‹ Le Juif errant d'aujourd'huiChapitre 50 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Et jadis? demandera-t-on. II y a cinquante, cent ou deux cents ans, pourquoi les Juifs n'émigraient-ils pas? Est-ce que les professions étaient alors réparties parmi les Juifs d'une façon plus e'gale qu'à l'heure actuelle ? Et pourquoi l'émigration juive est-elle devenue si énorme au cours des 10 dernières années?

En effet, il y a quelques générations, la répartition des professions parmi la population juive était encore beaucoup plus disproportionnée que maintenant dans les provinces de l'ancienne République polonaise (surtout en Galicie et dans la zone de résidence actuelle). Et, selon toutes les données que nous possédons, c'est précisément le pourcentage des Juifs qui vivaient du commerce qui était particulièrement grand ; de plus, déjà à cette époque précapitaliste, la première place parmi les différents métiers Industriels exercés par les Juifs appartenait au métier des tailleurs (I). Mais la population juive vivait et Ira-

(1) Les documents précis à cet égard sont, naturellement, très rares. On peut pourtant trouver certains renseignements à ce sujet dans une série d'ouvrages polonais (de Grabienski,Surowiecki, Kutrzeba, Korzon, Wobly et autres) et russes (de Kostomaroff, Kamanine, Bercliadski, Schorr, Balabane et autres)

vaillait alors, dans des conditions toutes différentes de celles d'aujourd'hui. Je ne mentionnerai que les principales d'entre elles.

consacrés soit à l'histoire de la Pologne en général soit, spécia lement, al histoire des Israélites dans les Etats de l'ancienne Kepubhque de Pologne. Des articles spéciaux sur la question qui nous intéresse ici, dus surtout à M. Korobkofî, se trouvent dans la revue historique trimestrielle Yeire,^l;nïa Slarina (Le passe Juif paraissant (en russe) à Saint-Pétersbour«. Je ne citerai ic. que quelques faits (ou conclusions d'histoiiens) particulièrement caractéristiques. - . A la fin du xvii.e siècle et au commencement du x.xe, les Juifs étaientpresque les seuls en Pologne a s occuper du commerce extérieur ; ainsi, selon les données des célèbres foires de Leipzig pour la période J800-1840, les Juifs formaient de 89 à 98 0 0 do tous les marchands venus de Pologne a ces foires ... « Le commerce m(mV-»,-, autant qu'il existait dans les viles, avait les caractères du petit commerce et se trouvait surtout entre les mains des israélites. „ <r Le petit commerce était pour ainsi dire monopolisé par les Juifs ... On voit assez bien (relativement à la pénurie générale de données dans ce domaine) la structure professionnelle de la population juive en Pologne vers la fin du xviue siècle d'après un document conservé aux archives; ce sont les résultats d'un recensement fait, en 1789 dans la ville deJ»7oHu>.Cette dernièreétait une ville très normale' ne présentant aucune particularité extraordinaire, de sorte qu'on peut, d après elle, se faire une idée approximative de la population urbaine en Pologne, à cette époque. D'après ce recensement, sur 882 personnes que comptait alors la population israélitede Jitomir. 345 vivaient de la profession d'aubergiste ou de cabaretier, 219 de commerce, 187 de métiers industriel. 73 étaient des pauvres (y compris le rabbinal, les instituteurs et les autres personnes ailachées au culte et entretenus par la communauté). Kn réunissant ensemble les deux premiers groupes (aubergistes et commerçants), qui dans les statistiques modernes sont désignés sous le terme général de commerce on arrive à la conclusion que G', o'o de la population juive vivaient alors .lu commerce. - Parmi les métiers in.iusiriels. la première place appartenait déjà à cette époque au métier de tailleur. On peut en avoir la preuve dans le fait que la grande majorité des corporations de métier., juives dont les documents se sont conservés jusqu'à nos jours rfort peu nombreux, dailb-urs) se composait <ln corps de tailleurs ; par excmph,. la corporation des

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D'abord, les besoins de la population juive étaient alors de beaucoup inférieurs à ce qu'ils sont à l'heure actuelle. Il est vrai que, pendant la période qui s'est écoulée depuis, les besoins de la population non-juive se sont également accrus, mais il est hors de doute que, chez les Juifs, qui forment une population urbaine, les besoins ont augmenté dans une proportion beaucoup plus grande qu.e dans le reste delà population qui, dans son immense majorité, est composée de paysans. Il y a une ou deux générations encore, toute une famille juive vivait sur un gain si minime qu'il suffirait à peine, à notre époque, à faire subsister une seule personne.

De plus, la population juive, du moins celle des villes de moindre importance (1), vivait à ce moment, en gran.de partie encore, sous le régime de l'économie naturelle. Quand on dit que la majorité des Juifs vivait du commerce, il ne faut pas attribuer à ces mots un sens qu'ils n'ont pas. Ce n'est pas toute sa subsistance que la famille du commerçant ou de l'artisan juifs tirait du

tailleurs de Przemysl,de Lwow, d'Olik, de Berditchev (au xvii« et xviir siècles). Les Juifs étaient aussi, dans une forte proportion, des tailleurs ambulants, pour hommes et pour dames, allant de villaf^e eu villai^e et s'arrêtaut^ aussi longtemps qu'il était nécessaire, chez les gens qui leur donnaient de l'ouvrage.

(1) Du reste, où voyait-on alors non seulement de grandes villes, mais même des villes moyennes au sens contemporain du mot ? Encore en 1856, sur 114 villes (bourgades non comprises) que comptait le royaume de Pologne, il n'y avait qu'une ville de plus de 100.000 habitants, (Varsovie), une ville de 20.0a0 à 30.000 habitants, 4 de 10 à 15.000, 25 villes de 5 à 10.000 ; les 83 autres villes avaient chacune une population inférieure à 5.000. En 1827, sur 113 villes, il n'y en avait que 3 ayant une population au-dessus de 10.000 habitants (Varsovie, Lublin et Kalisz) et 5 villes ayant une population de 5 à 10.000 habitants; les 105 autres avaient une population inférieure à 5.000 habitants. — Voir sur ce sujet B. Wasiutynski, op. cit.^ pp. 50-58 et 66.

commerce ou da métier en question; une partie, souvent assez considérable^ de cette subsistance était produite, d'ordinaire, à l'intérieur même de la famille. Celleci faisait presque toujours son pain elle-même. Derrière la maison se trouvait le plus souvent un jardin potager où poussaient des pommes de terre, des légumes, des oignons et d'autres plantes de consommation quotidienne ; une vache ou, chez des pauvres, une chèvre fournissait du hiit à la lamille. On trouvait encore, dans la maison un rouet, quelquefois même un métier à lisser ; la literie, chose très importante dans le Nord et dans l'Kst de ces régions qui ont en hiver des gelées de 20 degrés et plus au-dessous de zéro, était presque toujours confectionnée par la famille elle-même, au moyen des plumes enlevées aux volailles qui, très fréquemment, étaient élevées dans la nuiison, et ainsi de suite.

De nombreuses traces de ce régime économique se sont conservées jusqu'à nos jours dans certains endroits de la zone de résidence. 11 y a vingt ou trente ans, l'économie naturelle constituait encore, dans une quantité de bourgades et de petites villes de cette zone, un élément assez imj)ortant de la vie économique des Juifs. Il existe encore des personnes qui ont elles-mêmes connu ce régime d'économie en partie pécuniaire ((jcldwirtschafl) en partie naturelle "Nuluralw irtscliaft) ou qui en ont entendu de témoins oculaires le récit détaillé (1). Sous un tel régime écono(niqu<', on achetait relativement peu pour sa subsistance, on avait besoin de fort peu iWirf/fint et, d'une façon ou d'une autie, (ui p;irveniiil à gagner avec son commerce ou avec sou unUier les (|iielqu(S

(I; Kl c'est aussi d'nprt^s lies récils de |iersonii('s 'jui ont élé en partie des lémoiiis or.uliiires de ce régime, <|U(' imiis li' décrivons. Un reslc, nous en avons encore observe^ neus-in«''nie de norulucuses el criraclérisli«iues manin-stalions.

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zloty (1 ou môme les quelques roubles dont ou avait besoin, par semaine, pour l'entretien de la maison.

Evidemment, l'économie naturelle dominait encore beaucoup plus dans le reste de la population que dans la population juive. La population non-juive n'avait donc besoin de commerçants et d'artisans que dans une mesure bien moindre qu'aujourd'hui, puisqu'elle pratiquait beaucoup moins la vente et rachat; il élair donc, jadis, plus diflicile qu'aujourd'hui de gagner quelques» zloty » Mais, dans la transformation de l'économie comme dans celle des besoins, le changement produit par l'essor du régime capitaliste a élé beaucoup plus profond pour les villes que pour les villages de la « zone » : tandis que, dans les villes, l'économie naturelle a presqa'enlièrement disparu, elle forme encore l'élément principal de la vie e'conomique du paysan en Russie et en Pologne. Et s'il est vrai, d'une part, qu'on peut gagner actuellement quelques « zloty » avec moins de peine qu'il 3' a cinquante ou cent ans, il est vrai aussi, duulre part, qu'il est beaucoup plus pénible de gagner aujourd'hui toute sa subsistance que, jadis, seulement quelques <i zloty ».

Puis, un voyage ne se faisait pas aussi facilement qu'à l'heure actuelle. Pour voyager, il fallait jadis beaucoup plus de temps, de peines physiques et d'argent (e'iant donné surtout la valeur qu'avait l'argent pour les habitants d'un pays qui n'était pas encore entièrement sorti de l'économie naturelle). Il faut ajouter encore, aux entraves qui, à l'époque dont nous parlons, se dressaient devant l'émigration, l'absence de communications postales fréquentes et régulières entre l'Amérique et les

(1) « Zloty » est une inonaaie polonaise dont ha va'eur, au xix« siècle, a été égale à 15 kopeck (soit 40 centimes).

coins éloignés de la « zone de résidence », car les chemins de fer n'existaient pas alors (1). Celui qui se décidait à partir pour l'Amérique dans ces conditions devait se résigner à être non seulement physiquement, mais encore moralement séparé de ceux qui lui étaient chers ainsi que de son milieu et du judaïsme en général. Les géographes ont beau dire que l'Amérique se trouve aujourd'hui à la même distance de la « zone » qu'il y a un siècle ou un demi-siècle ; pour l'émigrant, la distance ne se mesure pas par le nombre de kilomètres, mais par la durée du trajet, par les frais du voyage, par les peines physiques et morales qui y sont liées ; à tous ces points de vue, l'Amérique était, il y a deux générations, beaucoup plus éloignée de la « zone » qu'elle ne l'est de nos jours. Pour un Juif du gouvernement de Kovno, par exemple, la ville f3erditchev était alors plus lointaine que ne le sont aujourd'hui la République Argentine ou le Transvaal. — Aussi n'émigrait-on pas, alors, au delà de l'Océan. Et si quelqu'un se décidait à aller a: au loin » pour tenter la chance, il se dirigeait soit vers le Sud de la « zone », soit vers les gouvernements de la Grande- Russie, autant du moins que la police locale corrompue fermait les yeux sur son arrivée illégale dans ces régions.

(1) C'est en 1836 que fut construit le premier petit chemin de fer (27 km.) de Saint-Pétersbourg ù Tsarskoie-Selo ; en 1837, fut achevé le chemin de fer (à traction animale) de Varsovie à la fronlii-re d'Allemagne et d'AutriclK! ; en 1851, fut terniini- le premier chfMuin de fer russe vraimont digne de ce nom, allant de Saint-l'tHershour^i à Moscou. I.a << zone de résidence » proprement dite n'eut ses premiers chemins de fer f|ue vers 18ij(t,

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