M. RODIN
— Oh 1 le renseignement ne sera pas long à (ionner. . . le curé de Danicourt est le meilleur des hommes.
— C'est justement ce qu'il ne faudrait pas dire à madame de la Sainte-Colombe.
— Conmicnt?
— Il faudrait, au contraire, lui vanter beaueojij) l'I sans cesse AI. le curé de Roiville, l'autre paroisse, .ilîn de décider cette chère dame à lui confier son salut...
— Pourquoi à celui-là plutôt qu'à l'aufi-e , monsieur ?
— Pourquoi, je vais vous le dire ; si vous et madame Dupont parvenez à amener madame de la Salnte-Gulomlje à faire le choix (juc je désire, vous (■•tes certain d'èlre conservé ici comme régisseur... .le vous en donne ma parole d'Iionneur : et... ce que je promets , je le tiens.
— Je ne doute pas, monsieur, que vous n'ayez ce pouvoir, — dit Dupont convaincu par l'accent et par l'autorité des paroles de Rodin, — mais je voudrais savoir. . .
— In mot encore, — dit Rodin en l'interrompant, — je dois, je veux jouer cartes sur table et vous dire pourquoi j'insiste sur la préférence que je vous prie d'appuyer. Je serais désolé que vous vissiez dans tout ceci l'ombre d'une intrigue. Il s'agit simplement d'une bonne action. Le curé de Roiville, pour qui je réclame votre appui, est un homme auquel M. l'abbé d'Aigrigny s'intéresse particulièrement. (^)noique
su LK JllF KlillAX'l.
livs-pauvi'f», il soutient sa vieille mère. S'il élail chargé du salut de madame de la Sainte-Colombe, il y travaillerait plus efficacement que tout autre ; car il est plein d'onction et de patience... et puis, il csl évideni que par cette digne dame il y aurait quelques petites douceurs dont sa vieille mère profiterait... Voilà le secret de cette grande macliination. Lorsque j'ai su que cette dame était disposée à aclieter cette terre voisine de la paroisse de notre protégé , je l'ai écrit à M. le marquis ; il s'est souvenu de vous, et il m'a écrit de vous prier de lui rendre ce petit service, qui, vous le voyez, ne sera pas stérile. Car, je vous le répète, et je vous le prouverai, j'ai le pouvoir de vous faire conserver comme régisseur.
— Tenez, monsieur, — reprit Dupont après un moment de réflexion , — vous êtes si franc , si obligeant , que je vais imiter votre franchise. Autant le curé de Danicourt est respectable et aimé dans le pays, autant celui de Roiville, que vous me priez de lui préférer... est redouté pour son intolérance... Kl puis...
— Et puis. . .
— Et puis , enfin , on dit. . .
— Voyons. . . que dit-on !
— On dit que... c'est un jésuite. »
.% ces mots M. Rodin partit d'un éclal de riie si franc , que le régisseur en resta stupéfait ; car la figure de M. Rodin avait une singulière expressiou lorsqu'il riait. . .
uln jésuite!!! — répétait AI. Rodin en redou-
M. ROniN. Kl
liluiit d'hilurilL' , — un jésuitL'... Ah oà, mou cheimoDsieur Dupont , commout vous , homme de hon scus , d'expérience et d'intelUgcnce, allez-vous croire à ces sornettes?... In jésuite!... est-ce qu'il y a des jésuites?... dans ce temps-ci surtout... pouvez-vous croire à ces histoires de jacobins , à ces croqueraitaines du vieux libéraUsme? Allons donc, je parie que vous aurez lu cela... dans le Constitutionnel !
— Pourtant, monsieur... on dit...
— Mon Dieu... on dit tant de choses... Mais des hommes sages, des hommes éclairés. comme vous , ne s'inquiètent pas des on dit, ils s'occupent avant tout de faire leurs petites affaires sans nuire à personne , ils ne sacrifient pas à des niaiseries une bonne place qui assure leur existence jusqu'à la fin de leurs jours ; car , franchement , si vous ne parveuiez pas à faire préférer mou protégé par madame de la Sainte-Colom])e , je vous déclare , à regret , que vous ne resteriez pas régisseur ici.
— Mais , monsieur, — dit le pauvre Dupont , — ce ne sera pas ma faute si cette dame, entendant vanter l'autre curé , le préfère à votre protégé.
^,— Oui ; mais si , au contraire , des personnes habitant depuis longtemps le pays... des personnes dignes de toute confiance... et qu'elle verrait chaque jour... disaient à madame de la Sainte-Colombe beaucoup de bien de mon protégé , et un mal affreux de l'autre desservant, elle préféi-ernil mon protégé, et vous resteriez régisseur.
ri. -i
,S:J l.K JIIF KKK.UT.
— Mais, monsùnu'. .. t'osf dp la caloinnif . .. cela'. ..
— s'écria Dupont.
— Ah ! mon cher monsieur Dupont , — dit M. Rodin d'un air affligé et d'un ton d'affectueux reproche ,
— «omment pouvez-vous me croire capable de vous donner un si vilain conseil?... C'est une simple suj)position que je fais. Vous désirez rester régisseur de cette terre , je vous en offre le moyen , le moyen certain... c'est à vous de vous consulter et d'aviser.
. — Mais , monsieur. . .
— Un mot encore. . . ou plutôt encore une eoiulition. Celle-là est aussi importante que l'autre... On a vu malheureusement des ministres du Sei'pieur abuser de l'âge et de la faiblesse d'esprit de leurs pénitentes pour se faire indirectement avantager, eux... ou d'autres personnes ; je crois notre protégé incapable d'une telle bassesse... Cependant, pour mettre à couvert ma responsabihté , et surtout... la votre... puisque vous auriez contribué à faii*e agréer ma créatm*e , je désire que deux fois par semaine vous m'écriviez dans les plus grands détails tout ce que vous aurez remarqué dans le caractère , les habitudes , les relations , les lectures même de madame de la Sainte-Colombe; car, voyez-vous, l'inlluence d'un directeur se révèle dans tout l'ensemble de la vie, et je désire être complètement édifié sur la conduite de mon protégé sans qu'il s'en doute... De sorte que si vous étiez frappé de quelque chose qui vous parût blâmable, j'en serais aussitôt instiuil
M. RODIV. s:;
par vûlro con-pspnndanrp ho])(loma(taiiT ti'is-dt'iràlU-p.
— Mais, monsieur, c'<'sl (\o Irspionnacrc!... — s'écria le nialhoureuv ri''f(i.ssoiir.
— Ali! mon cher monsieur Dupont... pouvt'zvous flétrir ainsi l'un des plus doux, des plus saints penchants de l'homme... la confia lire... car je ne vous demande rien autre chose... que de m'écrire en confiance tout ce qui se passera ici dans les moindres détails... A ces deux conditions, inséparables l'une de l'autre, vous restez régisseur... sinon j'aurais la douleur... le reoret d'être forcé d'en faire donner un autre à madame de la Sainte-Colombe.
— Alonsieur, je vous en conjure, — dit Dupont avec émotion, — soyez généreux sans condition... Moi et ma femme nous n'avons que cette place pour \ivre, et nous sommes trop vieux pour en trouver une autre... \e mettez pas une probité de quarante ans aux prises avec la peur et la misère, qui est si mauvaise conseillère. . .
— Mon cher monsieur Dupont, vous êtes un grand enfant, réfléchissez... dans huit jours \ous me rendrez réponse...
— Ah! monsieur, par pitié! ! ! »
Cet entretien fut interrompu pai* un bruit i-eteutissant que répétèrent bientôt les échos des falaises.
A peine avait-il parlé que le même bruit se répcia encore avec plus de sonorité.
. I,e canon... — s'écria Dupont en se levant , —
sj, i-i: Ji iK KKR.wr.
( 'csl le canon , t'est sans douh' un nu\ ii-c (|ni iIp- Miandc (lu secours, ou qui appelle un pilote.
— Mon ami , — dit la femme du rejjisseur en entrant brusquement , — do la terrasse on voit en mer un bateau ù vapeur et un bâtiment à voiles pre>- (jue entièrement démàlc;... les vagues les poussent à la cote; le ti-ois-màts tire le canon de détresse... il est perdu.
— Ali! c'est terrible 1... et ne pouvoir rien... rien qu'assister à un naufraj|e! — s'écria le régisseur en prenant son chapeau , et se préparant à sortir.
— X'y a-t-il donc aucun secours à donner à ces bâtiments? — demanda M. Rodin.
— Du secours... s'ils sont entraînés sur Tes récifs... aucune puissance humaine ne pourra les sau- \er; depuis l'équinoxe , deux navires se sont déjà perdus sur cette cote.
— Perdus... corps et biens! Ah! c'est allreux,
— dit M. Rodin.
— Par cette tejiipète , il reste mallieureuscment aux passagers peu de chance de salut; il n'importe,
— dit le régisseur en s'adressant à sa femme , — je cours sur les falaises , avec les gens de la ferme , essayer de sauver quelques-uns de ces malheureux : fais faire grand feu dans plusieurs chambres. . . prépare du linge, des vêtements, des cordiaux... Je n'ose espérer un sauvetage... mais enfin il faut tenter... Venez-vous avec moi, monsieur Rodin?
— Je m'en ferais un devoir, si je pouvais vous être bon à quelque chose ; mais mon âge , ma fai-
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^k'^s(.•... me roudcut de bien peu de secour> . — dii Hodin, qui ne se souciait nullement d'affronter ].\ tempête. — Madame votre femme voudra bien m'enseigner oîi est la chambre verte , j'y prendrai les objets que je viens chercher, et je repartirai à l'instant pour Paris, car je suis très-pressé.
— Soit, monsieur; Catherine va vous conduire. Va toi , fais sonner la grosse cloche. . . dit le régisseur à sa servante ; — que tous les gens de la ferm»* \ ienneut me retrouver au pied des falaises avec dp'^ cordes et des leviers.
— Oui , mon ami : mais ne t'expose pas.
-- Embrasse-moi . rn rue portera bonheur, flif le i-égisseur.
Puis il sortit en courant et en disant : - \ ilc > ile , à cette heure ii ne reste peut-être p.is une planche des navires !
— Ma chère madame . auriez-vous l'obligeance de me conduire à la chambre verte? — dit Rodin toujours impassible.
— \ euillez me suivre, monsieur. - dit Catherine en essuyant ses larmes : car elle tremblait pour le sort de son mari , dont elle connaissait le courage.
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CHAPITHK lï.
I,A TEMl'KTK,
lia mer est affreuse...
Des lames immenses cl'im vert sombre marbre d'écume blancbe dessinent leurs ondulations , four à tour liantes et profondes , sur une large bande de lumière rouge qui s'étend à l'horizon.
Au-dessus s'entassent de lourdes masses de nuages d'un noir bitumineux; chassées par la violence du veut, quelques folles nuées d'un gris rougeàtre courent sur ce ciel lugubre.
Le pâle soleil d'hiver, avant de disparaître au milieu des grands nuages derrière lesquels il moule lentement , jetant quelques reflets obliques sur la mer en tourmente , dore çà et là les crêtes transparentes des vagues les plus élevées.
Ljie ceinture d'écume neigeuse bouillonne et tourbillonne à perte de vue sur les récifs dont cette côte âpre et dangereuse est hérissée.
Au loin, à mi-côte d'un promontoire de roches, assez avancé dans la mer, .s'élève le château de (iardoville; un rayon de soleil fait flamboyer ses \ilres. Ses murailles de briques et ses toits d'ardoise aigus se di'essenl au milieu de ce ciel chargé de vapeurs.