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CHAPITRE

« LA /.ONE DE RÉSIDENCE )) EN TANT QUE MARCHE POUR LE COMMERCE ET l'iNDUSTRIE DES JUIFS

Mais, pourrait-on me faire observer, si extraordinaire que soient les chilïVes que nous venons d'examiner, ils ne prouvent pas encore que les Juifs se trouvent dans l'impossibilité de vivre avec les professions qu'ils exercent. Ils prouvent uniquement que les Juifs ne pourraient vivre de leurs professions s'ils devaient se suffire à eux-mêmes ; ils prouvent, en d'autres termes, que, étant donné la disproportion qui règne dans la répartition des professions parmi la population juive, celle-ci ne peut exisler comme unité économique isolée et se suffisant à (.lle-mème. .Mais, à l'iieure actuelle, les unités économiques fermées ont, en général, disparu du monde civilisé. Ka prospérité économique des peuples civilisés repose précisément, et surtout, sur l'échange international, qui suppose lui-même une certaine spécialisation de la production. Pour qu'il y ait échange, il faut, d'un côlé, (jue la j)roduction de certains articles soit plus grande que ne l'exigcuit les besoins nationaux et, de l'autre, (jue la production de certains autres articles dont le pays ne peut cependant se passer soit inférieure aux iiesoins, c'est-à-diie qu'il faut (ju'il y ail

LES CAUSES DE L E.MI(;UAT10N JIIVE

une certaine « (Jis{)ro|Jortion » dans l'aclivité économique de la nation. Kt l'exemple de l'Angleterre est là, qui nous montre qu'il n'est point nécessaire de produire tout ce dont on a besoin pour vivre et [)rospérer. Ceci est d'autant plus vrai pour les Juifs, qui n'habitent même pas un territoire fermé et qui constituent une faible minorité de la population du pays qu'ils habitent. La foule énorme des marchands et des producteurs de vêtements devrait certainement mourir de faim, si leur activité économique était bornée au seul public juif. Mais, en réalité, le Juif fait le commerce et échange ses produits avec le reste de la population du pays. Dans ces conditions, les chifîres analysés plus haut montrent efîeclivement que les Juifs sont concentrés dans un nombre restreint de professions, mais ils ne prouvent pas que ces professions soient, de ce fait, encombréjes : le nombre des Juifs actifs dans ces branches peut être encore plus grand et ils peuvent tous y prospérer, s'ils ont un marché non-juif assez vaste pour l'écoulement de leurs produits et pour leur commerce.

Certes, s'ils avaient un marché non-juif suffisamment grand pour l'écoulement de leurs produits et pour leur commerce, il n'y aurait pas encombrement dans les professions qu'ils exercent. Mais il s'agit précisément de savoir si la « zone de résidence » en général, et non pas seulement la partie juive de sa population, n'est pas sursaturée de producteurs de vêtements et de marchands.

Naturellement, le nombre de personnes qui peuvent vivre d'une certaine profession déterminée n'est pas absolu. 11 dépend d'une foule de conditions, parmi lesquelles je ne rappellerai que les deux suivantes : d'abord, le niveau des besoins de ceux qui doivent vivre de cette profession et, ensuite et surtout, les di-

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mensions du marché pour lequel ils travaillent. Plus leurs besoins sont réduits, plus est modique le gain dont ils peuvent se contenter et plus est grand le nombre de personnes qui (dans d'autres circonstances égales) peuvent vivre de la p:ofession en question. De môme, et surtout, plus le marché d'écoulement est grand, plus les débouchés ouverts aux produits de cette profession sont vastes, et plus est élevé, lui aussi, le nombre de personnes qui peuvent trouver assez d'occupation dans cette branche. — Les dimensions du marché dépendent, à leur tour, de toute une série de circonstances parmi lesquelles il suffit de citer les trois que voici : 1<* Le nombre de personnes que représente ce marché, 2° leur bien-être économique et 3° leur étal de civilisation. Un public nombreux a besoin do plus de produits et de plus de producteurs ; de deux marchés également nombreux, la demande de produits sera plus i;randc de la part du marché [)lus riciic ; et, les besoins croissant avec le progrès de la civilisation, il s'ensuit qu'un public plus civilisé représente généralement un inarché plus vaste, olfre plus do débouchés qu'un public aussi nombreux, mais moins civilisé et ayant, par conséquent, des besoins plus restreints.

Va maintenant revenons à la « zone de résidence d. Nous avons vu (tableau XX \V) que, en priMiant toute la p()[)ulati()n do la zone sans distinction de race et de religion, les personnes occu[)ées du commerce ne foruKMit (jue b; .'),."> (I 0 des actifs et (jiic les producteurs de vôtemonl n'en icpréscntfnt (|iie b» \ 0/1). l'^n /''rmicr, on comptait, en l'.MII, sur une poj)ulati()n active de l!>.7l."».()0i) personnes, I.H22.!t:i(l aiMifs occupés dans le comuierco et 1.722.2Si- actifs dans l'iniliistrie du vrlemenl, soit r(!sp. le 0,2 (!t le S," (I 0 des actifs, l'.n .!//<'majiic, il y avait, en ISO."), sur une [»o[mIalioii active

':i()2 I.F.S CAiSKS i)i: l'i:mi(;kati()> jiivr

de 22.913.000 personnes, 1.881.000 actifs occupés dans le commerce et 1.313.000 actifs pratiquant l'industrie du vêtement, soit, respectivement, le 8,2 et le 0,0 0/0 des actifs. Dans la « zone de résidence » (et môme dans chaque région de celte zone), le pourcentage des personnes occupées dans ces deux branches est donc de beaucoup inférieur à celui observé en France ou en Allemagne. Nous ne pouvons donc affirmer efleclivement que, dans la « zone de résidence » il y ait absolument trop de marchands et de producteurs de vêtements, c'est-à-dire qu'il y en ait un nombre tellement grand qu'ils ne puissent y vivre convenablement à aucune condition. Si l'ensemble de la population de la « zone » se trouvait au même niveau de civilisation et de bienêtre économique que la population de la France ou de l'Allemagne, on souffrirait encore, dans la « zone de résidence », d'un manque de commerçants et de producteurs de vêtements, et les Juifs n'auraient certainement pas à fuir le pays (1). Mais cette supposition me rappelle le proverbe polonais « Si lagrand'maman avait une moustache.... elle serait un grand-papa ». Si la zone de résidence pouvait être comparée à la France et à l'Allemagne, elle ne serait pas ce qu'elle est à l'heure actuelle.

Exi Autriche, où la population se trouve, d'une façon générale, à un niveau de civilisation et de bien-être éco-

(1) Le pourcentage des israélites qui s'occupent du commerça est, en effet, en Allemagne, beaucoup plus élevé qu'en Russie dans la zone de résidence. Ainsi, sur 244.586 israélites économiquement actifs, il y en avait (en 1895] 133.461, soit 54,5 0/0 occupés dans le commerce (et au transport) — D"^ A. Ruppin, Die Juden der Gerjenivart, Berlin, 1904, pp. 184 et suivantes. Tandis que, dans la zone de résidence, les commerçants forment un tiers (34,5 0/0) des actifs chez les Juifs, ils en constituent la majorité absolue chez les israélites allemands.

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nomique sans doute plus bas qu'en France ou en Allemagne, mais plus élevé que dans la zone de résidence, il y avait, en 1900, 14.109.000 actifs dont 641.000 dans le commerce et 567.000 dans l'industrie du vêtement, soit, respectivement, le 4,o 0/0 et le 4 0/0 des actifs. Le pourcentage des actifs pour Vindustrie du vêlement est donc, dins la « zone de résidence », aussi élevé qu'en Autriche. Mais l'état de civilisation et la situation économique des populations non-juives étant sensiblement inférieurs dans la zone de résidence à ce qu'il est en Autriche, il faut conclure que, dans les conditions actuelles, il y a en général, dans la « zone », trop de personnes occupées dans cette branche industrielle ; par conséquent, même en supposant que les Juifs aient librement accès auprès du public non-Juif de la « zone », ceux d'entre eux qui pratiquent l'industrie du vêtement ne peuvent, néanmoins, gagner suflisamment pour vivre, et un certain nombre devra émigrer.

Le pourcentage des actifs qui s'occupent du commerce est, dans la zone de résidence, plus fort même qu'en Autriche (.j,.j 0/0 contrei, .j 0/0 actifs); étant donné les conditions actuelles, et quelle que soit la composition ethnique (bî la population, il y a donc beaucoup trop de commerçants dans la « zone » ; par conséquent, ceux-ci ne peuvent pas, non plus, gagner de (juoi vivre, et ils se voient aussi forcés d'émigrer.

Des di/férentes rn/ions dont se compose la zone do résidence, In région du Sud-ICst est la seub; où nous trouvions, dans le commerce, 4 1/2 0/0 des actifs (90.137 personnes occupées dans le commerce, dont 44.30(1 Juifs, sur un total de 2.(2(1.103 actifs); dans cette région seule (où le pourcentiigtî des Juifs est beaucoup plus bas (juc dans toutes bs autres régions de la « zone »), le pourcentage des aclils (|iii revient au corn-

-(M I.RS CAL'SKS 1M-: L KUI(;IUT1(»\ .IflVE

mercê est égal à celui qu'on observe en moyenne en Autriche (1). Dans la région du Sud-Ouest, par contre, les personnes pratiquant le commerce forment le G 1/2 0/0 de tous les actifs (242.370 personnes occupées dans le commerce, dont 181, G2i Juifs, sur un total de 3.080.151 actifs), soit une proportion de moitié plus forte que dans la région du Sud-Est. Aussi les commerçants juifs émigrent-ils du Sud-Ouest vers le Sud- Est, sans parler de leur émigration en Amérique. — En Pologne^ les actifs dans le commerce représentaient le o 0/0 du total des actifs (153.172, dont 113.341 Juifs, sur une population active de 2.954.483); dans la région du Noi'd aussi, le nombre des personnes occupées dans le commerce par rapport au total des actifs était égal à 3 0/0 (123.241, dont 110.946 Juifs, sur un total de 2.328.890 actifs). La région du Nord (Lithuanie et Russie Blanche) est la contrée la plus pauvre et économiquement la plus arriérée de toute la « zone », tandis que la Pologne y occupe la toute première place par son industrie et par son commerce (2); dans la région du

(1) La Galicie est une des provinces les plus pauvres et les plus arriérées de l'AutricIie. Aussi le pourceutage des actifs qui s'occupent du commerce et de l'industrie du vêtement (Juifs et autres réunis) est-il, dans cette province, plus bas que le pourcentage moyen de l'Autriche. Sur 3.973.885 actifs que comptait la Galicie en 1900, il y avait en tout 118.078 actifs occupés dans le commerce et le transport, et 57.830 occupés dans l'industrie du vêtement, soit respectivement 3 0/0 et 1 1/2 0/0. ^-S'il y a encore un excès dans ces professions, il est donc, en tout cns, plus faible que dans la « zone de résidence » en Russie.

(2) D'après le cartogramme et les tableaux annexes qui se trouvent dans le rapport de la Commission Impériale de Russie à l'exposition universelle de Paris de 1900 {La Russie à la fin du xix« siècle), encartés à la page 306, on voit que la somme représentant la productivité des mines, des fabriques et des usines a été, en moyenne par habitant, égale : dans la région du Nord- Ouest coïncide avec le Nord de la zone), à 6.000 roubles ; dans

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Nord, il y a donc beaucoup moins de place pour des commerçants qu'en Pologne, et si, en Pologne, nous trouvons les commerçants dans la proportion de 5 0/0 des actifs, il s'ensuit que, dans la région du Nord, il ne peut y avoir place pour eux dans une pareille proportion ; comme nous l'avons vu, ils émigrent précisément de la région du Xord vers la Pologne.

Le fait que, dans la région du Nord, il y a plus de producteurs de vêtements et de commerçants que cette région n'en peut entretenir à l'heure qu'il est, a été démontré aussi par M. Broutskous (1).

Il a pris deux gouvernements (Vitbesk et Mohilév) qui se trouvent dans le Nord de la zone de résidence, et deux gouvernements voisins (Smolensk et Pskov), qui ressemblent beaucoup, tant par leurs conditions naturelles que par Kur état économique, aux deux précédents, mais qui sont situés au delà de la « ligne de résidence des Juifs » : par suite, dans les premiers, les Juifs constituent le 12 0/0 de la pojmlation, tandis que, dans les derniers, ils ne forment pas même l 0/0 (0, 7 0/0). Et voici ce que l'on constate : dans les deux gouvernements situés en dehors de la « zone », sur 1.000 habitants (sans distinction de race), 10 vivaient du commerce et 1 1 de l'industrie du vêtement, tandis que, dans les deux gouvernements de la « zone », sur un mémo nombre d'habitants (sans distinction de race), 03 vivaient du commerce et 2i de l'industrie du vêlement. Mu d'autres termes, dans les mêmes conditions où 100 personnes vivent du commerce ou do

la rf''f^i(>ii du sudouestfPodolif , Volliynic, Kiefi, ;\ l 'i.OOO roul)|ps ; dans le Midi (Jekateriiioslav, Tauride, Klierson, Uessaiuliic jdiis Astrakhan et la province du Don), à 2r).000 roubles. Hans la « région des bords de la Vistule » (Itoyaunie de Pologne), à 45.000 roubles. Ces cliilTres se rapportent à 1897. (1) Op. cit., pp. 2'J-:t2.

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l'iiidustrio du vi^temenf. en dehors de la « zone », sont condamnées à en vivre 270 (pour le commerce) et 220 (pour l'industrie du vêtement) dans les gouvernements voisins situés à l'intérieur de la zone.

C'est à ce point que sont sursaturées, si l'on peut s'exprimer ainsi, les deux principales professions « juives » dans la zone de résidence, en général, et en particulier dans chacune des régions dont elle se compose.

La zone de résidence n''est donc pas un marché suffi- ' samment grand pour que les Juifs qui s^y vouent à Vindustrie du vêtement et au commerce puissent gagner ce qui est nécessaire à une existence des plus modestes (comme celle des travailleurs du vêtement et des commerçants qui habitent en dehors de la zone), même si la population chrétienne de la zone ne faisait aucune distinctio7i entre Israélites et chrétiens ni dans ses achats ni dans ses ventes ; car, dans la zone sont occupées à ces professions beaucoup plus de personnes quil n'en peut subsister à Vheure quil est.

C'est pourquoi M. Broutskous conclut : a Pour que la population juive se trouve dans les mômes conditions que la population industrielle et commerciale des gouvernements susmentionnés, situés en dehors de la zone de résidence, il faut qu'environ 60 0/0 des Juifs passent à d'autres occupations ou émigrent du pays. »

En effet, petit à petit la population juive passe à d'autres occupations. On passe surtout du commerce à l'industrie, quand la vie dans le commerce devient par trop difficile.

Plusieurs indices sur lesquels je ne puis m'arrêter ici montrent qu'une telle évolution se produit réellement dans la répartition des professions parmi les Juifs. Mais, comme j'ai déjà eu l'occasion de le faire observer, un changement considérable dans la répartition des [rofes-

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sions d'un peuple est un processus de très longue dui-ée, qui nécessite d'habitude des dizaines d'années. On observe, en effet, chez les Juifs, que le petit commerçant et le commerçant moyen font apprendre, de plus en plus fréquemment un métier à leurs enfants, mais il faudrait chercher longtemps pour trouver un marchand qui devienne lui-même un travailleur qualifié de quelque industrie ou un tailleur qui se transforme en tisserand ou en mécanicien. Se voyant dans Timpossibilité de gagner sa vie, il apprend bien rarement un nouveau métier, qui ne lui garantirait pas non plus une subsistance convenable, et il s'en ira, dès que l'occasion s'en présentera, là, où, selon les informations des amis, des parent?, etc., il pense pouvoir vivre de la profession qui lui est familière. Dans une génération, la structure professionnelle de la population juive différera sans doute beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui. Mais, en attendant, un passage rapide, un passage en masse d'une profession à l'autre ne se produit pas chez les Juifs et ne peut se produire (et ce n'est qu'un It-l passage, sur une échelle extrêmement large et d'une rapidité extraordinaire, qui pourrait changer sensiblement la situation des Juifs occupés actuellement dans le commerce et dans l'industrie du vêlement). 11 ne reste donc d'autre issue que l'émigration.

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