‹ Le juif errant (volume 5)Chapitre 21 sur 31 · LES PREMIERS ET LES DERNIERS 1S · texte numérisé non relu

LES PREMIERS ET LES DERNIERS 1S

Sainl-Dizior, car le père (rAi<i[riguy , sUipt-fail de l'audace de Rodin, ne trouvait pas une parole.

— Je dis, — reprit lentement Rodin , — je dis que je me charge de faire réussir T'affaire de l'héritage Rennepont, que vous regardez comme désespérée.

— Vous ? — s'écria le père d'Aigrigny, — vous ?

— Moi...

— Mais on a démasqué nos manœuvres.

— Tant mieux, on sera obligé d'en inventer de plus habiles...

— Mais l'on se défiera de nous.

— Tant mieux , les succès difficiles sont les plus certains.

— Comment ! vous espérez faire consentir (Jabriel à ne pas révoquer sa donation... qui d'ailleurs est peut-être entachée d'illégalité?

— Je ferai rentrer dans les coffres de la com|)agnie les deux cent douze millions dont on veut la frustrer. Est-ce clair?

— C'est aussi clair qu'impossible.

— Et je vous dis, moi, que cela est possible... et qu'il faut que cela soit possible... entendez-vous! ^lais vous ne comprenez donc pas , esprit de courte vue... — s'écria Rodin en s'animant à ce point que sa face cadavéreuse se colora légèrement, — vous ne comprenez donc pas que maintenant il n'y a plus ;i balancer :... ou les deux cent douze millions seront à nous, et alors ce sera le rétablissement assuré de notre souvei-aine influence e?i l<'i-anre , car, avec

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(1p telles sommes, par la vénalité qui court, on acliéte un gouvernement, et s'il est trop cher on mal aecommodant, on allume la guerre civile, on le renverse et l'on restaure la légitimité , qui , après tout, est notre véritable milieu, et qui, nous devant tout , nous livrera tout.

— C'est évident, — dit la princesse enjoignant les mains avec admiration.

— Si, au contraire, — reprit Rodin, — ces den\ cent douze millions restent entre les mains de la famille Rennepont, c'est notre ruine, c'est notre perte ; c'est faire une souche d'ennemis acharnés, implacables. . . Vous n'avez donc pas entendu les vœux exécrables de ce Rennepont, au sujet de cette associalion qu'il recommande, et que, par une fatalité inouïe , sa race maudite peut merveilleusement réaliser?... ^lais songez donc aux forces immenses qui se grouperaient alors autour de ces milUons ; c'est le maréchal Simon, agissant au nom de ses filles, c'est-à-dire l'homme du peuple fait duc sans en être plus vain, ce qui assure son influence sur les masses, car l'esprit militaire et le bonapartisme incarné représentent encore, aux yeux du peuple , la tradition d'honneur et de gloire nationale. C'est ensuite ce François Hardy, le bourgeois libéral, indépendant, éclairé, type du grand manufacturier, amoureux du progrès et du bien-être des artisans !... Puis, c'est (îabriel, le bon prêtre, comme ils disent, l'apùtre de l'Evangile primitif, le représentant de la (bhnoci'alie de l'Mglise cond-e l'aristocratie de

LES PREMIERS ET LES DERNIERS. isr.

ri'Jgliso, (lu pauvre ciiré dp campagno onnlrp \o riche éveque, t'est-à-dire, dans leur jai'fi^oii, le Iravailleur de la sainte vigne contre l'oisif des|)o((> , le propagateur né de toutes les idées de fraternité , d'émancipation et de progrès... comme ils disent encore , et cela non pas au nom d'une politique révolutionnaire , incendiaire , mais au nom du Christ , au nom d'une religion toute de charité, d'amom* et de paix... pour parler comme ils parlent. Après, vient Adrienne de Gardoville, le type de l'élégance, de la grâce , de la beauté , la prêtresse de toutes les sensualités qu'elle prétend diviniser à force de les raffiner et de les cultiver. Je ne vous parle pas de son esprit , de son audace ; vous ne les connaissez que trop. Aussi rien ne peut nous être aussi dangereux que cette créature , patricienne par le sang , peuple par le cœur, poète par l'imagination. C'est enfin ce pnnce Djalma, chevaleresque, hardi, prêt ù tout, parce qu'il ne sait rien de la vie civilisée , implacable dans sa haine comme dans son affection, instrument terrible pour qui saura s'en servir... Il n'y a pas enfin dans cette famille détestable jusqu'à ce misérable Couche-tout-Xu, qui isolément n'a aucune valeur, mais qui, épuré, relevé, régénéré par le contact de ces natures généreuses et expansives, comme ils appellent cela , peut avoir une large part dans l'influence de cette association, comme représentant de l'artisan... ^laintenant, croyez-vous que si tous ces gens-là, déjà exaspérés contre nous, parce que, discnl-ils, nous avotis voulu les spolier, suiicnl,

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pt ils les sLiivronl, j'en rt-ponds, les détostablps conseils (le ce Renneponl , croyez-vous que s'ils associent toutes les forces, toute l'action dont ils disposent autour de cette fortune énorme, qui en centuplera la puissance ; croyez-vous que, s'ils nous déclarent une guerre acharnée, à nous et à nos principes, ils ne seront pas les ennemis les plus dangereux que nous ayons jamais eus? Mais je vous dis, moi, que jamais la compagnie n'aurait ét('> plus sérieusement menacée ; oui , et c'est maintenant pour elle une question de vie ou de mort ; il ne s'agit plus à cette heure de se défendre, mais d'attaquer, afin d'arriver à l'annihilation de cette maudite race des Rennepont, et à la possession de ces millions. »

A ce tableau, présenté par Rodin avec une animation fébrile d'autant plus influente qu'elle était plus rare , la princesse et le père d'Aigrigny se regardèrent, interdits.

» Je l'avoue , — dit le révérend à Rodin, — je n'avais pas songé à toutes les dangereuses conséquences de cette association en bien, recommandée par M. de Rennepont ; je crois qu'en effet ses héritiers , d'après le caractère que nous leur connaissons, auront à cœur de réaliser cotte utopie... Le péril est très-grand, très-menaçant ; mais ])our le conjurer... que faire?

— Comment, monsieur! vous avez à agir sur des natures ignorantes, héroïques et exaltées comme Djalma ; sensuelles et excentriques comme Adrienne de Cardoville ; naïves et ingénues comme Rose ef

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