‹ Le juifChapitre 7 sur 27 · LA VEILLB D UNE INSURRECTION · texte numérisé non relu

LA VEILLB D UNE INSURRECTION

Après une absence de plusieurs années, Jacob était surpris de l'aspect que présentait la Pologne. Une espérance extravagante et folle s'était emparée des esprits surexcités outre mesure. Les nouvelles les plus invraisemblables étaient acceptées sans discernement. On les colportait partout. Les cœurs se réjouissaient et pour la seconde fois toutes les mains se tendaient vers cette France, qui s'était pourtant transformée en une sorte de machine obéissant h la volonté capricieuse d'un homme. De la Russie on annonçait des merveilles. Un 93 moscovite s'y préparait et de cette terrible explosion sortirait la réconciliation avec la Pologne.

La tolérance du gouvernement, tolérance feinte et calculée, passait pour de la faiblesse et de l'impuissance. La Russie, répétait*on, change de peau; elle est sans' force. Elle est incapable de réprimer une insurrection patriotique. Elle a peur. Et cette peur était accréditée par des concessions habiles qui précipitaient le mouvement révolutionnaire, à la secrète satisfaction du tsar et de son entourage qui dirigeaient cette tragi-comédie pleine d'embûches et de ruses.

La propagande de Herlzen, Bakounine, Ogaref, Golovine, Dolgorouky — légataires des idées des Decabristes — n'avaient pas été sans efficacité pour la véritable Russie, l'ancienne Moscovie. Elles avaient agi sur la jeunesse des universités, elles avaient pénétré dans Tarmée et la marine, elles avaient germé même dans les ateliers et dans les campagnes. Le gouvernement eût été obligé de capituler devant elles, si fort à propos, la précipitation des Polonais patriotes n'eût offert un dérivatif à l'autocratie menacée dans ses foyers de Pétersbourg et de Moscou. Elle permit aux Katkof et aux Aksakof de détourner insidieusement les aspirations à la liberté dans un courant de haine nationale.

Dans la dernière répression de la Pologne, la Russie d'Alexandre II fut plus barbare, plus impitoyable que la Russie'de Catherine et de Nicolas. Quant à l'Europe qui s'émouvait autrefois à la vue des peuples écrasés, elle regarda sans sourciller les pendaisons de Mouravief et les déportations en masse qui parsemait de cadavres les routes de la Vistule à la Lena.

Jacob refusait parfois d'en croire ses yeux et ses oreilles tant les hommes lui parurent changés. Leur langage et leur maintien n'étaient plus les mêmes.

Sa première visite à Varsovie fut pour son tuteur qu'il trouva absent et tout entier, disait-on, à. d'importantes entreprises. En revenant parla rue de Gracovieil tomba sur Henri Segel pour lequel son aversion avait augmenté depuis que, sur la route de Gênes à Spezzia, il l'avait rencontré avec la danseuse Gigante. Il recula et rougit en entendant la voix claire et joyeuse du mari de Tilda.

— Vraiment, c'est une surprise I disait le viveur. Tu es plus étonné peut-être de me voir ici qu'à V Aqua Sola, Que veux-tu? Nous vivons dans un temps d'imprévu. Tilda ne se plaisait pas en Italie et elle a absolument voulu revenir dans la carapatria, Çam'allait comme un gant car des affaires urgentes me rappelaient. Combien je suis content de vous rencontrer, cher monsieur Jacob 1

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Je rentre chez moi et de gré ou de force, je vous entraîne. Il me tarde de vous montrer ma nouvelle résidence des Allées. C'est un joujou, un bijou I Confort, goût, élégance: tout y est réuni. Viens, tu m'aideras à distraire Tilda. Toujours triste et ennuyée, elle mé communique sa tristesse et son ennui. C'est une femme incompréhensible. Au fond toutes les femmes le sont. La mienne ne manque de rien. Rien qu'à demander pour obtenir. Pourtant toujours mécontente. Nature maladive! Allons, viens I

— En vérité, je n'ai pas trop de temps. J'arrive seulement et j'ai une masse d'affaires.

— Tes affaires ignorent encore ton arrivée. Tilda sera enchantée de te voir. Tu jouis auprès d'elle d'une faveur spéciale. Viens donc, je t'en prie.

Jacob aurait voulu refuser. La tentation était trop forte. La revoir I Le devoir le défendait; le cœur le demandait et ce fut le cœur qui l'emporta.

Henri le prit par le bras, comme pour Tempêcher de se sauver et le conduisit vers son domicile.

— Regarde bien Varsovie, lui disait-il gaiement. Que de changements du tout au tout!

• — C'est vrai ! Mais ces transformations, je les sens mais je ne puis me les expliquer.

— Changements énormes ! L'exaltation dans les esprits est au comble! Pas moyen de l'enrayer. Une révolution couve.

— Que Dieu nous en préserve !

— Elle est inévitable, à moins que je ne sois un imbécile. Ça sent la poudre. En tout cas, cela ne saurait nous faire du tort. Il y aura naturellement des victimes. Il faudra certainement savoir manœuvrer pour ne pas être pris dans les engrenages de cette machine qui roule et écrase. Nous n'avons qu'à y gagner, quel que soit le résultat, quel que soit le vainqueur.

— J'avoue que je ne comprends pas très bien comment.

— De toute façon nous obtiendrons Tégalité civile.

C'est certain. Ensuite nous ne serons pas ruinés, même en jetant des millions dans le gouffre. Nos capitaux ne sont pas saisissables comme les propriétés nobiliaires. Nous sauverons notre fortune et c*est là notre force. Les Moscovites finiront par l'emporter; la classe odieuse des nobles disparaîtra et nous serons la classe aristocratique et intelligente à laquelle tout le pays appar* tiendra.

— La justesse de votre calcul se vérifiera peut-être; il n'en est pas moins cruel. Avec quel sang-froid voua escomptez les malheurs qui forment la bstse de votre raisonnement.

— Que puis-je y faire? Ces malheurs, al-je la force de les écarter? Ne devons-nous pas profiter des circonstances? Crois-moi, les juifs tiennent dès aujourd'hui entre leurs mains l'avenir de la Pologne. Hier dédaignés, bientôt nous serons les maîtres I Regarde la noblesse. Qu'est-ce ? Une tribu sans force qui garde ses caprices nobiliaires; son arrogance, ses excen-< tricités, sa corruption, sa folle insouciance. Tous les défauts des ancêtres et pas une de leurs vertus! C'est une caste fatalement condamnée à mort. Et comme la société a besoin d'une sorte d'aristocratie, qui donc remplacera les nobles?

— Tu sais que je suis juif de cœur et d'àme ; pourtant je plains la Pologne, si ta prophétie doit s'accomplir.

— Et pourquoi?

— Parce que nous ne sommes pas mûrs pour le rôle qui nous incomberait. Nous n'avons pas mérité par notre conduite d'être les arbitres de ce pays et s'il faut tout avouer, eh bien, notre communauté est comme la noblesse pourrie et mangée aux vers.

— Beaucoup moins pourtant.

— Notre maladie est différente de la leur mais elle est aussi dangereuse,

— Ohl que non! En effet nous savons acquérir et conserver cette force que les nobles ne savent ni amasser

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ni employer utilement : la force de Targent, la force du capital, la seule vraie puissance de ce siècle.

— Une occasion, comme tu Tas dit, se présente aux juifs de Pologne de jouer un rôle prédominant à côté du rôle important qu'ils tiennent déjà en Allemagne. Comprendront-ils leur position avantageuse? En seront-ils dignes? Deux questions auxquelles Dieu seul peut répondre.

Segel partit d'un éclat de rire.

— Tu es un juif piétiste, s'écria-t-il. A tout tu môles ridée de Dieu, ce haillon mis au rebut.

— Et c'est précisément ce qui m'afflige : Nous avons de notre croyance fait un haillon, mais sous ce haillon il y a de l'or.

— A quoi bon parler des débris d'un passé qui ne reviendra plus?... Voici ma'maison. Elle a coûté plus d'un demi-million. Je vais t'en faire les honneurs et nous irons ensuite retrouver Tilda.

Il regarda sa montre :

— Saperlotte ! On m'attend à la Bourse dans une demiheure. Mais j'ai encore le temps de tout te faire visiter à la hâte. Ensuite tu m'attendras avec Tilda. Je bâclerai mes affaires au galop.

L'habitation était spacieuse et magnifique mais d'une élégance banale de richard. Pas de goût. Pas de sentiment de l'art. Elle était construite sur «ces plans qui peuvent servir à la fois pour la construction de« maisons particulières ou des hôtels à voyageurs. Des glaces superbes dans des cadres débordant de dorure, des meâbles de velours, des tapisseries de grand prix, des parquets merveilleux, des bronzes resplendissants, des cristauxlumineux, des porcelaines de Chine et du Japon, des colifichets payés au poids de l'or, des tons criards, un luxe affolé : telle était cette demeure où, dans les moindres détails, on sentait que le propriétaire avait surtout songé à éblouir ses hôtes et confondait le goût avec la cherté.

Pendant l'inspection, plusieurs fois il prononça des phrases dans le genre de celle-ci :

« — Ce bibelot m'a coûté cent ducats ; cette bagatelle vaut mille roubles ! »

Cette fastueuse maison était digne d*un roi détrôné ou d'un prince in partibus. Les murs suintaient néanmoins la solitude et Ténnui. Les chambres sentaient Tinhabité. La vie ne s'était pas communiquée aux pierres des murailles, aux bois des meubles. Malgré l'espace, tout semblait gêné et à l'étroit. Rien ne prédisposait à une cordiale et franche causerie.

Segel conduisit Jacob jusque dans la cuisine prétentieuse pourvue d'une eau abondante qui arrivait et s'écoulait d'elle-même, ornée d'un vivier rempli de poissons et d'une foule d'autres inventions plus ou moins ingénieuses. Dès que son hôte l'eût quitté pour aller prévenir sa femme, il se laissa tomber sur un sopha. La fatigue et l'ennui le gagnaient. 11 lisait sur l'ameublement que le supplice de Tilda était d'autant plus aifreux que ce luxe était de plus mauvais aloi.

]^me Segel entra d'un pas lent, toute pâle et traînée presque par son mari. Elle salua son ami avec un doux sourire empreint de mélancolie. Dans ses yeux abattus brillait un feu étrange.

— Voiis voilà revenu d'Italie, monsieur, dit-elle en lui tendant la main. Oh l comme c'est bien. Là-bas comme ici, il fait froid et l'on s'ennuie. A quoi bon se déplacer ?

— Sans doute, la vie envisagée dans toute sa gravité est pleine de tristesse...

— Pourquoi diable 1 l'envisager ainsi? s'écria Henri, en offrant à Jacob un petit verre d'eau-de-vie. J'allais oublier laBourse. Apeine si j'ai le temps d'avaler quelque chose. Chère Tilda, fais-moi le plaisir de retenir notre visiteur jusqu'à mon retour. Je te le confie ; ne le laisse pas échapper. Je ne serai absent qu'un tout petit quart d'heure.

Il sonna.

— Les chevaux sont- ils prêts? demanda-t-il au dômes • tique qui répondit :

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— Oui! monsieur!

— C'est convenu. Au revoir et sans excuse de te laisser seul avec ma femme, dit-il en embrassant la main de Tilda. Si les sujets de conservation viennent à vous faire défaut, elle pourra te jouer du piano ou te chanter quelque chose. Tu trouveras des journaux sur la table. Lecture bien insignifiante, je t'assure, mais à défaut de mieux...

Quand il fut parti, ils restèrent l'un en face de l'autre sans oser se regarder. Enfin Tilda soupira et lui tendit la main en murmurant :

— Jacob, nous sommes de vieux et de bons amis et rien de plus, n'est-ce pas ?

— Madame, répondit-il respectueusement, le temps ne m'a pas changé et la confiance que vous avez en moi ne sera pas trompée.

— Quand, il devrait nous séparer, le sort nous réunit de nouveau. C'est une épreuve. Restons dignes de nousmêmes et dignes de notre passé si pur... Je ne comprends pas Henri. D'ordinaire il est si jaloux ! Il n'aime pas me laisser seule avec des messieurs. Et aujourd'hui il agit tout différemment. Est-ce confiance ou indifférence ? Je me le demande.

— Qu'importe. Il me tarde de savoir comment vous vous trouvez de votre voyage et pourquoi vous avez quitté ritalie sitôt.

— Parce que Ton souffre partout et qu'on meurt partout. Depuis ce mariage, je suis frappée au cœur. Languir ici ou là, c'est toujours souffrir.

— Et votre santé ?

— L'âme seule est malade. Mais parlons de vous.

— Moi, je n'ai ni le temps ni le droit de souffrir. L'homme ne vit pas de sentiment mais d'action. C'est ce qui nous rend à la fois plus misérables et plus heureux. Dans la mêlée de l'existence quand nous recevons une blessure en pleine poitrine, nous n'avons pas le droit même d'y penser et il nous faut continuer la lutte. Vous

même, madame, pourquoi ne cherchez vous'pas le même remède à votre mal? Une occupation, un but quelconque.

— Les occupations, mon cher Jacob, sont bien circonscrites pour une femme sans enfants I Sans cela, quel but à la femme ? Croyez-vous que coudre et broder suffit h tranquilliser une àme ?

-7- Là lecture, la musique, la poésie sont les sources inépuisables des plus douces jouissances sur la terre. Croyez-moi, madame, des journées bien employées ne sont pas suivies de la satiété, ni du regret, ni du remords. Celui qui n'a pas le génie créateur peut s'assimiler d'immortelles créations. Grande volupté que de s'arracher aux soucis de Texistence.

— Hélas pour suivre ton conseil, il eût fallu être initié à cette manière de vivre et s'y être habitué.

— L'habitude se prend.

— J'éu déjà, grâce au ciel, une occupation dans la musique. Elle me soulage, m'absorbe et me raccourcit les heures. Mais la musique n'occupe qu'un petit coin du cœur et ne peut pas le remplir tout entier.

— La lecture, "alors...

— La lecture nous dévoile trop les arcanes de la vie. Je parle des lectures à ma portée telles que le roman, le drame, la poésie.

— En ce cas cherchez et vous trouverez quelque occupation plus sérieuse.

— J'essaierai... Mais assez causé de moi... Parlez-moi, monsieur... parle-moi, Jacob, de toi-même. Dans quel but reviens-tu ? Que vas-tu faire ?

— Je reviens le cœur et l'esprit pleins d'idées et plus Israélite que jamais. Je rapporte des projets de réformes, de travail, de sacrifice pour ma nationalité. Mes vues vont jusqu'à la présomption. Je rêve d'être un Bar Maïmonides. Il y a tant à faire pour notre pauvre race.

— Tu le crois ?,.. D'après vous... d'après toi il existe encore des juifs et de ce peuple dispersé tu penses pouvoir faire une unité nouvelle.

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— Oui, pourvu que les forces ne me trahissent pas. La tâche est difficile, ardue et redoutable.

— Quels seront tes disciples? Les croyants restent attachés à des superstitions puériles. Ils te repousseront comme un sectaire, un novateur hérétique. Les incrédules et les indifférents t'écouteront comme un poète exalté et s'éloigneront en bâillant.

— Les prophètes ont été souvent repoussés parla foule qui les a même parfois lapidés. Mais chacun d'eux a laissé dans l'histoire des traces deson passage et la graine qu'ils ont semée a germé.

— Tu aurais donc le courage du martyre ? Tu te trompes pourtant si tu penses que tu seras criblé de pierres sur une place publique, où tu prêcheras. On se bornera à te jeter de grossières plaisanteries, on te déclarera fou, on te couvrira de ridicule. Ce sera un martyre mesquin, comique et douloureux. Le rapidement vaut mieux. Beaucoup affronteraient les pierres et reculent, intimidés par le sarcasme en gants jaunes.

— L'homme qu'échauffe, inspire et exalte la vérité en esttellement ébloui qu'il nedistingue paslespygméesdans la foule... C'est la foule, la masse seule qu'il voit... Lorsque tant des nôtres ne songent qu'à assouvir leur cupidité, il est nécessaire que quelqu'un prenne à cœur l'élévation morale des âmes et se consacre tout entier àcette œuvre de salut.

— Combien je serais heureuse d'être ton élève, mais je ne suis pas faite pour tant de science, tant de sagesse. Parfois j' entrevois, je pressens... mais au fond je ne suis qu'une ignorante. Mets tesdiscours par écrit, je les lirai, je les apprendrai par cœur et j*irai les répandre parmi les personnes de mon sexe privées de la consolation qu'apporte la connaissance de Dieu. Par malheur, situ es un Barak, je ne suis pas une Débora.

Jaéob allait répondre quand la porte s'ouvrit, livrant passage au père et au mari de Tilda accompagnés de Mann et de Simon.

Henri les avait informés de Tarrivée de Jacob et tou^ le monde s'était invité à dîner. De la part d'un important personnage comme Mann, la chose était extraordinaire. 11 se disait toujours trop occupé pour accepter les invitations.

L'ancien tuteur de Jacob courut à lui les bras ouverts.

— Viens ! Que je t'embrasse et te souhaite la bienvenue I Rabbi Jacob.

Mann s'écriait en même temps :

— Je me réjouis de te serrer la main après une si longue absence.

— Gomment nous reviens-tu ? Akiba ou athée ? ajoutait le jovial Simon.

— Ni l'un ni l'autre. Tel que je suis parti, seulement un peu plus effrayé de l'avenir.

— Alors ce n'était pas la peine de quitter la Pologne, reprit Simon, et tu arrives juste à temps pour assister à une révolution.

— Et il n'y a pas de quoi rire ! observa Henri.

— Je ne plaisante pas. J'organise même un régiment de gamins juifs que je mènerai moi-même au combat, assis dans une chaise à porteur. En guise de fusil j'aurai mon parapluie.

— Plaisanterie à part ! reprit le père de Tilda ; il se prépare ici de graves événements.

— Parbleu ! c*est de jour en jour plus visible ! hélas !

— Ton hélas! père Simon, montre que tu condamnes ces tendances subversives.

— Gomment les approuvera

— Il est inutile de s'y opposer, remarqua Mann, ces fous-là n'écoutent rien. Quand la raison parle, ils sont sourds comme des pots. Le mieux est de songer à ses propres hardes.

— Le plus sûr, ajouta Simon en surenchérissant sur les paroles du respectable convive, c'est de nous cacher pendant la lutte.

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— Certainement ! pourquoi nous en mêlerions-nous ? approuva Mann.

— Si nous parlons sérieusement, dit Jacob, il y aurait peut-être une autre ligne de conduite à suivre.

— La catastrophe n*estpas encore certaine, observa Henri ; car il y a dans le mouvement des hommes raisonnables.

— Flatteur, va I répondit Simon. C'est de nous que tu veux parler.

Mann se leva du sopha, en faisant de violents efforts comme une tortue, retournée sur le dos qui tâche de se remettre sur ses pattes.

— La catastrophe est certaine ! cria-t-il d'un ton péremptoire. Il ne peut en être autrement avec une clique d'hommes dégénérés et orgueilleux guidés par leurs passions et non par la raison.

— Cher Mann, et nous ? demanda Simon. Ne sommesnous ni dégénérés ni orgueilleux? Dites.

— Nous ne sommes pas à comparer avec ces hommes. Nous valons beaucoup mieux.

— C'est vrai. Ils sont aveugles, nous ne sommes que boiteux. Les juifs sont des gens paisibles faits pour leur petit commerce. Quand il y a des désordres dans les rues, ils ferment boutique.

— Ils ont, ma foi, bien raison !

— C'est ce que disait défunt papa, murmura Simon. C'est un devoir d'être de son avis.

— Tu plaisantes toujours I

— Et TOUS, le jour où vous plaisanterez, je m'en abstiendrai. Si personne nejette la note gaie dans la conversation, on dira que Henri Heine a emporté tout l'esprit juif dans sa tombe. C'est une corvée d'en avoir pour vous tous... Ainsi toi, Mann, tu ne sauras jamais lesefTorts que tu me coûtes.

Le grave Israélite, piqué au vif dans son amourpropre se mit à se promener en soufflant et en grommelant.

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— Et que vous semble du pays? cher Jacob, demanda le père de Tilda.

— Très changé. Gomment les choses tournent-elles pour nous ?

— Que veut dire ce notis ? répliqua Simon. La moitié au moins des nôtres ne fait pas partie de ce nous,

— La question est vivement commentée dans la presse...

— Mais en somme l'opinion publique nous est favorable.

— Oui I En apparence, reprit Mann. Les Polonais affectent d'être libéraux mais au fond ils restent des gentillàtres féodaux, incorrigibles et gonflés d'orgueil.

— Écoute, interrompit Simon. Un conseil. Ne parle pas de gens gonflés d'orgueil. C'est inconvenant de ta part.

Le gros homme se fâcha pour de bon.

— Tu n'es qu'un vieux bougon ! dit-il.

— Bougon tant que tu voudras. Regarde-toi donc dans la glace avant de reprocher aux autres de se gonfler. Ne l'as-tu jamais fait? Ës-tu plus abordable, plus cordiale, plus charitable que L. P. K. ? Ceux-ci ont leurs blasons; toi, tes millions : Deux causes diflerentes qui ont un résultat semblable : l'orgueil.

— Tais-toi, tu es insupportable, cria l'homme boulB) en marchant rapidement.

Puis il murmura entre ses dents :

— Quel boufl*on 1

Henri et son beau-père riaient auix larmes de cette colère.

— Cher frère en Israël, continua Simon toujours calme; chaque fois que la noblesse te paraîtra sentir mauvais, flaire-toi toi-même : même odeur. Tu es un gentillàtre moins le titre.

— Mais assez I Assez donc! vociféra l'autre.

— Non ! Ce n'est pas tout. 11 faut que je décharge ma bile. Sans ça, j'étoufferais et ce serait dommage pour

tA VEILLE D*UNÉ iNSURRBCTiON l67

moi d'abord, pour toi ensuite si tu veux payer mes dettes. Nous parlions d'orgueil. Eh bien, si nous n'avons pas des armoiries surmontées de cornes ni trois cents ans de république nobiliaire nous...

— Encore une fois, assez I

— Si tu l'exiges, soit I et enfin Simon consentit à se taire.

Mann boudait. Au bout d'un moment il s'adressa à Jacob :

— Quelles nouvelles nous apportes-tu de Jérusalem ? Comment les juifs vivent-ils là-bas ?

— Dans la misère. Ils nous demandent d'aider et de protéger leur émigration dans les pays étrangers. Ils attendent de nous le signal de la régénération. Nous devrions entendre leur appel.

— Tu veux donc diriger le monde?

— Je n'ai pas cette prétention. Akiba pourtant n'était qu'un pâtre avant qu'il devint un savant. A son exemple, peut-être...

— /C'est du contraire que tu es menacé si tu ne changes pas de conduite, s'écria Simon. De sage tu deviendras berger.

Le tuteur rit de bon cœur en disant :

— Simon prédit bien l'avenir. Au lieu de réformer Thumanité, applique-toi au commerce et à l'industrie et laisse Dieu dans sa sagesse diriger le monde comme il l'entend.

— Ne pouvons-nous servir d'instruments à Dieu ? A nous d'agir pour accomplir ses desseins. Ramasser de l'argent, je n'en ai nulle envie. Je suis suffisamment riche.

— Si ta fantaisie est d'être un second Akiba, reprît Simon, à ton aise... Je doute que tu réussisses. Des cen* dres d'Akiba sont sortis de nos jours BOme et Heine. Heine, en livre, c'est beau ; en chair et en os, c'est incommode.

-- Je ne puis souffrir Heine«

Tous se récrièrent contre cette prévention sacrilège.

— .Pourquoi le détestes-tu? Il représente sous son jour le plus vrai Tesprit contemporain des juifs, avec le Kladderadatck.

— Je ne l'aime pas parce que cet esprit est un esprit de destruction. Débauche de pensée, débauche'de langage, ironie, septicisme, abaissement de la nature humaine : tout cela assorti dans des perles et des diamants. Ce n'en est pas moins de la pourriture, si remarquable que soit le talent et le génie de l'auteur. Or c'est de la pourriture, qu'il s'agit de nous affranchir, car c'est un présage de mort, un râle d'agonie.

— Donc, conclut Simon, Judœorum finis.

— Oui, Finis Judœorum et Juda'ismi finis. Le peuple d'Israël ressemble à cet homme qui, ayant réussi a conserver intact un trésor pendant un voyage de mille lieues à travers des forêts pleines de brigands, le perdit dans un bourbier à la porte de sa maison. Ce trésor, c'est notre foi qui périclite.

— Cher monsieur Jacob, pourquoi nous parler toujours de religion et de morale. Vous croyez donc qu'elles existent quelque part?

— Si elles sont mortes employons-nous à les ressusciter.

— Décidément, Il a un grain de folie ! chuchota Mann qui ajouta à haute voix :

— Je serais fier d'un tel honneur, mais... j'en suis indigne.

— Et moi, reprit Simon, je te conseille de consacrer tes veilles à une tâche moins ingrate. Par exemple de chercher dans le Talmud les mets prohibés aux estomacs juifs. Maïmonides en compte vingt-quatre. Avec un peu de persévérance tu en porteraspeut-êtré le nombre à trente. Ce serait là une glorieuse découverte.

— Quel que soit le nombre de ces plats, la défense a produit de bons effets, puisqu'elle met des limites à la gourmandise.

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— Si tu savais, cher ami, quelle saveur ont les saucisses !... Le comte Gr— i, riche propriétaire de Volhynie, quoique d'origine Israélite en mangeait à satiété et disait après : « Je me bourre de saucisses car j'en mange pour moi et pour mes ancêtres qui n'en ont jamais goûté pendant nombre de générations!... »

— A la bonne heure, s'écria Henri, la conversation prend un tour agréable, grâce aux saucisses.

Mann fatigué des lamentations de Jacob et des quolibets de Simon entama un nouveau sujet :

— Est-ce que quelqu'un de la compagnie, demanda-t-il, a été dernièrement chez le comte A. Z.

C'était un personnage dont la popularité grandissait chaque jour, si éphémère qu'elle devait être.

— Moi, répondit l'infatigable Simon.

— Et vous avez été reçu ?

— Pourquoi pas ?

— Eh bien que dit-il ?

— Toujours la même, sobriété de paroles. Sa théorie comme celle delous les nobles est que les juifs doivent travailler pour obtenir leurs droits, comme les apprentis pour passer compagnons et maîtres.

— Il a raison jusqu'à un certain point ! remarqua Jacob.

— Comment cela? questionna Mann en s'emportant. N'avons-nous pas, nous qui sommes nés sur le même sol, reçu de la nature les mêmes droits que ces messieurs ? En quoi ces parasites nous sont-ils supérieurs ? Par des humiliations subies pendant des siècles n'avons-nous pas gagné notre droit à l'égalité ?

— La nature, répondit Jacob, nous a créés tous égaux, je ne le conteste pas ; mais à côté des droits, il y a des devofrs. Si nous ne partageons pas toutes les charges nous ne méritons pas tous les droits,

— Mais nous ne nous dérobons pas, que je sache, aux charges. Avec sa morgue habituelle la noblesse nous re- "pousse de la Société Agricole.

170 lE jùi^

— Nous n'avons, jusqu'à présent, aucun titre pour y prétendre. Cependant, les nobles ont tort d'être si exclusifs.

— Certainement. C'est mal à eux d'agir ainsi. Quel est aussi le but des compagnies qu'organise la noblesse ? Celui d'arracher le commerce de nos mains.

— Peut-être serait-ce nous rendre un grand service car avec cette occupation presque unique nous nous sommes amoindris. Ce serait pour le mieux qu'on nous obligeât d'en sortir et de chercher ailleurs nos moyens d'existence. Du reste, grâce à notre expérience et notre habileté nous n'avons pas trop a craindre la concurrence des nobles.

— Mais ils monopoliseront le commerce I Leurs compagnies sont dirigées contre nous. Leur Société Agricole est une conspiration ourdie contre les juifs. Partout on retrouve leur haine vivace.

— Je ne crois pas que nous, de notre côté, nous les portions dans notre cœur.

— Et il n'y a pas de quoi î dit Henri en intervenant. Malgré leurs politesses, leurs amabilités, ils nous excluent de leur intimité, et ne nous accordent jamais leur amitié.

— Nous faisons de même I

— Mais nous, c'est différent; répondit Mann, nous avons pour être ainsi à leur égard cette raison qu'ils n'ont jamais cessé de se rendre odieux,

— Donc, conclut Simon, nous, nous avons le droit de les détester, et leur devoir est de nous rendre amour pour haine. Si nous les souffletons, ils doivent nous tendre l'autre joue. Du reste, c*est ce qu'enseigne leur évangile.

L'interlocuteur gardait un sérieux imperturbable en prononçant ces mots. Mann continua sans sourciller.

— Ce sont des fous que ces nobles I Leur confiance est extravagante. Ils croient aux paroles de Napoléon III ; ils comptent sur TAngleterre, sur Tltalie, sur la Hongrie,

LA VEILLE d'une INSURRECTION 171

sur la Suède, sur la Turquie. Ils s'attendent à une révolution en Allemagne (révolution des pommes de terre, sans doute). Ils escomptent des troubles à venir dans rintérieur de la Russie.,. Et de tout cela doit infailliblement sortir la résurrection de Ja Pologne J... Quel aveuglement I

— En attendant, observa le père de Tilda, nous sommes dans une position très désagréable. 11 nous est également périlleux d'être pour ou contre eux. La Moscovie remportera, c'est certain ; mais, pendant la lutte, les Polonais peuvent nous écraser et renvoyer aux Kalendes grecques cette égalité que nous réclamons !

— Erreur î cria Henri.

— Erreur I répéta Simon. On n'a qu'à, s'asseoir sur deux chaises pour être sûr que si l'une vient à manquer, il en restera toujours une autre.

— Naturellement I

. — Pour moi, reprit Jacob, une seule chose est claire. C'est qu'il faut franchement marcher avec la nation et partager son sort, si désastreuses que puissent en être les conséquences. Le sacrifice : tel doit être notre mot d'ordre, et, quoi qu'il arrive, nos efforts n'auront pas été vains.

— En ceci, observa Mann, Jacob n'a pas tout à fait tort. Dans les temps orageux de la République polonaise, beaucoup de familles nobles se divisaient de manière qu'une partie de leurs membres étaient pour le roi et les autres contre. Ceux-ci prenaient part à Tinsurrection, ceux-là soutenaient le gouvernement. Ils avaient un pied dans chaque camp et quellea que fussent les éventualités, les uns sauvaient les autres. Tous tiraient ainsi leur épingle du jeu. C'est un exemple à suivre. Il faut prendre un juste milieu et ne pas périr tout à fait avec eux ni tout à fait les combattre en champ clos. Voilèi, ridée à propager parmi les nôtres.

— Non ! non ! répliqua vivement Jacob. Pas de milieu. Il faut sans arrière-pensée partager le sort du pays.

il2 ' LE JUIF

Manri lui frappa sur l'épaule en disant :

— Tu es bien jeune !

— Oh ! oui I II est jeune ! riposta Simon, qu'il attende pour donner des conseils que rexpérience l'ait mûri et lui ait enseigné la ruse. La probité nuit. C'est à nous les vieux fourbes à décider, à vous les jeunes gens probes à exécuter. '

Un laquais en gants blancs vint, sur le seuil de la porte, annoncer que le dîner était servi. Tilda qui s'était retirée, reparut et accepta le bras de son père, pendant que Mann se précipitait à ses côtés pour passer un des premiers.

Inutile de nous étendre sur la somptuosité de la table et le mérite gastronomique du repas.

' Henri, dans l'intimité, se contentait facilement, malgré son opulence, d'un morceau de pain et d'un verre d'eau-de-vie. Mais quand son amour-propre était en jeu, rien ne lui semblait trop coûteux. Il se confondait en excuses, prétendant que c'était un dîner improvisé, qu*il ne savait réellement comment on allait manger, etc.. Ce fut un vrai dîner diplomatique et le menu était sur du papier rose dans des cadres d'argent.

Mann affectait des manières très dégagées pour qu'on ne put s'apercevoir de son manque d'éducation réelle. Il avait noué une serviette autour de son cou et dévorait en silence. La conversation roulait surles cancans du jour.

Mann s'adressa tout à coup en polonais à Jacob pour lui dire :

— Puisque vous êtes un juif si orthodoxe, vous devriez savoir que vous enfreignez une des plus importantes lois de votre religion.

— Laissez-nous donc en paix avec le judaïsme, répliqua en français le maître de la maison. Evitons ce sujet devant les domestiques.

— Sois sûr, mon cher, répondit Simon, que, si tu évites déparier de la religion devant eux, ils ne s'en moqueront que davantage par derrière.

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