résolurent de se mettre en route immédiatement et de profiter de la fraîcheur matinale pour rattraper le temps perdu la veille. Le peu de chemin qu'ils avaient fait menaçait de rendre leur voyage interminable, ce qu'excusait du reste un pays enchanteur où la beauté du paysage fait oublier la fuite des jours.
Les voyageurs marchèrent quelque temps sans échanger une seule parole. Tous deux étaient absorbés dans leurs pensées. Ivas rompit le premier ce silence qui pesait également à son compagnon.
— Eh bien, dit-il, as-tu terminé ton histoire ? J'ai de ta vie un aperçu général auquel manquent bien des détails. Tu dois avoir encore beaucoup à me raconter.
— 11 me serait aussi facile, répondit Jacob, de terminer mon récit en deux mots que de le continuer deux ans encore sans épuiser lé sujet. Reprenons, puisque tu le veux, ma biographie où je l'ai interrompue.
Mon tuteur m'observait avec beaucoup d'attention. Mes réflexions, tout en Tétonnant quelquefois, lui déplaisaient le plus souvent. Il me trouvait trop juif et quand, le samedi, je lui annonçais que je désirais aller à la synagogue, c'est avec surprise qu'il me répondait :
— Quoi I Tu veux rester fidèle à ces préjugés surannés ?
— Oui I Je veux rester juif.
— Fais comme tu voudras, reprenait-il, mais sache, avant tout qu'il s'agit d'être homme. Au reste, liberté complète en matière religieuse.
Dès cette première explication il me considéra comme un individu sur lequel on ne pouvait compter que jusqu'à un certain point.
Un jour, il me parla d'un homme qui, à son dire, partageait mes convictions. C'était un vieillard, nommé Louis Mann, que je connaissais de vue et qui passait pour un des hauts bonnets de la ville.
Dès le lendemain, j'allai lui présenter mes respects, à ude heure où j'étais presque sûr de le trouver chez lui. Il habitait avec sa femme et ses trois filles un premier étage, richement meublé. Son fils vivait dans une maison séparée.
Quand j*eus sonné à la porte, un domestique vint m' ouvrir et m'introduisit dans un petit cabinet. Une porte entr'ouverte me permit d'apercevoir à côté, dans le salon, une brillante réunion de dames et d'élégants cavaliers. J'attendis un bon quart d'heure. Mann vint me trouver, ne daigna pas m'introduire auprès de sa famille et de ses visiteurs et m'accueillit avec politesse mais d'un ton protecteur. Il me fît en quelque sorte comprendre qu'il me faisait la grâce de recevoir les hommages, qui lui étaient dus par un coreligionnaire, mais qu'il n'avait aucun désir de nouer avec moi des relations suivies.
Ma position était assez embarrassante. A côté, des dames vêtues h la dernière mode et des gandins entou-
raient la maîtresse de la maison étalant une robe magnifique. Ici, on ne m'invita même pas à m'asseoir tant M. Mann avait du dédain pour ma trop mince personne. Son orgueil ne m'offensa pas ; malgré ma pauvreté, j'avais le sentiment profond de ma propre dignité, ce qui me faisait concevoir pour ce personnage bouffi d'importance plus de pitié que de ressentiment.
Il débuta par me donner des conseils, entremêlant dans ses phrases les noms des plus riches Israélites et des dignitaires les plus haut placés, heureux de me laisser deviner qu'il avait des rapports intimes avec les gens les plus distingués. Peu m'importait I En voulant m'éblouir, il mettait à nu ses petitesses et je soutins parfaitement l'éclat des trois décorations qui ornaient sa redingote du matin.
— Jeune homme; prononçait-il d'un ton solennel, je me réjouis que mon respectable ami t'ait tendu une main secourable. Par ton assiduité au travail, essaie de reconnaître ses soins et de te rendre utile à notre nation. Nous sommes tous disposés à te donner notre appui ; il faut t'en rendre digne.
Tout en parlant, il regardait par la fenêtre, sans même condescendre à tourner la tête de mon côté. 11 achevait sa phrase quand entra une élégante et jolie jeune fille, qui me dévisagea en fermant à moitié les yeux, s'approcha de son père et lui entourant le cou de ses bras, lui chuchota quelque chose à l'oreille, sans m'octroyer le moindre salut ni la plus petite marque d'attention.
C'en était assez. Une me restait plus qu'à me retirer le plus vite possible. Mann ne songea nullement à me retenir, me congédia assez cavalièrement et rentra au salon.
J'ai appris plus tard qu'il avait à son actif un grand nombre de bonnes actions, mais à tort ou à raison, je les ai toujours attribuées à son extrême vanité. Je dois reconnaître que, dans les circonstances difficiles, il se
mettait toujours en avant comme le protecteur des juifs. Loin de renier son origine, il la proclamait bien haut et s'en faisait gloire. C'était peut-être uniquement parce qu'il voulait passer pour le représentant de son peuple et porter partout la parole en son nom. Parfois même, il agissait ainsi d'une façon parfaitement inutile ou maladroite.
Mann était, en apparence, un chef, mais son entourage se composait d'une phalange de conseillers adroits qui savaient habilement lui faire adopter comme siennes leurs propres idées.
Sa porte était toujours ouverte aux visiteurs, qui le considéraient ou affectaient de le considérer comme l'influent leader de la population israélite de la ville.
Jamais extérieur ne répondit mieux au caractère de l'homme. Petit, corpulent et large d'épaules, il se disait toujours criblé d'innombrables affaires et avait l'air de porter le monde sur son dos — poids écrasant pour tout autre, mais fardeau insignifiant pour un personnage de sa trempe. Dans sa vie privée, il jouait assez volontiers le rôle de bourru bienfaisant.
Au demeurant assez brave homme ; son orthodoxie judiaïque, nullement sincère, était un moyen de satisfaire sa pompeuse vanité. Sous ce masque religieux, il égalait mon tuteur en scepticisme. Tous deux n'avaient plus qu'un sentiment vivace, leur haine pour la noblesse et, comme je ne partageais pas leur manière devoir, ils me semblaient souverainement injustes.
Cette inimitié, ils la déguisaient autant que possible. Ils vivaient en bonne* entente avec un grand nombre de seigneurs et outraient même vis-à-vis d'eux les démonstrations amicales. Comédie de part et d'autres. Youlezvous connaître les juifs sous leur mauvais jour, questionnez un noble ; voulez-vous apprendre les vices et les ridicules de la noblesse, faites parler un israélite.
La populeuse cité était un large champ d'études pour lin observateur curieux comme je Tétais. Je m'attachai à
approfondir le caractère du peuple d'Israël. Mon attachement pour lui datait de mon plus jeune âge et, depuis longtemps déjà, j'espérais me consacrer à Tamélioration de son sort. Encore faible, inconnu, sans influence et sans savoir je ne pouvais me croire à la hauteur de ce rôle que j'ambitionnais, mais une voix intérieure m'encourageait. Je rêvais de régénérer les Israélites polonais. Mais, en faisant ce rêve, je ne croyais pas que la réforme dût commencer par les sphères élevées. Ce sont elles surtout qui font obstacle à ma mission car l'indifférence systématique est plus difficile à terrasser que les préjugés les plus invétérés.
' La question étant plus complexe que je ne l'avais supposé au premier abord ; il me fallait acquérir, pour la résoudre, une instruction plus solide.
Je consacrai de nouveau tous mes loisirs à la lecture réfléchie de la Bible et de ses commentaires. Au début, mon séjour à Varsovie entretint en moi de douces illusions, et mes rencontres journalières dans cette ville furent très profitables h mon intelligence. Des conversations avec les uns et les autres me démontrèrent l'urgence' d'une réforme pour épurer le Talmud et raffermir la Bible, battue elle-même en brèches.
L'entreprise promettait d'être moins heureuse auprès des sceptiques, railleurs comme mon tuteur, qu'auprès dès fanatiques de bonne foi, ne péchant que par excès de Crédulité.
J'ignore vraiment comment tant de présomption, comment un projet si gigantesque germa dans mon esprit. Homme infime, je sais seulement que j'avais en moi une confiance que grandissaient les difficultés et, au lieu de me rebuter, les obstacles élargissaient le cercle de mon activité.
Je n'avais pourtant aucune hâte de me mettre à l'œuvre. Je voulais avant tout reconnaître le terrain et le ôôté faible de mes adversaires. Ce qui m'épouvantait, sans néanmoins me faire renoncer à mon dessein, c'est le
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grand nombre d'athées que renfermait la société Israélite.
Mann et mon tuteur n'étaient pas les seuls coryphées de Tincrédulité. A chaque instant et surtout dans la classe dirigeante, je rencontrai des variantes de ces deux hommes.
La classe inférieure m'offrait quelque consolation. Lày quand la croyance s'éteint, les pratiques religieuses subsistent. 11 y a souvent un abîme entre la vérité religiwise jet la pratique, tant la corruption était grande, mais, de loin en loin, apparaissait pourtant une vertu, radieuse de pureté.
Tout me persuadait que mon idée de réforme avait sa raison d'être, et que l'heure propice n'était pas éloignée où j'allais devenir l'instrument de Dieu pour l'avancement du peuple d'Israël.
Jacob, en prononçant ces mots avait la figure rayonnante d'inspiration, superbe de dévouement.
— Et le pavé de Varsovie ne t'a pas fait perdre ton illusion ? demanda Ivas en souriant.
— Nullement. Cette pensée, je l'ai apportée du fond de la province, je l'ai conservée dans la capitale polonaise, je l'ai colportée dans mes voyages et plus ardent que jamais je la rapporterai au pays. Cette pensée^ c'est ma vie.
— Hélas I Tu viens trop tard. Le temps des prophètes et des législateurs est passé. Le prosélitisme n'est pas possible à une époque où chaque individu se sent aussi capable que son voisin de raisonner, de réformer, de progresser suivant son impulsion personnelle. Personne ne veux plus se laisser conduire par la main comme un enfant.
^- Tu te trompes ! Les prophètes sont de tout temps et à mesure que l'éducation générale se perfectionne ; un guide est nécessaire pour indiquer le but à atteindre et y conduire les masses par la puissance d'une vertu su-* périeure... '
^ — As-tu donc Tespoir de t'élever à ce rôle î
— Moi, je ne sais... Mais le sentiment de cette mission ne serait pas dans mon âme, s'il ne venait pas de Dieu. Dussé-je succomber à la tâche, une puissance supérieure m'ordonne d'aller en avant...
— Pauvre rêveur I pensa Ivas.
Mais Jacob continua :
— Le fardeau que j'ai à soulever est lourd — je ne l'ignore pas. Ma valeur personnelle ne fait rien à la chose. Le but est si sublime qu'il s'impose... Mais... dit tout à coup le Juif en s'interrompant — tu as Tair de ne pas me comprendre I
— Peu importe ! Je t'admire ! riposta le jeune Polonais, en serrant avec chaleur la main de son compagnon. Je connais peu les Israélites mais je sympathise avec eux. Yotre sort ressemble au nôtre. Un spirituel pédagogue moscovite, dans un de ces manuels scolaires où Fhistoire s'apprend par demandes et par réponses a posé la question suivante : — Quelles sont les nations sans patrie I — La réponse officielle est : — Les Juifs, les Tsiganes et les Polonais ! — Jamais je n'oublierai cette méchante ironie d'un cuistre russe. Entre vous et nous, il y a similitude et en même temps dissemblance. Yotre oppression acerbe remonte à des siècles qu'excuse presque leur barbarie, tandis que la nôtre date d'un siècle qui a pris pour devise : « Fraternité, Droit, Paix, Liberté I » Comparé au sort des autres peuples dans le dix-neuvième siècle, notre destinée est un anachronisme affreux... Mais retournons aux Juifs...
— Tu me connais beaucoup mieux maintenant, reprit lentement Jacob. Tu vois devant toi un fanatique, un original, un excentrique, un homme qui croit, qui espère, qui a un but déterminé dans la vie. Je n'ai entrepris mon voyage que pour mieux me préparer à l'exécution de mon projet. Je suis plus pénétré que jamais de la nécessité de la tâche que j'ai assumée. J'ai vu les Juifs presque dans plusieurs pays. Partout j'ai constaté chez eux les deux maladies qui empoisonnent mes coreli-
gionnaires en Pologne : l'indifférence ou Tincrédulité, qui nous rendent cosmopolites; le fanatisme ou l'ignorance, qui nous mettent Su ban de l'humanité. Ces deux éléments délétères nous condamnent fatalement à périr. Israël disparaîtrait de la surface de la terre, comme les nations qui répudient leur passé glorieux, comme les nations détachées du sein maternel de l'humanité et qui, vivant d'une vie exclusive, s'épuisent, s'étiolent et s'éteignent. Israël a besoin de se régénérer.
— Et tu comptes être ce régénérateur ?
— Je ne compte qu'indiquer la voie du salut. Quelle raison m'empêcherait donc de mettre la main à une œuvre, à laquelle je me suis préparé avec assiduité *et persévérance ? La volonté est une force immense...
Je reprends mon récit... Après ma visite à Mann, mon tuteur me demanda quelle impression m'avait produite cet homme qu'il connaissait mieux que moi. 11 ne cherchait sans doute par cette question qu'à bien connaître mon humble personne.
— J'ai trouvé, répondis-je, M. Mann si occupé que c'est à peine s'il m'a reçu.
— T'a-t-il fait un mauvais accueil ?
— Non... Mais...
— Bah I II ne faut pas attacher d'importance à sa réception. C'est un rustre ^ont la grossièreté est, en partie, feinte heureusement ! Au fond, c'est un brave et excellent homme.
Nous nous levions de table. Les dames passèrent au salon. Mon tuteur m'entraîna dans sa chambre et obtint le rapport détaillé de ma visite.
— Je suis jeune, ajoutais-je en terminant, et je n'ai par conséquent rien à exiger... pourtant je n'ai nulle envie de retourner chez M. Mann...
— Au contraire ! Au contraire ! Il faut souvent aller le voir. Secoue ta timidité. Avec les hommes en général, sois hardi sans impertinence I Moins on les traite avec
respect, plus ils vous ont en considération.Abaissez-vous, ils vous foulent aux pieds.
— Il en est ainsi certainement, répondis-je ; et pourtant je ne puis me changer. Je ne saurais me faire hardi par réflexion ou par calcul, ni humble par intérêt. Il est malheureux d'avoir si peu d'empire sur soi, mais c'est en vain que je tenterais de chasser le naturel.
— Alors, vous ne parviendrez jamais à rien. Dans le monde, pour arriver grâce à ses semblables, il faut jouer une comédie perpétuelle, il faut savoir s'humilier quand l'orgueil vous gonfle, se montrer vaillant quand la peur vous paralyse ; sans cela, on s'expose à être joué de toutes les façons, dominé et écrasé.
— Triste règle de conduite, hasardai-je encore ; elle ne sera jamais la mienne 1 Mes principes sont absolument difierents. J'envisage la vie comme une grave et sérieuse niission — quand pour vous — excusez ma franchise — elle n'est qu'un rôle appris d'avance pour le théâtre.
— Nos deux systèmes difllèrent parce que vous avez des hommes une trop bonne opinion. Le vôtre est beau en apparence, détestable dans ses résultats. Ouvrir son cœur, dévoiler sa pensée intime, c'est se livrer volontairement en pâture aux hommes, dont la raison nous commande de nous méfier, comme de nos ennemis naturels.
— J'aime mieux, m'écriais-je, les regarder comme des frères I
Mon tuteur se mit à rire ironiquement et me caressa le menton.
— Mon cher, ajouta-t-il, il ne s'agit pas de ce que tu aimes mieux, mais de ce qui existe en réalité. Je n'ai jamais supposé que tu fusses si candide. Tous ces tableaux bucoliques de l'humanité sont très bien en peinture sur les tentures et les paravents, mais dans la vie pratique agir d'après les utopies c'est être toujours dupe. Par moment l'homme est bon et honnête, mais il incline le
plus souveut au mal. Ne vaut-il pas mieux s'appuyer sur un état normal que sur des exceptions de courte durée ?
— Mais Ihumanité se perfectionne I
— Où ? Gomment ? Sornettes que tout cela I L'industrie progresse, les outils se perfectionnent ainsi que la nourriture, le vêtement, le commerce, mais non Thômme... Ce qui facilite la vie s'améliore, et l'on se demande encore si tous ces progrès le corrompent ou le moralisent. La question n'est pas résolue. Il faut user des hommes comme des outils de notre élévation et non perdre son temps à les aimer en masse. Les inutiles doivent être écartés du chemin sans pitié. Les capables, il faut s'en servir avec habileté. Voilà ma théorie. La vôtre ne mène à rien. La sensibilité est une maladie.
Si .terrible que fut la théorie de mon tuteur, elle ne m'épouvanta pas cette fois-ci : j'étais préparé à l'entendre.
Ce fut pour moi un jour décisif et mémorable. Il nous rapprocha et nous éloigna en même temps l'un de l'autre mon Mentor et moi. 11 reprit ainsi en me regardant en face :
— Gomme je te veux du bien, non par une sensibilité morbide, mais pour faire de toi un homme qui me soit utile, je te dois encore un conseil. Tu as Thabitude, comme pour te distinguer, de te vanter sans cesse d'être juif. C'est ridicule et cela peut te nuire sérieusement.
— Ce serait plus ridicule encore, je pense, de vouloir le cacher et je ne le fais jamais, car je suis fermement attaché à ma race et à ma croyance. Par simple calcul même ne vaut-il pas mieux cent fois déclarer son origine, qu'en faire un secret, qu'on nous jettera ensuite h la face comme une injure.
— Mais pourquoi rappeler cette origine à tout bout de champ ?
— Parce que j'en suis fier.
— Fier et pourquoi ? Gela est inconcevable. Le ju-
daïsme a été autrefois notre armure et notre bouclier peut-être. Il n'en est plus de même aujourd'hui.
— Mais notre religion... commençais-je.
— Notre religion I Qu'est-elle de plus que les autres religions? Toutes se valent. Autant de lait pour les bébés. Tu crois donc qu'il est répréhensible d'attacher ensemble un bœuf et un àne pour le labourage, ou de mêler le sang avec le lait et la soie avec la laine et que quiconque ne répondra pas amen à ces prescriptions ira droit en enfer ?
— Je respecte même ces ordonnances de ma foi, si difficiles qu'elles soient à expliquer. Je comprends dans la loi de Mo'ise Tordre de ne pas mêler les grains dans les champs : c'est une sage mesure agronomique. La défense d'atteler ensemble deux animaux dont l'un est beaucoup plus faible que l'autre, est une clause de protection envers le bétail. Ne pas mêler le sang et le lait est un conseil de bonne hygiène probablement. Ne pas se vêtir à la fois de soie et de laine peut passer pour une loi somptuaire destinée à enrayer l'essor d'un luxe superflu. En général, toutes ces prohibitions de mélanges de toutes espèces sont des symboles de la nécessité qu'il y avait pour Israël à ne pas se mélanger avec les autres nations. Je respecte tous ces règlements, même quand je ne me les explique pas. Vame7i dans les écoles est un devoir, car ne pas répondre d'une manière approbative au rabbin, c'est prouver qu'on ne fait aucun cas de la croyance.
Mon tuteur m'écoutait, étonné de l'enthousiasme de mon apologie, puis il haussa les épaules.
— Il faut mettre de côté tous ces préjugés I me dit-il.
— Si c'était des préjugés vous auriez raison. Mais on ne peut nommer ainsi des traditions respectables. C'est mettre la foi en danger I
— Qu'est-ce que la foi ?
— La définition en est inintelligible pour quiconque n'en sent pas le besoin.
— Comme on reconnaît, en t'écoutant, les enseignements de tes premiers maîtres fanatiques.
— Je ne songe nullement à secouer les enseignements de mon enfance qui m'ont fait un membre du peuple élu de Dieu... Laissez-moi mes convictions.
— Garde-les tant que tu voudras. Tes lubies s'envoleront d'elles-mêmes. Tout ce que je te demande, c'est de ne pas en faire un incessant étalage. La société actuelle est tolérante, mais elle n'aime pas le fanatisme, qui dénote toujours une petitesse d'esprit ou un état
maladif Certes aucun de nous n'oublie qu'il est juif,
mais il est oiseux et nuisible de se draper perpétuellement dans son judaïsme.
La vie de mon tuteur était en tout conforme à ses principes. Il se laissait diriger par la froide raison, et quelquefois aussi par la passion — bien qu'il sût la brider au besoin — mais jamais par le sentiment dont il était dépourvu ou dont il s'efforçait de s'affranchir. Je ne sais s'il avait été façonné ainsi par la nature ou par l'éducation, mais chacune de ses démarches était réglée par un intérêt bien entendu. Il mettait du calcul jusque dans sa bienfaisance et son désintéressement apparent. Il aimait sa fille, mais à sa manière ; il en disposait d'après un plan excellent à ses yeux et il l'avait élevée d'après sa convenance. Terrible despote sous une forme bénigne, il avait cet instinct conservateur de ne rien entreprendre qu'il ne fut certain de mener à bien. Se briser contre les obstacles ou reculer, c'eût été l'aveu de son impuissance, et il ne voulait pas s'y exposer.
Il entrait dans ses combinaisons d'élargir le plus possible le cercle de mes relations. Malgré mon peu d'envie de me prodiguer ainsi, il ne cessait de me prêcher qu'il faut prendre les hommes d'assaut. Il me menait souvent rendre visite à des personnes qui lui étaient odieuses ; pour celles-là, il réservait ses plus gracieuse sourires, ses protestations les plus cordiales. Il ne vou-
lait pas saisir les allusions peu flatteuses, n'entendait pas ce qui aurait pu Toffenser et ne se froissait ni de Tindifférence des uns, ni de la malveillance ostensible des autres. Il avait une telle puissance sur lui-même que ce qui me bouleversait profondément n'avait pas Tair de faire sur lui la moindre impression. Il se contentait de pincer les lèvres et de sourire. Mais ensuite, la réaction était violente et, plus son irritation avait été contrainte, plus violente était sa'haine lorsqu'il déposait le masque. La raison, qui prédominait toujours chez lui, Tempéchait seule de dépasser la mesure prescrite par la prudence.
Dès la première année de mon séjour à Varsovie, il m'initia à ce monde de spéculateurs où il faut savoir se retourner habilement pour n'être pas écrasé. Chaque jour, je me sentais moins apte à y vivre, tant me choquait le mensonge perpétuel. J'adoptais une ligne de conduite diflFérente, et d'une audacieuse franchise.
Les hommes qui jugent toujours les autres par euX' mêmes, s'imaginèrent que je jouais une habile comédie, et que j'agissais ainsi par calcul. Ils m'attribuèrent un merveilleux flair.
Je réussissais assez dans les affaires, mais dans ce milieu de blagues de toutes espèces, je passais également pour un blagueur, une sorte de Barnum d'une nouvelle école, qui jouait la probité. J'acquis la réputation d'un bon comédien. J'en étais peiné mais cela me donnait la mesure des hommes de notre époque qui ont pour maxime : Mundus vult decipi, ergo de" cipiatur,
Tilda, dans ces jours d'épreuves était ma seule consolation. Vous savez déjà que je l'aimais, vous savez que notre amour ressemblait à une fleurette cachée dans l'herbe. Pour elle au moins, je n'étais ni un fourbe ni un comédien. Un sentiment, plus perspicace que tous les raisonnements lui donnait confiance dans mes paroles. Nos conversations ne ressemblaient pas à
celles des amoureux. Par un miracle inexplicable Tilda n'avait pas eu le cœur refroidi par son éducation.
Bien des choses pourtant n'étaient pas abordées dans nos discussions. Je ne devais pas lui laisser deviner mon opinion sur son père auquel, elle portait une vive affection qu'il ne m'appartenait pas d'ébranler. D'ailleurs j'aimais aussi cet homme, sans bien m'en rendre compte, malgré sa perversité. Quelques allusions de Tilda me firent comprendre qu'il y avait de la souffrance dans son amour filial.
Mon tuteur savait satisfaire ses goûts, sans enfreindre la convenance la plus stricte et le décorum le plus sévère. Il laissait deviner peut-être, mais jamais apercevoir sa conduite parfois légère.
Pendant un an, il ne parla »plus religion avec moi. Au bout de ce laps de temps, soit par hasard soit de propos délibéré il ramena la conversation sur ce thème. Il voulait sans doute savoir si mon séjour prolongé à Varsovie avait modifié mes idées et calmé mon enthousiasme. Il me retrouva tel que par le passé et changea brusquement le sujet.
Quelques jours après, il me désigna les maisons où je devais aller le plus souvent, espérant que ces fréquentations agiraient sur mes sentiments et mes idées.
Il me recommanda une famille très importante parmi les Israélites. Elle descendait de la tribu de Lévi et se composait de plusieurs membres vivant dans la plus parfaite harmonie, quoique l'un restât juif, qu'un autre eût embrassé le protestantisme et qu'un troisième se fût fait catholique. Mon tuteur me donnait cette famille pour modèle de l'indifiFérence en matière religieuse. Edifiant pour lui, ce spectacle me scandalisait
La mélancolie qui régnait dans l'âme de Tilda, je la découvris, à un degré plus ou moins développé, chez la plupart des juives qu'on peut diviser en deux catégories : les femmes légères et sans principes et les
femmes obligées de cacher et de taire leurs nobles instincts, faute de savoir les défendre. Aucune n'osait franchement avouer sa race. Toutes voulaient appartenir au monde à la mode et n'y trouvaient pas le contentement de rame. Je ne m'étonnais nullement de les voir embrasser le christianisme : leurs cœurs avaient soif de croyance et elles avaient perdu la leur ; il fallait la remplacer par une autre.
La journée entière s'écoula dans cette conversation qui donnait beaucoup à réfléchir à Ivas et quoique les deux amis cheminassent à dos d'ânes ils n'étaient encore, deux jours après leur départ, qu'à peu de distance de Gênes.
La nuit, ils s'arrêtèrent dans un de ces petits villages au bord de la mer, qui se dressent adossés aux rochers que couronnent des cyprès, des palmiers, des orangers, — bourgades ornées de lierre, entourées de myrthe et de lauriers, enfouies sous les vignes grimpantes.
Ils cherchaient un gîte et s'engagèrent dans une ruelle dont les maisons étaient construites sur des voûtes anciennes s'enfonçant en plein cœur du monticule. Au loin, une voiture de voyage dételée annonçait un hôtel.
— Quelle rencontre ! s'écria aussitôt Ivas. Si toutes les vetture italiennes ne se ressemblaient pas comme des gouttes d'eau, je jurerais que cette voiture est celle qui est partie de Gênes emportant M. et ^1°"° Segel.
Au même moment, Jacob s'arrêta. Il croyait reconnaître à la porte de l'auberge le mari de la belle Tilda, auprès d'une femme, qui, par sa taille, et le développement de ses appas ne ressemblait nullement à l'épouse de Henri.
— Mais c'est une hallucination 1 Ce n'est pas possible I exclama le Juif.
— Il n'y a pas à en douter I C'est M. Henri. C'est bien !uil
Le cœur de Jacob se mit à battre fortement.
— Cependant, s'empressa-t-il d'ajouter comme pour démentir la réalité — ils sont loin d'ici, même en supposant quelque accident arrivé à leur voiture C'est
singulier... C'est bien Henri... Elle est malade peutêtre, elle... Cherchons une autre auberge... Il serait inconvenant d'avoir l'air de les relancer. Pourtant, Ivas, va t'assurer de la chose.
Le Juif s'assit auprès d'un café portant l'enseigne delGran Colombo, Un quart d'heure après, le messager revenait. Sa figure exprimait la surprise.
— Eh bien ? Quoi ? demanda Jacob.
— C'est étrange. C'est lui, mais... ce n'est pas elle.
— Tu rêves ! Tu as mal vu sans doute.
— Non I Tant que je vivrai je n'oublierai pas les traits de l'autre. Celle-ci est une Italienne fraîche, grasse et réjouie. Impossible de confondre l'autre avec celle-ci : l'autre c'est le ciel ; celle-ci c'est la terre.
— L'homme, ce n'est peut-être pas non plus Henri.
— Certainement, c'est lui.
— Ils sont tous deux seuls ?
— Tout »euls. Un couple de colombes. Madame ou mademoiselle mange des pêches, en jette les noyaux à la figure de M. Segel, rit et chante. Du reste, on l'entend d'ici !
— Il faut que je vois de mes yeux 1... conclut Jacob.
Et les deux compagnons se rapprochèrent de l'auberge et le Juif put bientôt s'assurer que l'individu en question était bien Henri accompagné d'une femme inconnue c^yant toutes les allures d'une danseuse de théâtre.
Jacob allait se retirer quand Henri Segel le salua gaiement et s'approcha de lui.
— C'est toi ? s'écria-t-il. Tu me prends en flagrant délit. Imagine-toi que cette pauvre Tilda est malade. Elle est retournée à Gênes, après m'avoir accompagné jusqu'à Nervi. Elle restera là-bas tranquillement une quinzaine de jours encore. Moi, j'avais besoin de me
If8 LE JUIF
distraire et ïe hasard m'a fait rencontrer une bonne connaissance à moi la Signora Gigante, dont je me suis accordé l'aimable société. Ennuyé, tourmenté, comme je suis par l'uniformité delà vie, j'ai saisi au cheveu l'occasion de me distraire. Histoire de rire un peu^ Gigante est naïve et gaie comme un enfant. Tu n'as pas idée comme elle est amusante. Elle m'arrachera à la monotonie de mon existence.
Il se confessait tout naturellement et sans aucune espèce de honte.
Jacob stupéfait refusait d'en croire ses oreilles et ne savait que répondre :
— Tilda, ajouta le farceur, Tilda, vous ne l'ignorez pas est la plus accomplie de toutes les femmes, mais un idéal finit par fatiguer. Il n'est pas agréable de parler toujours de choses sérieuses et d'un ton solennel. Un homme, occupé comme moi, a besoin parfois de respirer à son aise. Gigante est un admirable paillasse en jupons... Venez ! venez ! vous allez partager notre souper... Histoire de rire !... Je te le répète. Tu t'amuseras.
Jacob sentait la colore grandir en lui. Un sentiment de rage lui serra le cœur et il eut un rire sauvage.
— J'accepte, très volontiers ! dit-il ironiquement, la vie n'est-elle pas faite pour s'amuser ?
Gigante ne pouvant pas se contenir davantage, s'approcha d'eux dans le dessein de savoir qui étaient ces deux voyageurs qu'elle examinait avec curiosité, tout en donnant la préférence à Jacob. Ivas, malingre, promettait peu. Elle alla vers eux une chanson à la bouche, et le refrain résonnait dans la rue en éclats de gaieté.
Je suis seule depuis longtemps,
Seule, seulette.
Et je suis veuve en mon printemps
Veuve et fillette ; Pas d'espoir d'horizon vermeil
Pour moi seulette, Il manque à mon ciel ton soleil
Veuve et fillette.
Segel se mit à rire en écoutant ce couplet, accompagné de gestes très expressifs. Sans achever la chanson elle en entonna une autre dont les paroles mélancoliques juraient avec un air follement joyeux :
Elle a perdu son tourtereau,
Pauvre tourterelle I ^
Elle erre seule au bord de l'eau
Eu traînant son aile ; Elle fuit les nids aux chansons
Que l'amour épèle ; Elle fuit les fleurs des buissons,
Sans attrait pour elle ; Et se baigne dans le ruisseau,
Seule mais fidèle, Quel tourment I plus de tourtereau !
Pauvre tourterelle I
Par une vive pantomime elle jouait la pauvre tourterelle. Le tourtereau perdu c'était sans doute M. Henri Segel, qui riait à tout rompre. La signora, après cette représentation, revint vers son cavalier qui lui présenta les deux messieurs.
— Ah I Signori Polachi ! J'aime beaucoup les Polonais, gazouillait Tltalienne en tournant sur elle-même, F Viva la povera Pologna I Ah ! Ah ! Ah I Est-ce que c'est vrai qu'il fait si froid chez vous que parfois les poules gèlent en hiver, et ne dégèlent plus qu'au printemps Bologne... Pologne I c'est tout un n^ est-ce
pas? Unpaese di Martiri,., Avez-vous été à Gênes? Etes-vous allés au théâtre ? Je danse et je chante à Carlo Felice. Je figure dans les chœurs. On m'a promis depuis longtemps un rôle de mezzo-soprano, M'avezvous vu jouer la Devineresse ? Non ? c'est dommage.
— Chère Gigante, interrompit Henri, doucement ! Si tu dis tout à la fois il ne te restera plus rien pour tout à l'heure.
— Je connais plus de chansonnettes que personne, répondit la gaie figurante. J'en ai le gosier plein. D'ailleurs, quand je ne saurai plus quoi dire je me conten-
terai de regarder ces messieurs. Ça suffira pour vous rendre tous fous ; eux, d'amour ; toi, de jalousie.
— Mais je ne suis pas jaloux du tout.
— Comment I pas jaloux? Tu doisTêtre puisque nous nous aimons. Cela entre dans ton rôle.
— Nous nous aimons! Nous nous aimons... jusqu'à Lucques.
— Qu'importe. Avant d'arriver à Lucques tu seras fou d'amour. Et vous, messieurs les artistes qui voyagez à pied, où allez-vous? M'est-il permis devons le demander ?
— Nous allons à Pise.
— A Pise ? Ville morte... un grand cimetière. L'Arno ressemble à un sale lavoir. Vous devriez venir à la suite de mon char jusqu'à Lucques. Là je vous donnerai à tous trois une figue et adieu 1
Puis elle chanta de nouveau :
CupidoD, ô toi Le juge sur terre De Tamour, dis-moî, Car c'est un mystère.
Lequel des deux a Le sort plus funeste Celui qui s'en va Ou celle qui reste.
Elle termina ce nouveau fragment de musique vocale par un éclat de, rire, prit Henri sous le bras et lui caressa la barbe en déclamant d'un air solennel :
Ma fleur de cotonnier aux longs flocons épais, Ecoute bien ce que dit ma guitare :
Chéri, plus de guerre barbare I Faisons vite la paix.
Les citations étaient drôlement choisies et d'une application facile. Henri lui présenta la main en signe de paix. Jacob, en écoutant, éprouvait un sentiment pénible qui se peignait sur son front assombri puis sans rien dire, il salua à peine et quitta la joyeuse société en pré-
texlant un mal de tête et en laissant Ivas en pâture à la Gigante. Le sang lui affluait au cœur.
Le mari de la pauvre Tilda abandonnée se livrait à d'étranges distractions si cela pouvait s'appeler distraction. Il est facile par cette scène de se représenter ce que devait être un tel ménage, Jacob souffrait dans son amour froissé et il éprouvait une sensation pénible en songeant qu'il aurait pu rester à Gênes et se trouver seul avec elle.
Mais bientôt il rougit à l'idée qu'il aurait osé profiter traîtreusement de la fugue de Henri.
— Au reste, tout est pour le mieux, pensa-t-il. Je ne dois pas troubler son repos en me rapprochant d'elle et déchirer à la fois son cœur et le mien. Le destin nous a séparés. De grands devoirs m'incombent. Sa douleur la grandit. Nous n'avons pas droit de nous glisser dans un paradis dont l'entrée nous est interdite. Le sort me pousse de son fouet implacable. Marchons I
Ivas rentra très tard dans la nuit au logis commun après de copieuses libations et les mille taquineries de la coquette Gigante qui, ne pouvant concevoir son indiflFérence, lui jetait des regards enflammés, se faisait caressante, gaie, et l'accablait des questions les plus saugrenues. Signor Enrico dans son expédition flibustière s'était donné le nom de Don Fernando afin de passer pour Espagnol. Il était heureux de sa conquête et de cette gaieté un peu bêtasse.
Ivas fredonnait en rentrant, une chansonnette que lui avait apprise la Gigante ; il fut tout troublé en voyant Jacob plongé dans la Bible. C'était son habitude dans ses moments de tristesse de lire surtout les Prophètes, les Psaumes et le livre de Job.
Très avant dans la nuit, la lampe qui baissait le força à interrompre sa lecture. Il se leva alors et se mit à arpenter la chambre de long en large et d'un pas agité.
Ivas ne dormait pas, sympathisant avec la tristesse
i\ et un peu honteux de sa propre conduite.
1 été à Dresde? lui demanda Jacob, répondit-il sans trop comprendre le but de cettt. 4^.stion.
— Tu as alors vu un poème du passé d'Israël, poètne douloureux, lugubre, et dont la débauche insensée d'aujourd'hui éveille en moi le souvenir. Je veux parler du cimetière juif de Ruisdaël.
— J'ai vu ce tableau. Il m'a effrayé mais je ne l'ai pas compris. C'est une énigme qui vous pénètre de tristesse.
— On peut rester des heures entières à contempler cette toile d'une impression pénible, profonde, saisissante et comme l'histoire des Atrides, marquée du sceau d'une inexorable fatalité. Mais, j'aime mieux les pleurs qu'on verse à la vue du cimetière du grand artiste que le rire qui sort de la bouche de ce débauché d'Henri, représe^'tant de toute une génération hébétée par la richesse, pétrifiée par l'or Merveilleuse création que
ce lambeau de toile grise où n'apparaissent d*abord que des sombres nuages et quelques arbres noirs déchiquetés par la tempête. Examine de plus près : le ciel est ténébreux, quelques pierres, un groupe d'arbres mystérieux, un ruisseau qui se fraie un chemin sur un terrain inégal : voilà tout le tableau reproduisant des choses communes, mais avec une force d'expression inconcevable. Ce médecin avorté, artiste merveilleux, Ruisdaël, ce peiotre de rochers, de ruines, de couvent, de châteaux, de forêts, de lacs, etc.. n'a jamais mieux prouvé son génie que dans son cimetière où il s'élève à la hauteur d'une épopée. Aucun autre peintre ne s'est montré aussi éloquent, aussi beau, aussi majestueux, pas même le lumineux Claude Lorrain qui se joue avec les rayons de lumière, ou Salvator Rosa, avec ses saisissantes cavernes de brigands. Le cimetière juif est comme une page de rhistoire d'un peuple qui ne trouve même pas de repos dans sa tombe ; deux personnages seulement presque
invisibles, et rien que des chênes et le torrent qui roule dans ses ondes les ossements arrachés à la terre.
La fatalité poursuit le juif jusque dans son dernier repos.
En roulant donner une idée de Tinfortune de ce peuple l'artiste ne pouvait mieux faire que de nous montrer un cimetière où prient dans un coin sombre ces deux hommes en attendant que la tempête ait cessé ses fureurs et que le soleil reparaisse. Seule au ras du sol une fleur blanche fait espérer bientôt le retour du printemps. ^
A la fin du dix-septième siècle quand parut ce chefd'œuvre, le soleil pour nous devait longtemps encore rester sous les nuages... et la pauvre fleur, espoir des jours ensoleillés, germait à peine.
Le cimetière c'est l'histoire des Israélites en Europe, dans le passé. Aujourd'hui, notre histoire c'est la Bourse, et mieux vaut pleurer sur des tombes qu^^sur notre dignité disparue.
Le lendemain, Ivas se leva de bonne heure afin de se préparer au voyage, mais il ne trouva plus son compagnon... L'hôtesse lui apprit que celui-ci, réveillé à la pointe du jour était allé au bord de la mer un livre à la main.
La matinée était superbe. Sur les ondes tranquilles circulaient des barques de pêcheurs, aux voiles paresseuses. Le soleil dorait les vagues dont l'azur brillant transportait l'imagination au pays des rêves féeriques.
Sous un berceau, non loin de l'auberge, Jacob, assis sur une pierre, oubliait son livre et contemplait pensif le magnifique spectacle.
Ivas eût quelque scrupule à le déranger dans sa rêverie, qui l'arrachait au monde, mais la chaleur commençait déjà à se faire sentir et il était urgent de profiter de la matinée. Après un instant d'hésitation il souhaita le bonjour à son ami. Celui-ci leva la tête :
— Quelle nécessité, dit-il, de nous tant presser?
Pourquoi ne pas rester un jour au moins sur ce beau rivage pour nous reposer et faire provision d'énergie ?
— Comme il te plaira. On n'en est pas à un jour près dans un long voyage. Tu dois avoir besoin de puiser comme Antée des forces nouvelles dans la mère commune — la terre, la nature. Pourtant, je ne te cacherai pas que Fimpatience s'empare de plus en plus de moi. Il me tarde de rentrer dans ce pays des douleurs que je préfère aux plus radieuses contrées. Là-bas, personne ne m'attend ; là-bas pas d'abri pour moi. Cependant mon esprit s'enflamme au souvenir de la terre natale.
— Ce sentiment ne m'est pas étranger. J'aime comme toi le sol de la patrie. On y sent mieux battre son cœur.
— Pourquoi donc tes frères ne pensent-ils pas tous comme toi ?
— Question difficile à résoudre. Songe combien était triste la situation des Juifs pendant le moyen âge et récemment encore. Comme des lépreux, on nous distinguait par le costume ; nous étions des bannis dans l'intérieur du pays et tout droit humain nous était refusé. Liberté à tout chrétien de nous molester impunément ; injures et outrages pleuvaient sur nous. De semblables conditions ne pouvaient pas développer chez les juifs l'amour du pays et de ses institutions. Elles restreignaient même, dans nos cœurs, l'amour de l'humanité en général, cette humanité qui nous retranchait de son milieu.
— Je ne suis pas l'admirateur du moyen âge, tant s'en faut. Mais dis-moi où les Juifs eurent une existence plus douce — relativement — qu'en Pologne ? Nulle part et la preuve en est qu'ils y abondaient plus que partout ailleurs. Des lieux les plus lointains ils venaient se fixer parmi nous. La persécution les atteignit plusieurs fois, mais, en général, la loi les protégeait. Le fanatisme polonais était intermittent et non continu comme dans le reste de la chrétienté. •
— Tout cela, je te l'accorde. Mais d'où vient le relâchement dans la persécution ? De ce que nous sommes aujourd'hui beaucoup moins juifs et vous beaucoup moins chrétiens. L'extrême ardeur religieuse produisait des résultats horribles ; qui sait si l'absence complète de croyance ne sera pas plus pernicieuse encore pour l'humanité ? Je désirerais, dans cette crainte, préserver le peuple d'Israël de la maladie du siècle. Hier, Henri, nous a montré où mène l'affranchissement de tout devoir, de toute pudeur. Cet homme laisse en chemin sa femme souffrante et court la campagne avec une folle créature. Simple faiblesse ! diras-tu peut-être. Mais non, car dans ce cas il aurait eu quelque honte de sa conduite et il n'a même pas rougi quand le hasard nous l'a fait rencontrer avec son histoire de rire. D'après sa manière de voir c'est tout simple, tout naturel. Pourtant un être capable d'un acte de ce genre et affichant un tel cynisme est dépourvu de sens moral.
Jacob, après un instant de repos, continua :
— J'ai parcouru tout le vieux monde. J'ai visité l'Orient, la Palestine. J'ai couché sous la tente des Bédouins. J'ai fréquenté les Musulmans dans les villes. Eh bien, l'irréligion s'est faufilée même parmi les pèlerins de La Mecque. Beaucoup accomplissent le voyage plutôt par ostentation que par ferveur. Chez les chrétiens il y a moins de croyants que de trafiquants de croyances. En France, le catholicisme est l'enseigne d'un parti politique boiteux, quand il ne se change pas en société par actions. Ses défenseurs sont des condottieri ; ils combattent pour une foi qu'ils n'ont pas au fond du cœur. Veuillot se confesse peut-être pour l'exemple ; mais à coup sur, il ne prie pas. En revanche, il crache de grossières injures à la figure de ses adversaires, les actionnaires de la libre-pensée, exploitée tout comme la rehgion. L'ordre social s'en va en ruines.On le remplacera par quelque chose de mieux, je l'espère. Mais en attendant,on ébranle les vieux édifices, on renverse les colon-
nés, on abat les autels. Une fois le passé détruit, il faudra un Messie, un Sauveur !
— Tu es impitoyable, interrompit Ivas. Ruines, partout : c'est vrai ! Moi aussi, je crois à un nouvel ordre de choses. Mais il sera édifié par le progréTè et non, après un cataclysme, par un sauveur que tu vois déjà et que tu annonces.
— Changeons de thème I L'avenir est le secret de Dieu. Notre destinée à nous, infortunés mortels, est de vivre dans une ère xle transition.
— Revenons à notre voyage. Nous reposons-nous ici ou poussons-nous plus loin ?
— Restons ici. Je suis fatigué aujourd'hui. J'ai besoin de puiser de nouvelles forces dans la lecture, la causerie et la méditation. J'écouterai le bruit des vagues ; l'Océan peut-être me dira quelque chose.
— Tu es malade. Je te plains. Loin de guérir, le mal augmente ; la cause en est facile à deviner. Tu regrettes de n'être pas resté à Gênes où languit ton adorée...
— C'est me juger bien vulgaire. Dans les circonstances actuelles, il m'eût été impossible d'aller lui tenir société. Ma douleur provient de la conviction que j'ai acquise que son mari est indigne d'elle... Je sens ce qu'elle doit souffrir et combien est misérable son existence enchaînée à un pareil animal.
— Hélas I point de remède I
— Alors, mieux vaut ne pas en parler.
Jacob ramassa son livre et revint à l'hôtel avec son compagnon.
La journée se passa en dialogues décousus. Il n'y avait plus trace d'Henri et de sa danseuse. Le couple était parti pour Spezzia ; nouvelle raison pour Jacob de s'arrêter en route pour ne pas les. rejoindre.
Le soir, les deux amis allèrent de nouveau s'asseoir au bord de la mer...
— Je ne suis pas, dit Ivas, complètement encore initié à ta vie. Tu ne m'en as donné que des feuilletsjdétachés.
— Pourquoi ? Parce que le livre ne vaut pas la peine d'être lu en entier. Gela demanderait trop de temps. Il y a des détails qui te fatigueraient. Contente-toi donc des faits principaux et des réflexions qu'ils suggèrent.
Je travaillais au comptoir pendant la moitié de la journée. Il me fallait ensuite cultiver mes relations de société — étude curieuse du monde et des caractères. Le soir, j'allais le plus souvent causer avec Tilda. Une partie de la nuit était consacrée à la Bible et au Talmud. Dès les premiers jours de mon existence à Varsovie, un homme attira mes regards et m'inspira de la sympathie. C'était le frère de mon tuteur Simon Borah.
Les deux frères ne s'aimaieut point. Simon n'était pas un homme pratique. Il avait perdu une partie de sa fortune ; son commerce marchait mal. Par cela seul que, par devoir de famille, il lui fallait l'aider de temps en temps de sa bourse, le père de ïilda l'avait en aversion. D'ailleurs ces deux caractères ne se ressemblaient guère.
Simon, quoique incrédule comme son frère, était sentimental, fantaisiste, plein de cœur. Il s'attachait facilement. Frivole et même puéril parfois, il se réhabilitait aux yeux du monde par un esprit sarcastique et primesautier agrémenté d'une pointe de satyre qui s'attaquait à tous, y compris mon tuteur.
Simon avait été marié deux fois. Ses deux femmes étaient mortes. Il conservait son humeur galante auprès du beau sexe et on raffolait de lui dans les salons car il était difficile de rencontrer un plus charmant homme. On le craignait aussi un peu à cause de ses bons mots épigrammatiques. Sans religion lui-même, il recherchait ceux qui en avaient. 11 n'épargnait personne et pourtant au fond, innocentait tous les hommes, la larme h l'œil et le sourire aux lèvres. Il se laissait berner par des gens qui étaient loin de le valoir, mais alors gare à ses retours orageux et fantasques : il ressemblait dans ces momentslà à quelque monstrueux animal qu'on ne peut contenir.
Plein de contradictions, il était logique avec luimême. Chrétien avec les juifs et juif avec les chrétiens, il se plaisait à paraître paradoxal. Impressionnable au suprême degré, il se passionnait aujourd'hui pour des choses qui lui devenaient indiflférentes le lendemain.
Il avait une grande qualité : celle de ne jamais mentir. Quand il ne pouvait dire franchement sa pensée, il la laissait entrevoir sous un sarcasme adroit ou bien il se taisait...
Mon tuteur, observateur minutieux de toutes les convenances, était sans cesse en discussion avec cet original que révoltait toute contrainte.
Petit, chétif, le teint jaunâtre, la démarche vive, laid, mais d'une laideur expressive et intelligente : tel était le portrait physique de Simon Borah.
11 me prit vite en affection malgré ma jeunesse et mes sentiments religieux que je ne cachais devant personne. J'appris qu'il m'observait de très près et j'avais à cœur de justifier la bonne opinion qu'il avait de moi. Chaque jour son amitié croissait. Son coup d'œil pénétrant avait deviné mon amour pour Tilda avant d'en avoir obtenu l'aveu de ma bouche. Un jour que nous nous trouvions seuls il me dit tout à coup qu'il aurait une remarque à me faire.
— Laquelle ? Dites, père Simon. (On l'appelait ainsi peut-être par antithèse.)
— Tu vas te fâcher.
— Non I je vous assure...
— On lit l'amour dans tes yeux. Quel en est l'objet ? Est-ce la gouvernante anglaise. Miss Jenny Burnett ? La chose ne serait pas impossible. On dit du reste que les fleurs prêtes à se flétrir exhalent leurs plus doux parfums. Pourtant il y a dans la maison une autre charmante personne...
11 vit que le sang affluait à mon visage et reprit aussitôt :
— Voilà que tu te fâches 1 C'est entre nous... Laisse-
moi néanmoins te rappeler une phrase officielle de notre très auguste souverain Alexandre II dans son entrevue avec la Pologne et les Polonais : « Pas de rêveries I... » Le tuteur est un homme pratique et il a de hautes visées.
— C'est vous qui rêvez, père Simon 1
— Ne mens donc pas. Tu es amoureux, mon cher.
— Quand bien même cela serait — mais cela n'est point — mon amour serait...
— Tout beau I Je sais ce que tu vas dire. Crois-moi ; le mieux pour toi est de déguerpir d'ici au plus tôt. Ne
joue pas avec le feu car :
Ce fruit si doux N'est pas pour nous.
— Jamais pareille idée ne m'est venue en tête.
— J'en dirais autant, si j'étais dans ton cas. Il serait sage de renoncer à tout espoir...
Notre entretien s'arrêta là. Il partit quelques jours ' après pour les eaux et, à son retour, il trouva Tiida fiancée. Dès qu'il me revit, il me regarda dans le blanc des yeux et lut probablement sur mon visage la résignation et la souffrance cachée car il me serra la main sans proférer une parole.
Deux jours après, il me rencontra dans la rue et chuchota à mon oreille :
— La loi de la nature est que les plus beaux fruits soient mangés par les vers.
Il s'éloigna sans attendre ma réplique. Il aimait beaucoup Tilda et prévoyait son sort, mais il savait bien qu'il était inutile d'en parler à son frère, qui ne faisait pas entrer le sentiment dans ses calculs.
Je travaillais avec zèle sans laisser percer ma douleur. Sur ces entrefaites un changement inespéré se préparait dans mon existence. J'allais enfin obtenir l'indépendance que je désirais depuis longtemps.
Devant tout à la bienveillance de mon tuteur, j'étais astreint à rendre ma vie conforme à ses idées et à obéir
à ses ordres. L'étude était pour moi pleine d'attraits mais il ne m'était pas permis de m'y adonner librement d'une manière exclusive. Il était question de m'envoyer à l'étranger pour compléter mon éducation commerciale et être employé dans les bureaux chez un de nos correspondants. Voyager, observer, m'instruire à ma guise : c 'était un bonheur après lequel je soupirais mais que je croyais irréalisable.
Je considère comme une grâce toute spéciale du ciel d'avoir été délivré comme par miracle, de mes chaînes et d'être devenu le maître de suivre mes penchants. Tilda venait d'être mariée quand, à une heure insolite, je reçus de mon tuteur un petit mot m'invitant à me rendre immédiatement auprès de lui.
Je crus à quelque affaire malheureuse quand je le vis, la figure mécontente, se promener dans la chambre de long en large.
— Sais-tu ce qui arrive ? me demanda-t-il.
— Je n'ai rien appris de neuf. % Je serai donc le premier à te féliciter. Ton parent éloigné Moses Hermann de Berlin, qui n'a pas d'enfants, comme tu le sais, vient de mourir et te lègue toute sa fortune. Faut-il s'en réjouir ? Faut-il le regretter ? Je l'ignore vraiment car je perds en toi un homme que je voulais former selon mes idées.
Je demeurai stupéfait.
— Que penses-tu faire ? questionna-t-il.
— Je ne saurais trop vous répondre encore. Depuis longtemps je désire voyager et je compte bientôt me mettre en route.
— Tu es libre de le faire. Je suis heureux de t 'avoir donné une éducation qui te rend digne de cette fortune imprévue... C'est à n'y rien comprendre I... Moses ne t'avait vu qu'une fois tout au plus...
Il haussa les épaules et je me hâtai de sortir afin de revenir de mon saisissement et de me recueillir. La nouvelle avait déjà transpiré. Les gens qui la veille ne fai-
saient aucun cas de ma personne, m'abordaient maintenant avec empressement et me témoignaient la plus chaleureuse amitié.
Mann m'embrassa en public sur les deux joues, me prédit un avenir splendide et m'invita même à déjeuner, ce qu'il n'avait jamais fait jusqu'alors. D'autres s'efforçaient de me persuader qu'ils m'aimaient depuis un temps immémorial... au fond du cœur. On fit de moi le héros du jour. Du néant je sortais homme marquant et convive désiré. Le testament de Moses avait opéré un vrai changement à vue.
Ce Moses Hermann était venu à Varsovie quelques mois auparavant. Proche parent de ma mère, il m'était totalement inconnu et je le voyais pour la première fois. Mon tuteur le sachant veuf et sans héritiers directs avait eu quelque secrète velléité de le marier avec Tilda mais cet hymen ne fut pas du goût du vieillard de soixante-dix ans. Pendant son séjour à Varsovie, je le voyais tous les jours. Sous son maintien silencieux j'avais cru découvrir en lui un isfaélite du siècle dernier, beaucoup plus Israélite que ne le sont aujourd'hui la plupart des juifs. Elevé et domicilié en Allemagne, il offrait le type presque introuvable chez nous d'un homme tout à fait policé et ne répudiant nullement son origine hébraïque. Sous quelques rapports, il était Allemand. On sait quel rôle important les juifs jouent en Allemagne dans la littérature, dans les sciences et dans la politique. Il appartenait à ce groupe grave, sérieux, travailleur, où la pensée n'est pas étouffée par la vie pratique. Il aimait la poésie : il lui consacrait même quelques loisirs mais n'écrivait pas dans le genre de Henri Heine dont il admirait néanmoins le génie. Il m'entretint à maintes reprises de la situation actuelle de nos coreligionnaires et de leur foi quis'éteint. Mon tuteurm'avait recommandé ironiquement comme un ardent Talmudiste (ce qui était une exagération). Le respectable visiteur fut curieux de m'examiner à ce siyet. Je lui répondis
avec une entière franchise en lui exposant mes convictions et mon programme de conduite future. Irrité par les plaisanteries de mon tuteur, j'exprimai toute ma pensée sur le judaïsme avec quelque exaltation peutêtre. Moses m'écoutait attentivement. Il ne dit rien et nous ne nous revîmes plus car il partit à Timproviste.
Çrand fut mon étonnement à la réception de Théritage. Au testament n'était jointe aucune clause obligatoire. La rédaction en était courte et précise. Le motif qui l'avait dicté était clair pour moi et inexplicable pour les autres. C'était un sacrifice fait aux idées qu'il approuvait et partageait.
Mon tuteur, qui s'était flatté d'accaparer cette fortune ne parla plus du défunt qu'avec amertume et l'accusa d'ingratitude.
Dans ce jour mémorable, je rencontrai le père Simon :
— Comme c'est fâcheux, s'écria-t-il, que l'honnête Moses n'ait pas eu l'heureuse idée de mourir quelques mois plus tôt. Aujourd'hui, c'est la moutarde après dîner, n'est-ce pas ? Rien n'arrive à temps. Peut-être est-ce pour le mieux, cependant... Je te félicite et je t'engage à ne pas te laisser griser par ta fortune soudaine.
En effet la surprise m'enivrait malgré moi. Les hommes m'apparaissaient sous un nouveau point de vue : leur bassesse me dégoûtait maintenant que, riche, ils me traitaient tout autrement que dans ma pauvreté. Il m'était impossible de répondre à toutes les invitations, d'échapper aux tendresses débordantes ; je m'en défendais pourtant avec un mépris intérieur.
Dès que mon tuteur m'eût annoncé que j'étais libre de disposer de ma personne, je résolus de partir sur-lechamp. Depuis lors j'ai voyagé et je retourne au pays avec la ferme détermination de servir mes frères et mes compatriotes.
Ivas soupira :
•— Tu es heureux, dit-il, libre, riche, dégagé de toute
entrave. Tes relations, ton caractère, ta force d'âme te permettent d'accomplir de grandes choses.
— Écoute, répondit Jacob en le prenant par le bras, nous travaillerons ensemble à nous rendre utiles. J'y suis préparé.
Un éclair passa dans les yeux divas mais il contint les élans de son âme.
— Je te remercie, reprit-il enfin, pâle et avec un sourire sur ses lèvres crispées, mais il faut d'abord rentrer en Pologne. Notre pays est à la veille d'événements importants... L'impatience me dévore.
— Moi aussi. Cependant je ne partage pas tes pressentiments. Il y a telle éventualité que je voudrais plutôt éviter que hâter. Nous en parlerons plus tard.
Le lendemain, ils continuèrent leur voyage. L'inquiétude les aiguillonnait. A Spezzia, ils prirent la diligence et gagnèrent une gare de chemin de fer. Ils traversèrent à la hâte l'Italie et l'Autriche et arrivèrent auxfrontières de ce qu'on nomme l'empire de Russie.
C'est aujourd'hui le seul État européen (si on peut l'appeler ainsi) où il n'existe aucune sécurité pour personne. Dès qu'on y met le pied, on est exposé par la fantaisie d'un administrateur, sur le moindre soupçon, sur une fausse dénonciation d'encourir plus que la mort: l'emprisonnement d'une durée arbitraire, la spoliation, la torture. On en est quitte à meilleur marché avec les brigands de la Calabre qu'avec les fonctionnaires du gouvernement russe.
Un pays où en dehors du droit du plus fort il n'y a pas de droit, où règne et gouverne une bande de gens tant soit peu policés mais nullement civilisés, où les employés insatiables de butin ne font aucun cas de l'homme, de sa dignité, de son âge, de ses mérites, de ses soufrrances,n'est-ce pas plutôt un immense et affreux cachot ? Le malheureux qui en franchit les portes vérouillées devient le jouet des sbires et des bourreaux. Avant d'y pénétrer il était homme, il n'est plus que le
sujet, Tesclave non d'un seul autocrate mais de quelques Centaines de despotes farouches, avides dont chacun individuellement représente la puissance illimitée du tsar. Sur les barrières russes on lit Tinscription dantesque :
Lasciate ogni speranza voi cKentrate,
Chétive bourgade près de Varsovie. Marché spacieux mais vide, bordé d'un côté par une assez modeste église et une longue muraille de cimetière et de l'autre côté parune rangée de maisons en bois et en briques vieilles et neuves habitées presque toutes par des israélites. L'une d'elles, plus apparente et plus fraîchement restaurée, se dresse avec une certaine arrogance. Au rez-de-chaussée, une épicerie. Sur la façade, deux lionceaux rappelant par leur sculpture l'art assyrien. Dans leurs pattes, un vase de fleurs et le millésime de 1860 — date sans doute de la réparation de la mai- 3on. Une boutique de commerçant fait en bas le pendant du magasin de comestibles.
Des juifs affairés se pressaient autour de cette habitation, ce qui dénotait assez que le propriétaire devait être un important personnage. C'était un vendredi soir. Aux étages supérieurs se faisaient les préparatifs pour célébrer le jour consacré à Dieu par le Vieux Testament.
Des provisions de toutes espèces encombraient la cuisine. Des femmes surveillaient attentivement une oie rôtie, un poisson, des pâtisseries et d'autres mets. Le
fourneau flambait. On nettoyait les chambres habitées, on balayait partout. Les chandeliers se garnissaient de chandelles.
Déjà le vieux Jankiel Meves, tout pensif, était revenu du bain. Il se disposait à revêtir ses habits de fête quoique le soleil fut encore loin de se coucher. Il avait peu mangé pendant la journée afin de faire plus honneur au souper béni. En attendant, il repassait dans sa mémoire tous ses actes de la semaine, y cherchant les infractions aux prescriptions sacrées afin de les effacer par un repentir sincère.
Jankiel était un israélite de vieille roche. Il lui eût été aisé grâce à son avoir, son intelligence et ses relations, de se faufiler dans un cercle plus élevé, mais il refusait de quitter son costume et d*abandonner ses observances religieuses. Le bruit des jacasseries féminines arrivait du fond de la cuisine jusqu'à ses oreilles. Son épouse, Rachel, grasse, mûre et rouge, pétrissait trois pains blancs dont elle avait soin de réserver une parcelle pour la Khallah, La bonne femme, après avoir lavé ses mains, avait détaché elle-même un morceau de la pâte en marmottant la prière d'usage en pareille occasion :
« Sois loué, Jehovah, notre Dieu, roi du monde I C'est de toi que nous avons reçu les prescriptions sacrées et c'est toi qui nous as ordonné de réserver la Khallah! »
Gomme il n'y avait qu'une famille et qu'une cuisson, Rachel ne jeta qu'une seule Khallah dans le feu.
Dans une autre partie de la cuisine, on préparait des brochets farcis, mets favori des Israélites et recommandé par la tradition pour le jour du Sabbat. En même temps cuisaient le rôti et d'autres plats. En ce jour de réjouissance, la parcimonie n'est pas de mise.
Le maître de lajmaison alla inspecter lui-même la vaisselle fraîchement lavée,les couteaux tout reluisants et les casseroles bien nettoyées.
L'heure arriva des prières préparatoires de la fête avec les dix commandements en hébreu et en chaldéen, un chapitre des Prophètes applicable à ce jour de Tannée et le psaume 93.
Quelle impression profonde doit produire sur un- peuple opprimé ce dernier chant du Psalmiste qui ordonne la patience et promet la vengeance de Dieu contre les oppresseurs I
Jankiel récita ensuite les prières prescrites par la loi et comme il en avait encore le temps, il ouvrit le Talmud et tomba sur un passage du livre Berakhat.
Cette lecture plongea Jankiel dans la méditation. Sa pensée se reporta aux siècles de persécution intense. Il pleura et rendit grâce à Dieu de ce qu'à travers la captivité, la dispersion, les tortures et les supplices, il avait pourtant miraculeusement conservé son peuple jusqu'à nos jours. D'où venait ce miracle ? — De l'observation de la loi.
Une fois les prières terminées, la coutume veut que le maître de la maison jette un dernier coup d'œil sur les préparatifs du festin et bien qu'il eût une entière confiance en Rachel, l'Israélite visita la cuisine, toucha lés plats et bénit en pensée la nourriture près d'être servie. Puis il revint dans la chambre et lut le cantique de Salomon.
Le soleil disparaissait. On alluma les chandelles. L'heure solennelle de la venue du Sabbat approchait.
La table était soigneusement dressée. Rachel apparut en toilette de velours, ornée de perles. Ses filles étaient vêtues moins somptueusement mais avec beaucoup de goût. Les domestiques eux-mêmes étaient en habits de fête.
On frappa aux volets. C'était le moment de se rendre à la synagogue. Jankiel descendit l'escalier. La vieille Rachel le suivait, un énorme volume sous le bras. Ses filles l'accompagnaient. Serviteurs et servantes fermaient la marche. Personne ne devait manquer àl'of-
flce religieux : c'était la volonté du respectable Israélite.
La foule remplissait la cour devant la synagogue. Riches et pauvres adeptes du mosaïsme se confondaient. Le chantre entonna la prière Achre,
Le service dura assez longtemps. Le visage de Jankiel exprimait une triste préoccupation et quand il rentra chez lui, il avait, malgré ce jour de réjouissance, le front assombri comme par un vif chagrin. De temps à autre son regard se tournait vers Lia, sa plus jeune fille, qui attendait, les yeux baissés et toute tremblante, les or-? dres de sa môre.
C'était une charmante personne dont les traits exprimaient Tinnocence et la sensibilité du cœur. La jeunesse mettait des éclairs dans son regard, terni pourtant par des larmes récentes. Par moments, elle fixait son père avec effroi.
Rachel récita avec sa fille aînée la prière prescrite, en allumant les chandeliers.
D'autres prières suivirent tout bas ou à haute voix. Les chants sacrés retentirent dansla maison brillamment éclai" rée. Quelques femmes lisaient dans des livres en hébreu. •Jankiel s'absenta pour retourner à la synagogue. Rachel aidée de ses filles, acheva les apprêts du festin. Elle mit sur la table, couverte d'une nappe blanche, deux pains blancs faits par elle et les enveloppa dans une serviette, en souvenir de la manne du désert dont -la serviette figure la rosée.
Revenu chez lui, Jankiel prononça plusieurs invoofttions. Ses deux filles lui demandèrent de les bénir. Il étendit les mains sur l'aînée. Quand vint le tour de Lia, il hésita un moment et sa voix trembla en prononçant faiblement pour la seconde fois :
— Que Dieu te rende semblable à Sara, à Rébecca, à Rachel et k Lia.
La mère, k son tour, bénit ses enfants, les embrassa et versa quelques larmes qu'elle essuya avec un coin de son tablier brodé.
Avant de prendre place à table, nouvelle oraison adressée aux anges par Jankiel, seconde répétition du cantique de Salomon et lecture d*un fragment pris au hasard dans le Talmud. Vint ensuite la consécration du vin et la bénédiction du pain rompu en morceaux et distribué aux convives. G*est ainsi que commença le repas. En dépit de Moïse qui commande la gaieté pendant le Sabbat, le père semblait profondément affligé. Son regard cherchait Lia et la jeune fille, toute confuse, aurait voulu se cacher sous la table.
Exécutée d*après la tradition, la fête avait un caractère solennel. Le souper fut moitié prière, moitié offrande et ne ressembla en rien aux festins à la mode» d'où Ton bannit Dieu et où on ne songe pas à inviter les anges. Jankiel, scrupuleux observateur de la loi, prononça une dernière prière à la fin du repas. Après cela, on se sépara.
Rachel regagna la première la chambre à coucher où Jankiel ne tarda pas à la rejoindre.
— Je suis inquiète, dit-elle à son mari, tu as Tair malade. Tu n'as pas ton calme et ton entrain ordinaires. Tu n'as pas ta tenue tranquille des jours où nous célébrons le Sabbat.
— Ça passera 'I... Ne parlons pas de cela aujourd'hui. Ce serait attrister ce saint et heureux jour.
La bonne femme se tut.
Et c'est ainsi que se termina le Sabbat dans une maison où les vieilles coutumes étaient strictement observées. Dans la plupart des familles Israélites, le rituel est abrégé et tend à faire perdre au jour consacré au Seigneur son caractère antique et patriarcal.
Yis-èt-vis de la demeure de Jankiel, s'élevait une maison en bois. Assez propre et convenable, elle appartenait à David Seeback. C'est vers les fenêtres de cette demeure que Lia, rentrée dans sa chambretté, tourna ses beaux y eux. Avant de s'endormir, elle poussa un soupir d'une tristesse navrante.
David Seebach, père et fils, avaient depuis longtemps embrassé la profession de prêteur d'argent. Métier qui s'appelait usure jusqu'au moment où l'économie politique décida que profiter de la gêne d'autrui est chose légitime et que l'intérêt, mutuellement consenti, si élevé qu'il soit, est chose permise. Ces financiers n'étaient ni juifs, ni chrétiens. Ils gardaient en apparence le culte et les usages Israélites, mais il n'y attachaient aucune importance réelle. David père se donnait pour un croyant juif à ses coreligionnaires mais les tournait en ridicule dès qu'il se trouvait avec des Khutars et des Goimes. Il mangeait partout où on lui mettait son couvert et voyageait les jours assignés à la prière et au repos. En un mot, il s'était débarrassé des entraves traditionnelles et n'avait rien mis à leur place.
David le jeune avait reçu son éducation à Varsovie et en partie hors du pays. Il ne portait plus trace de son origine. Bien élevé superficiellement et très corrompu au fond, il trouvait, dans son insatiable avidité tous les moyens bons pour gagner de l'argent. Le père s'enorgueillissait de son unique rejeton, lui prédisait les plus hautes destinées et cette fois le proverbe avait raison : tel père, tel fils.
Pendant que dans la maison de Jankiel s'accomplissait si solennellement la cérémonie du Sabbat, les deux David allumaient les chandeliers, étalaient le souper mais oubliaient les prières et l'offrande du pain et du vin. Ils étaient en téte-à-tête.
Veuf depuis longtemps Seebach n°l n'avait pas d'autre enfant que David n° 2. D'un caractère caduc, il plaisantait dans toutes les circonstances de la vie et aimait à faire assaut d'esprit avec son fils. Celui-ci se prêtait à cette fantaisie paternelle quoiqu'il affectât une certaine gravité et se plut à jeter de la poudre aux yeux par une feinte sagesse. La fourberie s'était développée dans cette famille d une génération à l'autre.
Dans son indifférence complète en matière religieuse
LE ÔABBAT ^141
le père David avait quelque chose d'inexplicable. Il sentait, les jours consacrés au culte, comme un remords d'avoir abandonné les coutumes pieuses ; il était inquiet, agité. Il se glissait parfois dans un coin obscur et y chuchotait en cachette une pj'ière qu'il eût considérée comme ridicule de dire ouvertement. Il croyait, par ces pratiques clandestines, détourner de sa tête quelque danger imminent. Il avait perdu tout respect pour Jéhovah, mais il le craignait encore. Plusieurs fois, ce soir-là, il s'était levé de table et au risque d'encourir les railleries de son fils, nettement dégagé de tout préjugé, il avait marmotté sous cape quelque prière. Il avait même simulé la bénédiction du vin dont il présenta un verre à son héritier. Celui-ci avec un certain tact faisait semblant de ne pas s'apercevoir de toutes ces simagrées.
Le fils David avait Tair distingué mais ses traits exprimaient l'orgueil et la fatuité. Ces défauts, le père les alimentait par ses éloges, et son admiration poussée jusqu'à Tidolâtrie. Il n'obtenait guère en retour que peu de reconnaissance filiale. Le jeune homme faisait peu de cas de Fauteur de ses jours, auquel il reprochait sans cesse ses infractions aux règles de la bonne société et son ignorance crasse. Le vieillard essayait d'abord de se justifier de son mieux et finissait toujours par s'incliner devant la sagesse de David Junior.
Ce fat insolent était assis à table, vêtu d'une robe de chambre et le cigare à la bouche. Il relevait sur son front ses lunettes d'or qui lui bouchaient la vue. On servit du poisson, seul vestige des coutumes traditionnelles, un rôti et du thé. Le vieux David coupa le pain en proférant quelques mots inintelligibles mais il s'aperçut du regard railleur que lui lançait son fils et brûla le reste de l'oraison.
Il y eut un long silence que rompit le père en demandant au jeune homme, qui avait étendu ses jambes sur un fauteuil :
14Î tB JUIF
— A quoi rêves-tu ? Au Sabbat ?
— Tout ce que j'en sais, répondit David le jeune, c'est qu'autrefois on le célébrait autrement. Aujourd'hui, cet imbécile de Jankiel est le seul à observer des cérémonies risibles. Malheureusement, la plaisanterie n'a pas prise sur lui.
— Voudrais-tu donc en faire un objet de moquerie ?
— Pourquoi pas? Ce sale et vulgaire juif qui n'a pour nous que malveillance et répulsion...
— Que nous importe I II ne peut en rien nous nuire ! Sa malveillance ne peut nous faire perdre ni un gramme de notre graisse ni un sou de notre argent.
— C'est vrai I Et je ne me serais même pas aperçu de son aversion s'il n'avait une aussi jolie fille !
— Allons bon I A quoi songes-tu ? N'oublie pas que tu es marié bien que tu ne vives pas avec ta femme. Tu ne vas pas te lancer dans cette amourette 1 II ne manque pas de filles qui valent autant ou mieux que cette jouvencelle. D'ailleurs, si même tu devais divorcer, il te faut une autre femme que celle-ci ! Nous te trouverions facilement quelque fille de propriétaire polonais... Tu ne
serais pas le premier à faire un tel mariage Si tu
prends une seconde femme, il faut qu'elle te fasse honneur. Et pour cela, pas de juiverie. Ne suis-je pas assez riche pour t'acheter une propriété à rendre jaloux tous les nobles d'alentour ?
— Je n'ai pas besoin de terre I Pourquoi nous donner un tel aria et n'avoir que quatre pour cent d'un argent qui peut rapporter vingt ou trente.
— Tu as raison et tu as tort. Nos capitaux nous rapportent, c'est vrai,rintérêt que tu dis, mais nous courons parfois le risque de perdre la somme prêtée. Quand on a fait une fortune respectable, il ne faut pas l'exposer tout entière dans la même spéculation. Il faut en placer sûrement une bonne partie. Les banques donnent quatre et demi du cent mais les banques peuvent faire faillite... On ne dort pas tranquille avec les banquiers... Les fonds
LE SABBAT l4à
publics? Il y a la baisse. Je rêverais toujours de déclarations de guerre... La terre est encore le plus sûr placement. On se la dispute et on a raison.
— Pas si sûr que cela. La terre une fois payée peut nous être arrachée.
— Par qui donc ?
— Nous ne sommes ni en France, ni en Angleterre où la propriété est sacrée. Notre gouvernement n'offre aucune garantie. Il peut lui prendre la fantaisie d'acheter le paysan en lui vendant le maître.
— Pensée politique très profonde et digne d*étre gravée en lettres d'or. Je rends hommage à ta perspicacité. Mais supposons même que la moitié de la terre soit confisquée, l'autre moitié augmentera encore de valeur... C'est indubitable... tandis que le papier peut ne rien valoir .demain. Revenons à ton mariage futur. Le premier est indigne de toi. Il faut le casser. Mais pourquoi, diable, songes-tu à Lia. Elle avait bien besoin de tomber sur ton chemin. Encore une juive I Elle n'est pas mal, d'accord. Mais la beauté n'est pas tout I Quelle figure elle ferait dans ton salon cette campagnarde qui ne sait ni causer, ni s'asseoir convenablement. Il faut que ta seconde femme ait reçu une éducation raffinée, qu'elle soit d'une famille noble, qu'elle puisse même briller à la cour. Et qu'est-ce que c'est que ta Lia? Une laveuse de vaisselle I
— Pourtant, objecta David Junior, ce n'est pas pour mon salon, c'est pour moi que je me marie. Je préfère, ne t'en déplaise, une fille simple et innocente à toutes tes Varsoviennes à la mode qui ont eu onze adorateurs avant d'épouser le douzième.
— Tu dis des bêtises. Penser ainsi est digne d'un juif vulgaire qui ne songe qu'à multiplier comme l'ordonne la Bible. La femme est avant tout un capital. Par ton éducation et ta fortune tu ne peux manquer d'être un homme marquant. Et que feras-tu alors de Lia ? La Gonduiras-tu au bal de la Ressource ou au théâtre ? Elle
te ferait honneur, en vérité ! Si quelque grand personnage l'abordait, elle serait capable — niaise et confuse — de chercher son tablier pour s'en cacher le visage. Assez de juive comme cela ! Il te faut une épouse, avec une éducation allemande ou française. Avec ta tête et mon argent, tu peux aspirer à tout. Rien d'étonnant que tu deviennes ministre... et alors.....
Il eut un geste oratoire qui éteignit une bougie. Il se leva pour la rallumer, mais se rappelant tout à coup que c'était jour de Sabbat, une crainte superstitieuse s'empara de son esprit. Il resta debout... ne sachant que faire.
Voyant l'hésitation paternelle, David le jeune quit a son fauteuil et eut l'héroïsme de rallumer la bougie. Après cet acte de courage civil il se rassit et lança quelques bouffées de tabac, d'un air malin.
Son père aimait à fumer mais pour ne pas empreindre sa prescription il s'en privait pendant le Sabbat, en prétextan toujours quelque insupportable migraine. Quand la bougie fut rallumée — infraction à la loi qui le défend — il la regarda d'abord avec lîffroi mais il reprit bientôt son état normal et continua l'exposé de sa théorie sur le mariage :
— Lia n'a pas une très grande fortune à espérer. En évaluant au plus haut l'avoir de Jankiel, maison, fabrique et boutique, il possède à peine cent ou cent vingt mille roubles. Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Et nous ? demanda le jeune homme pour taquiner son père, n'avons-nous pas assez d'argent ?
— Comment un tel mot a-t-il pu sortir de ta bo uche ? A-t-on jamais assez? Avec l'argent on fait ce qu'on veut; sans cela, avec toute l'intelligence du monde, on n'est qu'un sot. Je me charge de te trouver une femme. Ne penses plus à Lia...
— Cependant, si je l'aimais ?
— L'aimer ? Ton amour ne serait qu'un feu de paille I Plus il a d'éclat, ' plus vite il s'éteindra. On ne se marie
pas par amour et pour les beaux yeux d'une fillette I David Junior éclata de rire et son père se rengorgea tout fier de cette marque d'approbation, si peu respectueuse qu'elle fut.
Tous deux fort satisfaits d'eux-mêmes allaient se retirer pour se coucher quand des coups réitérés retentirent à, la porte d'entrée.
La chose était si extraordinaire à cette heure intempestive de la nuit que le vieux David éprouva un sentiment d'anxiété et de malaise qui se changea en surprise quand il vit entrer un homme de belle apparence et de haute stature, qu'il ne reconnut pas au premier coup d'oeil.
— Chers messieurs, dit le visiteur, vous me pardonnerez mon importunité si tard, un jour de fête.
— Tiens ! mais c'est monsieur Jacob ! s'écria le père David.
— Notre sainte loi, reprit le nouveau venu, défend toute espèce d'affaires le jour consacré à Dieu mais cette loi," permet ce jour-là, de sauver même une bête en danger de mort. A plus forte raison, un homme.
— Cher monsieur Jacob, nous n'appartenons pas h la clique des gens superstitieux qui n'oseraient toucher au feu ou recoudre un bouton de chemise pendant le Sabbat. Veuillez vous asseoir. Q^y a-t-il à votre service ? Mais pardon !... Mon fils David... Monsieur Jacob, qui est un peu de nos parents et dont tu as entendu parler, ajoutat-il en présentant son fils au visiteur.
David Junior savait seulement que Jacob avait été le légataire universel d'un riche banquier de Berlin. C'était suffisant pour lé recevoir avec distinction. On l'invita une seconde fois à s'asseoir. Jacob s'exécuta avec une certaine impatience.
— Peut-être, n'avez-vous pas encore soupe? s'enquit le maître de la maison.
— Arrivé un peu tard dans votre ville, je me suis empressé d'accomplir mes devoirs religieux, j'ai été k la
146 LE JUlF
synagogue puis j*ai mangé un morceau chez mon hôte.
— Ah l vous allez au temple I...
Et se tournant vers son fils David le vieux ajouta :
— Quel bel exemple 1 M. Jacob si bien élevé et si intelligent qui observe la loi I
— Juif, je compte le rester toujours. Sans doute dans la captivité et l'exil nous avons ajouté beaucoup de cérémonies à la législation de Moïse. Ce sont de doux et amers souvenirs. Il est bon de ne pas les laisser éteindre.
Le vieux David se réjouissait visiblement de ces paroles. Son fils souriait à demi en se pinçant les lèvres. ^- Chacun doit agir suivant sa conscience I dit-il.
— Mais dites-nous ce qui nous vaut votre honorable visite, demanda le père.
— Je m'adresse ài vous à cause de notre parenté pour que vous me rendiez un service. Voici ce dont il s'agit. J'ai rencontré en Italie, un jeune Polonais, émigré volontaire, qui soufi&*ait d'une telle nostalgie que je l'ai ramené au pays. Il était pauvre et malade. Ma conscience m'ordonnait de lui prêter mon aide. Il avait fui la Pologne, depuis plusieurs années craignant d'être impliqué dans une affaire politique.
— Affaire politique, mauvaise affaire I grommela le père David en hochant la tête pendant que son fils examinait le plafond.
— Il a réussi à obtenir un passe-port sous un nom supposé, continua Jacob, et s'est obstiné, bravant le danger, à m'accompagner jusqu'en Pologne. A la frontière, il n'a pas voulu accepter mon offre de le conduire plus loin de peur de me compromettre, s'il était arrêté ; il me devança pour rentrer seul sur le sol natal. Honnête gau-çon I lia heureusement franchi la frontière, ce que j'ai appris en y arrivant deux jours plus tard. A peine avais-je passé la douane que la nouvelle m'arriva qu'un récent rapport de police l'exposait à être découvert sous son pseudonyme. Je parvins à le rejoindre sur la grande route, où il allait être empoigné et je Tai
sauvé pour le moment. Je viens vous demander de lui donner un abri, dans votre maison, nullement suspecte à la police, jusqu'à ce que j'aie pu obtenir pour lui Tamnistie ou trouver un autre moyen de se dérober aux poursuites. Autrement l'infortuné ira en Sibérie et périra comme tant d'autres déportés.
Jacob avait terminé son récit. Le silence que gardèrent les deux David montrait que la proposition ne leur souriait guère. L'appel fait à leur sentiment d'humanité les contrariait beaucoup. Ce fut le plus âgé qui, l'air mécontent, porta la parole :
— Affaire très délicate, murmura-t-il, très dangereuse ! Pourquoi ne serais-je pas franc avec un parent ? Ce n'est pas une affaire juive. Qu'avons-nous besoin de nous engager dans les complications polonaises ? Cela ne nous regarde pas. Le gouvernement actuel ne nous persécute pas ou, du moins, il pourrait nous persécuter davantage. Il nous croit tous dévoués à lui. Pourquoi nous exposerions-nous donc à'nous aliéner ces dispositions favorables en prenant fait et cause pour nos oppresseurs d'autrefois? Pourquoi les juifs se méleraientils de politique ? Ce n'est pas notre affaire.
— M. David, répondit Jacob, nous différons complètement d'avis. Si nous voulons jouir des mêmes droits que les autres habitants du pays il faut commencer par partager avec eux les charges. C'est ainsi que nous mériterons d'y vivre sur un pied parfait d'égalité. Le gouvernement est décidé à écraser les cjasses polonaises intelligentes. Il ne nous convient pas, à nous qui mangeons leur pain de faire cause commune avec leurs oppresseurs, qui ne sont que des conquérants intrus. Souvenons-nous de notre propre captivité.
— Ne venez-vous pas de dire que les juifs doivent avant tout observer la loi. Vous êtes en contradiction avec vous-même car cette loi nous commande de nous sauvegarder et il est contraire à nos intérêts de marcher avec les Polonais.
Ii8 LE JUIF
— Qu'en savez-vous? Devinez-vous Tavenir? L'iniquité commise envers la nation chez laquelle nous vivons ne peut rester éternellement sans vengeance. Dieu a permis le châtiment mais la mesure est comble. Les péchés sont lavés, la coupe de larmes et la coupe de sang sont pleines. Le jour de la justice arrive. Dans ce jour de rétribution terrible, soyons avec ceux qui ont mérité la miséricorde divine et non avec ceux qui ont encouru la colère de Dieu.
— A mon tour de vous demander : qu'en savez-vous ? Est-ce au moyen de votre esprit prophétique? Avezvous fait le compte des péchés de ces Philistins, des avanies et des misères. qu'ils nous ont infligées? Savezvous ce qui leur en reste encore à expier ?
— Il est peu équitable de rendre un peuple seul responsable des crimes de la chrétienté entière ! Les juifs ont été persécutés partout et dans beaucoup de pays avec plus d'acharnement qu'ici.
— A quoi bon toute cette discussion ? s'écria le jeune David en se levant de son sopha. Il nous importe peu 'que les uns ou les autres prédominent. Je ne saurais décider qui vaut mieux du Russe ou du Polonais. Au moins, je sais comment m'y prendre avec le Russe. Il est toujours facile à acheter. Rustre et brute il commence par des insultes, puis il tend la main et pour peu qu'on ,y glisse quelque argent il devient doux et complaisant ; vos patriotes polonais ne m'inspirent pas tant de confiance
Jacob ne voulut pas en entendre davantage. Indigné, il se leva en s'écriant :
— Puisque telle est votre conviction, je n'insiste pas. Je vois avec peiné que vous, civilisés parmi les nôtres, vous avez une politique aussi erronée, toujours à la remorque de la force et non du droit.
' — Le droit ? Les anciens maîtres du pays Tont-ils ï'especté en nous?
— Admettons que non. Ce n'est pas une raison pour
LE SABBAT îil)
les imiter aujourd'hui. Le peuple élu doit être plus vertueux que les peuples qui Tentourent et leur donner l'exemple.
Le jeune David fredonna une chanson et ajouta après sa ritournelle :
— Qui parle' encore de vertu et de droit? Dans le monde moderne, l'intérêt prime tout droit. Vertu!... Droit!... De grands mots auxquels personne ne croit plus.
David père resta en extase devant son fils et jeta sur Jacob un regard plein d'orgueil qui semblait dire :
— Plus rien à répliquer ? Hein ?
L'ami d'Ivas toisa froidement des pieds à la tête le jeune homme et reprit d'une voix grave en appuyant sur chaque mot :
— Malheureusement vous appréciez notre époque à sa juate valeur. Pourtant ce qui est ne saurait toujours être. Le vrai seul ne s'émousse pas. Notre loi, vieille de plusieurs milliers d'années ne s'est pas usée. Ouvrez nos livres saints vous y lirez des vérités qui n'ont jamais cessé d'être des vérités et le seront jusqu'à la fin du
monde. Les hommes se corrompent, la foi s'éteint
Dieu rectifiera cet état de choses. Soyons les adeptes de l'antique loi et non des errements actuels. Si vous n'avez puisé dans votre éducation que les raisonnements que vous affichez, je vous plains sincèrement.
Sur ce, Jacob se leva, et le vieux David devant ce calme, devant l'hésitation de son fils chercha vainement une réponse et se troubla également. La sérénité d'esprit de l'homme croyant et convaincu lui faisait éprouver une peur semblable à celle qui l'avait empêché de rallumer la bougie éteinte du Sabbat.
David Junior reprit le premier son sang-froid.
— Ne vous fâchez pas, dit-il, je vous en prie, monsieur Jacob. Chacun a son opinion. Restez encore un peu. En causant nous trouverons sans doute une issue pour vous satisfaire sans courir le moindre risque.
— Merci I II m'est pénible de vous implorer plus longtemps en faveur d'un infortuné que vous avez si peu envie de secourir. Je ne m'attendais pas à cela. Encore quelques mots pourtant. Le pays est poussé fatalemertt à une nouvelle lutte. Elle sera impuissante ou pernicieuse, soit I Mais c'est une occasion pour nous de conquérir l'égalité des droits au prix du sang et des sacrifices. Profitons-en. Beaucoup de mes coreligionnaires pensent comme moi.
— Beaucoup? Combien? Lesquels? Connaissez-vous les intentions de l'empereur Napoléon ? Êtes-vous dans les secrets de lord Paimerston ? Avez-vous reçu les confidences des Rothschild ?
— Je ne peux vous dire qu'une chose, c'est qu'ici, les" hommes les plus sensés sont de mon avis.
— Et les plus riches ?
— Les plus riches aussi, répondit Jacob avec un sourire involontaire.
— En ce cas, remarqua David père, il faut y réfléchir, se concerter, prendre l'affaire en considération.
' — Quant au but de ma visite, je le regarde comme manqué. Il ne me reste qu'à vous prier de m'excuser de vous avoir dérangés h une heure aussi indue.
Déjà il sortait quand le vieux David le retint.
— ' Attendez I Attendez I Un verre de vin ! David, le bordeaux à trois roubles ! Daignez y goûter, monsieur Jacob. Isolés dans cette bicoque, nous ignorons d'où souffle le vent. Y a-t-il un mot d'ordre ?
— Allez vous en informer et prenez une résolution.
— Ces Polonais incorrigibles ! ils méditent pour sûr quelque nouvelle équipée.
— Je n'en sais rien ! Les Moscovites eux-mêmes ont l'air de hâter l'explosion de cette sottise, pour faire diversion h ce qui menace leur propre pays, la sainte Russie. Depuis l'émancipation, la situation est critique. En mettant le feu en Pologne, on rallume les haines nationales et on détourne vers de nouvelles préoccupations la
pensée publique èi Pétersbourg et à Moscou. C'est le seul moyen, aujourd'hui que les paysans donnent des preuves de mécontentement et que l'idée révolutionnaire se propage« le seul moyen de raffermir l'autorité du tsar.
— Habile tactique ! s'écria le père David. Profonde sagesse, qui est le gage certain du succès. C'est de ce côté qu'il faut nous mettre.
— Comme nation, nous avons été vaincus plus d'une fois. Toujours au lieu de nous atteler au char du triomphateur, nous sommes restés fidèles à la cause de Dieu.*
Jaf ob pour la seconde fois voulut se retirer, mais le plus âgé des David avait une sorte de honte de laisser partir ainsi son visiteur :
— Quelle était donc votre proposition ? demanda-t-il.
— D'abriter sous votre toit un proscrit. La bourgade n'étant pas sur la grande route, le risque n'est pas trop grand.
— C'est justement, dit David le jeune, en intervenant, dans une bourgade comme la nôtre, où tous les habitants se connaissent, que l'arrivée d'un étranger sera le plus tôt remarqué.
— Alors n'en parlons plus. Mille excuses.
Et cette fois enfin, Jacob prit congé.
— n est fâcheux, dit le vieux David à son fils quand ils furent seuls, que nous n'ayons pas trouvé un moyen d'arranger cette affaire. Ce Jacob a d'excellentes relations. Que dira-t-il de nous ? Certes, il ne peut pas en avoir une bonne opinion.
— Bah ! Je suis peut-être de ton avis, mais il n'y a plus à revjBnir là-dessus. Allons nous coucher.
Le protecteur d'Ivas, rentra à l'hôtel où il ne réveilla pas son compagnon qui dormait profondément. Il se jeta sur un lit et ses pensées le tinrent éveillé une grande partie de la nuit. Il se leva de bonne heure pour aller chez Jankiel qu'il ne connaissait pas personnellement.
Introduit auprès du vieillard, ilassistaâ sa prière, sans
rinlerrompre. Il lui dit ensuite, comme prolégomène, qu'il avait depuis longtemps le désir de faire sa connaissance et qu'il s'adressait à lui plein de confiance dans ses sentiments bien connus.
Cette franchise plut à Jankiei qui posa sa main sur Tépaule du visiteur et lui répondit amicalement :
— J'ai entendu parler de toi comme d'un homme sur lequel le peuple d'Israël fonde le plus grand e6poir,car, malgré ton savoir, tu gardes ta foi, pratiques ton culte et honores les vieillards . T u diffères de la j eunesse actuelle . Que le Dieu d'Isaac et de Jacob te bénisse ! Les savaiits abondent, les pieux sont rares. On néglige le culte et les coutumes, on crache sur les tombes des ancêtres et sur ce que les siècles passés nous avaient appris à respecter,
— Je ne me flatte pas de mériter complètement la bonne opinion que vous avez de moi, mais je tâche de ne pas être indigne du peuple d'Israël.
. — Et d'où viens-tu?,
— De loin. J'ai vi^té presque toutes les régions où habitent les juifs et partout j'ai constaté leur déplorable misère....
— As-tu été dans le pays de nos pères?
— Ouil Mais même là, les juifs ne sont pas chez eux. Ils sont des étrangers jusque dans leur patrie.
En ce moment il vint fort à propos à la mémoire de Jankiei une citation du prophète Jérémie à laquelle Jacob répondit par le passage suivant du Talmud :
« Les mains de la miséricorde divine sont toujours tendues sous les ailes des Séraphins pour recevoir le pécheur repentant. » (Pesakhim. 119. a.)
Jankiei fut ravi d'entendre le jeune homme citer le Talmud, si négHgé par la génération actuelle. Il le bénit avec émotion.
— Mon cœur, lui dit-il, se réjouirait de te donner une preuve de ma sympathie. Parle si tu as quelque service à me demander.
— Je viens à vous avec une supplique que j*ai déjà, mais en vain, adressée à David, votre parent...
A ce nom de David, le vieillard plissa le front mais il reprit aussitôt:
— Que cela ne vous arrête pas, je vous écoute. Jacob raconta Thistoire d'Ivas et se contenta de demander un simple conseil.
— Les circonstances, répondit Jankiel après un moment de réflexion, sont difficiles. Nous devons être avec les persécutés et non avec les bourreaux. L'âme est plus k Taise auprès des martyrs qu'auprès des persécuteurs. «Parmi les oiseaux, les forts s'acharnent surtout contre le pigeon et la tourterelle qui sont • Toffrande la plus chère au seigneur» (Baba Kama. 93. a.). Pauvre nation ! Nous avons vécu avec elle sur le même sol pendant cinq cents ans. Il ne nous est pas permis de Toublier . Elle n'a pas la même croyance que nous, c'est vrai, mais Dieu ne veut pas la mort même des infidèles. « Sois en paix avec tes frères, avec tes voisins, avec tout homme fut-il payen. » (Barakhot. 17. a.)
— Belles paroles. Si tous les observaient, le monde serait meilleur.
— Malheureuse nation I * Elle a passé par des crises affreuses et de plus grandes horreurs encore la menacent. Elle veut briser «es chaînes et à chacun de ses efforts ces chaînes se resserrent davantage. Dieu Thumilie parce qu'elle a compté plus sur la force humaine que sur la clémence divine. Son orgueil n'est pas encore abattu. Pauvre pays I Nous sommes impuissants à le secourir mais nous pouvons au moins périr avec lui... A moins que Dieune le protège. . . Où est le proscrit?. . . Que comptezvous faire de lui?...
— Ivas est avec moi... Mais je ne le retiens qu'à grand'peine. Dems son ardeur, il se jetterait dans les mains de ceux qui le cherchent. Je désire lui procurer un abri pour quelque temps.
— Maisoù?Serésoudra-t-ilàlaprudenceetàrobéissance?
154 Lï: JUIF
— Je finirai, j'e&père, par lui en démontrer la nécessité.
— Si vous n'aviez pas commencé par en parler à David, j'aurais pu le recevoir dans ma maison. Maintenant, je n'ose. J*ai, au grenier, une chambre libre où il eût été en sûreté mais c'est trop tard.... Une dénonciation est h craindre... Moi, je pourrais encore m'en tirer avec de l'argent, mais lui serait perdu.
— N'avez vous pas quelque maison, quelque ami à la campagne?
— Ahl Sil... Nous voilà hors d'embarras. Je connais desgens honnêtes qui vivent au milieud'un bois. Demain, de bonne heure, dans mon chariot, je le mènerai chez eux. Mais qu'il soit sur ses gardes...
Jacob embrassa Jankiel avec effusion.
— Pas tant de remerciements I dit ce dernier avec émotion. Je suis heureux de t'obliger ainsi que ton ami qui aime son pays et la liberté comme nous aimions autrefois la Judée. Pourtant, au nom du ciel, si tu as quelque influence sur les Polonais, tâche de les retenir. L'ennemi les guette et d'avance il se réjouit des spoliations et des cruautés qu'il médite d'accomplir quand l'insurrection qu'il fomente sera réprimée. C'est maladroit de mettre le feu à sa propre maison pour en chc^^sser les envahisseurs. L'incendie qui couve chez Tenvahlsseur le chasserait peut-être plus sûrement et plus rapidement.
— Vos paroles sont pleines de bon sens, mais les hommes se laissent rarement guider par la raison. La souffrance et la douleur sont de mauvaises conseillères..,
Jacob informa Ivas du résultat de ses démarches et ajouta:
— Tout ce que j'ai pu faire, je l'ai fait. Maintenant c'est à toi de t'arranger pour ne pas tomber dans les griffes moscovites. Tu seras informé du moment où, sans danger, tu pourras quitter ta cachette.