‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 21 sur 37 · I.K HKPART POIR PARfs · texte numérisé non relu

I.K HKPART POIR PARfs

— Qui vous l'a Hit /

— Vous. . .

— Moi !

— jQuand vous êtes voiiu de la part de notre mère...

— Xous dire qu'elle vous envoyait vers nous et (jue vous nous protégeriez toujours.

— ]\Ioi, mes srpui-s... — dit le missionnaire, ne comprenant rien aux pai-oles des orphelines. — \'ous vous trompez... Aujourd'hui seulement je vous ai vues...

— Va dans nos rêves ?

— Oui , rappelez-vous doue ! dans nos rêves ?

— Kn Alleinaffne... il y a trois mois pour la prefnière fois... Regardez-nous donc hien ! r

(îahriel ne put s'empêcher de sourire de la naïveté lie Rose et de Blanche, qui lui demandaient de se souvenir d'un l'êve qu'elles avaient fait ; puis, de plus »n plus surpris, il reprit : - Dans vos rêves !

— .Mais certainement... quand vous nous donniez de si hons conseils.

— Aussi, quand nous avons eu du chaf(rin depuis... en prison... vos paroles, dont nous nous souvenions , nous ont consolées, nous ont donné du courage.

— Wst-ce donc pas vous qui nous avez fuit sortir de prison, à Leipsick, pendant cette nuit si noire... i|ue nous ne pouvions vous voir ?

— Moi...

II« \.\'. JIIF KRRAXT.

— Oiiol aiilrr que vous soiMif vomi k uoivo socniirs o{ à criiii do notre vieil ami !...

— \ou.s lui (lisioDS bien que \ou.s l'aimerie/ jjarcc (|u'il nous aimait, lui qui no voulait pas oroiw aux

iUlgOS.

— Aussi, ce matin, pondant la tempête, nous n'avions presque pas peur.

— Xous vous attendions.

— Go matin , oui , mes sœurs , Dieu m'a accorde la grâce de m'cn\ oyer ù votre secours ; j'airivais d'.Améi'ique, mais je n'ai jamais été ù liOipsick... (îe n'est donc pas moi qui vous ai fait sortir do prison... Dites-moi , mes sœurs, — ajouta-t-il en souriant avec honte, — pour qui me prenez-vous ?

— Pour un bon ange que nous avons déjà vu en rêve et que notre mère a onvoy('' du ciel pour nous protéger.

— Aies chères sœurs , je ne suis qu'un pauvre prêtre... Le hasard fiut que je ressemble sans doule à l'ange que vous avez vu on songe et que vous ne pouviez voii- qu'en rcve... cai* il n'y a pas d'anges \ isiblos pour nous.

— Il n'y a pas d'auges visibles 1 — dirent les oi-phelines en se regardant avec tristesse.

— Il n'importe , mes chères sœurs, — dit fiabriel on prenant affectueusement les mains dos jeunes fdios entre les siennes, — les rêves... comme toute chose... viennent deDieu ;. . . puisque le souvenir de votre mère était mêlé à ce rêve... bénissez-le doublement. :?

.\ (0 moment une porto s'ouvrit et DagoborI parut.

LK DKPART l'OlU PARIS. I|t»

Jiisqu'uloi's , li's orplieliiips , dans Ifiii' ambiti<>n iiaïn' (Trlre jjn)te;^('es par un ai'('liaii;;t' , iir s'i'taicnt pas rapp('l('' (jiie la rcnime de Dagohorl avait adnptt'- 1111 enfant al)andonn(' qui s'appelait Gabriel et qui était prêtre et missionnaire.

Le soldat, quoiqu'il se fût opiniâtre à soutenir que sa blessure était une blessure blanche (pour se servir des termes du général Simon ) , avait été soigneusement pansé par le chirurgien du village ; un bandeau noir lui tachait à moitié le front et augmentait encore sou air naturellement rébarbatif. Kn entrant dans le salon, il fut très-surpris de voir un inconnu tenir familièrement entre ses mains les mains de lijanche et de Rose. Cet étonncment se conçoit; Dugobert ignorait que le missionnaire eût sauvé les oi-pbelines, et tenté de le secourir lui-même.

Le matin , pendant la tempête , tourbillonnant au milieu des vagues , tâchant enfin de se cramponner a un rocher, le soldat n'avait que très-inqjarfaitement 1 11 Gabriel au moment où celui-ci , après avoir arraché les deux sœurs à une mort certaine, avait en vain tâché de lui venir en aide. Lorsque après le nau- Irage Dagobert avait retrouvé les orphelines dans la salle basse du cluîteau, il était tombé, on l'a dit, dans un complet évanouissement, causé par ia fatigue, par 1 émotion , par les suites de sa blessure ; à ce moment, non plus, il n'avait pu apercevoir le missionnaire.

Le vétéran commençait à froncer ses épais sourcils gris sous son bandeau noir, en voyant un inconnu si

120 LK JllF ERRAXT.

lamilicr avec Rose et Blanche, lorsque celles-ci coururent se jeter dans ses bras et le couvrirent de caresses filial'^s : son ressentiment se dissipa hientôl devant ces preuves d'affection , quoiqu'il jetât de lemps à autre un regard assez sournois du côté du missionnaire, qui s'était levé et dont il ne distinguait pas parfaitement la figure.

u Et ta blessure, — lui dit Rose avec intérêt , — on nous a dit qu'heureusement elle n'était pas dangereuse ?

— En souffres-lu encore ? — ajouta Blanche.

— \on , mes enfants... c'est le major du village qui a voulu m'enJoi-filler de ce bandage ; j'aurais sur la tête une résille de coups de sabre que je ne serais pas autrement embéguiné ; on me prendi-a pour un lieux délicat; ce n'est qu'ime blessure blanche, ei j'ai envie de... ;

Le soldat porta une de ses mains à son bandeau.

a \'eu\-tu laisser cela ! — dit Rose en arrêtant le

hras de Dagobert. — Es-tu peu raisonnable... à ion

âge !

— Bien, bien! ne me grondez pas, je ferai ce que vous voulez... je garderai ce bandeau. »

Puis, attirant les orphelines dans un angle du sal<m , il leur dit à voix basse en leur montrani le jeuiu' prêtre du coin de l'œil : ^ Quel est ce monsieur... ipii vous prenait les mains... quand je suis entré?... ta m'a l'air d'un curé... \'oyez-vous , mes enfants... il faut prendre garde... parce que...

— Lui ! ! — s'écrièrent Rose et Blanche en se re-

LE DKPART POIR PARIS. 151

foiirnanf vers Gabriel , — mais pense donc que, sans lui... nous ne t'embrasserions pas à cette heure...

• — Comment ? — s'écria le soldat en redressant brusquement sa grande taille et regardant le missionnaire.

— C'est notre ange gardien... — reprit Blanche.

— Sans lui, — dit Rose, — nous mourions ce matin dans le naufrage...

— Lui î... C'est lui... qui... ->

Dagobert n'en put dire davantage. Le cœur gonfle, les yeux humides, il courut au missionnaire et s'écria avec un accent de reconnaissance impossible à rendre, en lui tendant les deux mains : . Monsieur, je vous «lois la vie de ces deux enfants... .le sais à quoi ca m'engage... je ne vous dis rien de plus... parce que la dit (ont... — ]\Iais frappé diui souvenir soudain , il s'éci'ia : — ALiis , attendez donc... est-ce que, lorsque je tâchais de me cramponner à une roche... pour n'être pas entraîné par les vagues , ce n'est pas vous qui... m'avez tendu la main ?... oui... vos che- \enx blonds... votre figui-e jeune !... mais certainement... c'est vous... maintenant... je vous reconnais.

— Malheureusement... monsieur... les forces m'ont manqué... et j'ai eu la doujcur de vous voir retombeidans la mer.

— .le n'ai rien de plus à vous dire pour vous remeiTier. .. que ce que je vous ai dit tout à l'heure, — reprit Dagobert avec une simplicité touchante. — Kn me conservant ces enfants , vous aviez déjà plus lait pour moi que si vous m'a\ iez conservé la vie...

m l.V. .niK FKKANT.

mais quoi courajM' !... quel rœiu*!... — tlil le soldai avec admiration. — Kt si jeune î... l'aij' d'une lille.

— Comment! s'écria Blanche avec joie, — noire (lahrtel est anssi venn à toi î

— (îabriel, — dil Dafj;obert en interrompant Hlanche, et s'adressant au prêtre : — V ous vous appelez Gabriel?

— Oui, monsieur.

— Gabriel! — répéta le soldat de plus en plus surpris.

— Et vous êtes prêtre? — ajouta-t-il.

— Prêtre des missions étrangères.

— Et... qui vous a élevé? — demanda le soldat n\('C une surprise croissante.

— l ne excellente et généreuse femme, que je véin''re comme la meilleure des mères... car elle a eu pitié de moi... enfant abandonné, et m'a traité comme son fds...

— Erançoise... Baudoin... n'est-ce pas? — dit le soldat profondément ému.

— Oui... monsieur, — répondit Gabriel, à son tour trè.s-étonné. — Mais comment savez-vons?...

— La femme d'un soldat , — reprit Dagobert.

— Oui , d'un brave soldat... qui , par le plu.s adjuirable dévouement... passe à cette beure sa vie dans l'exil... loin de sa femme... loin de son fils... de mon bon frère... car je suis lier de lui donnei" ce nom...

— IVIon... Agricol... ma femme... Quand les avez-\ous. . . (juittés ?. ..

LK DKlVAnT I'<U H PARIS. 128

— Ce soraif vous... le pt-ro (l'Ac[n('ol ?... Oh! jp HP suvais pas piicorc toute la reconnaissance que je devais ù Dieu! — dit (jabriel en joijrnant les mains.

— Et ma femme... et mon iils ! — dit I)af{ol)ei-t d'une voix trem])lante , — comment vont-ils? avezlous de leurs nouvelles?

— Celles que j'ai reçues il y a ti-ois mois étaient excellentes...

— Xon, c'est trop de joie, — s'écria Daj|o])ert, — c'est trop... '

Et le vétéran ne put continuer; le saisissement étouffait ses paroles, il retomba assis sur une chaise.

Rose et Blanche se rappelèrent alors seulement la lettre de leur père relativement à l'enfant trouvé , nommé (labriel, et adopté par la femme de Dajjohert ; elles laissèrent alors éclater leurs transports ingénus...

u \otre Gabriel est le tien... c'est le même... quel bonheur! — s'écria Rose.

— Oui, mes dières petites, il est à vous comme à moi; nous en avons chacun notre part... — Puis s adi'essant à Gabriel, le soldat ajouta avec effusion : — Ta main... encore ta main, mon inti'épide en-

l"anl... ma foi, tant pis, je te dis toi... puisque mon .Agricol est ton frère...

— Ah!... monsieur... que de bonté!

— (^est ça... tu vas me remercier... après tout ce (pie nous te devons!

— El ma mère ad(»|)livt' est-elle insiruite de votre

\H i.V. jriF KRKANT.

arrivi^r? — (\\i TialM'iel pour ochapppr an\ lonantços (In soldat.

— ic lui ai érril il y a cinq mois, mais que jo \oïiais spiil... ol pour causo... Je io dirai cola plus lard. — Elle demeure toujours rue Brise-Miche? c'est lii que mou Aj^ricol est né !

— Elle y demeure toujours.

— En ce cas , elle aura i-eçu ma lettre ; j'aurais voulu lui écrire de la prison de Leipsick, mais impossible.

— De pi-ison... vous soi'tez de pi'ison ?

— Oui , j'arrive d'Allemagne pai- l'Elbe et par Hambourg, et je serais encore à Leipsick sans un ('vénemcnt qui me ferait croire au diable... mais au bon dia])!e...

s- Que voulez-vous dire ? expliquez-vous.

— (la me serait diflîcile , car je ne puis pas jue l'expliquer à moi-même... Ces petites fdles, — et il montra Rose et Blanche en souriant, — se prétendaient plus avancées que moi ; elles me répétaieni toujours : valais c'est l'archange qui est venu à notre ■secours... Dagobert ; c'est l'archange , vois-tu, toi ■ qui disais que tu aimais autant Rabat-Joie pour nous )• défendre... s

— Gabriel... je vous attends... " dit une voix bi"ève qui fit tressaillir le missionnaire.

— Lui, Dagobert et le.s orphelines tournèreni vivement la tète... Rabat-Joie gronda sourdement.

C'était M. Rodin : il se tenait debout à l'entrée «l'une poi'te ouvrant sur un corridor. Ses traits élaienl

Page 1