L EMIGRATION ET LA SITUATION ECONOMIQUE DE LA POPULATION JUIVE
L'émigration énorme qui a lieu de nos jours a-t-elle un eiïet bienfaisant ou destructif sur la situation de la population juive et, surtout, sur sa situation économique? Cette question a été très discutée et différemment « résolue » par les publicistes juifs. D'aucuns y voient une « calamité nationale » ; d'autres, par contre, la considèrent comme « l'ancre de salut » du peuple juif. A notre avis, les uns et les autres n'envisagent qu'un côté de la question et cherchent beaucoup plus à frapper les imaginations par de grands mots qu'à établir les elfets réels de l'émigration juive.
Nous rie possédons pas de données suffisantes pour nous faire une idée approximative de la situation économique des émigrés juifs en Amérique ; de plus, cette situation doit, sans doute, varier beaucoup suivant la région, la profession, l'habilolé individuelle, la situation momentanée du marché, etc., elc. il est pourtant certain que, d'une façon générale, ceux qui hnUjreul foui 2me très bonne affaire. Les données partielles (jue nous possédons, et notamment celles qui concernent les sa-
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laires dans divers métiers et dans différentes régions de rilnion, ne laissent à ce sujet aucun doute. Du reste, il va de soi que l'émigration en masse, l'émigration incessante des Juifs de l'Europe Orientale vers les Etats-Unis, le nombre extrêmement restreint des émigrés qui en reviennent, le grand nombre de ceux qui font venir en Amérique les membres de leur famille, etc., tout cela serait absolument impossible si l'émigration aux Etats- Unis n'apportait pas une grande amélioration à la situation de ceux qui y recourent.
Cette émigration énorme apporte aussi un sensible soulagement à la situation économique de la grande masse restée dans le pays. Nous possédons encore moins de données permettant, sur ce point, des précisions quelconques ; mais le fait du soulagement, qu'apporte à la situation des Juifs dans la « zone de résidence » et en Galicie, l'émigration d'une bonne partie d'entre eux, reste incontestable.
Ce soulagement est, à la fois, direct et indirect. 11 est ■direct, parce que les émigrés envoient régulièrement de fortes sommes d'argent à leurs parents restés dans le pays. On ne peut déterminer, môme approximativement, le montant de ces envois par année^ mais il est en tout cas énorme. Dans la « zone de résidence », et notamment dans sa région Nord, nombreux sont les bourgs et les petites villes qui n'existent, tant bien que mal, que grâce surtout aux dollars et aux livres stertings reçus par chaque courrier venant des Etats-Unis, de l'Afrique du Sud, etc. ; les drafts 'quel Juif de Lithuanie ignore la signilication de ce mot ?) soutiennent la vie des proches parents des émigrés (et on ne trouvera, dans cette région, pas une maison qui n'ait un tel parent au delà de l'océan), donnent de l'ouvrage aux boulangers, bouchers, tailleurs, cordonniers, inslitu-
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teurs, etc., de la localité, font marcher son commerce, et ainsi de suite. Une crise aux Etats-Unis, l'arrêt ou même le ralentissement momentané de rinfiltration des dollars, est une vraie calamité pour un grand nombre de bourgs et de petites villes de la « zone de résidence » ; les familles qui vivent exclusivement des drafts américains sont naturellement frappées les premières et le plus cruellement ; mais le sinistre se propage ; le commerce s'arrête ; l'industrie est réduite au chômage. On assiège littéralement le bureau de poste à chaque arrivée du courrier d'Amérique. A voir le désespoir et l'air humilié de ceux qui partent du bureau de poste les mains vides, comme des gens que leurs parents d'Amérique ont abandonnés ; à voir la satisfaction, la fierté même, qui se lit sur le visage de ceux qui ont reçu des lettres, surtout des lettres chargées ; à entendre parler ceux qui rêvent d'un prepaid (carte de voyage payée d'avance, d'habitude par quelque parent en Amérique), dont le nom parait presque cabalistique et qui, plus encore que les drafts^ a le pouvoir de tirer de sa détresse le brave habitant du bourg lithuanien ; à compter les prepaid qui arrivent réellement d'Amérique dans la zone de résidence (1), — on est porté à croire que les transatlan-
(1) Pour s'en rendre compte, il suffit de dire que la majorité des émigrants Juifs viennent aux Etats-Unis avec des billets payés par quelques parents. C'est ainsi que, d'après les Annual Reports etc., sur 57.551 immigrants juifs de 1909, 22.537 (soit 39 0/0 seulement !) ont payé eux-mêmes leur billet de voyage ; pour 34.702 soit plus de 60 0/0 ! , ce billet a été payé par un parent, et pour 312 (moins de 1 O/Oi il a été payé par quelqu'un d'autre. En 1910, sur 84.260 immigrants Juifs, les billets ont été payés par les immigrants mêmes dans 39.698 cas (soit 470/0) ; par des parents, dans 44.174 soit plus de 52 0/0) et, par d'autres personnes, dans 388 cas (soit moins de 1/2 O/Ol En 1911, sur 91.223 immigrants juifs, la répartition a été respectivement de 38.982 i43 0/0) 51.942 (57 0/0) et 292. Encore faut-il supposer que