CHAPITRE II
K.E9 ORDUBC '
Apï'ès avoir sunnonté l'émotion involontaire que lui avi^it causée le nom ou le souvenir du général Simon, le maître d^ Rodin lui dit :
' « Les maisons de province correspondent avec celles de Paris ; elle» sont aussi ea l'ïlation direcie avec le général qui réside à Rome. La correspondance des Jésuites, kri active, si variée et organisée d'i.De manière si merveilleuse, a pour objet de fourrir aux chefs tous les renseignements dont ils peuvent avoir besoin Chaque jour, 1q général reçoit une foule de rappotts qui se contrôlent mutuell>-meiît. li existe dan* la maison centrale, à Rome, d'immer.ses registres oii sont inscrits les noms de tout ies Jésuites, de leurs affiliés et de tons les gens considérables, amis ou ennemis, h 4Ui ils ont atfaire. Danx ces registres sont rapportés, sans altération, sans haine, vaai passion, les faits mlaiifs à la vie de chaque individu. C'est là le plus i^igamesqu* •ouell bKip&^ou» qui ait jamais éi4 forma. La ccnduito d'un* femu>« l飫ra, le*
— N'ouxTCZ pas encore ces lettres de Leipzig, de Charlestown et dt Batavia; les renseignements qu'elles donnent, sans dunte, se classclont tout à l'heure d'eux-inèines. Cela nous épai-gnera un double empli ii de temps.
Le secrétaire regarda son maître d'un air interrogatif.
L'autre reprit : — Avez-vous termine la note relfitive à l'affaire des médailles?
— La voici... Je Gnissais de la traduire en chiffies.
— Lisiz-la-moi, et, selon l'ordre des faits, vous ajouterez les nouvelles intorniations que doivent renfermer ces trois lettres.
— En eilet, — dit Rodin, — ces informations se trouveront ainsi h leur place.
— Je veux voir, — reprit l'autre, — si cette note est claire et suffisamment explicative, car vous n'avez pas oublié que la persorjB£ à qui elle est destinée ne doit pas tout savoir?
— Je me le suis rappelé, et c'est dans ce sens que je l'ai rédigée...
— Lisez.
M. Rodin lut ce qui suit très posément et très lentement :
« Tl y a cent cinquante ans, une famille française, protestante, s'est expatriée volontairement dans la prévision de la prochaine révocation de redit de Nantes, et dans le dessein de se soustraire aux rigoureux et justes arrêts di'jcà rendus contre les réformés, tes ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi les membres de cette famille, les uns se sont réfugiés d'abord en Hollande, puis dans les colonies liullandaiscs, d'autres en Pologne, d'autres en Allemagne, d'autres en Angleterre , d'autres en Amérique. On croit savoir qu'il ne reste aujomd'hui que sept descendants de cette famille, qui a passépar d'étranges vicissitudes de foi'tune, puisque ses représentants sont aujourd'hui à peu près placés sur tous les degrés de l'échelle sociale, depuis le souverain jusqu'à l'artisan.
» Ces descendants directs ou indirects sont :
faute» cachées d'un^homme d'Etat sont racontées dans ce livre avec une froide impartialité. Rédi>;ée» dans un but d'utilité, ces biographies sont nécessairement exac» tas. Quand on a besoin d'agir sur un individu, on ouvre le livre et l'on lonnait immédiatement sa vie, son caractère, ses qualités, ses défauts, ses projets, sa famille, ses aiuis, ses liaisons les plus sei^rètes. Concevez-vous, monsieur, toute la supériorité d'action que donne à une compagnie cet immense livre de police qui embras'.e le monde entier? Je ne vous p«rle p'is légèrement de ces registres : c'est de quelqu'un qui a vu ce répertoire, ei qui connaît parfaitement les Jésuites, que je tiens ce faiti Il y a la raatièie à réflexions pour les famillos qui iidin'jitent facilement dans leur intérieur des membres d'une communauté où l'élude de la hiogaphie es', si iiaUile< meut «zploitée. > (Libbi, membre de l'Institut, Lettres mr It Clergé.]
ni
Lr: JL'IF KKRANÏ » Filiation maternelle :
I» Les demoiselles Rose et Blanche Simon, mineures, j (Le général Simon a épousé à Varsovie une descendante de ladite famille.)
» Le sieur François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris. » Le prince Djalma, fds de Kadja-Sing, roi de Mondi. r> {Kadja-Sing a épousé en 1802 une descendante de ladite famille, alors établie à Batavia (île de Java), possession hollandaise.)
» Filiation paternelle :
» Le sieur Jacques Rennepont, dit Conche-tout-nu, artisan. » La demoiselle Adrienne de Cardoville, fille du comle de Rmnepont (duc de Cardoville).
» Le sieur Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères,
» Chacun des membres de celte famille possède ou doit posséder une médaille de bronze sur laquelle se trouvent gravées les. inscriptions ci-jointes :
» Ces mots et cette date indicpient qu'il est d'un puissant intérêt pour chacun d'eux de se trouver à Paris le 1 3 février 1 832, et cela, non par représentants ou fondés de pouvoir, mais en person.ne, qu'ils soient majeurs ou mineui's, mariés ou célibataires. Mais d'autres personnes ont un intérêt imrnpnse à ce qu'aucun des descendants de cette famille ne se trouve à Paris le 13 février... à l'exception de Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères. Il faut donc qu'K TOUT PRIX Gabriel soit le seul qui assiste à ce rendez-vous donné aux représentants de cette famille il y a un siècle et demi. Pour em.pêcher les six autres personnes d'être ou de se rendre à
Paris le jour ditj ou pour y paralyser leur prestiiice, on a déjà beaucoup tenté; mais il reste beaucoup à tenter pour assurer le bon succès de cette affaire, qiie l'on regarde comme la plus importante, comme la plus vitale de l'époque, à cause de ses résultats probables...» — Cela n'est que trop vrai, — dit le maître de Uodin en l'interrompant et en secouant la tête d'un air pensif; — ajoutez, en outre, que les conséquences du succès sont incalculables, et que l'on n'ose prévoir celles de l'insuccès... En un mot, qu'il s'agit d'être... presque ou de ne pas être pendant plusieurs années. Aussi faut-il, pour réussir, employer tnus les moyens possibles, ne reculer dtvanl rien, toujours en sauvant habilement les apparences.
— C'est écrit, — dit Rodin après avoir ajouté les mots que son maitre venait de lui dicter.
— Continuez...
Rodin continua : « Poui- faciliter ou assmer la réussite de l'affaire en question, il est nécessaire de donner quelques détails particuliers et secrets sur les sept personnes qui représentent cette famille.
» On répond de la vérité de ces détails, au besoin on les complète» r.iit de la façon la plus minutieuse; car, des informations contradictoires ayant eu lieu, on possède des dossiers très étendus. On procé- .!era pai- ordre de personnes, et l'on parlera seulement des faits accomplis jusqu'à ce jour. »
Note n° 1.
« Les demoiselles Tîose ei Blanche Simon, sœurs jumelles, — âgées de quinze ans en.'iron. — Figures charmantes, — se ressemblant tellement qu'on pourrait prendre l'une pour l'autre; — caractère doux (.t timide, mais susceptible d'exaltation;' — élevées en Sibérie par une mère esprit foit et déiste. — Elles sont complètement ignorantes des clioses de notre sainte religion.
» Le général Simon, séparé de sa femme avant leur naissance, ignore encore à cette heure qu'il a deux filles.
» On avait cru îes empêcher de se trouver à Paris le 13 février, en faisant envoyer leur mère dans un lieu d'exil beaucoup plus reculé que celui qui lui avait d'abord été assigné ; mais leur mère étant morte, le gouverneur général de la Sibérie, qui nous est tout dévoué d'ailleurs, ci'oyant, par une erreur déplorable, la mesure seulement personnelle à la femme du général Simon, a malheureusement permis à ces jeunes filles de revenir en France «ous la conduite d'un ancien soldat.
» Cet homme, entreprenant, fidèle, résolu, est noté comme dangereux.
s Les demoisillcs Simon sont inoffensives. — On a tout lieu d'cî
pérer qu'à cette heure elles sont retenues dans les environs deLeipsig.» Le maître de Rodin, l'interrompant, lui dit : — Lisez mainlonanl la lettre de Leipsig reçue tout à l'heure, vous pourrez conipiôier rinformation.
Rodin lut, et s'écria : — Excellente nouvelle! les deux jeunes fiile» et leur guide étaient parvenus à s'échapper, pendant la nuit, de l'auberge du Faucun blanc, mais tous trois ont été rejoints et saisis à une lieue de Mockern; on les a transférés à Leipsig, où ils sont emprisonnés comme vagabonds; de plus, le soldat qui leur servait de guide est accusé et convaincu de rébellion, voies de fait et séquestration envers un magistrat.
— Il est donc à peu près certain, vu la longueur des procédures allemandes (et d'ailleurs on y pourvoira), que les jeunes tilles ne pourront être ici le 13 février, — dit le maître de Rodin. — Joignez ce dernier fait à la note par un renvoi...
Le secrétaire obéit, écrivit en note le résumé de la lettre de Morok et dit : — C'est écrit.
— Poursuivez, — reprit son maître.
Rodin continua à lire.
Note n" S.
M. François Hardy, manufacturier au Pkf^sis, près Paris.
« Homme ferme, — riche, — intelligent, — actif, — probe, — instruit,— idolâtré de ses ouvriers, grâce à des innovations sans nombre touchant leur bien-être; — ne remplissant jamais les devoirs de notn sainte religion; noté comme homme /m dangereux; — mais Ii haine et l'envie qu'il inspire aux autres industriels, suitout à M. le baron Tripeaud , son concurrent, peuvent être aisément tournées contre lui. — S'il est besoin d'autres moyens d'action sur lui et contre lui, on consultera son dossier; il est très volumineux; — cet homme est depuis longtemps signalé et surveillé. On l'a fait si habilement circonvenir, quant à l'aflaire de la médaille, que jusqu'à présent il est complètement abusé sur l'importance des intérêts qu'elle représente; du reste, d est incessamment épié, entouré, dominé, même à son insu; — un de ses meilleurs amis le trahit, et l'on sait par lui ses plus secrètes pensées. »
Note m* 8.
Le prince Djalma.
« Dix-huit ans, — caractère énergique et généreux, — esprit fier,
indépendant et sauvage; — favori du général Simun, qui a pris le
commandement des troupes de son père, Kadja-Siiiy, dans la lutte
que celui-ci soutient dan? l'Inde Goiitre les Aîiglais. •— On ne parle
LE ilïf ERRANT 115
de Djalma qiie pour mémoire, car sa mère est morte jeune encore, du vivant de ses parents à elle, qui étaient restés à Batavia. — Or, ceux-ci étant morts à leur tour, leur modeste héritage n'ayant été réclamé ni par Djalma ni par le roi son pèj e, on a la c&x titude qu'ils ignorent tous deux les graves intérêts qui se rattachent à la, possession de la médaille en question, qui fait partie de l'héritage de la mère de Djalma. » '
Le maître de Rodin l'interrompit et lui dit : — Lisez maintenant 11, lettre de Batavia, afin de compléter l'information sur Djalma.
Rodin lut et dit : — Encore une bonne nouvelle... M. 3osué Van Daël, négociant à Batavia (il a fait son éducation dans notre maison de Pondichéry), a appris par son correspondant de Calcutta, que le vieux roi indien a été tué dans la dernière bataille qu'il a livrée aux Anglais. Son fils Djcdma, dépossédé du trône paternel , a été provisoirement envoyé dans une forteresse de l'Inde comme prisonnier d'État.
— Nous sommes à la fin d'octobi'e, — dit le maître de Kodin. — En admettant que le prince Djalma fût mis en liberté et qij'^' ni'>* quitter l'Inde maintenant , c'est à peine s'il arriverait à Paris pou» le m-ois de février...
— M. Josué, — reprit Rodin, — regrette de n'avoir pu prouver son zèle en cette circonstance; si, contre toute probabilité, le prince Djalma était relâché ou s'il parvenait à s'évader, il est certain qu'alors il viendrait à Batavia pour réclamer l'héritage maternel, puisqu'il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas compter sui" le dévoilement de M. Jusué Van Daël... Il demande, en retour, par le prochain courrier, des renseignements très précis sur la fortune de M. le baron Ti'ipeaud, maaufaclurier et banquier, avec lequel i! eît en relatiins d'aiTaires.
— A ce sujet vous répondrez d'une manière évasive, M. Josué n'ayant encore montré que du zèle,.. Complétez i'infoniiation de Djalma... avec ces nouveaux renseignements...
l\odin écrivit.
Au bout de quelques secondes, son maître lui dit avec une expression singulière : — M. Josué ne vous pai'le pas du général Simon, à propos de la mort du père de Djalma et do remprisonnement de celui-ci ?
— M. Josué n'en dit pas un mot, — répondit le secrétaire en continuant son travail.
Le maître de Rodin garda le silence, et se promena pensif dan» la chambre.
Au bout de quelques instants, Rodin lui dit : — - C'est écrit...
tie LE JUIF ERRANT
— - Poursuivez..'.
NOTB N' 4.
Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-lout-nu. « Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tri peaud, le concurrent de M. François Hardy. — Cet artisan est ivrogne, fainéant, — tapageur et dépensier; — il ne manque pas d'intelligence, mais la paresse et la débauche l'ont absolument perverti. Un agent d'aflaires 1res adroit, sur lequel on compte, s'est mis en rapport avec une fille réphise Soliveau, dite la reine Bacchanal, qui est la maîtresse de cet ouvrier. Grâce à elle, l'agent d'afliùres a noué quelques relations uvec lui, et on peut le regarder dès à présent comme à peu près en dehors des intérêts qui devraient nécessiter sa présence à Paris le 1 3 février. »
Note n* 5.
Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères.
« Parent éloigné du précédent ; mais il ignore l'existence de ce p.ncnt et de cette parenté. — Orphelin abandonné, il a été recueilli pai' Françoise Baudouin, femme d'un soldat surnommé Dagobcit.
» Si, contre toute attente, ce soldat venait à Paris, on aurait sur lui un puissant moyen d'action par sa femme. — Celle-ci est une excellente créature, ignorante et crédule, d'une piété exemplaire, et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une autoiité sans bornes. — C'est par elle que l'on a décidé Gabriel à entrer dans les ordres, malgré la répugnance qu'il éprouvait.
» Gabriel a vingt-cinq ans; — caractère angélique comme sa figure; — rares et solides vertus ; — malheureusement il a été élevé avec son frère adoplif, Agricol, fils de Dagobert. — Cet Agricol est poète et ouvrier, — excellent ouvrier d'ailleurs; il travaille chez M. François Hardy; — il est imbu des plus détestables doctrines; — idolâtre sa mère; — probe, — laborieux, — mais sans aucun sentiment religieux. — Noté comme très dangereux, — c'est ce qui rendait sa fréquentation si à craiiKl^e pour Gabriel. Celui-ci, rnalgrc toutes ses parfaites qualités, dom^e toujours quelques inquiétudes ,- — On a même dû retarder de s'ouvrir complètement à lui; — ixin \ fausse démarche pourrait en faire aussi un homme des plus dange ' Veux; — il est donc extrêmement à ménager, du moins jusqu'ai <3 février, puisque, on le répète, sur lui, sur sa présence à Pari, j à cette époque, reposent d'immenses espérances et de non moins immenses intérêts.
» Par suite de ces ménagements auxquels on est tenu envers lui, on a dû consentir à ce qu'il fit partie de la mission d'Amérique; car il joint à une douceur angélique une intrépidité calme, un esprit
LE JUIF ERRAiNT 117
aventureux j que Ton n'a pu satisfaire qu'en lui peiruottant de partager la vie périlleuse des missionnaires. Heureusement on a donné les plus sévères instructions à ses supérieurs à Charlestown , atin i[u'ils n'exposent jamais une vie si précieuse. Ils doivent le renvoyer iï Paris au moins un mois ou deux avant le 1 3 février.
Le maitre de Rodin, l'interrompant de nouveau, lui dit : — Lisez !a lettre de Charlestown; voyez ce que l'on vous mande, afin de l'o mpléter aussi cette information.
Après avoir lu, Rodin répondit : — Gabriel est attendu, d'un jour à l'autre, des montagnes Rocheuses, où il avait absolument voulu aller seul en mission.
— Quelle imprudence!
— Sans doute il n'a couru aucun danger, puisqu^'il a annoncé luimême son retour à Charlestown... Dès son arrivée, qui ne peut dépasser le milieu de ce mois, écrit-on, on le fera partir immédiatement pour la France.
— Ajoutez ceci à la note qui le concerne, — dit le maître de Rodin.
— C'est écrit, — répondit celui-ci ati bout de quelques instants.
— Poiusuivez, — lui dit son maitre.
Rodin continua.
NOTB N* 6.
Mademoiselle Adrienne Rennepont de Cardoville.
« Parente éloignée (et ignorant cette parenté) de Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prêtre missionnaire. — Elle a bientôt vingt et un ans, — la plus piquante physionomie du monde, la beauté la plus rare, quoique rousse, — un esprit des plus remarquables par son originahté, — une fortune immense, — tous les instincts sensuels. — On est épouvanté de l'avenir de cette jeune personne, quand on songe à i audace incroyable de son caractère. Heuiouïcment, son subrogé tuteur, le baron Tripeaud — (baron de 1829 et anciiju homme d'affaires du feu comte de Rennepont, duc de Cardoville) — est tout à fait dans les intérêts et pre^ijue dans la dépendance de la tante de mademoiselle de Cardoville. — L'on compte, à bon dioit, sur celte digne et respectable parente, et sur JI. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins ol: .nges, inouïs, que cette jeune personne, aussi résolue qu'indépendante, ne craint pas d'annoncer... et que malheureusement l'on !!e peut fructueusement exploiter... dans Tintérêt de l'affaire en question, car... »
Rodin ne put continuer, deux coups discrètement frappés à la polie l'iulcnoinpirent.
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Le secr^tairô' se leva, alla voir qui heurtait, resta un morneni dehors, puis revint ten.uit doux Ictlies à la main, en di?.int : — Madame la pi-incesse a piofiti' du départ d'une t stiifetlc pour envoyer...
— Donnez la lettre delà princesse! — s'»*cria le maître de llodia sans le laisser aciiever. — Entin, je vais avoir des nouvcli(;s de ma mère!!! — a.jouta-t-il.
A peine avait il lu quolqties lignes de cette lettre, qu'il pâlit; ses traits exprimèrent aussilùl un étonnenioiit profond et douloureux, une douleur poignante.
— Ma mère! — s'écria-t-il. — 0 mon Dieu! ma mère!
— Quelque malheur serait il airivé? — demanda Kodin d'un aii alarmé en se levant à l'exclamirfion de son maîlie
— Sa convalescence était trompeuse, — liu répondit celui-ci avec abattement; — elle est maialenaut retombée dans un état pres(jue désespéré; pourtant le méJeciu pense que ma présence pourrait peut-être la sauver, car elle m'appelle sa'is cesse; elle veut me revoir une dernièi'e l'ois pour mourir en paix... Oh ! ce désir est sacré... Ne pas m'y rendre serait un parricide... Pourvu, mon Dieu! que j'arrive à temps.... D'ici à la terre de la princesse, il faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.
— Ah! mon Dieu!.., quel malheur! — fit Rodin en joignant les nAiins et levant les yeux au ciel...
Son maitre sonna vivement, et dit à un domestique âgé qui ouvrit la porte : — Jetez à l'instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui m'est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille en toute hâte me chercher des chevaux de poste... 11 faut que dans une heure je sois pai'ti.
Le domestique sortit précipitamment.
— Ma mère... ma mère... ne plus la revoir!... Oh! ce serait afIVeux ! — s'écria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement et cachant sa figure dans ses mains, r.ette grande douleur était sincère, cet homme aimait tendrement sa mère; ce divin sentiment avait jusqu'alors traversé, inaltérable et pur, toutes les phases de sa vie... souvent bien coupablo.
Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire à son maître en lui montrant la seconde lettre : — On vient aussi d'apporter celle-ci de la part de M. Duplessis : c'est très important... et, très pressé...
— Voyez ce que c'est, et répondez... je n'ai pas la tête à moi...
— Cette lettre est confidentielle... — dit Rodin en la présentant à son maitre... — je ne puis l'ouvrir... ainsi que vous le voyez à la marque de l'enveloppe...
A i'aspeci de chiite marque, las tr^t-.i d» «aaîtr* de Rodin prirent
iinù indéfinissable expression de crainte et de resjjrclj d'une main tremblanle il rompit le cachet. ■> .
Ce billet contenait ces seuls mots :
« Toute affriiro cessante... sans perdre une minute... partez... et venez... M. Duplessis vous remplacera; il a les ordres. »
=- Grand Dieu ! — s'écria cet homme avec désespoir. — Partir sans revoir ma mère... Mais c'est affreux... c'est impossible... c'ççt la tuer peut-être... oui... ce serait un parricide...
En disant ces mots, ses yeux s'iuiètcrent par h)?ard sur rënoriiT" sphère marquée de petites croix rouges... A celte vue, une brusque révolution s'opéra en lui; il seml)la se repenti!- de la vivacité de ses regrets; peu à peu sa figiu-e, quoique toujours triste, red;>vint calm.e et giave... Il donna la lettre fatale à son secrétaire, cl lui dit en étouffant un soupir : — A classer à son numéro d'oi'dre.
Rodin prit la lettre, y inscrivit un num.éro, et la pi ra dans un carton particulier.
Apiès un moment de silence, son maître reprit ; — Vous recevrez les ordres de M. Duplessis, vous travaillerez avec lui. Vous lui remettrez la note sur l'afiaire des médailles; il sait à qui l'adresser; vous répondrez à Batavia, à Lcipsig et à Charle town dans le sens qn^ j'ai dit. Empêcher à tout prix les filles du général Simon de quitte»' Lcipsig, hâter l'arrivée de Gabriel à Paris; et dans lu cas peu probable où le prince Djalma vieudrait à Batavia, dire à M. Josué Van Daël que l'on compte sur son zèle et sur son obéissance pour l'y rctcnii'.
Cet homme qui, au moment où sa mère mourante l'appelai' en vaiii , pouvait conserver un tel sang-froid, rentra dans son aj^paitemoni.
Rodin s'occupa des rénonses qu'on venait de lui ordonner de faire, et les transcrivit en chiffres.
Au bout de trois quarts d'heure, on entendit bruire fc? grelots des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra après avoir discrètement frappé.
— La voiture est attelée, — dit-il.
Rodin fit un signe de tête, le domestique sortit. Le secrétaire ali» heurter à son tour à la porte de l'appartement de son maître. Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d'une pâleur efirayantfi; U tenait une lettre à la main.
-— Pour ma mère... — dit-il à f^odin; =- vous ôBverreS tm courrier à l'instant...
— A l'instant... — répondit le secrétaire.
— Que le* trois lettres pour Leipsig, Batavia et Chnrlestown parlent aujoiu-d'hui même par la voie accouluiûée; c'est de ia dernière importance, vous le savez.
«fO LE JUIF ERRANT
Tels furent les derniers mots de cet homme.» Exe'cutant avec une obéissaïïC3 impitoyable des ordres impitoyables, il partait en effet sans tenter de revoir sa mère. Son secrétaire l'accompagna respectueusement jusqu'à sa voiture.
— Quelle route... monsieur? — demanda le postillon en se retournant sur sa selle.
— Route d'IxALiE !... — répondit le maître de Rodin sans pouvoir retenir un soupir si déchirant, qu'il ressemblait à un sanglot.
Lorsque la voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui avait salué profondément son mailre, haussa les épaules avec une iexpression de dédain, puis il rentra dans la grande pièce froide et nue.
L'attitude, la physionomie, la démarche do ce personnage, changèrent subitement. U semblait grandi, ce n'élait plus un automate qu'une humble obéissance faisait machinalement agir; ses traits, jusqu'alors impassibles, son regard, jusqu'alors continuellement voilé, s'animèrent tout à coup et révélèrent une astuce diabolique; son sourire sardonique contracta ses lèvres minces et blafardes, une satisfaction sinistre dérida ce visage cadavéreux. A son tour, il s'arrêta devant l'énorme sphère; à son tour il la contempla silencieusement comme l'avait contemplée son maître... Puis, se courbant sur ce globe, l'enlaçant pour ainsi dire dans ses bras... après l'avoir quelques instants couvé de son œil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde son doigt noueux , happa tour à tour de son ongle plat et sale trois des endroits où l'on voyait de petites croix rouges...
A mesure qu'il désignait ainsi une de ces villes, situées dans des contrées si diverses , il la nommait tout haut avec un ricanement sinistre : — Leipsig... Charlestown... Batavia...
Puis il se lut, absorbé dans ses réflexions.
Ce petit homme vieux, sordide, mal vêtu, au masque livide et mort, qui venait pour ainsi dire de ramper siu' ce globe, paraissait bien plus effrayant que son maître... lorsque celui-ci, debout et hautain, avait impérieusement jeté sa main sur ce monde, qu'il semblait vouloh' dominer à iorce d'orgueil, de ^'iolence et d'audace.
Le premier ressemblait à l'aigle qui, planant au-dessus de sa proie, peut quelquefois la manquer par l'élOvation même du vol auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au reptile qui, se traînant dans l'ombre et le silence sur les pas de sa victime, finit toujours par l'enserrer de ses nœuds homicides.
Au bout de quelques instants, Rodin s'approcha de son bureau en se frottant vivement les mains, et écrivit la lettre suivante, à l'aide d'un chiffre particulier, inconnu de son maître.
LE JiriP ERRANT iîl
Paris, 9 heures 3/4 du matin.
« n est parti... mais il a hésité 1 1
V Sa mère mourante l'appelait auprès d'elle; il pouvait peut-être, m disait-on, la sauver par sa présence... Aussi s'est-il écrié : « Ne V pas me rendre auprès de ma mère... ce serait un parricide! »
o Pourtant... il est parti!... mais il a hésité...
« Je le surveille toujours...
» Ces lignes arriveront à Rome en md'me temps que lui...
» P. S. Dites au cardinal-prince qu^il peut compter sur moi, mais qu'à mon tour j'entends qu'il me serve activement. D'un moment à l'autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent m'être utiles... il faut donc qu'il tâche d'augmenter le nombre de ses adhérents, t)
Après avoir plié et cacheté celte lettre, Rodin la mit dans sa poche.
Dix heures sonnèrent. C'était l'heure du déjeuner de M. Rodin. II rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit à la main un parapluie tout rapiécé et sortit.
Pendant que ces deux hommes, du fund de cette retraite obscure, ourdissaient cette trame où devaient être enveloppés les sept descendants d'une famille autrefois proscrite... un défenseur étrange, mystérieux, songeait à protéger cette famille, qui était aussi la sienne.