CHAPITRE YIII
MIGRATION INTKRIEURE ET EMIGRATION TRANSOCF.ANIENNE
Cet « ailleurs », où le trouver? Le plus simple serait d'aller dans les provinces intérieures de la Russie même qui soufîrent non seulement d'un manque de travailleurs industriels qualifiés, mais encore d'une insuffisance de commerçants (1). Seulement, l'accès de ces provinces est interdit aux Israélites. Si, par conséquent, l'on ne veut pas quitter le territoire de l'empire, on [est obligé de se transporter à l'intérieur même de la « zone de résidence », des régions où l'encombi-pmcnt des professions
(1) C'est surtout à cause de cette insuffisance de commerçants, qu'on assiste continuellement au spectacle déplorable que voici: sur un point de l'empire favorisé par une bonne récolte, la population agricole (paysans aussi bien que ^'rands propriétaires) subit des pertes énormes par suite de l'encombrement du marché local et de reffondreinent des prix f|ui en résulte, tandis que, sur un autre point du territoire russe épiouvé par une disette, la population est ruinée par les prix exorbitants des produits de première nécessité. La bonne récolte elle-même est ainsi, souvent, une cause de pertes pour l'économie agricole en Hussie. « Ces dernières années surtout, nous avons vu que l'avilissement des prix des céréales résultant de la grande abondance delà récolte atteint des proportions telles que la vente ne couvre pas les frais de production, » {La Russie à la fin du \]\'= siècle, p. 171).
Mir.UATlO.N INTÉRIEURE ET ÉJIIOUATIO" TRANSOCÉaMENNE 249
juives est absolument insupportable vers celles oii il est encore possible de vivoter tant bien que mal. Ce n'est là, bien entendu, qu'un remède fort médiocre, puisque le mal, « l'encombrement » dans les professions des Juifs, est actuellement à l'état plus ou moins aigu dans toutes les régions de la zone de résidence. Les migrations intérieures doivent donc perdre du terrain en faveur de l'émigration transocéanienne.
Une multitude d'autres circonstances ont eu pour effet de développer l'émigration lointaine. Sans nous arrêter sur les restrictions apportées au libre choix des professions^ restrictions dont nous avons parlé plus haut et qui ont artificiellement contribué à accentuer encore davantage « l'encombrement » dans les professions exercées par les Juifs, signalons Y interdiction faite aux Juif s de résider à la campagne, même à l'intérieur de la (( zone » et les expiilsions en masse de ceux d'entre eux qui s'y étaient établis « illégalement », circonstances qui ont eu pour résultat de séparer encore davantage le producteur et le marchand juif, d'une part, et le marché non-juif, de l'autre. Il faut aussi mentionner la déplorable situation juridique du prolétariat en Russie et tout particulièrement les persécutions systématiques dont sont l'objet les syndicats ouvriers (1), mesures qui,
(1^ Les persécutions ont lieu malgré les recommandations réitérées des représentants du grand capital, qui conseillent un peu plus de tolérance envers les organisations ouvrières ; car l'absence de fortes organisations ouvrières, loin d'empêcher les grèves, a pour unique efTel de les rendre moins conscientes et de désorganiser l'industrie. Le gouvernement sévit pourtant contre les syndicats ouvriers, redoutant, pour des raisons politiques, toute organisation des masses populaires. —Voir surtout à ce sujet, le mémoire présenté par M. Hotwand, membre du Conseil d'Empire, représentant des grands industriels de Pologne.
250 LES CAUSES DE l'ÉMIGUATION Jl IVE
abaissant le niveau de bien-ùlre économique de la classe ouvrière, dépriment, par conséquent, la situation économique des groupes sociaux dont l'existence est nettement liée au pouvoir d'achat des ouvriers. Kappelons encore la longue crise industrielle qui éclata en 1899 et qui, par suite de la guerre avec le Japon, de la révolution et des années de disette, dura presque dix ans; rappelons ces disettes elles-mêmes, la terreur des pogromes (particulièrement atroces dans le sud de la Russie), — et, après cela, les dimensions énormes, exceptionnelles, et même uniques (1) de l'émigration transocéanienne des Juifs n'auront rien de bien incompréhensible.
Il faut cependant noter ici la dilîérence qui existe, au point de vue des migrations, entre les personnes actives occupées dans l'industrie et celles qui se vouent au commerce. Un travailleur qualifié peut, plus aisément quun petit commerçant, se décider à emigrêr.
Un commerçant doit connaître les conditions du marché, si petit soit-il, où il a l'intention de pratiquer son commerce ; il doit plus ou moins connaître les goûts et les besoins du public auquel il s'adressera, ainsi que sa langue. Pour son commerce, il doit posséder une certaine somme en espèces, un certain londs de roulement, en plus des frais de voyage et des dépenses qui seront indispensables pour son entretien avant que son commerce commence à lui rapporter quelque bénéfice. S'il ne peut se procurer cette somme d'argent, il lui est impossible de partir; s'il la possède, il risque de la per-
(1) Le taux d'émigration des Juifs de Itussie n'a eu, en effet, d'égal chez aucun autre peuple industriel et commercial \ d'autre part, leur taux d'émigration d<?^>u7ù'c est, actuellement, de beaucoup plus élevé que chez tom les autres peuples (ce n'est que chez les Irlandais, vers le milieu du xix® sircle, qu'on a pu constater un t.iux d'émigration définitive encore plus fort . — Cf. plus lu\ut, 1'» partie, section l", cliap. m et iv.
MIGRATION IMKRIEURE ET EMIGRATION TRANSOCÉaME.NNE fi.")!
dre en allant dans un pays nouveau, régi par des conditions sociales différentes, et de sombrer ainsi entièrement dans la lutte pour son existence. — Un travailleur qualifié, par contre, n'a besoin que de savoir, si avec son mélier, il lui est possible de gagner sa vie dans le pays où il pense immigrer, ce qui n'est pas difficile à apprendre par les parents, amis ou simples connaissances qui s'y sont déjà établis ; s'il possède la langue du pays où il immigre, tant mieux; mais, s'il ne la connaît pas, cela ne constitue pas un sérieux obstacle à l'exercice de sa profession ou, en tout cas, pas un obstacle aussi grave que pour le petit marchand ; les risques qu'il court en émigrant sont, aussi, bien moindres que pour le commerçant, car son c capital de fond », ses connaissances techniques ne peuvent lui être enlevées. Le petit marchand doit donc être plus circonspect que le travailleur q lalifié quand il s'agit d'aller se fixer dans des lieux nouveaux.
On peut donc supposer, a priori, que ce sont surtout les travailleurs qualifiés qui émigreront aux pays à' outre- mer , en Amérique, où les conditions économiques, politiques et sociales diffèrent radicalement de celles de leur zone de résidence en Russie; par contre, dans les migrations des Juifs à Vinlérieur même de celle zone, où la population ne présente pas de si grandes différences de région à région, ni au point de vue de la langue, ni au point de vue de l'activité économique ou de la manière de vivre, ce sont les marchands qui doivent être le plus fortement représentés. C'est ce qui se produit très probablement dans la réalité.
Je dis : très probablement^ et non certainement, parce que nous ne possédons pas de données statistiques concernant la profession des Juifs qui éinigrent k l'intérieur de la zone de résidence. Mais, s'il est permis de se lier à
352 LES CAUSES DE l'ÉMIGRATION JUIVE
des impressions personnelles, la chose peut à peine être mise en doute. Ainsi, selon toute apparence, la grande majorité des Lilwaki (Juifs immigrés en Pologne de la Litiiuanie et des gouvernements adjacents) se compose de comnierçaiils, et ce n'est qu'une fraction relativement faible d'entre eux (jui s'occupe d'industrie ; je crois que peu de personnes ayant eu l'occasion d'observer de près les et litwaki » contesteront cette impression générale. Du reste, des indices indirects de la vérité de notre supposition peuvent être trouvés également dans les statistiques que nous possédons. Ces indices se ramènent à ceci :
Nous avons vu plus haut (chap. 111) que le pourcentage des commerçants dans l'ensemble de la population est relativement moindre pour les régions d'immigration (Sud-Est et Pologne) que pour celles d'émigration intérieure (Nord et Sud-Ouest) ; pourtant, dans la population/îaue, le pcurcentage des commerçants est précisément plus élevé pour les régions vers lesquelles se dirigent les migrations intérieures que pour celles d'où partent ces migrations. D'après le recensement de 1807, les commerçants formaient, chez les Juifs, 2G 0/0 des actifs dans la région du Nord et 31 0/0 en Pologne ; ils en formaient de même 30 0 0 dans la région du Sud- Ouest et 38 C/0 dans lo Sud-Est. — Ce sont les données concernant cette dernière région qui sont particulièrement intéressantes pour la question qui nous occupe en ce moment. La grande masse de la population juive de la région du Sud-!ist provient d'une immigration lolativenient très récente, venue d'autres régions do la /.orie de lésideiice ; en 1881, il n'y avait encore dans toute cette région que 2 iO. 000 Juifs (230.54") ; en 1807, la population juive de cette région s'élevait déjà à environ -100 mille (302.008), soit une