‹ Le Juif errant d'aujourd'huiChapitre 51 sur 76 · LA GRISE AGRAIRE ET LKVUGRATION DES JUIFS · texte numérisé non relu

LA GRISE AGRAIRE ET LKVUGRATION DES JUIFS

Ce qui aggrave la situation déjà pénible du commerçant et du producteur juif, c'est le fait que le marcliè nou-jiàf se rétrécit devant eux. Cela est vrai non seulement pour la Russie, mais aussi, dans une mesure moindre, pour la Galicie et la Roumanie.

Par suite de diflerentes circonstances historiques dont l'analyse est.en, dehors de notre sujet, le régime capitaliste s'est développé, et se développe, dans tous ces pays sans avoir anéanti l'ancien régime plus ou moins féodal, mais en se combinant, au contraire, avec lui. Si différentes que soient les formes constitutionnelles qui régissent ces pays, le pouvoir effectif y est resté surtout entre les mains de. la. noblesse, du « pomiestchik » russe, de la « szlachta » galicienne ou des « boyars » roumains. Mais c'est principalement dans les campagnes que s'exerce la puissance économique, plus encore que politique, de la noblesse terrienne répondant à ces diverses dénominations.

La situation de l'économie paysanne, pour laquelle des jours difficiles arrivent, en général, avec le triomphe du régime de.l'économie pécuniaire et avec l'extension du capitalisme, est devenue particulièrement critique dans

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ces pays grâce aux nombreux privilèges dont continue à jouir la noblesse, privilèges dont le plus important réside certainement dans le fait qu'elle a conservé, de l'époque fe'odaie et du système du servage, la propriété exclusive d'immenses territoires. La crise agraire qui ruine systématiquement la population paysanne de ces pays et qui se manifeste aux yeux du public par la fuite en masse des habitants vers des contrées lointaines, cette crise qui, en Russie et en Roumanie, est, de plus, marquée par de graves troubles agraires, ne peut être comparée qu'à celle qui sévit dans le Sud de l'Italie ou en Irlande, oii certaines conditions historiques ont créé au paysan une situation analogue. Une ignorance inconcevable dans d'autres pays européens marche de pair avec cette misère matérielle et s'en l'ait le soutien ; dans tous ces pays, l'immense majorité do la population se compose d'illettrés (I). Cette ignorance, favorisée indirectement par la noblesse au pouvoir, et s'unissant au manque de capitaux, rend impossible au paysan le passage de l'exploitation extensive au mode de culture intensif. Dans une période où le capitalisme bat son plein, la masse des paysans en est restée aux modes de production qu'employaient ses arrière-grands-pères. Mais la terre, déjà insuffisante lors de rairranchissement des paysans, s'est beaucou]) ])lus émietlée encore avec le

(1) D'apri's )<;s recenseniL'iits de I'.hhi (en Aiitriclie), île 189'.» (Roumanie; et de 1H'J7 (Itussie), on constate, en ell'el, ce (\uï suit : Kii (lahcie, sr. 0 '0 des luibilants A^és de plus de <) aus /îtaient illettrés ; dans la Pologne Hupso, les illettrés formaient 1)0 (I/o des liabilants A^'i'ts de jilus de 'J ans ; dans le reste de la llussio d'ICniope, ils en formaient 7o o/o. En lloumanio, 7S U/o des habitants ilgés de plus de 7 ans étaient illettrés. (»n voit ainsi que pour une personne sachant lire ot éciire, il y a, on lUissie, deux ou trois illettrés et (lUc. «u U(tuniaui<', il y en a nii'iiio ijuatr»» : — (Ip. aussi plus haut notre avant-propos.

'i\{\ LES C.AIISKS ni' J.'i;MI(.l'.\rin\ .11 IVR

lemj)s, par suite de nombreuses circonstances dont la principale est, sans doute, raccroissement naturel de la population. Ainsi, la masse paysanne s'est très appauvrie et cela non seulement d'une façon relative, c'est-à-dire par rapport au progrès économique d'autres classes sociales, mais souvent aussi d'une façon absolue, c'est-àdire par rapport à sa propre situation antérieure. Cette crise agraire a revêtu, on le sait, un caractère particulièrement aieru en Russie où, d'une part, l'absence des libertés élémentaires (jni crée aux paysans une situation à moitié servile et, d'autre part, la politique douanière et fiscale de l'Etat ont conduit l'économie paysanne à cette terrible impasse d'où sortit la révolution de 1905(1).

Quelle devait être l'influence de cette crise agraire sur la situation économique des Juifs, surtout en Russie?

Une fameuse maxime physiocratique dit : Pauvre paysan, pauvre royaume ; pauvre royaume, pauvre roi. On pourrait discuter si, réellement, le roi est toujours pauvre lorsque ses paysans sont dans la misère. Mais, par rapport aux Juifs qui, disons-le entre parenthèses, se considèrent eux-mêmes comme « princes royaux », et par rapport aux pays où se trouve concentrée l'immense majorité du peuple juif, cette règle est, d'une façon générale, certainement très juste: sile paysan est pauvre, le Juif doit l'être aussi, il doit même l'être davantage. La situation est extrêmement pénible, en effet, pour le paysan à qui,

(1) Nous ne nous arrêtons pas sur les détails de ces crises agraires ; sur la principale d'entre elles, qui est aussi la plus intéressante pour la présente étude, sur la crise agraire en Russie, le public européen a été relativement bien renseigné, il n'y a pas longtemps. L'auteur de ces lignes a lui-même consacré, naguère, à ce problème, une longue série d'articles (dans le Genevois) qui ont été ensuite réunis, en un tirage à part, sous le titre de La crise agraire en Russie (Genève, 1906).

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