AI. ROUI.V
Trois mois se so!it ("coulés depuis que Djalina a été jeté en prison à Batavia , accusé d'appartenir à la secte meurtrière des Phansegars ou Etranjjleurs. La scène suivante se passe en France, au commencement du mois de février 1852, au château de Cardorillc, ancienne habitation féodale, située surleshautcs falaises de la côte de Picardie , non loin de Saint- \ alery, danaercux para,<]es oîi presque chaque année plusieurs navires se perdent corps et biens par les coups de vent de nord-ouest, qui rendent la navigation de la Manche si péi-illeusc.
De l'intérieur du château on entend gronder une violente tempête qui s'est élevée pendant la nuit ; souvent un bruit formidable , pareil à celui d'une décharge d'artillerie, tonne dans le lointam et est répété par les échos du rivage : c'est la mer qui se brise avec fureur sur les hautes falaises que domine l'antique manoir...
11 est environ sept heures du matin, le jour ne
n-l LK JUK KRHAM'.
paraît |)a.s ciitorc à travers les renctres d'une jjraiide clumibre située au rez-de-chaussée du château ; dans cet appartement, éclairé par une lampe, une femme de soixante ans environ, d'une figure homiète et naïve, vêtue comme le sont les riches fermières de Picardie , est déjà occupée d'un travail de couture , nuUj|ré l'heure matinale. Plus loin, le mari de cette femme , à peu près du même àye qu'elle , assis devant une grande table , classe et renferme dans de petits sacs des échantillons de blé et d'avoine. La physionomie de cet iiomme à cheveuv blancs est intelligente , ouverte ; elle annonce le bon sens et la droiture égayés par une pointe de malice rustique; il porte un habit-veste de drap vert; de grandes guêtres de chasse en cuir fauve cachent à demi son pantalon de velours noir.
La terrible tempête qui se déchaîne au dehors scndile rendre plus doux encore l'aspect de ce paisible tableau d'intérieur, lu excellent feu brille dans une grande clieminée de marjn-e blanc , et jette ses joyeuses clartés sur le parquet soigneusement ciré : lion de plus gai que l'aspect de la tenture et des rideaux d'ancienne toile perse à chinoiseries rouges sur fond blanc, et rien de plus riant que les dessus de portes représentant des bergerades dans le goût de U'atteau. Une pendule de biscuit de Sèvres, des meubles de bois de rose incrustés de marquetei-ie verte, meubles pansus et ventrus, contournés et (■liiuitonnies , coiiiplèlcnl ramcublcnicut tic cette chambre.
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Au dehors la tempête toiitiniiait de «fronder; (|iielquefois le \ ent senjjouffrait av ce bruit dans la elieniiiice, ou ébranlait la fermeture des fenêtres. L'iiomme qui s'occupait de classer les échautillons de jirains était M. Dupont, régisseur de la terre du château de Cardoville.
- Sainte-Vierge! mou ami, — lui dit sa femme, — (|uel temps affreux! (le M. Rodin , dont l'intendant de madame la princesse de Saint-Dizier nous annonce l'arrivée pour ce matin, a bien mal choisi sou jour.
— Le fait est que j ai rarement entendu un oui'agan pareil... Si AI. Rodin n'a jamais vu la mer en colère, il pourra aujourd'hui se régaler de ce spectacle.
— Qu est-ce que ce M. Rodin peut venir faire ici, mon ami?
— Ma foi! je n'en sais rien ; l'intendant de la princesse me dit, dans sa lettre, d'avoir pour M. Rodin les plus grands égards , de lui obéir comme à mes jnaitrcs. Ce sera à AI. Rodin de s'expliquer et à moi d exécuter ses ordres , puisqu'il vient de la part de madajnc la princesse.
— A la rigueur, c'est de la part de mademoiselle Adriennc qu'il devrait venir... puisque la terre lui appartient depuis la mort de feu M. le comte-duc de Cardoville son père.
— Oui, mais la princesse est sa tante; son intendant .'ait les affaires de mademoiselle Adriennc : ([ue
tii LK JllF KKKAM.
l'on vieillie de sa part ou de celle de la ))iiiicessc, c'est toujours la même chose.
— Peut-être M. Rodin a-f-il dessein d'acheter la terre... Pourtant cette «grosse dame qui est venue de Paris exprès, il y a huit jours, pour voir le château, paraissait en avoir hien envie. ->
Aces mots, le régisseur se prit à rire d'un air narquois.
u Qu'est-ce que tu as donc à rire, Dupont.'' — lui demanda sa lemme , très-bonne créature, mais qui ne brillait ni par rintcllijrence ni par la pénétration.
— Je ris, — répondit Dupont, — parce que je pense à la ligure et à la tournure de cette grosse... de cette énorme femme ; que diable , quand on a. celte mine-là on ne s'appelle pas madame de la Sainte-Colombe. Dieu de Dieu... quelle sainte et quelle colombe... elle est grosse comme un muid, elle a une voix de rogomme, des moustaches grises comme un vieux grenadier, et, sans qu'elle .s'en doute, je l'ai entendue dire à son domestique : Allons donc, mon fiston.,. Et elle s'appelle Sainte- Colombe !
— Que tu es singulier, Dupont! on ne choisit pas son nom... Et puis ce n'est pas sa faute, à cette dame, si elle a de la barbe.
— Oui , mais c'est sa faute si elle s'appelle de la Sainte-(]olombe ; tu t'imagines que c'est son vrai nom, toi... Ah! ma pauvre Catherine, tu es bien de ton lillagc...
■ — Et loi, mon pauvrt Dupont, lu lic peux |)as
M. Hor)[\. «r,
r'einpèchei* d'être toujours, par-ci, par-là, un ppu mauvaise lauQue; cette dame a l'air très-respectable... La première chose qu'elle a demandée en arrivant, c'a été la chapelle du château dont on lui avait parlé... Klle a même dit qu'elle y ferait des einheUissements. .. Et quand je lui ai appris qu'il ny avait pas d'église dans ce petit pays , elle a paru très-fàchée d'être privée de curé dans le village.
— Eh! mon Dieu, oui, la première chose que font les parvenus, c'est de jouer à la dame de paroisse, à la grande dame.
— Madame de la Sainte-Colombe n'a pas besoin de faire la grande, puisqu'elle l'est.
— Elle! une grande dame?
— Aïais oui. D'abord il n'y avait qu'à voir comme cllo était bien mise avec sa robe ponceau et ses beaux gants violets comme ceux d'un érêque ; et puis quand elle a ôté son chapeau, elle avait sur son tour de faux cheveux blonds une ferronnière eu diamants, des boutons de boucles d'oreilles en diamants gros comme le pouce, des bagues en diamants il tous les doigts. Ce n'est pas certamement une personne du petit monde qui mettrait tant de diamants en plein jour...
— Bien, bien, tu t'y connais joh'ment...
— Ce n'est pas tout.
— Bon... Quoi encore?
— Elle ne m'a parlé que de ducs, de marquis, de comtes, de messieui-s très-riches qui l'réquentaieut chez elle et qui étaient ses amis ; et puis, comme elle
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me demandait, en voyant le petit pavillon du pair qui a été dans le temps à demi hriilé par les Prussiens, et que feu M. le comte n'a jamais fait rebâtir : — Qu'est-ce que c'est donc que ces ruines-là? — je lui ai répondu : — ]\Iadame, c'est du temps des alliés que le pavillon a été incendié. — Ah! ma chère... — s'est-elle écriée , — les alliés , ces bons aUiés , ces thers alliés... c'est eux et la Restauration qui on( commencé ma fortune. — Alors , moi , vois-tu , Dupont, je me suis dit tout de suite : Bien sur c'est une ancienne émigrée.
— Madame de la Sainte-Colombe!... — s'écria U' régisseur en éclatant de rire... — ah! ma pauvre femme! ma pauvre femme...
— Oh! toi, parce que tu as été (rois ans à Paris, tu te crois un devin...
— Catherine, brisons là : tu me ferais dire quelque sottise , et il y a des choses que d'honnêtes et excellentes créatures comme toi doivent toujours ignorer.
— Je ne sais pas ce que tu veux dire par là. . . mais tâche donc de ne pas être si mauvaise langue , car enfin, si madame de la Sainte-Colombe achète la terre... tu seras bien content qu'elle te garde pour régisseur... n'est-ce pas?
— Ça, c'est vrai... car nous nous faisons vieux, ma bonne Catherine ; voilà vingt ans que nous sommes ici , nous sommes trop honnêtes pour avoir songé à grappiller pour nos vieux jours, et, ma foi... il serait dur à notre Age de chercher une autre condition qup
M, ROniN. fil
nous ne trouverions peut-être pas... Ah! lout ee que je ref^rette, c'est que mademoiselle Adricnne netrarde pas la terre... car il paraît que c'est elle qui a voulu la vendre... et que madame la princesse n'était pas de cet avis-ià.
— Alon Dieu, Dupont, tu ne trouves pas bien extraordinaire de voir mademoiselle Adriennc , à son àcfr, si jeune, disposer elle-même de sa [frandc furlune?
— Dame, c'est tout simple ; mademoiselle, n'ayant plus ni père ni mère, est maîtresse de son bien, sans compter qu'elle a une fameuse petite tête : te rappelles-tu, il y a dix ans, quand AI. le comte l'a amenée ici, un été? quel démon!... quelle malice, et puis cjuels yeux! hein, comme ils pétillaient déjà!
— Le fait esl que mademoiselle Adrienne a\ail alors dans le regard... une expression... enfin une expression bien extraordinaire pour son à<re.
— Si elle a tenu ce que promettait sa mine lutine et chiffonnée, elle doit être bien jolie à présent, malfrré la couleur un peu hasardée de ses cheveux, car, entre nous... si elle était une petite bourgeoise au lieu d'être une demoiselle de grande naissance, on dirait tout bonnement qu'elle est rousse.
— Allons, encore des méchancetés!
— Contre mademoiselle Adrienne , le ciel m'en préserve!... car elle avait l'air de devoir être aussi bonne que jolie... Ce n'est pas pour lui faire tort que je dis qu'elle est rousse... au contraire : car je me rappelle (|ue ses cheveux éfaient si fins, si bril-
oX 1,K JIIK KRK.AXT.
laiits, si dorés, qu'ils allaient si hicn à son loiiit blunr commo la nei<|e ot à ses yoiiv noii-s, qu'o» vérité ou ne les aurait pas voulus autrcinrnt ; aussi je suis sur (jue inaintenaut cette couleur de cheveux, qui aurait luii il (l'anti'es, rend la fijjure do mademoiselle Adrienne j>lus piquante encore : ça doit être une vraie mine de petit diable,
— Oh! pour diable, il faut être juste, elle l'était bien... toujours à courir dans le parc, à faire endèver sa }|ouvernaute, à grimper aux arbres... eidin, à faire les cent coups.
— Je t'accorde que mademoiselle Adrienne est un diable incarné, mais que dCsprit, que de gentillesse, et siu'tout quel bon cœur, hein!
— Ça, pour bonne, elle l'était. Est-ce qu'une fois elle ne s'est pas avisée de donner son chàle et sa robe -de mérinos toute neuve k une petite pauvi'csse, tandis qu'elle-même revenait an cliàteau en jupon... et nu-bras...
— Tu vois, du cœur, toujours du cœur; mais une lète... oh! ujic tête!
— Oui , une bien mauvaise tête ; aussi ca devait mal finir, car il paraît qu'elle fait à Paris des choses... mais des choses...
— Quoi donc?
— Ah! mon ami, je n'ose pas...
— Mais voyons...
— Eh bien, — ajouta la digne fenmie avec une sorte d'embarras et de confusion qui prouvait combien tant d'énormités l'effrayaient, — on dit que ma-
M. Uoiux. »:y
(lomoisellc Adriciiiic ne met jamais le pied dans une é;{lise... qu'elle s est loj^ée toute seule dans un temple idolâtre au bout du jardin de l'hôtel de sa tante... «pielle se fait servir par des femmes masquées (pii riiahillcnt en déesse, et qu'elle les égratigne toute la journée , parce qu'elle se grise. . . Sans compter (|ue toutes les nuits elle joue d'un cor de chasse en or massif... ce qui fait, (t le sens bien, le désespoir et la désolation de sa pauvre tante, la princesse, s
Ici le régisseur partit d'un éclat de rire qui interrompit sa femme.
w Ah çà, — lui dit-il quand son accès d'hilarité fut passé, — qui t'a fait ces beaux contes-là sur niadejuoisellc Adrionne ?
— C'est la femme de René, qui était allée îi Paris pour chercher uu nourrisson ; elle a été à Ihùtcl Saiiit-Dizier, pour voir madame Grivois, sa marraine... Tu sais, la première femme de chambre de madame la princesse... Eh bien! c'est elle, madame (îrivois , qui lui a dit tout haut cela ; et assurément elle doit être bien informée , puisqu'elle est de la maison.
— Oui, encore une bonne pièce et une fine mouche que cette Grivois ! Autrefois c'était la plus fièrc luronne , et maintenant elle fait comme sa maîtiTsse... la sainte nitouche... la dévote; car, tel maître, tel valet... La princesse elle-même, qui, à cette heure, est si collet-monté, elle allait joliment bien dans le temps... heinl... Il y a une quinzaine d'années, ([uclle gaillarde! Te rappelles-tu ce beau
colonel de liussui'ds qui était en garnison à Ahbcvillo?... Tu sais bien, cet émigré qui avait servi en Russie, et il qui les Bourbons avaient donné un ré- '{imcut à la Restauration ?
— Oui , oui , je m'en souviens ; mais tu es trop mauvaise langue.
— Ma foi, non! je dis la vérité ; le colonel passait sa vie au château, et tout fc monde disait qu'il étail très-bien avec la sainte princesse d'aujourd hui... Ah! c'était le bon temps alors. Tous les soirs fètr on spectacle au château. Quel boute-en-train que ce colonel... comme il jouait bien la comédie... Je me rappelle... -
Le régisseur ne put continuer.
' Une grosse servante, porlant le costume et le bonnet picards, entra précipitanmient, et s'adressant à sa maîtresse :
Madame... il y a là un bourgeois ((ui demande à parler tout de suile à monsieur; il arrive de Saint- \ alery dans la carriole du maître de poste... il dit qu'il s'appelle il. Rodin.
— !M. Rodin! dit le régisseur en se le\ant, — fais entrer tout de suite. -
Ln instant après, M. Rodin entra. Il était, selon sa coutume , plus que modestement vêtu ; il salua Irès-humblement le régisseur et sa femme ; celle-ci, sur un signe de son mari, disparut.
La ligure cadavéreuse de M. Rodin, ses le\res presque invisibles, ses petits yeux de reptile à demi
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voiles par sa ilasque paupière supérieure . ses vétcirieuts presque sordides lui donuaient uue pliysionoinie très-peu engageante ; pourtant cet homme , lorsqu'il le fallait , savait , avec un art diabolique , affecter tant de bonhomie , tant de sincérité , sa parole devenait si affectueuse , si subtilement pénétrante, que peu à peu l'impression désagréable, répugnante, que son aspect inspirait d'abord, s'effaçait, et presque toujours il finissait par enlacer invisiblcment sa dupe ou sa victime dans les replis tortueux de sa faconde aussi souple que mielleuse et perfide ; car on dirait que le laid et le mal ont leur fascmation comme le beau et le bien. . . L'iiounète régisseur regardait cet homme avec surprise ; en songeant aux pressantes recommandations de l'inlendant de la princesse de Saint-Dizier, il s'attendait ù voir un tout antre personnage; aussi, pouvant à peine dissimuler son étounement , il lui dit : - C'est bien à monsieur Rodin que j'ai l'honneur de parler?
— Oui, monsieur... et voici une nouvelle lettre de l'intendant de madame la princesse de Saint- Dizier.
— Veuillez, je vous en prie, monsieur, pendant que je vais lire cette lettre, vous approcher du feu... il fait un temps si mauvais! — dit le régisseur avec empressement ; — pourrait-on vous offrir quelque chose ?
— Alille remerchnents , mon cher monsieur... je repars dans uue heure... ^
Pendant que M. Dupont lisait, M. Rodin jetait un
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regiu'd iiifciToyatcui; sur riiitcriciir de ccdc chambre ; car, en homme habile, il tirait souvent (K>s inductions très-justes et très-utiles de certaines ap])iirences, qui souvent révèlent un goût, une habitude, et donnent ainsi quelques notions caractéristiques. -Mais cette fois sa curiosité fut en défaut.
^ Fort bien , monsieur , — dit le régisseur après avoir lu. — AI. l'intendant -ine renouvelle la recommandation de me mettre absolument à vos ordi-es.
— Ils se bornent à peu de chose, et je ne vous déj-angerai pas long-temps. . .
— ]\Ionsieur, c'est un honneur pour moi...
— ]\Ion Dieu ! je sais combien vous devez cti-e occupé, car en entrant dans ce château on est frappé (le l'ordre, de la parfaite tenue qui y règne; ce qui prouve, mon cher monsieur, toute l'excellence de vos soins.
— Monsieur... certainement... vous me flattez. — ■ \ ous flatter!.., un pauvre vieux bonhomme
comme moi ne pense guère à cela ;... mais revenojis il notre affaire. Il y a ici une chambre appelée la chambre verte ?
• — Oui, monsieur, c'est la chambre qui servait de cabinet de travail à feu AI. le comte-duc de CardoviUe.
— V^ous aurez la bonté de m'y conduire...
— Monsieur, c'est malheureusement impossible... .^près la mort de AI. le comte et la levée des sceUés, on a serré beaucoup de papiers dans un meuble de
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cclfe cliaiii])rc, cl les jjciis (l'aflaii-es out emporte les clefs à Paris.
— Ces clefs... les voici, — dit M. Rodin en mon- Irant au rcfjissenr une grande et une petite clefs aftachées ensemble.
— Ah! monsieur... c'est différent... \ous venez chercher les papiers ?
— Oui... certains papiers... ainsi qu'une petite cassette de bois des îles, garnie de fermeture en argent. . . connaissez-vous cela ?
— Oui, monsieur... je l'ai vue souvent sur la table de travail de M. le comte... elle doit se trouver dans le grand meuble de laque dont vous avez la clef...
— Vous voudrez donc bien me conduire dans cette chambre , d'après l'autorisation de madame la prijicesse de Saint-Dizier. ..
— Oui, monsieur... Et madame la princesse se porte bien ?
— Parfaitement elle est toujours toute en
Dieu...
— Et mademoiselle Adrienne ?. . .
— Hélas, mon cher monsieur!... — dit M. Rodin en poussant un soupir contrit et douloureux.
— Ah! mon Dieu... monsieur... est-ce qu'il serait an'ivc malheur à cette bonne mademoiselle Adrienne ?
— (]omment l'entendez-vous ?
— Est-ce qu'elle serait malade ?
— Xon. . . non. . . elle est malheureusement aussi bien portant»- rju elle est belle...
— .Malheureusement?... dit le régisseur surplus.
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— Hélas, oui! car, lorsque la beauté, la jeunesse et la sanlé se joignent à un désolant esprit de révolte et de perversité... à un caractère... (jui n'a sùreinen( pas son pareil sur la terre... il vaudrait mieux être privé de ces dangereux avantages... qui devieinient autant de causes de perdition... Mais, je vous en conjure , mon cher monsieur , parlons d'autres choses... Ce sujet m'est trop pénible... -^ dit M. Rodin d'une voix profondément émue , et il porta le bout de son petit doigt gauche au coin de son œil droit comme pour y sécher une larme naissante.
Le régisseur ne vit pas la larme , mais il vit le mouvement, et il fut frappé de l'altérution de la voix de M. Rodin. Aussi reprit-il d'un ton pénétre : ii Monsieur. . . pardonnez-moi mon indiscrétion... je ne savais pas. . .
— C'est moi qui \ous demande pardon de cet attendrissement involontaire... les larmes sont rares chez les vieillards... mais si vous aviez vu comme moi le désespoir de cette excellente princesse... qui n'a eu qu'un tort, celui d'avoir été trop bonne... trop faible pour sa nièce... et d'avoir ainsi encouragé ses... Mais, encore une fois, parlons d'autre chose, mon cher monsieur. i
Après un moment de silence , pendant lequel M. Rodin parut se remettre de son émotion, il dit à Dupont : «Voici, mon cher monsieur, quant à la chambre verte, une partie de ma mission accomplie ; il en reste une autre... Avant d'y airiver, je dois vous rappeler une chose que vous avez peut-être
M. RODIV. -.s
oubliée... à savoir qu'il y a quiuzc ou seize aus M. le marquis d Ai;{riguy, alor.s colonel de hussard;?, engaruisou à Abbevillc... a passé quelque temps ici.
— Ah! monsieur, quel bel ofiicier! j'en parlais ejicore tout à l'heure à ma femme! C'était la joie du chàfeau : et comme il jouait bien la comédie, surtout les mauvais sujets; tenez, dans les Dcu.r Edmond . il était à mourir de rire, dans le rôle du soldat qui
est gris... et avec ça une voix charmante il a
chanté ici Joconde, monsieur, comme on ne le chanterait pas à Paris. ^
Rodin, après avoir complaisamment écoute le re-' jjisseur, lui dit : .\ ous savez sans doute qu'après un duel terrible qu'il eut avec un forcené bonapartiste , nommé le aénéral Simon , \[. le colonel marquis d'Aigrif^ny (dont à cette heure j'ai 1 honneur d'être le secrétaire intime) a quitté le monde pour l'F,îjlise...
— Ah! monsieur, est-ce possible?... ce beau colonel...
— Ce beau colonel, brave, noble, riche, fêlé , a abandonné tant d'avantages pour endosser une pauvre robe noire; et malgré son nom, sa position, ses alliances, sa réputation de grand prédicateur, il est aujourd'hui ce qu'il était il y a quatorze ans... simple abbé... au Ueu d'être archevêque ou cardinal, comme tant d'autres qui n'avaient ni son mérite ni ses vertus.
M. Rodin s'exprimait avec tant de bonhomie, tant de conviction ; les faits qu'il citait send>laient si in-
■;« j.i'i ji 11' KiU5.\\r.
rnntcslahlcs, que Al. Dupont no piil s onipèclirr de .s'écrier : ^ Mais, inoiisieui-, c'est superbe, cela...
— Superbe... mon Dieu, non, — dit M. Rodin avec une inimitable expression de naïveté, — c est tout simple... quand on a le cœur de AI. d'Aigrij{ny... Alais parmi ses qualités il a surtout celle dr ne jamais oublier les braves gens, les gens de probité, d'bonneur , de conscience... c'est-ii-dire , mon bon monsieur Dupont, qu'il s'est souveim de vous.
— Comment, Aï. le marquis a daigné...
— Il y a trois jours j'ai reçu une lettre de lui, oi'i il me parlait de vous.
— Il est doue à Paris ?
— Il y sera d'un moment à l'autre ; depuis environ trois mois il est parti pour l'Italie. . . il a , pendant ce voyage , appiis une bien cruelle nouvelle. . . la mort de madame sa mère , qui avait été passer l'automne dans une des tei'res de madame la princesse de Saint-Dizicr.
• — Ab ! mou Dieu... j'ignorais!
— Oui, ça été un cruel cbagrin pour lui ; mais il faut savoir se résigner aux volontés de la Providence.
— Et à propos de quoi AI. le marquis me faisaitil l'honneur de vous parler de moi?
— Je vais vous le dire... d'abord il faut (jue vous sachiez que ce château est vendu... le contrat a été signé la veille de mon départ de Paris...
— Ah! monsieur, vous renom elez toutes mes inquiétudes...
— En quoi?
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— Je crains que les nouveau \ propriétaires ne me qartlent pas comme réjrisseur.
— \ oyez un pou ([uel heureux hasai-d ! c'est juslenu'ut à propos de cette place qiu? je veux vous entretenir...
— Il serait possible ?
— Certainement, sachant l'intérêt que M. le mar- (|uis vous porte, je désirerais beaucoup, mais beaucoup , que vous pussiez conserver cette place, je ferai tout mon possible pour vous servir si...
— Ah 1 monsieur, — s'écria Dupont en interrompant Rodin, — que de reconnaissance I c'est le ciel qui vous envoie...
— A votre tour... vous me flattez, mon cher monsieur ; d'a])ord je dois vous avouer que je suis obiifié (le mettre une condition... à mon appui.
— Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur, parlez... parlez...
— La persomie qui doit venir iuvbiter ce château est une vieille dame digne de vénération à tous égards ; madame de la Sainte-Colombe, c'est le nom t\c cette respectajjle...
— Comment, — dit le régisseur en interrompant Rodin, — monsieur... c'est cette dame -là qui a acheté le château? madame de la Sainte-Colombe?...
— \ ous la connaissez donc ?
— Oui, monsieur, elle est venue voir la terre il y a huit jours... Aîa femme soutient que c'est une grande dame... mais, entre nous... à certains mots (|ui' je lui ai entendu dire...
T« l.F. Jl IK ERIL^NT.
— Vous ètrs ronipli do pénétration , mon bon monsimr Dupont... Madame do la Sainte-Colombe n'est pas une grande dame, tant s'en fanl... je croi.s qu'elle était simplement marcliande de modes sous les j^aleries de bois du Palais-Royal. \ ous voyez que je vous parle à cœur ouvert.
— Et elle qui se vantait que des seigneurs français et étraufTcrs fréquentaient sa maison dans ee temps-là !
— C'est tout simple, ils venaient sans doute lui eommander des chapeaux pour leurs femmes; toujours est-il qu'après avoir amassé une «grande fortune... et avoii" été dans sa jeunesse et dans son àf(e iiiùr. .. indifférente... hélas! plus qu'indifférente au salut lie son àme , madame de la Sainte-Cjoloiube est, à cette heure, d;uis une voie excellente et méritoire... C'est ce qui la rend, ainsi que je mus le disais, dirrne de \ énération à tons éaards, car rien n'est plus respectable qu'un repentir sincère... et durable... Mais, pour que son salut se fasse d'une manière efficace, nous avons besoin de vous, mon cher monsieur Dupont.
— De moi, monsieur... et que puis-je?, ..
— Vous pouvez beaucoup. Voici comment : il n'y a pas d'église dans ce hameau qui se trouve à égale distance de deux paroisses ; madame de la Sainte- Colombe, voulant faire un choix entre leurs deux desservants, s'infoi'mera nécessairement auprès de vous et de madame Dupont, qui habitez depuis long-temps le pays...