‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 25 sur 37 · i 1,K JIIF ERKAXT · texte numérisé non relu

i 1,K JIIF ERKAXT

(\o ces c{i*an(les armoires de noyer, contourn«''es , rendues presque noires par le temps, étail placée entre les deux croisées ; un vieux fauteuil garni do velours dT'trecht vert ( premier présent fait à sa mère par Acjricol), quelques chaises de paille et une table de travail où l'on voyait plusieurs sacs de grosse toile bise , tel était l'ameublement de cette pièce mal close par une porte vermoulue ; un caliinet y attenant renfermait quelques ustensiles de cuisine et de ménage.

Si triste, si pauvre que semble peut-être cet intél'ieur, il n'est tel pourtant que pour un petit nombre d'artisans, relativement aisés; car le lit était garni de deux matelas, de draps blancs et d'une chaude couverture ; la gi'ande armoire contenait du linge.

Enfin la femme de Dagobert occupait seule une cband)re aussi grande que celles où de nombreuses familles d'artisans honnêtes et laborieux viienl et couchent d'ordinaire en commun, bien heureux lorsqu'ils peuvent donner aux filles et aux garçons un lit séparé ! bien heureux lorsque la couveHure ou l'un des draps du lit n'a pas été engagé au mont-depiété !

Françoise Baudoin, assise auprès du petit poêle de fonte, qui, par ce temps froid et humide, répandait bien peu de chaleur dans cette pièce mal close, s'occupait de préparer le repas du soir de son fils .•^gricol.

La femme de Dagobert avait cinquante ans environ ; elle portait une camisole d'indienne bleue a

LA FEMME DE DAGOBEUl. lo6

pc'tils bouquets blancs et un jupon de futaine ; un be;juin blanc entourait sa tète et se nouait sous son menton. Son visage était pâle et maijjre , ses traits réguliers ; sa pliysionomie exprimait une résignation, une bonté parfaites. On ne pouvait en effet trouver une meilleure , une plus vaillante mère : sans autre ressource que son travail, elle était parvenue, à force d'énergie, à élever, non-seulement son fils Agricol , mais encore Gabriel , pauvre enfant abandonné ^ qu'elle avait eu l'admirable courage de prendre à sa cliarge.

Dans sa jeunesse , elle avait , pour ainsi dire , escompté sa santé à venir pour douze années lucratives, rendues telles par un travail exagéré, écrasant , que de dures privations rendaient presque homicide ; car alors ( et c'était un temps de salaire splendide comparé au temps présent), à force de veilles, à force de labeur acharné , Françoise avait quelquefois pu gagner jusqu'à cinquante sous par jom*, avec les- ([uels elle était parvenue à élever son fils et son enfant adoptif. . .

Au bout de ces douze aimées, sa santé fut ruinée, ses forces presque à bout ; mais au moins les deux enfants n'avaient manqué de rien , et avaient reçu l'éducation que le peuple peut donner à ses lils : Agricol entrait en apprentissage chez AI. François Hardy, et Gabriel se préparait à entrer au sénn'iiaire par la protection très-empressée de M. Rodin , dont les rapports étaient devenus, depuis 1820 environ, Irès-fréquents avec le confesseur de Françoise Bau-

lU l.V: JLlf EIUIAM.

doin ; car cIIp avait clé et était toujours d'une pictc peu éclairée, mais excessive.

Cette femme était une de ces natures d'une simplicité, d'une bonté adorables, un de ces martyrs de dévouements ignorés qui toucbcnl quelquefois à l'héroismc. .. Ames saintes, naïves, clicz lesquelles l'instinct du cœur supplée à l'intelUgence.

Le seul défaut ou plutôt la seule conséquence de cette candeur aveu'jie était une obstination invincible lorsque Françoise croyait devoir obéir à l'influence de son confesseur, qu'elle était habituée à subir depuis longues années ; cette influence lui paraissant des plus vénérables , des plus saintes , aucune puissance, aucune considération humaine n'auraient pu l'empêcher de s'y soumettre : en cas de discussion à ce sujet, rien au monde ne faisait fléchir cette excellente femme; sa résistance, sans colère, sans emportements, était douce comme son caractère, calme comme sa conscience, mais aussi, comme elle... inébranlable.

Françoise Baudoin était, en un ]not, un de ces êtres purs, ignorants et crédules, qui peuvent, quelquefois à leur insu, devenir des instruments terribles entre d'habiles et daugcrenses mains.

Depuis assez longtemps le mauvais état de sa santé , et surtout le considérable affaiblissement de sa vue , lui imposaient un repos forcé ; car à peine pouvait-elle travailler deux ou trois heures par jour : elle passait le reste du temps à léglise.

Au bout de quelques instants Françoise se leva,

LA-FEW.MK DK UAGOHKRT. |:j.5

débarrassa un des cotes de la table de plusieurs sacs de jjrosse toile j^rise, et disposa le couvert de sou lils avec un soiu, avec une sollicitude maternelle. Elle alla prendre dans l'arnioire un petit sac de peau rcniérmant une vieille timbale d'argent bossuée et un léger couvert d'argent , si mince , »i usé , que la cuiller était tranchante. Elle essuya, frotta le tout de son mieux, et plaça prés de l'assiette de son lils cette argenterie, présent de noce de Dagobert.

C'était ce que P^'ançoise possédait de plus précieux , autant par sa mince valeur que par les sou- \enirs qui s y rattachaient ; aussi avait-elle souvent versé des larmes amcres lorsqu'il lui avait fallu, dans des extrémités pressantes, ensuite de maladie ou de chômage, porter au mont-de-piété ce couvert et cette timbale sacrés pour elle.

Françoise prit ensuite , sur la planche inférieure de l'armoire , une bouteille d'eau et une bouteille de vin aux trois quarts remplie , et les plaça près de l'assiette de son fils , puis elle retourna surveiller le souper.

Quoique Agricol ne fût pas fort en retard, la physionomie de sa mère exprimait autant d'inquiétude que de tristesse ; ou voyait à ses yeux rougis qu'elle avait beaucoup pleuré.

La pauvre fenmie , a|)rès de douloureuses et longues incertitudes, venait d acquérir la conviction que sa lue, depuis longtemps très-affaiblie , ne lui periiieltrail bientôt plus de travailler même deux ou

im l.K JllK EKRAM.

trois heures par jour, ainsi quelle avait coutume de le faire.

D abord exeellente ounùère en lingerie, à mesure que ses yeux s'étaient fatigués elle avait dû s'occuper de couture de plus en plus grossière , et son gain avait nécessairement diminue en proportion ; enfin elle s'était vue réduite à la confection de sacs de campement, qui comportent environ douze pieds de couture : on lui payait ses sacs en raison de deux sous chacun, et elle fournissait le fil. Cet ouvrage étant très-pénible, elle pouvait au plus parfaire trois lie ces sacs en une journée ; son salaire était ainsi de sic sous.

On frémit quand on pense au grand nombre de malheureuses femmes dont l'épuisement, les privations, làge, la maladie ont tellement diminué les forces, ruiné la santé, que tout le labeur dont elles sont capables leur peut à peine rapporter quotidiennement cette somme si minime... Ainsi leur gain décroît en proportion des nouveaux besoins que la vieillesse et les infirmités leur créent...

Heureusement Françoise avait dans son lils un digne soutien : excellent ouvrier, profitant de la juste répartition des salaires et des bénéfices accordés par M. Hardy, son labeur lui rapportait cinq à six francs par jour, c'est-à-dire plus du double de ce que gagnaient les ouvriers d'autres établissements ; il aurait donc pu, même en admettant que sa mère ne gagnât rien, vivre aisément lui et elle.

Mais la pauvre femme, si merveilleusement éco-

LA FEiLME DE DACiOBERT. 137

nome (ju'efle se refusait presque le nécessaire, élait devenue, depuis quelle l'réqueulait quotidiennement et assidûment sa paroisse, d'une prodigalité ruineuse à l'endroit de la sacristie. Il ne se passait presque pas de jour où elle ne fit dire une ou deux messes et brûler des cierges, soit à l'intention de Dagobert, dont elle était séparée depuis si longtemps, soit pour le salut de l'àme de son fds, qu'elle croyait en pleine voie de perdition. Agricol avait un si bon, un si généreux cœur ; il aimait , il vénérait tant sa mère , et le sentiment qui inspirait celle-ci était d'ailleurs si touchant, que jamais il ne s'était plaint de ce qu'une grande partie de sa paye (qu'il remettait scrupuleusement à sa mère chaque samedi) passât ainsi en (çuvres pies. Quelquefois seulement il avait fait observer à Françoise , avec autant de respect que de lendrcsse , qu'il souffrait de la voir supporter des privations que son âge et sa sauté rendaient doublement fâcheuses, et cela parce qu'elle voulait de préférence subvenir à ses petites dépenses de dévotion. Mais que répondre à cette excellente mère, lorsqu'elle lui disait les larmes aux yenx :

a Mon enfant, c'est pour le salut de ton père et pour le tien... n

Vouloir discuter avec Françoise l'eflicacité des messes et l'influence des cierges sur le salut présent et futur du vieux DagobcrI , c'eût été aborder une de ces questions qu'Agricol s'était à jamais interdit de soulever par respect pour sa mère et pour ses croyances ; il se résignait donc à ne pas la voir en-

J3» l,h JllF EHHA.Nl.

tourcc de tout lo hien-ètre dont il eût désiré la loir jouir.

A un petit coup bien discrètement frappé à la porte, Françoise répondit : * Entrez, s

On entra.

CHAPITRK II.

LA SOKUR DK LA REI.VE BACCHAXAL.

La personne qui venait d'entrer chez la fénnne de Da,tjobcrt était une jeune fille de dix-huit ans environ , de petite taille et cruellement contrefaite ; sans être positivement bossue , elle avait la taille trésdéviée, le dos voûté, la poitrine creuse et la tète profondément enfoncée entre les épaules; sa ll<jure, assez régulière, longue, maigre, fort pâle , marquée de petite vérole, exprimait une grande douceur et une gi'ande tristesse ; ses yeux bleus étaient rempli.s d'intelligence et de bonté. Par un singulier caprice de la nature, la plus jolie femme du monde eût été fière de la longue et magnifique chevelure brune qui se tordait en une grosse natte derrière la tôte de cette jeune fille.

Elle tenait un vieux panier à la main. Quoiqu'elle fût misérablement vêtue , le soin et la propreté de son ajustement luttaient autant que possible contre

LA SOEIR DE LA HEL\E UACCHAXAL 13îi

une excessive pauvreté : malgré le froid, elle portait une maiivai-^r petite robe d'iiuliemie d'une couleur iudeliuissable, mouchetée de taches blanchâtres, étoffe si souvent lavée, que sa nuance primitive, ainsi que son dessin, s'étaient complètement effacés.

Sur le visage souffrant et résigné de cette créature infortunée, on lisait l'habitude de toutes les misères, de toutes les douleurs , de tous les dédains ; depuis .sa triste naissauce la raillerie lavait toujours poursuivie ; elle était, nous l'avons dit, cruellement contrefaite, et par suite d'iuie locution vulgaire et proverbiale ou 1 avait baptisée la Maijeux ; du reste, on trouvait si naturel de lui donner ce nom grotesque qu! lui rappelait à chaque instant son infirmité, qu'entraînés pur l'habitude , Françoise et Agricol , aussi compatissants envers elle que d'autres se monti*aient ïuéprisauts et moqueurs , ne l'appelaient jamais auf rem eu t.

La Mayeiix, nous la nommerons ainsi désormais, était née dans cette maison que la femme de Dagobert occupait depuis plus de vingt ans ; la jeune fdle avait été pour ainsi dire élevée avec Agricol et Gabriel.

Il y a de pauvres êtres fatalement voués au malheur; la Maijeiix avait une très-jolie sœur, à qui Perrine SoUveau, leur mère commune, veuve d'un petit commerçant ruiné . avait réservé son aveugle et absurde tendresse, n'ayant pour sa lille disgraciée que dédains et duretés ; celle-ci venait pleurer auprès de Françoise, qui la consolait, qui l'encourageait, et

liO LK JIIK KKKAXT.

qui , pour la di.sJrairc le soir à la veillée, lui niuiitrait

à lire et à coudre.

Habitués par l'exemple de leur mère ;i la commisération, au lieu d'imiter les autres enfants, assez enclins à railler, à tourmenter et souvent même à battre la petite ^layeux, Ajjricol et Gabriel l'aimaient, la protéfjeaient , la déicndaient.

Elle avait quinze ans et sa sœur Cépliyse dix-sept ans , lorsque leur mère mourut, les laissant toutes deux dans une affreuse misère.

(jépliyse était intcllifjente, active, adroite ; mais, au contraire de sa sœur, c'était une de ces natiu'es vi- \aces, remuantes, alertes, cbez qui la vie surabonde, qui ont besoin d'air , de mouvement , de plaisirs ; bonne fille du reste, quoique stupidement jjàtée par sa mère.

(Jépbyse écouta d'abord les sages conseils de Françoise , se contraignit, se résigna, apprit à coudre et travailla, comme sa sœur, pendant une année ; mais, incapable de résister plus longtemps aux atroces privations que lui imposait l'effrayante modicité de son salaire , malgré son labeur assidu , privations qui allaient jusqu'à endurer le froid et surtout la faim , Gépbyse, jeune , jolie, ardente, entourée de séductions et d'offres brillantes... brillantes pour elle, car elles se réduisaient à lui donner le moyen de manger ;i sa faim , de ne pas souffrir du froid , d'être proprement vêtue, et de ne pas travailler quinze beures par jour daus un taudis obscur et malsain, Céphysc écouta les vœux d'un clerc d'avoué, qui l'abandonna

LA SOEIR DE LA RELNE BACCHANAL. 141

plus tard ; alors cIIp se lia avec un commis marchand, qu'à son tour, instruite par revemplc , elle quitta pour un commis voyarjeur. .. quelle délaissa pour d'autres favoris.

Bref, d'abandons en chan^çements , au bout d'une ou deux années, Céphyse, devenue l'idole d'un monde de grisettes, d'étudiants et de commis, acquit une telle réputation dans les bals des barrières par son caractère décidé, par son esprit \Taiment orijjinal, par son ardeur infatigable pour tous les plaisirs, et surtout par sa gaieté folle et tapageuse, qu'elle fut unanimement surnommée la reine Bacchanal , et elle se montra de tous points digne de cette étourdissante royauté.

Depuis cette bruyante intronisation , la pauvre Maijeux n'entendit plus parler de sa sœur aînée qu'à de rares inten ailes ; elle la regretta toujours et continua à travailler assidûment, gagnant à grand'peine quatre francs par semaine.

La jeune lille ayant appris de Françoise la couture du linge, confectionnait de grosses chemises pour le peuple et pour l'armée ; on les lui payait trois francs la douzaine ; il fallait les ourler, ajuster les cols, les échancrer, faire les boutonnières et coudre les boutons ; c'est donc tout au plus si elle parvenait, en travaillant douze ou quinze heures par jour, à confectiomier quatorze ou seize chemises en huit jours...

Résultat de travail qui lui donnait en moyenne un salaire de quatre frnnrx par semaine !

\M l.K .)! IK ERK.AM.

Et cotip jnalhriiiousf lillc no so trouvait pas dans un cas oxcpptionnol on accidcnlcl.

\'on.,. dos milliors d'ouvrii'ros n'avaionf pas alors, n'ont pas do nos jours un «jain plus ôlov*'.

Et cola , parce quo la rcmuné'ration du travail dos lommcs est d'une injustice révoltante, d'une barbarie sauvage ; on les paye deux fois moins quo les bommes qui s'occupent pareillement de couture, tels que tailleurs, giletiers, gantiers, etc., etc. ; cela, sans doute, parce que les femmes travaillent autant qu'eux... cela, sans doute, parce que les femnios sont laibles, délicates, et que souvent encore la maternité vient doubler leurs besoins.

La Mayeux vivait donc avec qiatrk francs p.îr

SKMAINR...

Elle vivait... c'est-à-dire qu'eu travaillant avec ardeur douze à quinze beures cbaque jour, elle parvenait à ne pas mom'ir tout de suite de faim , i\c froid et de misère , tant elle endurait de cruelles privations.

— Privations... non.

Prirntion exprime mal ce dénumont continu, terrible, de tout ce qui est absolument indispensable pour conserver au corps la santé, la \ie quo Dieu lui a donnée , à savoir : — un air et un abri salubres , une nourriture saine et suffisante, un vêtement chaud...

Mortification exprimerait mieux le manque complet de ces cbosos essontiollement vitales , qu'une société équitablement organisée devrait , oui , devrait

LA SOEIH DE \A RF.IXH BACCHANAL. I4S

foi'cémont à fout travailleur artif et probe, puisque la civilisation la fh'posscilé de tout droit au sol , et qu'il naît avec ses bras pour seul patrimoine.

Le sauvage ne jouit pas des avantages de la ci\ ilisation , mais du moins il a pour se nourrir les animaux des forêts , les oiseaux de l'air, le poisson des l'ivièrcs, les fruits de la terre, et, pour s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.

Le civilisé, déshérité de ces dons de Dieu ; le civilisé, qui regarde la propriété comme sainte et sacrée, peut donc en retour de son rude labeur quotidien , qui cjiricbit le pays , peut donc demander un salaire suffisant pour rirre sainement, rien de plus, rien de moins.

Car est-ce vivre que se traîner sans cesse sur cette limite extrême qui sépare la vie de la tombe , et d'y lutter contre le froid , la faim , la maladie ?

Et pour montrer jusqu'où peut aller cette moiti/iratioN ((ue la société impose inexorablement à des milliers d'êtres honnêtes et laborieux , par son impitoyable insouciance de toutes les question> qui touchent à une juste rémunération du travail, nous allons constater de quelle façon une pauvre jeune fille peut exister avec (junti-i- francs par semaine.

Peut-être alors saura-t-on du moins gré à tant d'infortunées créatures de supporter avec résignation cette horrible existence , qui leur donne juste assez de vie pour ressentir toutes les douleiu's de l'humanité.

t^ni... \ivre à ce prix... c'est de la vertu; oui.

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iino socirtt' ainsi organisée , qu'elle lolère ou qu'elle impose tant de misères, perd le droit de hlàmer les infortunées qui se vendent, non par débauche, mais presque toujours parce qu'elles ont froid, parce qu'elles ont faim.

Voici donc comment \ivait cette jeune fdle avec ses quatre francs par semaine :

Ti-ois kilog. de pain 2" qualité , S'*- cent. — Deux voies d'eau, 20 cent. — Graisse ou saindoux (le beurre est trop cher) , 50 cent. — Sel gris, 7 cent. — In boisseau de charbon , W cent. — In litre de légumes secs, 50 cent. — Trois litres de pommes de terre , 20 cent. — Chandelle , 55 cent. — Fil et aiguilles, 25 cent. — Total : 5 fr. 9 centimes.

Enfin , pour économiser le charbon , la Mayeux préparait une espèce de soupe seulement deux ou trois fois au plus par semaine, dans un poêlon, sur le cari'é du quatrième étage. Les deux autres jours elle la mangeait fi-oide.

Il restait donc à la ^layeux, pour se loger, se vêtir el se chauffer, 91 cent, par semaine.

Par un rare bonheur, elle se trouvait dans une position exceptionnelle : afin de ne pas blesser sa délicatesse , qui était extrême , Agricol s'entendait avec le portier, et celui-ci avait loué à la jeune fille, moyennant 12 fr. par an, un cabinet dans les combles, où il y avait juste la place d'un petit lit, d'une chaise et d'une table ; Agricol payait 18 fr. , qui complétaient les 50 francs, prix réel de la location du

LA SOKIK 1)K l..\ KKINK 15Ai;<:H WAi. M'.

cal)inp( ; il rpstaif donc à la Mayoux nuiron l fr. 70 cent, par mois pour son ciifrPtifMi.

(Jnant aux noinljrcusps ouvrièros qui, np gagnant pas plus qup la Mayeux , no se trouvent pas dans une position aussi heurfuse que la sienne, lorsqu'elles n'ont ni logis ni famille , elles achètent un morceau (le pain et quelque autre aliment pour leur journée , et , moyennant un ou deux sous par nuit , elles partagent la couche d'une compagne dans une misérahle chambre garnie où se trouvent généralement cinq ou six lits, dont plusieurs sont toujours occupés par des hommes , ceux-ci étant les hôtes les plus nombreux.

Oui , et malgré l'horrible dégoût qu'une malheureuse fille honnête et pure éprouve à cette communauté de demeure, il faut qu'elle s'y soumette; un loqeur ne peut di\ iser sa maison en chambres d'hommes et en chambres de femmes...

Pour qu'une ouvrière puisse se mettre dans ses manhles, si misérable que soit son installation , il lui faut dépenser au moins 50 ou 40 francs comptant. Or, comment prélever 50 ou \0 fraiirs comptant >\\r un salaire de 4 ou 5 francs par semaine, qui suffit, on le répète, à peine à se vêtir et à ne pas absolument mourir de faim ?

\'on , non , il faut que la malheureuse se résigne à cette répugnante cohabitation; aussi peu à peu l'instinct de la pudeur s'émousse forcément ; ce sentiment de chasteté naturelle qui a pn jusqu'alors la défendre des obsessions de la débauche... s'affaiblit chez elle ; dans le vice elle ne voit plus qu'un moyen II. io

li«> I.K .M IF ERHAXT.

(l'amôlioror un pou un sort iiilol('ral)le... ollo c«"'(Ip aloi-s... el le premior ajjfiotour qui pout donner une gouvornanfe à ses filles s'exclame sur la corruption, sur la dégradation des enfants du peuple.

Et encore l'existence de ces ouvrières, si pénihie (ju'elle soit, est relativemeut Iieureuse...

Et si l'ouvrage manque un jour, deux jours ?

Et si la maladie vient ? Maladie presque toujours due à l'insuffisance ou à l'insalubrité de la nourriture, au manque d'air, de soins , de repos ; maladie souvent assez énervante pour empêcher presque tout travail, et pas assez dangereuse poiu' mériter la faveur d'un lit dans un hôpital...

Alors que deviennent ces infortunées ? Eu vérité , la pensée hésite à se i'ej)oser sur de si lugubres tableaux.

Cette insuffisance de salaires , source unique , effrayante de tant de douleurs, de tant de vices souvent... cette insuffisance de salaires est générale, surtout chez les femmes : encore une fois il ne s'agit pas ici de misères individuelles , mais d'une misère qui atteint des classes entières. Le type que nous allons tckher de développer dans la Mayeux résume la condition morale et matérielle de milliers de créatures humaines obligées de vivre à Paris avec 4 francs par s(!maine.

La pauvre ouvrière, malgré les avantages qu'elle devait, sans le savoir, à la générosité d'Agricol, \iavit donc misérablement; sa santé, déjà chétive.

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