LES NÉVROPATHES VOYAGEURS
Les observations qui vont suivre ont toutes été recueillies à la Salpê- Irière.
Les malades, venus de loin pour demander une consultation à M. Charcot, sont tous Israélites. Il y a là assurément autre chose qu'une banale coïncidence; nous nous expliquerons plus loin sur cette question. Mais hâtons-nous de le dire, il n'est pas invraisemblable de supposer que, l'attention une fois attirée sur cette forme de névropathie, on puisse rencontrer des cas semblables parmi des individus de races et de religions différentes. — Les exemples abondent, dans tous les peuples et dans toutes les classes de la société, de gens qui sont poussés par un perpétuel besoin de mouvement, et dont la vie se passe en déplacements continuels. — Beaucoup ne sont pas juifs ; mais la proportion de ceux-ci est assurément considérable. Les observations suivantes en font foi.
Observation I.
Klein, Israélite hongrois, 23 ans. — C'est le malade dont M. Gharcot a retracé l'histoire pleine de péripéties (I) :
Il a d'abord traversé l'Allemagne, s'arrêtant à Dresde, àLeipsick, à Breslau, ;'i Berlin, exerçant un instant dans chacune de ces villes, son métier de tailleur, dans le but de ramasser quelque argent lui permettant de continuer son voyage. De Berlin, il passe en Angleterre qu'il trouve « triste » et où il ne reste que deux mois. De là, riche de 70 shellings, il se rend à Anvers où il s'installe pendant 4 mois ; mais l'ouvrage venant à manquer, il part puur Bruxelles, où, à son grand désappointement, il ne trouve pas de travail.
Bientôt son trésor s'épuise, et n'ayant plus que 4 francs en poche, il prend le parti de se rendre à Liège, à pied. Mille misères l'attendaient dans ce voyage pédestre qui n'a pas duré moins de cinq jours. Les deux premiers jours, il dut marcher sous une pluie battante, à travers des chemins défoncés. Le matin du 3 e jour, c'était le 2 août 1888, la pluie ayant cessé un instant, il se couche vers 9 heures, tombant de fatigue et trempé jusqu'aux os, le long de la route sur la terre humide. Là, il s'endort lourdement, reposant sur le sol par le côté droit du corps. Il a dormi jusqu'à 2 heures de l'après-midi. Il est certain que, pendant toute la durée de son sommeil, il n'a pas changé un instant de position,
(1) Chareot, Leç ons du mardi, 1889, p. 3t8.
car c'est seulement sur le côté droit que ses vêtements ont été couverts de boue. Au réveil, il ressentait dans toute l'étendue du membre supérieur droit et dans la cuisse ainsi que dans le genou du même côté, des douleurs vives accompagnées d'un sentiment d'engourdissement fort pénible. Il lui fallait cependant malgré tout se remettre en marche : il n'était qu'à mi-chemin, et ses ressources pécuniaires étant complètement épuisées, il ne devait plus compter que sur la charité publique. Il rassembla toutes ses forces et continua sa route clopin dopant, traînant sa jambe gauche dont il soulfrait beaucoup. Enfin il arriva à Liège, le 5 e jour, dans un état déplorable et fut reçu à l'hôpital anglais où il resta traité, paraît-il, pour un « rhumatisme », à l'aide de l'électricité. Sa famille lui ayant sur ces entrefaites, envoyé quelque argent, il se rend à Spa, toujours à pied, et de là à Yerviers où il entre encore à l'hôpital. Il y éprouva quelque soulagement de sa douleur sous l'influence de bains de vapeur locaux qui lui furent administrés. Il quitte Yerviers pour Metz où il arriva boitant plus que jamais. L'association israélite de cette ville lui donna quelques secours d'argent qui lui permettent de prendre le train pour Chàlons-sur-Marne. De Châlons, toujours souffrant et boitant, il se met eu route à pied pour Paris, marchant environ quatre heures par jour, et vivant de quelques aumônes qui lui sont faites, par ceux de ses coreligionnaires qu'il rencontre dans les villes où il s'arrête chemin faisant.
Je n'ai pas cru, Messieurs, devoir vous épargner les détails relatifs à toutes ces pérégrinations singulières parce qu'elles révèlent chez notre homme, si je ne me trompe, un état psychique particulier qui nous conduit à le considérer comme un anormal, un déséquilibré. Il était important également de bien mettre en relief les misères, les privations, les fatigues excessives dont il a souffert pendant ses voyages, et d'insister aussi sur cette malencontreuse matinée du 3 août où il est resté couché dormant pendant plusieurs heures, sur la terre humide, reposant par le côté droit du corps. Ce sont là, en effet, des circonstances qui nous paraissent avoir joué un rôle important dans le développement de la maladie.
Klein a fait son entrée à Paris le 11 décembre 1888, le lendemain il se présentait à la Salpêtrière où il a été admis dans le service de clinique.
Il faisait vraiment peine à voir ; déguenillé, sale, pâle, amaigri, tombant de fatigue et tout ahuri, il présentait vraiment l'image poignante du complet dénûment. Il avait les pieds meurtris, et pendant plusieurs jours, il ne se sentit pas le courage de sortir un instant du lit. Enfin lorsque sous l'influence du repos et d'une alimentation à discrétion, il se fut un peu remis, l'examen que nous fîmes de son état nous apprit ce qui suit :
Aucune lésion viscérale quelconque..
Les lésions du système nerveux constituent tous les symptômes : Contracture spasmodique du bras droit de l'avant-bras et de la main qui est déformée suivant
le type d'extension cubital. — Ces déformations remontent aux premiers jours qui ont suivi la journée du 2 août 88. — Anesthésie complète et sous tous les modes du membre supérieur droit — limitée en gigot.
Au membre inférieur droit, contracture analogue au niveau de la hanche et du genou, anesthésie en manchon de la hanche au genou. — Les mouvements sont douloureux, mais pas d'inflammation. Pas de stigmates sensoriels, sauf la perte du goût sur une moitié droite de la langue.
Pas d'attaques ni de points hystérogènes.
Rêves pénibles : des chiens le poursuivent venant de droite à gauche.
Fig. 7.
Pas de symptômes neurasthéniques (céphalée, plaque sacrée) : pas de confusion de l'esprit, de vertiges.
M. Charcot conclut :
« Il est remarquable que, chez notre homme, on ne rencontre pas de symptômes neurasthéniques bien accentués. — L'hystérie parait être chez lui primitive : pour le moins c'est elle qui, de beaucoup, domine la situation. — Evidemment il s'agit d'un cas d'hystérie traumatique avec contracture.
« Il était d'ailleurs, antérieurement peut-être, déjà spécialement prédisposé à la névrose hystérique; c'est un israelite, remarquez-le bien, et le fait seul de ses pérégrinations bizarres, nous le présente comme mentalement soumis au régime des impulsions ; à la vérité, la recherche des antécédents héréditaires n'a pas
fourni de résultats précis ; mais il nous a raconté l'histoire d'un de ses grands pères mort en 18'iN en Russie, « sous le knout (?) ». el cette circonstance est bien de nature à faire supposer, pour le moins, que sa famille a dû vivre plus d'une fois sous le coup d'émotions dramatiques.
Sous l'influence du traitement, une amélioration considérable est survenue dans l'état physique et moral de ce malade.
Mais ses récents malheurs ne l'ont, paraît-il, nullement guéri de sa manie des voyages, car il se propose aussitôt qu'il sera remis sur pied de partir pour le Brésil.
Observation II (1).
Moser B. dit Moïse, âgé de 38 ans. juif polonais, né près de Varsovie.
Il a pérégriné dans tous les pays de l'Europe.
Tout enfant, il fut recueilli par l'autorité militaire russe et placé dans une école spéciale où il reçut une certaine instruction. Pressé de quitter la religion juive par ses supérieurs, il lutta longtemps avant de se décider à renier la foi de ses pères ; se sentant près de succomber, il s'enfuit brusquement et quitta la Russie. II avait alors 15 ou 16 ans et ne savait aucun métier.
Dès cette époque, il se mit à errer de pays en pays, sans but bien arrêté. A Buda Pesth il s'est marié, et il a séjourné quelque temps dans cette ville, où il a eu trois enfants.
Mais cette balte était trop longue à son gré et le besoin de voyager le tourmentait sans cesse.
Il conduisit alors sa famille à Jérusalem où il la laissa pour aller parcourir le monde. Dr cinq en cinq ans, il y retournait en pèlerinage, revoyait les siens pendant quelques jours, [mis repartait vers de nouveaux pays.
Comment a-t-il vécu pendant ces voyages incessants ? Ne sachant et ne pouvant faire aucun métier, il a dû compter sur la charité' publique, et la solidarité de ses coréligionaires. A cet égard, il est peu explicite. D'ailleurs, il a dû se contenter de très peu ; souvent même, il a dû manquer de tout.
Quant à la raison de ces déplacements perpétuels, « c'était, dit-il, pour trouver un remède au mal dont je soutirais depuis l'âge de 25 ans, mal qui ne me laissait ni trêve, ni repos, et pour lequel j'ai été consulter tous les spécialistes du monde. »
En effet, dans un volumineux dossier de paperasses crasseuses qui ne le quitte jamais, il nous montre des ordonnances datées de toutes les universités de l'Europe et signées des noms les plus illustres.
(1) Une partie de cette observation nous a été communiquée par notre ami M. te D r Dutit, chef de clinique à la Salpêtrière que nous remercions bien vivement de son obligeance ; nous avons également observé le malade à la Salpêtrière dans le courant de l'année 18'J2.
Il a vu Meynert.LeydeiijErbjKussmaul, etc. L'an dernier il est allé consulter Yan Lair.
Fig. 8. — Moser B. dit Moise.
Il a parcouru plusieurs fois et dans tous les sens, la Pologne, l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, l'Angleterre etc.
Enfin la renommée de l'école de la Salpêtrièré l'attira à Paris dans le courant de l'année 1892.
Il fit son apparition dans un accoutrement sordide. Vêtu d'une longue lévite noire, usée et rapiécée, couverte de graisse et de poussière, luisante aux manches et aux revers, un pantalon trop long, frangé dans le bas, une chemise d'une saleté repoussante. Des souliers tout percés de trous. Sur la tète, un chapeau haut de l'orme indescriptible.
Son faciès rappelle celui des juifs polonais ou allemands :
La face maigre, aux traits fortement creusés, disparaît dans une large barbe malpropre, frisant sur les côtés. D'épais cheveux retombent sur les oreilles et sur la nuque en papillottes graisseuses. Le front haut et rond est sillonné en travers de rides profondes. Les sourcils épais se rapprochent au-dessus du nez par deux plis très accentués. Ces rides donnent à la physionomie une expression à la fois douloureuse et attentive. Les yeux petits, mais vifs et intelligents, sont bridés parmi clignotement des paupières, comme pour éviter la poussière ou la lumière vive ; le clignotement ajoute encore à l'air pleurard et réfléchi. Le nez long et busqué tombe sur des lèvres fortes un peu retournées. Un pli profond le sépare des joues et sa mobilité est telle qu'on ne sait jamais si cet homme va rire ou pleurer.
Il marche à tous petits pas, le dos raidi, légèrement voûté, l'air humble et misérable, arrêtant les passants comme pour demander une aumône. Il parle sur un ton lamentable, presque toujours en allemand ; et cependant il sait l'anglais, le turc, le russe et l'hébreu.
Dans sa poche il garde soigneusement une bible, ses précieuses ordonnances cosmopolites, et une petite fiole qui contient tantôt un cordial, tantôt du lait, tantôt même de l'urine qu'il veut faire examiner.
Dès son entrée dans le cabinet de M. Gharcot, il commence la longue histoire de ses souffrances, et suivant le procédé familier aux neurasthéniques, il sort une liste détaillée des symptômes qu'il éprouve et en commence la lecture.
Voici le résumé de cette auto-observation où se retrouvent la plupart des signes classiques de la neurasthénie:
Céphalée persistante, consistant en une sensation pénible dépression autour de la tète et prédominant à la partie postérieure, un peu au-dessus delà région occipitale.
Douleurs vagues le long de la colonne vertébrale, se montrant particulièrement marquée entre les deux épaules et à la région sacrée.
Dans les membres, aux jointures et dans les muscles, des douleurs vagues, qui changent de place : « des rhumatismes qui se promènent ».
Troubles gastriques divers : digestions pénibles, ballonnement du creux épigastrique, éructations, prolongées et répétées un grand nombre de fois après chaque repas.
Insomnie : cauchemars très compliqués dont la description est presque impossible à comprendre.
Il accuse en outre une foule de sensations obsédantes en divers points du corps : tiraillement des yeux vers le fond de l'orbite, impression de froid continuelle sur la joue droite. Picottements à fleur d'épiderme qui parcourent tous les membres, etc., etc.
Toutes ces impressions, le sujet parait les avoir observées, analysées et méditées longuement. Il les décrit avec une loquacité et une mimique singulièrement expressives. — Quand il commence le récit détaillé d'une nouvelle sensation, rien ne peut l'arrêter dans son discours. — Il poursuit son interlocuteur dans toutes les pièces, dans toutes les cours de l'hôpital, et si l'on parvient à lui échapper, il se tourne vers une autre personne à laquelle il recommence son récit lamentable.
Parfois, il décrit ses souffrances sur un ton enthousiaste, se complaisant dans les détails, fier en quelque sorte de la méticuleuse analyse qn'il en a faite. — Puis, tout à coup, il s'attendrit sur son sort malheureux et se prend à larmoyer de la façon la plus attendrissante. Sa voix est pleine de sanglots, ses yeux sont remplis de larmes, il joint les mains dans une supplication pressante : « Mon Di ! Mon Di I Soulaehez moi, mon bon Mossi ! » dit-il en se précipitant vers M. Charcot, puis il lui prend la main et la baise respectueusement en courbant son échine et avec une esquisse furtive d'agenouillement.
Mais si on lui propose un traitement, aussitôt il prend un air attentif et sérieux cherchant à se bien pénétrer des paroles qu'on lui dit; puis, peu à peu il esquisse un sourire, ses petits yeux malins se clignent à demi, il hoche la tête d'un air sceptique. — « Non ! ce n'est pas cela qui lui convient. Il le sait bien, lui. Il a tout essayé; médications internes, hydrothérapie, pointes de feu, etc. Non I ce n'est pas encore cela. »
Et avec son sourire et son hochement de tête, il s'en va, paraissant dire : « Allons ! ceux-ci ne sont pas plus forts que les autres »
Ce pauvre diable est cependant resté près d'un an à Paris, venant régulièrement tous les jours à la Salpêtrière où il suivait un traitement par l'électricité. — Comme c'était chose neuve pour lui, il en fût enchanté, et même, il crut avoir trouvé là le soulagement après lequel il courait depuis si longtemps. Il demanda à M. Charcot un certificat qui lui permit d'obtenir de M. Rothschild l'argent nécessaire pour acheter un appareil électrique. Il voulait l'emporter dans son pays, en Russie, où il espérait terminer heureusement ses jours, ayant entre les mains un procédé de guérison certain.
Mais pendant qu'il attendait ses subsides, il s'aperçut que le traitement perdait peu à peu de son efficacité. — De nouveaux symptômes qu'il observa en lui, n'étaient pas guéris par l'électricité (I). — Il recommença alors ses jéré-
(1) C'étaient surtout des pollutions nocturnes dont il avait, disait-il, 20 à 30 chaque nuit.
miades, arrêtant M. Charcot tous les jours dans le service, ou bien le chef de clinique, les internes, les externes ; heureux quand il pouvait trouver une oreille complaisante, un nouvel auditeur se laissant attendrir par ses lamentations.
Mais à la fin, voyant qu'on faisait la sourde oreille, que chacun l'évitait, le fuyait, redoutant son triste bavardage, il disparut. — Qui sait vers quels nouveaux pays il a dirigé sa marche vagabonde ? A quels médecins il a été répéter son histoire misérable, cherchant toujours une introuvable guérison.
Observation III (personnelle).
Gottlieb M., âgé de 42 ans, apparut à la Salpétrière au mois de février 1892.
Dénué de toutes ressources, il venait demander un lit à l'hôpital. Les salles étant pleines, on ne put le recevoir de suite, mais on lui promit de l'admettre, s'il revenait le surlendemain. Pendant le peu de temps qu'il resta dans le service, nous pûmes recueillir son histoire, et faire de lui un croquis et des photographies. Mais, malgré une aumône assez large qui lui fut faite, pour l'aidera attendre le surlendemain, il ne revint pas. Son apparition avait duré quelques heures seulement.
Il était né dans un village des environs de Wilna. Son origine devait être fort obscure : jamais il n'avait appris à lire ni à écrire et cependant, comme ses congénères, il parlait couramment plusieurs langues, le russe, l'allemand et un peu l'anglais. Il a commencé à voyager de très bonne heure par nécessité, ou simplement par goût de la vie errante : il n'est pas explicite à cet égard. De bonne heure aussi, il a fréquenté les hôpitaux, d'abord ceux de son pays où il a été traité pour les affections les plus diverses. A St-Pétersbourg, il est resté longtemps dans un service où on le soignait, dit-il, pour une maladie de foie (?)
Mais ne pouvant trouver en Russie de remède à ses maux, il s'adressa à l'Allemagne, puis à l'Autriche, quêtant dans chaqueuniversitéune consultation pour son mal de tête, sa douleur de dos, ses points de côté. Ce fut en vain.
Il se décida alors à passer en Angleterre, et pensait avoir trouvé enfin à Londres un soulagement à ses souffrances. Ce ne fut qu'une bien courte accalmie, car il s'aperçut bientôt que si les médecins amélioraient son état, le climat de l'Angleterre lui était particulièrement défavorable. Cruel dilemme qui l'obséda péniblement et dont il ne put se tirer qu'en passant le détroit et en venant chercher en France la guérison rêvée.
Il se présenta à plusieurs consultations d'hôpitaux, dans un état de dénuement extrême, espérant être admis et soigné. Mais jamais reçu, et toujours mécontent des remèdes qu'on lui proposait, il se décida à venir à la Salpétrière dont il avait entendu parler depuis longtemps.
Il arriva l'air profondément misérable, vêtu de la façon la plus sordide. Ses
Phototype négatif A. Londe
Photocollographie Chêne et Longuet