MIGRATION INTIÎUIEURE ET ÉMIGRATION TRANSOCÉANIENNE
augnientalion de 6i 0/0, alors que le total de la populalioQ juive de la « zone » (y compris le Sud-Est) ne s'était accru, pendant ce temps, que de 22 0/0. Une énorme partie de la population juive du Sud-Est (environ 100.000 individus) y a donc immi^^ré d'autres régions durant la période 1881-1897; et, après cela (en 18'J7), nous constatons, chez la population juive de cette région, un pourcentage de commerçants beaucoup plus élevé que dans les autres contrées de la « zone ».
Quelle que soit l'inlerprétation qu'on donne à ce fait, il indique pourtant que, parmi les Juifs qui participent à ces migrations intérieures, c'est rélémont commerçant qui domine.
Par contre, les deux tiers de ceux qui vont en Amérique (67 0/0, tableau XXHÏ) sont des travailleurs qualifiés, et un cinquième seulement (21 0/0, tableau XXII) appartient au groupe des profesr.ions commerciales, en y comptant même les immigrants placés sous la rubrique « simples manœuvres ». Déplus, parmi les immigrants juifs aux Etats-Unis, le pourceutaye formé par les émigrants du groupe commercial (si l'on y range aussi les manœuvres non-qualifiés) est sensiblement en baisse dans les dernières années : l'émigration transocéanienne des travailleurs qualifiés a augmenté dans une mesure plus forte que celle des petits commerçants.
CIIAPITUE IX
CÙ.MMtNT s'expliquent LtS CARACTÈRES PROPRES DE l'ÉMI- G RATION JUIVE
A. — Létat professionnel des émigrants juifs.
Miiis les rcprésenlanls de loulfs les i)iofe3sions qualilîées ne prennent pas, non plus, à l'émigration transe ceanienne une part égale ni niènie proportionnelle. Nous comprenons maintenant la raison de ce phénomène : dans les professions où « l'encombreraent » est moins accentué et où le passage à la production en vue du nuirclié lointain e?t plus facile, l'émigration doit être plus faible ; par contre, elle doit être, absolument et rclalivemont parlant, plus forte dans les métiers où « l'encombiement» est arrivé à son plus haut degré et où le passage à la production en gros se produit plus difficilement. Cela signifie, d'une façon concrète, que. parmi les JuiF>, l'émigralion doit être particulièrement forte chez les actifs adonnés à l'industrie de l'habillement et qu'elle doit être, absolument et relativement parlant, plus faible chez les travailleurs de toutes les autres bran; lies importantes de la production. Nous avons vu plus liant que c'est précisément ainsi que les choses .'^e passent (tableaux XXV et XXXVIil). Pour ne plusy re-
LES CAn.\CTi:r5ES PROPRES DE l'émigratio.n .ilive 255
venir, rappelons seulement que, cliez les Juifs, les producteurs d'articles d'habillement (tailleurs, coutuiières et lingères) forment 10 0/0 de la. population active dans la zone de résidence (147.435 travailleurs de l'habillement sur 1. 428.833 actifs) et 31 0/0 de ses èmigrants actifs (tableau XXV) ; en d'autres termes, la participation des tailleurs [diU. sens large du moi) à rémigration est trois fois plus forte qiie la fraction de lapopulatitn active qu ils forment dans la zone de résidence. ViU. dixième de la population juive fournit ainsi le tiers de ses èmigrants. Ce phénomène, si étrange de prime abord ne nous surprend plus, puisqu'il s'agit ici précisément de celte partie de la i)opulation qui appartient au groupe professionnel où « l'encombrement » a atteint son maximum.
Mais le fait que, dans d'autres professions, « l'encombrement » est beaucoup moins considérable et que le passage à la production en gros y est généralement beaucoup plus facile, doit avoir aussi pour effet d'abaisser avec le temps le pourcentage des èmigrants que fournissent ces autres groupes professionnels ; en d'autres termes, une fraction toujours plus grande dti èmigrants juifs doit revenir au groupe de l'habillement. iXous avons vu (tableaux XXVII et XXVIII) que c'est précisément dans ce sons qu'évolue l'émigration juive (!) : elle tend à devenir de plus en plus une émigration des
(I) Les coidormiers, liien qu'appartenant à l'industrie du vêtement, n'échappent pas à la loi générale. Comme nous l'avons déjà si>;naU',le passage de la production pour le marché lointain est relativement facile dans l'industrie de la chaussure et il s'est df'jà accompli en partie. Et, en ed'et, le pourconla^'e de i;ordi)iiniers parmi les èmigrants actifs juifs est sensiblement en hai-se : il a été de G.3 0/0 en 1899, de 5,3 0/0 en 1900, de ^i.G 0 1) en 1905 et de ''i,3 en 1910; en 1911, les cordonniers ne forment que le 3,5 0/0 des immigrants actifs Juifs.
256 LES CAUSES DE l'ÉMK.RATIO.X JUIVE
producteurs d'articles d'habillement ; et nous savons maintenant pour quelle raison.
B. — La direction de l'émigration juive.
JNous ne devons pas non plus nous étonner de voir Vimmense flot de l'émigraticu juive se parler presqii entièrement vers les Etats-Unis de C Amérique du JSord et non ailleurs. Si l'on ne connaissait pas les causes de l'émigration juive et l'état professionnel de la niasse des émigrants, ce fait serait une véritable énigme. Pourquoi la grande masse des émigrants juifs, ne s'en va-t-elle pas vers d'autres pays que les Etats-Unis ? Et, aux Etats- Unis, pourquoi s'établit-elle précisément dans les Etats et dans les centres industriels le plus fortement peuplés, et même « surpeuplés », selon l'expression de ceux qui ont une idée très insuffisante de ce que c'est que le « surpeuplement»? C'estainsique sur le cliiiïre énorme de 1.074.442 Juifs débarqués aux Etats-Unis pendant les 12 années 1899-1910, prh de 700.000 {600.296), soit environ les deux tiers (64, 3 0/0), se sont dirigés vers le seul Etat de Neiv-York. (*ourquoi l'émigration juive ne se porte-t elle pas vers les Etats très peu peuplés de l'Ouest américain? Et pourquoi ne va-t elle pas, en général, vers des pays peu peuplés, ou presque totalement déserts ?
La direction du mouvement migratoire juif est devenue une chose pour ainsi dire quotidienne, et c'est justement parce qu'on est habitué à voir les émigrants juifs prendre constamment la route de iNew-York qu'on n'y voit rien de singulier. Mais cette constance de la direction prise par les émigrants, loin de résoudre le pro-
LES CARAClknCS TUOPUES DE l'É.MIGRAT10.\ JL'IVE 2."l7
blême, rend le phénomène plus curieux et souligne davantage son importance.
Pourtant, après ce que nous avons constaté dans les chapitres précédents, le problème est facile à résoudre. Nous avons vu, en etïet,que sila population juive émigré, dans une si énorme proportion, de son ancienne zone de résidence, c'est parce que les professions sont réparties, parmi les Juifs, d'une façon tout à fait disproportionnée, ce qui rend leur situation intolérable dans lace zone », lorsque lemarclié non-juif se rétrécit devant eux. Si le marché non-juif se fermait complètement devant les Juifs, leur existence dans la « zone » deviendrait d'une impossibilité absolue. Si la répartition des professions parmi les em/^ra?2/5 juifs était la même que parmi la population Israélite de la «zone », il serait d'^jà impossible à ces émigrants d'aller dans un pays qui n'aurait qu'une faible et pauvre population indigène, car, dans un tel pays, leur situation économique ne serait nullement meilleure que dans la <( zone » d'où ils s'enfuient.
De plus, ces émigrants pourraient-ils, avec une telle structure professionnelle, aller s'établir dans une contrée vide de toute population ? Dans une telle contrée, leur existence serait encore moins supportable que celle qui leur est faite dans la « zone de résidence », où le marchand et le tailleur juifs ont pourtant un certain accès au marché non-juif. Mais en réalité, la répartition des professions est, comme nous l'avons vu, beaucoup plus disproportionnée encore parmi les émigrayits que parmi la population Juive de la « zone », car les professions encombrées, ont, en somme, un taux d'émigration plus fort que les autres profesbions. 11 est vrai que le groupe, commercial forme, parmi les émigrants transocéaniens, une proportion moindre que dans la « zone » en Hussie (21 0/0 des émigrants et 31 0/Odela population juive de Ilerscti 17
258 LES CAUSES DE l'ÉMIGUATION JUIVE
]i(( zone»); par contre, les travailleurs d'articles d'habillement coDSlituent, parmi les émigrants, comme nous l'avons vu, une proportion trois fois plus élevée que parmi les Juifs delà « zone » (31 0/0 parmi les émigrants, au lieu de 10 0/0 dans la zone) ; en d'autres termes, pour chaque producteur d'habillement, il y a dans la « zone » neuf Juifs actifs occupés dans d'autres professions, tandis qu'ils ne sont que deux pour un producteur d'articles d'habillement parmi les émigrants. Pour chaque commerçant, qiatre chalands, dont deux seraient tailleurs, — pour chaque tailleur, deux clients, dont un commerçant : Yoilà comment se répartirait la masse des émigrantsjuifs si elle devait se suffire à elle-même. Si nous réunissons les domestiques aux commerçants en un groupe de Luft'Menschen, nous pouvons dire en gros (voir la fin de notre première partie) que, sur 3 émigants juifs a tifs, il y a un Lxifl-Mensch (petit commerçant ou domestique) et un tailleur. 11 est évident que, avec une telle structure professionnelle, la masse des émigrants juifs ne peut pas, èconomiqiieyiient parlaiit, subsister par elle-même.
Cette structure professionnelle caractéristique de la masse des émigrants juifs détermine la direction que peut prendre, et que prend réellement, le flot des Juifs dans leur émigration contemporaine. Les tailleurs et les marchands juifs no peuvent aller que dans un pays qui possède une ;?o/??//fl//o7i nombreuse et relativement aisée, pour laquelle ils pourront travailler et qui leur donnera ainsi la possibilité de gagner leur vie. De plus, l'émigration juive do nos jours n'est pas un phénomène éphémère, mais plutôt une action continue et de longue durée ; pour qu'un pays puisse absorber ces milliers de tailleurs et de marchands qui émigrent chaque année de l'Europe orientale, il est nécessaire qu'il possède une
LES CARACTÈRES PROPRES DE l'ÉMIGRATIO.X JUIVE 259
population déjà nombreuse et qui, de plus, progresse rapidement aussi bien au point do vue du nombre que sous le rapport du bien-être économique. Et le pays dont la population s'accroît principalement par suite de V immigration, c'est celui qui exercera sur les émigi-ants juifs une force d'attraction toute particulière ; car les Juifs mis à part, la grande majorité des émigrants transocéaniens se compose à l'heure actuelle de ruraux ; les travailleurs qualifiés ne représentent parmi ces émigrants qu'une très petite minorité tableau XX), minorité dont les producteurs d'articles d'Iiabillement ne forment qu'une fraction tout à fait minime (1).
Or, toutes ces conditions, nous] les trouvons dans la grande République de l'Amérique du Nord (2). C'est donc
(1) Sur 6.458.689 non-Juifs actifs immigrés aux Etats-Unis pendant les 12 années J 899-1910, il y avait 66.787 tailleurs, 22.066 couturières et 32.869 lingères, c'est-à-dire en somme 121.722 immigrants appartenant à l'industrie de l'habillement, soit 2 0/0 des immigrants actifs.
(2) Des pays de l'Europe occidentale, TAIlemagne est celui où l'on peut observer le plus grand accroissement absolu de la population. En 1870, la population de l'Allemagne a été de 2 millions 1/4 plus élevée que celle des Etals-Unis (40.816.000 habitants en Allemagne et 38.558.000 aux Etats-Unis i et cependant, «n 1910, la population des Etats-Unis a dépassé celle de l'Allemagne de plus de 27 millions (92.027.874 habitants aux Etals-Unis et 64.903.423 en Allemagne). Cet énorme accroissement de la population des Etats-Unis ne doit nullement être attribué à une forte natalité. La natalité moyenne aux Etats-Unis est inférieure à celle de tous les pays européens, sauf la France; certains Etats du Nord-Est, où les immigrés de date récente ne sont pas trop nombreux, tels que Verraont, New-Hampsliire, Maine, ont même une natalité sensiblement inférieure à celle de la France; ceci est vrai aussi pour la population native de la plupart des autres Etats. L'accroissement si rapide de la population des Etats-Unis provient surtout de l'immigration. Durant les 40 années de 1871 à 1910, ont immigré aux Etats Unis 20 millions et demi (20.541.754) d'individus, dont 9 millions environ (8.795.386) sont arrivés pendant la première décade dece siècle (1901-1910).
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dans ce pays que les travailleurs du vêtement elles marchands juifs peuvent trouver l'emploi de leur travail professionnel, où ils peuvent, par conséquent, immigrer et où ils immigrent en elîet. Et aux Etals-Unis, ils s'établissent tout naturellement dans les Etats qui sont, si j'ose m'exprimer ainsi, l'Amérique de l'Amérique, Etats où la vie économique se développe plus rapidement qu'ailleurs, où l'accroissement de la population dû à l'arrivée incessante d'immenses foules d'immigrants non-juifs est le plus fort : ce sont les Etals du Nord- Est qui ont aussi l'avantage d'être les plus rapprochés. Dans aucun autre pays, nous ne trouvons jusqu'ici de conditions semblables à celles que nous venons d'énumérer ; dans aucun autre pays, il n'y a, par conséquent, autant de place pour la grande masse des émigrants juifs ; il est donc tout naturel que la grande masse de ces émigrants ne se soit dirigée jusqu'ici dans aucun autre pays.
Je dis '. jusqu'ici, car il est très possible qu'à l'avenir surgissent, dans quelque autre pays, des conditions analogues à celles que nous trouvons actuellement aux Etats- Unis. Il est ainsi fort possible que le Canada, par exemple, qui possède des richesses [naturelles inexploitées, inexplorées et incalculables, arrive, dans un avenir pas trop éloigné, à jouer sur le terrain économique un rôle semblable à celui des Etats-Unis de nos jours. L'immigration qui. aujourd'hui déjà, est trèsconsidérable danscepays(I),
(1) Le Canada avait, en 1901, une population totale de 5.371.315 individus, c'est-à-dire pas plus grande que celle d'un des petits pays européens ou que celle des Etats Unis d'il y a cent ans (en 1800, la population des Etats-Unis était éqale à 5.308.483 individus). Mais l'immigration dans ce pays est en voie d'accroissement rapide; ainsi, en 1898 année fiscale, comme aux Etats-Unis), le chiffre des immigrants était de 31.900; il était de 44.690 en 1900, 67.397 en 19f2, 134.331 et>
LES CAUACTÈRES PHOPRES DE l'ÉMIGRATIO.N JL1\ E 2G1
deviendra cerlainement beaucoup plus forte encore et, alors, les Juifs pourront eux aussi (si leurs conditions de vie dans l'Europe orientale n'ont pas beaucoup changé jusque-là) iainiigrer en masse dans ce pays, ce qu'ils feront sans aucun doute. Le même phénomène pourra avoir lieu aussi pour l'Argentine (1) et même pour les Etats méridionaux du Hrésil, quoique la situation géographique de ce dernier pays soit moins de nature à attirer les émigrants du Nord-Est de l'Europe. ]\Jais tant que le Canada, l'Argentine, etc., se trouvent dans les conditions actuelles, tant que la population de ces pays est encore très faible et que l'immigration non-juive n'y est pas très élevée, ce n'est qu'une partie plus ou moins grande des émigrants juifs qui peut s'y diriger ; la grande masse de ces émigrants n'y trouverait pas de quoi vivre.
La situation serait encore beaucoup plus pénible dans un pays entièrement neuf, presque dépourvu de population; la masse des immigrants juifs serait simplement condamnéeày mourir de faim; car, si toute la population de ce pays se composait uniquement d'immigrés juifs^ il y aurait, sur trois « actifs », un tailleur et un commer-
1904, 189.064 en 1906, 204.071 en 1908, 152.071 en 1909 et 264.992 en 1910; en 1911, 333.850 individus ont immigré au Canada. Si l'on compare l'immigration du Canada à celle des Etats-Unis, on arrive à une constatation très importante : par rapport à celle des Etats-Unis, V immigration du Canada ne cesse <juérc de croître d'une façon extri'mement rapide : ainsi, pour 100 immigrants aux Etats-Unis, on comptait les cliilTres suivants d'immigrants au Canada : 10 en 1900, 14 en 1902, 17 en 1904, 17 en 1906, 26 en 1908, 22 en 1909, 25 en 1910 et, enfin, 38 en 1911.
(1) La population de VAvgentitie a élé de 5.100.378 habitants en 1905. L'immigration y croit aussi dune façon très rapide; le nombre des immigrants par mer dans la Hépul)lique Argentine a été (Je 84.851 individus en 19(»0, 57.992 en 1902, 125.567 en 1904 252.536, en 1906, 255.710 en 1908 et 289.640 en 1910.
•il)2 LES CAUSES DE l'ÉMIGRATION JUIVE
çant. Et c'est pourquoi l'émigration juive s'en détourne. En somme, la direction de l'émigration juive est déterminée par un grand principe, fort simple et pourtant méconnu, principe dont l'application dépasse de beaucoup les limites de noire étude, et qui 'peut être formulé de la façon suivante : Ce n'est pas dans un pays possédant une forte population vouée à d'autres professions que la sienne, quun homme aijant une occupation spéciale se sent gêné au point de vue économique ; dans un tel pays, il y a précisémoit une large place pour lui ; cest, au contraire, dans un pays où lapoptilation vouée à d' autres professions est relativement très réduite, qu'il est serré à étouffer si petit que soit le nombre de la population de ce pays ; c'est le pays d'où il est forcé de fuir et dans lequel il ne saurait venir. Le système d'exportations adoucit, dans une large mesure, la rigueur de ce principe, en ce sens qu'il réunit plusieurs pays en une société économique internationale. Mais ce principe se montre dans toute son efficacité lorsqu'il s'agit d'une activité économique dont le produit se prèle peu à l'exportation (comme, dans notre cas spécial, l'industrie de l'habillement et le petit commerce).