‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 34 sur 37 · LK PAVILLON · texte numérisé non relu

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corps de logis principal, formaient deux galeries latérales.

Comme dans presque toutes les grandes habitations de ce quartier, on voyait à l'extrémité du jardin ce qu'on appelait le petit hntel ou la petite maison.

C'était un pavillon Pompadour bâti en rotonde avec le charmant mauvais goût de l'époque ; il offrait, dans toutes les parties oîi la pierre avait pu être fouillée, une incroyable profusion de cliicorées, de nœuds de rubans , de guirlandes de fleurs , d'Amours bouflis. Ce pavillon , habité par Adiùenne de Cardoville, se composait d'un rez-de chaussée auquel on arrivait par un péristyle exhaussé de quelques marches ; un petit vestibule conduisait à un salon circulaire , éclairé par le haut ; quatre autres pièces venaient y aboutir, et quelques chambres d'entresol dissimulé dans l'attique servaient de dégagement.

Ces dépendances de grandes habitations sont de nos jours inoccupées, ou transformées en orangeries bâtardes; mais, par une rare exception, le pavillon de l'holel de Saint-Dizier avait été gratté et restauré ; sa pierre blanche étiucelait comme du marbre de Parus, et sa tournure coquette et rajeunie contrastait singulièrement avec le sombre bâtiment que l'on apercevait à l'exti-émité d'une immense pelouse semée çà et là de gigantesques bouquets d'arbres verts.

La scène suivante se passait le lendemain du jour où Dagobert était arrivé rue Brise-Miche avec les filles du général Simon.

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Hiiif heurps du malin vonaifiiit do sonnor à l'ôf^liso voisine ; nn hviiu soleil (riiivor se levai! hrillanl dans un ciel pur et bleu, derrière les j{rands arbres el- Ceuillés qui, l'été, rorinaient i\n dôme de verdure au-dessus du petit pavillon Louis XV.

lia porte du vestibule s'ouvrit, et les rayons du soleil éclairèrent une charmante créature , ou plutôt deux charmantes créatures, car l'une d'elles, pour occuper une place modeste dans l'échelle de la création, n'en avait pas moins une beauté relative fort remarquable.

Kn d'autres termes, une jeune fdle, une ravissante petite chienne anglaise , de cette espèce nommée King-Charles' s , apparurent sous le péristyle de la rotonde.

La jeune fdle s'appelait Georgette, la petite chienne Lutine.

Georgette a dix-huit ans ; jamais Florine ou ]\Iarton, jamais soubrette de ilarivaux n'a eu figure plus espiègle, œil plus vif, sourire plus malin, dents plus blanches, joues plus roses, tadle plus coquette, pied plus mignon, tournure plus agaçante. Quoiqu'il fût encore de très-bonne heure, Georgette était habillée avec soin et recherche ; un petit bonnet de valenciennes à barbes plates façon demi-paysanne , garni de rubans roses et posé un peu en arrière sur des bandeaux d'admirables cheveux blonds , encadrait son frais et piquant visage ; une robe de levantine grise, drapée d'un fichu de linon, attaché sur sa poitrine par une gi'osse bouffette de satin rose, dessi-

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iiiiU son cursa<jo éléguiiiincnt arrondi ; un tablier do toile de Hollande blanche comme neige, garni par le bas de trois larges ourlets surmontés de points à jours , ceignait sa taille ronde et souple comme un jonc ;... ses manches courtes et plates, bordées d'une petite ruche de dentelle , laissaient voir ses bras dodus, fermes et longs, que ses longs gants de Suède, montant jusqu'au coude, défendaient de la rigueur du froid. Lorsque Georgctte retroussa le bas de sa robe pour descendre plus prestement les marches du péristyle, elle montra aux yeux indifférents de Lutine le commencement d'un mollet potelé , le bas d'une jambe fine, chaussée d'un bas de soie blanc, et un charmant petit pied dans son brodequin noir de satin turc.

Lorsqu'une blonde comme Georgettc se mêle d'être piquante, lorsqu'une vive étincelle brille dans ses yeux d'un bleu tendre et gai, lorsqu'une joyeuse animation colore son teint transparent , elle a encore plus de bouquet, plus de montant qu'une brune.

Cette accorte et fringante soubrette , qui la veille avait introduit Agricol dans le pavillon, était la première femme de chambre de mademoiselle Adrienne de Cardoville , nièce de madame la princesse de Saint-Dizier.

Lutine, si heureusement retrouvée par le forgeron, poussant de petits jappements joyeux , bondissait , courait et fohîtrait sur le gazon ; elle était un peu plus grosse que le poing ; son pelajîc, onde d'un noir lustré, brillait connue de rébcne sous le large ruban de

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salin i-oii;{C qui entourait son cou; srs pallos, Iraiiigëcs de longues soies , étaient d'un feu ardent , ainsi que son museau démesurément camard ; ses grands yeux pétillaient d'intelligence, et ses oreilles fi-isées étaient si longues qu'elles traînaient à terre.

(jleorgetfe paraissait aussi vive, aussi pétulanle (|iie Lutine, dont elle partageait les ébats, courant après elle et se faisant poursuivre à son tour sur la verte pelouse.

Tout à coup, à la vue d'une seconde personne (|ui s'avançait gravement , Lutine et (icorgettc s'airétèrent subitement au milieu de leurs jeux. La petite kinçi-Cliarlcs's, qui était quelques pas en avant , liardie comme un diable et fidèle à son nom, tini ferme son arrêt sur ses pattes nerveuses, et attendit fièrement \ ennemi, en montrant deux rangs de petits crocs qui, pour être d'ivoire, n'en étaient pas moins pointus.

Uennemi consistait en une femme d'un âge mùr, accostée d'un carlin très-gras, couleur de calé au lait ; la panse arrondie , le poil lustré , le cou tourné un peu de travers, la queue tortillée en gimblette, il marchait les jambes très-écartées, d'un pas doctoral ôt béat. Son museau noir, hargneux, renfrogné, que deux dents trop saillantes retroussaient du coté gauche, avait une expression singulièrement sournoise et vindicative. Ce désagréable animal, type parfait de ce que l'on pourrait appeler le chien de dévoie, répondait au nom de Monsieur.

La maîtresse de Mcnsieur, femme de cinciuanlc

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iiiis environ, do taille moyenne et corpnlentc , était vctuc d'nn costume aussi sombre, aussi sévère que celui de Georgette était pimpant et gai. Il se composait d'une robe brune, d'un mantelet de soie noire et d'un cbapeau de même couleur ; les traits de cette fenmie avaient dû être agréables dans sa jeunesse, et ses joues fleuries, ses sourcils prononces, ses yeux noirs encore très-vifs s'accordaient assez peu avec la pbysionomie revêche et austère qu'elle tàcbait de se donner. Cette matrone à la démarcbc lente et discrète était madame Augustine Gri\ois, première femme de madame la princesse de Saint-Dizier.

Xon-seulcmcnt l'âge , la pbysionomie , le costuFiie de ces deux femmes offraient une opposition frap- ])anle, mais ce contraste s'étendait encore aux animaux qui les accompagnaient : il y avait la même différence entre Lutine et Monsieur^ qu'entre Georgette et madame Grivois.

Lorsque celle-ci aperçut la petite Kiiuj-Charhs's, elle ne put retenir un mouvement de surprise et tie contrariété qui n'écliappa pas à la jeune fdlc.

Lutine , qui n'avait pas reculé d'un pouce depuis l'apparition de Monsieur, le regardait vaillamment d'un air de défi , et s'avança même vers lui d'un air si décidément hostile , que le carlin , trois fois plus gros que la petite I\i)i(j-Charles's, poussa un cri de détresse et chercha un refuge derrière madame Grivois.

(]elle-ci dit à Georgette avec aigreur : u II me semble, mademoiselle, que vous pourriez vous dis-

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penser d'agacer votre chien , et de le lancer sur le mien.

— C'est sans doute pour mettre ce respectable et vilain animal à l'abri de ce dcsagrément-là, qu'liirr soir vous avez essayé de perdre Lutine en la chassant dans la rue par la porte du jardin. Mais , heureusement , un brave et digne garçon a retrouvé Lutine dans la rue de Babylone, et l'a rapportée à ma maîtresse. Mais à quoi dois-je, madame , le bonheur de vous voir si matin ?

— Je suis chargée par la princesse , — reprit madame Grivois ne pouvant cacher un sourire de satisfaction triompliante, — de voir à l'instant même mademoiselle Adrienne... Il s'agit d'une chose trèsimportante que je dois lui dire à elle-même, s

A ces mots , Georgette devint pourpre , et ne put l'éprimer un léger mouvement d'inquiétude, qui échappa heureusement à madame Grivois occupée de veiller au salut de Mojisieur, dont Lutine se rapprochait d'un air très-menaçant. Ayant donc surmonté une émotion passagère , elle répondit avec assurance : k ]\Iademoisclle s'est couchée très -tard hier;... elle m'a défendu d'entrer chez elle avant midi.

— C'est possible;... mais comme il s'agit d'obéir à un ordre de la princesse sa tante... vous voudrez bien, s'il vous plaît, mademoiselle, éveiller votre maîtresse... à l'instant même.

— Ma maîtresse n'a d'ordre» à recevoir de per-

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sonne; plie est ici chez pIIo ; or, \o ne l'éveillerai qu'à midi...

— Alors je vais aller moi-même...

— Hébé ne vous ouvrira pas... \'oici la clef du salon... et par le salon seul... on peut entrer chez mademoiselle. . .

— Gomment ! vous osez vous refuser à me laisser exécuter les ordres de la princesse ?

— Oui, j ose commettre le grand crime de ne pas vouloir éveiller ma maîtresse.

— Voilà pourtant les résultats de l'aveugle bonté de madame la princesse pour sa nièce, — dit la matrone d'un air contrit. — Mademoiselle Adrienne ne respecte plus les ordres de sa tante, et elle s'entoure de jeunes évaporées qui , dès le matin , sont parées comme des chasses...

— Ah! madame, comment pouvez-vous médire de la parure, vous qui avez été autrefois la plus coquette, la plus sémillante des femmes de la princesse!... cela s'est répété dans l'hôtel de génération en génération jusqu'à nos jours.

— Comment, de génération... en génération! ne dirait-on pas que je suis centenaire!... voyez l'impertinente!...

— Je parle des générations de femmes de chambre... car, excepté vous, c'est au plus si elles peuvent rester deux ou trois ans chez la princesse. Elle a trop de qualités... pour ces pauvres fdles...

— Je vous défends, mademoiselle, de parler ainsi

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(|p ma maîtresse... dont on ne devrait prononcer le

nom qu'à «genoux...

— Pourtant... si l'on voulait médire...

— \ ous osez...

— Pas plus tard qu'hier soir... à onze heures et demie.

— Hier soir. . . ?

— Un fiacre s'est arrêté à quelques pas du grand hôtel;... un personnage mystérieux, enveloppé d'un manteau, en est descendu, a frappé discrètement, non pas à la porte , mais aux vitres de la fenêtre du concierge... et ù une heure du matin le fiacre stationnait encore... dans la rue... attendant toujours le mystérieux personnage au manteau... qui pendant tout ce temps-là... prononçait sans doute, comme vous dites, le nom de madame la princesse... à genoux. . . 1)

Soit que madame Grivois n'eût pas été instruite de la visite faite à madame de Saint-Dizier par Rodin (car il s'agissait de lui) la veille au soir, après qu'il se fut assuré de l'arrivée à Paris des filles du général Simon, soit que madame Grivois dût paraître ignorer cette visite , elle répondit en haussant les épaules avec dédain: «Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle, je ne suis pas venue ici pour entendre vos impertinentes sornettes ; encore une fois, voulez-vous, oui ou non, m'introduire auprès de mademoiselle Adrienue ?

— Je vous l'épète , madame , (pie ma maîtresse

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