‹ Le juifChapitre 8 sur 27 · LA VEILLE D*UNE INSURRECTION · texte numérisé non relu

LA VEILLE D*UNE INSURRECTION

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— Mais quel péché ai-je commis ? demanda Jacob.

— Un péché si grand, que tu ne mérites plus de t'appeler un homme dans la voie du Seigneur.

— Qu'est-ce donc ?

— Quel âge as-tu ? demanda Mann sans répondre.

— Vingt et quelques années.

— Eh bien, depuis Tâge de dix-huit ans tu es dans le péché, car tu as omis de te marier et c'est la première chose à laquelle un Israélite doit penser. C'est un devoir, Si tu ne te dépêches pas, Dumah t'empoignera un de ces jours et t'emportera en enfer.

— Je ne nie pas que le mariage dans la jeunesse soit un devoir mais je crois que la loi tolère quelques exceptions. Ainsi, moi, je n'ai pas la moindre envie de me marier.

— Charité touchante I s'écria Simon. Us veulent te mettre un licou, parce qu'eux tous en portent.

Jacob répliqua simplement :

•^ Je ne me marierai que le jour où je devietwlrai amoureux.

En prononçant ces mots, il avait jeté un regard involontaire sur Tilda qui baissait les yeux.

— Et voilà justement le péché I contmua Simon avec une gravité forcée, c'est de la dépravation de goût. Vouloir mettre du sucre d'amour dans le plat amer du mariage, c'est chercher des chatteries là où on ne doit ehercher que devoir et charges.

— Père Simon, nous sommes tellement habitués de votre part à des plaisanteries que votre dernière phrase pourrait passer pour en être une. Elle renferme néanmoins bien des vérités. Cependant j'oserai vous demander s'il n'est pas permis d'aspirer sur terre à un éclair de joie et de bonheur. Et l'amour peut procurer cela.

— Non l pas dans la vie pratique I Les romans vous ont perverti l'imagination.

— Il est donc défendu d'espérer un peu de poésie dans cette vie prosaïque ?

— La poésie? Le juif ne doit jamais en parler. Le calcul, voilà son affaire. Deux et deux font cinq, parce que deux et deux font quatre implique une perte d'intérêt. Mais revenons à ton mariage.

— Au contraire, n'y revenons plus !

— Eh bien ! ajouta Mann, moi, je me suis promis de t'ennuyer jusqu'à ce que tu te décides. Je n'ai malheureusement plus de filles à te donner. Mais je te dénicherai bien quelque charmante demoiselle avec une dot de cent mille roubles.

— Cent mille roubles ! remarqua Simon. Ça ne court pas les rues I

— Merci de vos propositions de mariage I répétait Jacob quand Tilda intervint à son tour.

— Mon oncle et mon cousin ont raison, dit-elle en fixant ses grands yeux noirs sur lui. Il faut absolument vous marier.

— Gomment I dit-il tristement, vous aussi, vous êtes du complot ?

— Oui, parce que je désire vous voir tranquille et heureux.

— Singulière recette ! chuchota Simon. Laissez plutôt faire les demoiselles à marier et leurs mamans. Après tout, nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas et un jour AU Tautre il sera dans son droit de nous réclamer des dommages et intérêts pour lui avoir occasionné des pertes ou des acquisitions dont il se soucie peu.

On se leva de table. Tous les hommes, sauf Jacob, se groupèrent ensemble, après le café.

— Que pensez-vous de Jacob ? demanda le tuteur à l'imposant Mann.

— . C'est un homme remarquable. Il pourrait nous être utile sans ses lubies religieuses, bonnes pour les ignorants, mais inutiles pour les hommes éclairés.

— Oui ! répliqua Simon, la religion pour toi, c'est la soupe aux choux des pauvres. Tu préfères la soupe à la tortue.

LA VEILLE d'une INSURRECTION 175

— Cette manie, lui passera, ajouta Segel ; les principales causes en sont sa jeunesse enthousiaste, son esprit poétique et piétiste. Persuadons-lui d'entreprendre un travail utile et lucratif, c'est le meilleur moyen de le corriger de se proclamer juif si souvent.

De nouvelles visites arrivèrent. Tilda était au piano et Jacob Fécoutait, tout absorbé.

Une maisonnette assez jolie s'élevait k quelque distance de la demeure de Henri Segel dont elle était séparée par des jardins. Elle était du bas jusqu'en haut tapissée de lierre et de vignes sauvages. Une véranda aux fenêtres de couleur, des ornements sculptés en bois et en pierre lui donnaient un aspect attrayant quoiqu'elle fût un peu détériorée par Thumidité et le manque de soin.

Cette maisonnette avait pour propriétaire un homme qui n'y habitait jamais, à cause même des dépenses qu'il avait faites pour la construire. Sa puérile fantaisie l'avait ruiné et réduit à vivre dans un galetas. Le joujou se louait pendant l'été et durant la mauvaise saison, il restait inhabité.

Il manquait k cette demeure un maître qui l'aimftt et la choyât : de là cet air d'abandon qu'elle avait pris.

Depuis plusieurs mois y habitait M"' Wtorkowska avec sa fille.

Cette dame était la veuve d'un spéculateur, qui avait fait de mauvaises affaires et était mort endetté. Sa femme avait réussi k dérober aux créanciers quelques

bribes de Théritage. Elle eii vivait avec une certaine élégance et en conservant des prétentions d'appartenir au beau monde. Elle allait parfois à Ems, à Spa, à Paris et fondait de grandes espérances sur une fille unique dont elle s'efforçait de faire une merveille.

H"° Emma était en effet charmante. Elle avait vingtdeux ans et en avouait vingt, mais personne n'avait encore songé à lui faire hommage de son nom et de sa fortune. Quoique la mère fut persuadée qu'un roi ou un prince du sang aurait dû s'estimer heureux de posséder un tel trésor, les simples gentilshommes trouvaient que la perle aurait exigé, avec ses goûts de luxe, un trop coûteux écrin et reculaient effrayés.

C'est pour cela qu'en désespoir de cause M"** Wtor* kowska, née Weinberg, se rapprocha de ses parents d'Israël parmi lesquels elle espérait trouver un riche négociant qui^ ne fût-ce que pour l'ornement de son salon s'offrirait d'épouser Emma. Elle aurait volontiers accepté pour gendre un comte, mais elle s'aperçut que le risque était trop sérieux de tomber sur un pauvre diable se donnant avec son titre des apparences d'une fortune évanouie. A tout prendre, un banquier c'était plus sûr.

Emma avait cette beauté idéale prêtée par la peinture h Rachel ou à Rebecca. C'était une blonde foncée, blanche comme la neige avec des traits qu'on eût dits sculptés dans le marbre, des yeux noirs pleins d'une mystérieuse fascination, des lèvres dont le sourire se-» ducteur obéissait à la pensée vraie ou feinte. La nature en avait fait une comédienne et sa mère avait développé en elle l'art de simuler tous les sentiments et de jouer tous les rôles.

Cette mère, artiste h un moindre degré, savait représenter la femme littéraire sans ^«roir presque rien lu* Elle se donnait comme très versée en musique sans connaître presque les notes. Elle posait en dame du meilleur ton quoiqu'elle n'eût vu la bonne société qu'en négligé

et à la dérobée aux eaux et dans quelques salons d'une distinction douteuse. Elle masquait sa pauvreté sous une élégance trompeuse et des dehors de richesse mensongère.

Emma, dont le diminutif polonais est Emusia, s'appela par abréviation Musia, qu'elle transforma en français en Muse, ce qui lui donnait un cachet d'originalité et exprimait par un nom ses talents divers et son prestige éblouissant. De bonne heure elle apprit à jouer du piano et s'initia à la littérature facile et légère. Pourvu que le livre fût écrit en français, d'un style élégant, sa mère n'en demandait pas davantage;' quant à la morale qu'on lui inculquai elle était seulement utilitaire... Ceci n'est pas convenable... Cela peut te faire du «tort... Il faut bien te garder de dire telle ou telle chose... Ce furent là les règles de conduite que M"*" Wtorkowska donna à sa fille, qui apprit de plus, dans tous ses raffinements, l'art de la dissimulation, le mensonge habile et effronté, la fausseté élégante et parfumée. Elle avait une disposition naturelle pour la musique. Dès l'âge de six ans elle passait pour une petite virtuose, à douze, elle jouait en public, et, à dix-huit, on la proclamait la plus habile élève de Chopin. Elle avait tellement enchanté Liszt à Ems, à en croire la mère, qu'il l'aurait épousée de suite sans le double obstacle de la princesse *** et de la prêtrise. Muse, pour mieux attirer les regards, avait adopté une toilette très élégante mais tant soit peu excentrique. Cela rentrait dans les vues de sa mère qui/ne perdait aucune occasion de la faire valoir et la menait partout, au théâtre, aux concerts de bienfaisance, aux expositions d'art et d'industrie ; elle y ajoutait la publicité de la presse, en procurant de temps en temps à la beauté et aux talents de Muse une mention louangeuse ou enthousiaste dans le Courrier de Varsovie,

Mais la jeune fille jouait de malheur; tous les artifices de la coquetterie n'aboutissaient point à une demande en mariage, digne d'être prise en considération. Deux

concurrents seulement se présentaient dans ce but honorable et légitime : un jouvenceau de dix-huit ans tout feu et flamme, et un vieux garçon follement amoureux. Comqie ni l'un ni l'autre n'avaient la moindre fortune ils furent vite éconduits tous les deux.

Aux eaux de Spa ou d'Ems un comte s'était aussi offert pour le même motif, mais ce noble, information prise, ruiné par une existence dissipée, ne pouvait plus rentrer à Varsovie à cause de se^ dettes et vivait d'expédients.

Dans un moment de découragement, Muse songea à se faire actrice : « Avec ma belle voix et les charmes de ma personne, pensa-t-elle en se rendant justice, le succès ne me manquera pas et je roulerai bientôt sur l'or. » Mais cette idée froissa fortement M"*® Wtorkowska, dont l'ambition visait à un établissement solide et non précaire comme le théâtre. Elle se mit à pleurer, dissuada sa fille de ce coup de tête et lui dit que leurs ressources pécuniaires suffiraient encore à les faire vivre, avec un vernis de luxe, pendant un an. Or, c'est plus de temps qu'il en fallait pour rencontrer un mari convenable. Pourquoi ne pas attendre avant de sortir de la sphère sociale, à laquelle elles étaient habituées ? La carrière scénique ne resterait-elle pas toujours ouverte pour une artiste comme Muse ?

Celle-ci encore enfant, allait soit avec la maman, soit avec la gouvernante dans la maison du tuteur de Jacob. Elle avait été la camarade de Tilda et continuait d'être en bonnes relations avec M"*" Segel. Elle s'était ainsi promené dans le jardin avec Jacob, qui lui avait plu, mais comme le testament du banquier de Berlin, n'était pas à prévoir, elle avait traité le jeune homme d'une manière dédaigneuse. Plus tard elle se repentit, quand elle le sut riche et se promit, quand l'occasion viendrait, de changer de conduite à son égard.

Le jour même où Jacob dînait chez les Segel, M"*** Wtorkowska^ retourna de la ville dans la maisonnette des

Allées, toute haletante, et trouva sa fille à la fenêtre, lisant un roman de Féval. Elle la contempla pendant un in&tant, avec admiration.

— Que tu es belle aujourd'hui ! dit-elle d'un ton ravi, Plus belle que de coutume 1 Cela vient à propos. J'ai un projet magnifique, gigantesque. Il faut qu'il réussisse I Yaincre ou mourir, c'est désormais notre devise.

— Qu'arrive-t-il donc ? demanda Muse en jetant son livre, et donnant un coup d'œil au miroir.

— Je viens d'apprendre à la minute, que Jacob, ta bonne connaissance d'autrefois est à Varsovie. Il sera ton fiancé, ton mari, j'en ai le pressentiment... Un pressentiment maternel ne trompe pas... Tu connais le proverbe : Ce que femme veut, . .

— Le diable le veut^ reprit la fille rieuse.

— Ta variante est très spirituelle. Glisse-la dans quelque salon. Ce sera d'un bon effet. Tu n'as pas besoin de prodiguer pour moi les étincelles de ton esprit.

— J'ai déjà lancé le même mot deux fois en public avec le plus grand succès.

La mère la baisa sur le front et lui dit en français :

— Vous êtes sublime I

— Mais écoute-moi; il est nécessaire de procéder avec Jacob, d'une manière prudente, calculée, digne et pleine de tact.

— Sois tranquille; je me rappelle parfaitement ce jeune homme et je le connais à fond ; je ne ferai pas de fausse note.

— Prends garde d'être vis-à-vis de lui, trop gaie, trop spirituelle, trop brillante. De la gravité, de la modestie, de la poésie, beaucoup de poésie, de l'idéal : tels sont les manœuvres stratégiques dont tu dois te servir.

— Sais-tu, maman, qu'on m'a appris qu'il a déjà été amoureux ?

— Et de qui?

*— De Tilda ou elle de lui : ce qui est la même chose.

J*ignore cependant si cet amour persiste ou s'est évanoui.

— Tant d'années se sont écoulées depuis. Elle a eu le temps de se faner, d'enlaidir... De plus, elle est mariée* Ce n'est pas un obstacle pour nous. Cet amour prouve qu'il peut s'enflammer. Tant mieux. Aujourd'hui les hommes sont devenus des glaçons ambulants. Ils résis^ tent à une enchanteresse comme toi et se laissent dévorer par le demi-monde, par les cocottes...

— lisse prennent tdus à la glu... Mais la pensée du mariage les épouvante. C'est l'esprit du siècle.

— Jacob, dont je tiens le portrait de personnes bien informées, est un jeune homme sérieux, sentimental, pieux ou piétiste. Auprès de lui, il te faudra mettre sur le front le stigmate d'une douleur de deux mille ans de persécution, il faudra soupirer, te montrer pleine de tendre et élégiaque poésie...

— Chère maman, ai-je besoin de tes leçons ? dit Muse comme si elle se sentait piquée.

— Nullement, mon enfant, mais le cœur d'une mère déborde de craintes. Un meilleur parti pour toi est difficile à déterrer. Pourvu qu'il ne nous échappe pas. Usons de tous les moyens pour le captiver : tomber où il va comme par hasard, tâcher de le rencontrer le plus souvent possible, l'inviter chez nous. Il aime la musique. Nous donnerons deux ou trois soirées, où nous aurons Kontski et Dobrzynski et tu formeras avec les deux virtuoses un eidoraidle trio. Et viendra le souper, où tu seras irrésistible par tes grâces et ta toilette.

Muse haussa les épaules :

— Que maman fasse ce qu'il appartient à une maman de faire 1 pour le reste tu peux te fier à moi.

— Écoute encore, dit en se rapprochant de sa fille M"® Wtorkowska tant soit peu embarrassée et rougissante. Nous jouons notre va tout I Jacob est un homme délicat, consciencieux... Avec lui (mais avec lui seul) chère Emma, on peut recourir aux moyens extrêmes.... afin de le forcer dans ses derniers retranchements et le

lier indissolublement. 11 est jeune, passionné... Il te sera facile d'éveiller en lui... tu m'as comprise... Je ne ta conseillerais pas d'aller si loin avec tout autre, soisen certaîne...

— Comment ne le comprendrai-je pas ? Je ne suis plus une enfant, répliqua Muse d'un air offensé. Le moyen est héroïque mais il réussira avec un parfait honnête homme, comme Jacob, si toutefois il y a urgente nécessité. Tu as eu là, maman» une idée de génie.

La maman rougit de cet éloge, tant l'idée de génie lui parut impudique à elle-même de la part d'une mère, qui instruit et guide sa fille.

— Le désespoir seul a pu me suggérer une telle pen-

— Pourquoi parler de désespoir ? N'avons-nous pas le théâtre pour dernière ressource ?

— Te produire en scène, devenir actrice... Cette éventualité me révolte, me bouleverse...

^ Et Malibran, et Pasta, et Schrœder, et Grisi, et Sontag, et tant d'autres exemples... La Sontag n'en est pas moins devenue comtesse et ambassadrice.

•— Cela m'est égal. Je ne veux pas te voir sur les planches. Je préférerais...

^ Tranquillise-toi, maman.

— J'ai déjà un premier plan, reprit M"*' Wtorkowska calmée, Jacob dine aujourd'hui chez les Segel, Tu es amie de Tilda. Elle demeure à deux pas; habille toi vite, et va la voir, quand la table sera desservie. Tu affecteras d'ignorer la circonstance. Je ne t'accompagnerai pas; un domestique te suivra seulement.*. Nous calculerons le moment favorable... Au dessert ou au café, ce sera le mieux. Après un repas, les hommes sont un peu montés, tu produiras une vive impression, qui agira sur Jacob. Modestement vêtue et ne t'atteudant pas à rencontrer tant de monde, tu reculeras et voudras t'en aller... On te priera de rester... Tu resteras. Ce qui doit s'en suivre, te regarde.

La chasse au Mari 183

Muse se leva rapidement, comme un soldat que le clairon appelle au combat, et embrassa sa mère, qui essuyait sur ses joues la sueur,provoquée par l'animation de son discours.

— Une recommandation encore, Emma. Ne mets pas de poudre de riz ; ton teint s'en passe très bien et on pourrait croire que tu manques de fraîcheur. Et comment t*habilleras-tu ?

— En noir, modestement, poétiquement. Tu peux t'en rapporter à moi.

Une demi-heure s'était passée depuis que Muse était à sa toilette. M°® Wtorkowska, aux aguet» à la fenêtre, vit porter de la cuisine de Segel à la salle à manger un somptueux rôti, puis des glaces, elle courut chez sa fille.

— C'est le moment, dépêche-toi.

Muse était toute prête. Elle aurait pu servir de modèle à un peintre pour représenter l'-^légie contemporaine : ses traits ordinairement mobiles s'étaient en quelque sorte marmorisés. Par une étude approfondie devant le miroir, elle leur avait donné une expression de douce mélancolie. Elle était ravissante, avec un art infini elle cachait l'art, semblait naturelle et personne ne se serait imaginé qu'elle jouait un rôle d'emprunt.

Les femmes attirent et séduisent soit par la gaité d'esprit soit par la mysteriosité ; rien n'éveille autant l'ardeur de Thomme qu'une énigme à deviner. Quand il est arrivé à la dernière page de ce livre qu'on appelle une femme, il faut que ce soit un merveilleux chef-d'œuvre pour qu'il en recommence la lecture avec le même entrain qu'auparavant.

Muse était un sphinx vivant, d'une si attrayante beauté, d'un fini si achevé, qu'il eût été difficile au scrutateur le plus perspicace de découvrir dans un long examen, le moindre défaut dans sa personne au physi-> que ou au moral.

ËUe portait une petite robe noire, légère et négligée»

Gomme ornement, un bracelet et une broche en corail, rien de plus, sauf son mouchoir blanc et une fleur dans la main. A sa mère même elle apparut sous un jour nouveau et lui arracha d'enthousiastes exclamations ; « mon Ophelia I tu es une charmeuse !... »

Muse sourit fièrement, salua sa mère, en gardant le maintien assuré et sortit, insoucieuse et reposée, comme si elle allait faire une promenade d'agrément et non livrer un combat, où il s'agissait de conquérir un cœur d'homme. Son cœur h elle n'avait jamais parlé ; elle s'étonnait de ce que les hommes en général fussent peu susceptibles d'un amour passionné, et, elle-même, n'était portée ni à l'amour ni à la passion. Elle vivait de tête et si son cerveau s'enflammait parfois, cette flamme ne descendait jamais jusqu'au cœur.

L'amour comme elle le concevait, se présentait à son imagination couvert de soie et de diamants, ' dans un superbe salon, ou au milieu d'une cour royale.

Son cœur battait-il en route ? sa robe noire pourrait seule nous le dire, mais, sur son visage, ne se révéla aucun signe d'inquiétude. Le calcul chronologique de M"" Wtorkowska avait été si exact,que Muse tomba juste au moment où l'on prenait le café, et comme le piano était vis-à-vis de la porte, Tilda la vit de suite entrer et reculer comme pour s'en aller ; elle se leva, courut k elle et la força d'apparaître, Jacob se tenait sur le chemin de Muse, qui passa sans le reconnaître.

— Mais c'est monsieur Jacob, une ancienne connaissance à vous, dit Tilda.

— Ah I vraiment! Il est donc revenu de ..voyage 7 Comme il est changé. Je ne l'eusse jamais reconnu. Je suis charmée de le revoir.

Le premier pas était d'une importance majeure. Il s'agissait de paraître tout à fait indifférente de prime abord : elle joua ce commencement de rôle aussi bien que possible. Jacob n'éprouva aucune émotion à son aspect. Il existe dans l'homme certains instincts tiu cœur

qui lui font pressentir et éviter le danger, tant qu'il n'est pas sous l'empire d'une passion brutale... Si belle que fut Muse, elle n'avait pas de vitalité aux yeux de Jacob. Elle était pour lui comme une statue ou un beau tableau.

Elle eut plus de succès dans le groupe des messieurs qui dégustaient leur café.

Ce fut h qui vanterait ses charmes. Henri seul n'osait faire éclater son admiration de peur d'être entendu de sa femme.

— Délicieuse fille, observa Mann, un vrai morceau de roi I

— Un morceau de roi ! ajouta Simon. Mais il faut des dents en ôr pour le croquer.

Le père de Tilda, grand amateur de beau sexe, faisait claquer sa langue et remarquait à mi-voix :

— Ma parole elle vaut bien mille ducats I

— Oh ! davantage ! surenchérit Mann.

— Attendez, messieurs, ajouta Simon, reculez la vente jusqu'après le mariage.

— Sont-elles adroites ces mâtines de femmes ! reprit Mann. Les Wtorkowska n'ont pas un sou vaillant et voyez-moi comme elles s'habillent, comme elles se logent.

— Cette visite m'est suspecte ! marmottait Simon. C'est une chasse organisée contre Jacob ! Je le plains, s'il se laisse pincer par ces femmes-là I

Pendant qu'on s'occupait ainsi d'elle, Muse s'était approchée du piano et feuilletait la musique déployée devant Tilda. C'était une composition de Schumann... Et comme Jacob était auprès d'elle, elle lui demanda :

— Vous rappelez-vous nos promenades avec Tilda. Etes-vous toujours aussi sérieux qu'autrefois ?

— Toujours aussi ennuyeux, mademoiselle. Avec cette différence peut-être que l'âge a augmenté mon défaut.

Pendant cet échange de phrases, M"*® Segel sentait battre son cœur avec violence. Le père Simon faisait de loin des gestes inquiets. Il finit par se rapprocher du

piano en louvoyant. Muse frissonna comme à Tarrivée d'un ennemi mais en ce moment même on rengageait à jouer quelque chose,

— Avec plaisir, dit-elle ; j'aime la musique et je ne me fais jamais prier pour jouer. Surtout Schumann que j'aime tant.

Elle exécuta une de ces fantastiques rêveries où la douleur jaillit en notes poignantes comme des ruisselets de sang.

Elle jouait irréprochablement et avec beaucoup d'expression. Comédienne jusque dans la musique, elle rendait à ravir des sensations qu'elle n'éprouvait pcw.

La virtuose fut frénétiquement applaudie, Tilda, qui était elle-même excellente musicienne, trouva des pensées nouvelles dans cette manière d'interpréter une composition qu'elle aimait. Jacob louait mais froidement. Le p^re Simon vint le prendre par le bras et le mena àl'écart.

— Connais-tu Muse?

— Je l'ai vue dans le temps.

— Connais-tu la mère ?

— Très peu !

— Alors, apprends que ce sont deux femmes très dangereuses. La fille élevée comme une millionnaire, sans avoir le sou cherche un mari excessivement riche. Prends garde à toi. Elles tendent leurs filets.

— C'est à peine si j'arrive I...

— Les mères de cette trempe ont un tel flaire qu'elles sentent de loin les jeunes gens à marier. Gare à toi. Cette Muse est éclatante de beauté et stylée à toutes les ruses.

— Les femmes trop belles ne sont pas de mon goût.

— Elle se fera telle que tu voudras... car elle devinera ta pensée.

Assise à côté de la maîtresse de la maison. Muse tourna la tête. Elle comprit d'emblée que Simon s'était érigé en mentor du jeune Télémaque et l'appela familièrement,

— J'ai une prière à vous faire, monsieur, et je m'estime très heureuse de vous avoir rencontré.

— Une prière ? A moi ?

— Oui, monsieur. De la part de ma mère. Elle raffole de vos spirituelles reparties et voudrait vous voir quelquefois dans son salon dont vous seriez le précieux ornement.

Elle avait cru trop facilement que le père Simon se laisserait séduire par sa flatterie inattendue. Le vieux malin se contenta de la saluer, de sourire et s'éloigna précipitamment. Il s'empressa d'aller dire à Jacob :

— Elle vient de me brûler de l'encens sous le nez. C'est à cause de toi. Quelle syrène I Pour éviter ses pièges, bouche-toi les oreilles avec du coton, ferme les yeux et sauve-toi.

— Pour moi, il n'y a ni syrènes, ni magiciennes.

— Il y en a pourtant autre part que dans l'Odyssée.

Il ne convenait pas à Muse de se montrer trop empressée auprès de l'homme qu'elle pourchassait. Elle le fit appeler par Tilda, en disant qu'elle serait heureuse de l'entendre parler de ses voyages. Grâce à ce stratagème diplomatique, Jacob vint près d'elle. Une conversation très vive s'engagea.

Mais la poupée de marbre cessa de briller auprès de la pâle et mélancolique femme de cœur. Muse sentit que ses paroles ne portaient pas. Elle trouva inutile de les prodiguer davantage et se leva pour prendre congé. D'un ton froid et poli elle dit seulement au jeune homme qu'elle comptait sur sa visite ne fut-ce qu'à cause de son voisinage avec Tilda.

— Homme de glace, pensait-elle, c'est en vain que tu fais le rébarbatif. Je saurai te subjuguer. Tu m'appartiendras. C'est alors que nous réglerons nos comptes.

Elle sortit avec modestie, presque avec timidité. M^'Segel la reconduisit jusqu'à la porte. Avec forces louanges elle demanda ensuite à Jacob :

— Comment la trouvez-vous ?

188 LE luiF

' ■ ' ' I ^ I . ■ I ■ Il I

— Merveilleusement belle, mais elle a je ne sais quoi de désagréable.

Quelques-uns protestèrent.

— C'est la femme la moins naturelle que j'ai rencontrée. Or, mon idéal est la femme vraie et sincère.

— Je t'approuve, appuya Simon, mais où sont les femmes qui répondent à ton idéal?

Tilda tomba dans la rêverie. Pendant ce temps, Henri, en sa qualité de maître de la maison reconduisait Muse jusqu'à la porte de la rue. On devinait à ses yeux enflammés que cette perle lui plaisait. De son côté M"° Wtorkowska trouvait Segel de son goût, mais elle ne pouvait se compromettre avec un homme marié pendant qu'elle cherchait un époux. Autrement, ces deux âmes eussent sympathisé ensemble car elles semblaient créées Tune pour Tautre. Le dernier regard de Henri fut si ardent que Muse y vit presque une compensation à la froideur de Jacob.

La mère attendait impatiemment le résultat de cette première reconnaissance.

— Tu l'as vu ? demanda-t-elle.

— Oui!

— Eh bien?

— Les préludes, comme tu me l'as dit toi-même, chère maman, sont toujours ennuyeux. Je lui ai joué en perfection une fantaisie de Schumann. Je me sentais inspirée. Je me suis montrée tout à la fois séduisante et indifférente. Je lui jetais des regards furtifs ni trop ardents ni trop froids. Par une marche lente et insidieuse, j'ai tenté de le mettre hors de ses gardes et de le captiver...

— Tout cela aboutira-t-il ?

— Non probablement. Il a quelque chose au cœur.

— Et tu ne peux pas, par ton art magique, arracher ce qui s'est enraciné dans cette âme ?

— J'essaierai. Mais il ne se laissera prendre qu'à un amour vrai. C'est le plus difficile à jouer.

— Je suis chagrinée de te voir douter du succès dès la première escarmouche.

— Oh! Si je le veux absolument, je l'aurai ! Mais je serai forcée de me compremettre... Non pas de la façon que tu m'as suggérée, ce matin... Il suffira de m'afficher aux yeux du monde... Du reste, ce que le comte Alfred dit de la chasse s'applique parfaitement à ma situation. Il ne faut jamais faire un plan d'avance pour tirer sur le gibier. Le plan surgit et se développe sur les lieux mêmes. Pour te consoler, je t'apprendrai que Henri s'est épris pour moi d'un fol amour.

— Quel Henri ?

— Notre voisin, Segel.

— Comment il oserait ?...

— Si tu l'avais vu me serrer la main... Si tu l'avais entendu soupirer en me reconduisant I C'était très drôle.

— Malheureusement il est marié.

— Oui ! mais Tilda tousse beaucoup. On dit que la poitrine est prise. Elle n'a pas encore vingt-cinq ans. A cet âge la phtisie est mortelle ! Mais, que Dieu la conserve !

— Tu as vraiment du génie ! Ta prévoyance est admirable. Si on peut la garder en réserve, ce ne sera pas un mal. Je préférerais pourtant Jacob. Les hommes du calibre de Henri ne deviennent pas sérieusement amoureux. Leur sentiment n'est pas de l'amour. Chaque année il change de maîtresse. C'est le théâtre qui fournit surtout à sa consommation.

— Bah ! C'est l'habitude aujourd'hui I

— Crois-moi. Il vaut mieux nous en tenir à Jacob. Il y a quelque chose d'horrible à compter sur un cercueil.

— Je ferai tout ce que je pourrai pour te complaire. Je regretterais tant cette pauvre chère Tilda.... Néanmoins on lit la mort dans ses yeux.

— Tais-toi donc ! Pense plutôt à Jacob.

— Nous verrons! Mais moi, j'aimerais mieux Henri. La mère haussa les épaules et se tut.

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