‹ Le juif errant (volume 5)Chapitre 22 sur 31 · LKS PREMIERS ET LES DERNIERS. IS · texte numérisé non relu

LKS PREMIERS ET LES DERNIERS. IS

Blanclifi Simon ; loyales et franclies comme François Hardy ; angéliques et pures comme Gabriel ; brutales et stupidcs comme Couche-tout-Xu, et vous demandez : Que faire?

— Eu vérité je ne vous comprends pas, — dit le père d'Aigrigny.

— Je le crois bien , votre conduite passée , dans tout ceci , me le prouve assez , — reprit dédaigneusement Rodiu:... — vous avez eu recours à des moyens grossiers , matériels, au lieu d'agir sur tant de passions nobles, généreuses, élevées, qui, réunies un jour, formeraient un faisceau redoutable, mais qui, maintenant divisées , isolées, prêteront à toutes les surprises, à toutes les séductions, à tous les entraînements, à toutes les attaques ! Comprenez-vous enfin?... Xon , pas encore? — Et Rodin liaussa les épaules. — Voyons, meurt-on de désespoir?

— Oui.

— La reconnaissance de l'amour heureux peutelle aller jusqu'aux dernières limites de la générosité la plus folle ?

— Oui.

— X'est-il pas de si horribles déceptions, que le suicide est le seul refuge contre d'affreuses réalités?

— Oui.

— L'excès des sensualités peut-il nous conduire au tombeau dans une lente et voluptueuse agonie ?

— Oui.

— Est-il dans la vie des circonstances si fei-ribles

que les caractères les plus mondains , les plus fermes ou les plus impies... viennent aveuglément se jeter, brisés, anéantis, entre les bras de la religion, et abandonnent les plus grands biens de ce monde pour le ciliée, la prière et l'extase?

— Oui.

— X'est-il pas enfin mille circonstances dans lesquelles la réaction des passions amène les transformations les plus extraordinaires , les dénoùments les plus tragiques dans l'existence de l'iiomme ou de la femme ?

— Sans doute.

— Eb bien! pourquoi me demander : que faire? et que diriez-vous si, par exemple, les membres les plus dangereux de cette famille Rennepont. .. venaient, avant trois mois , à genoux, implorer la faveur d'entrer dans cette compagnie dont ils ont borreur , et dont Gabriel s'est aujourd'hui séparé ?

— Une telle conversion est impossible! — s'écria le père d'Aigrigny.

— Impossible... Et qu'étiez-vous donc, il y a quinze ans, monsieur? — dit Rodin , — un mondain impie et débaucbé... et vous êtes venu à nous , et vos biens sont devenus les nôtres... Gomment! nous avons dompté des princes, des rois , des papes ; nous avons absorbé , éteint dans notre unité de magnifiques inteUigences , qui , en dehors de nous ,

. rayonnaient de trop de clarté ; nous avons dominé presque les deux mondes; nous nous sommes perpétués vivaces , riches et redoutables jusqu'à ce jour à

LES l'UEAllEKS El J-ES DEUMEUS. ISH

travers toutes les haines, toutes les prosctiplious , et nous n'aurions pas raison d'une famille qui nous menaee si dangereusement, et dont les biens, dérobés à notre compagnie, nous sont d'une nécessité capitale?... Comment! nous ne serons pas assez habiles pour obtenir ce résultat sans maladroites violences , sans crimes compromettants?... Mais vous ignorez donc les immenses ressources d'anéantisscjnent mutuel ou partiel que peut offrir le jeu des passions humaines , habilement coml)inées , opposées , contrariées, surexcitées,... et surtout lorsque peut-être, grâce à un tout-puissànt auxiliaire, — ajouta Rodin avec un sourire étrange, — ces passions peuvent doubler d'ardeur et de violence...

— Et cet auxiliaire... quel est-il ? — demanda le père d'Aigrigny, qui, ainsi que la princesse deSaint- Dizier , ressentait alors une sorte d'admiration mêlée de fi'ayeur.

— Oui , — reprit Rodin sans répondre au révèrent père, — car ce forniidal)le auxiliaire, s'il nous vient en aide, peut amener des transformations foudroyantes, rendre pusillanimes les plus indomptables, crédules les plus impics... féroces... les plus angéliques...

— !Mais cet auxiliaire... — s'écria la princesse oppressée par une vague frayeur, — cet auxiliaire si puissant, si redoutable... quel est-il?...

— S'il arrive enfin , — reprit Rodin loujom-s impassible et livide , — h-s plus jeunes, les plus vigoureux... seront à chaque minute du jour en danger

IJU LE JUIF EKKANT.

(le inorl... luissi imminent que l'est un moribond à

sa dernière minute...

— Mais cet auxiliaire ? — reprit le père d'Aigriyny de plus en plus épouvanté , car plus Rodin assombrissait ce lugubre tableau , plus sa figure devenait cadavéreuse.

— Cet auxiliaire enfin pourra bien décimer des populations , emporter dans le linceul , qu'il traîne après lui , toute une famille maudite ; mais il sera lorcé de respecter la vie de ce grand corps immuable , que la mori de ses membres n'affad^lit jamais... parce que son esprit... fesprit de la société de Jésus est impérissable..»

— Enfin. . * cet auxiliaire ?

— Eb bien ! cet auxiliaire , — reprit Rodin , — cet auxiliaire, qui s'avance... s'avance... à pas lents , et dont de lugubres pressentiments , répandus partout, annoncent la venue terrible. *.

— C'est...

— Le clioléra. ;>

A ce mot, prononcé par Rodin d'une voix brève, et stridente, la princesse et le père d'Aigrigny pâlirent et frissonnèrent. . .

Le regard de Rodin était morne, glacé ; on eût dit un spectre.

Pendant quelques moments , un silence de tombe régna dans le salon.

Rodin l'interrompit le premier. Toujours impassible, il montra d'un geste impérieux au père d'Aigt'igny la table oîi , ([uclqucs moments auparavant,

LES l'UE.MIliUS ET LES DKUMEUS. l'.U

il était, lui Rodin, modestement assis , et lui dit d'une voiv brève : « Ecrivez ! ! »

Le révérend père tressaillit d'abord de surprise ; puis , se souvenant que de supérieur il était devenu subalterne , il se leva , s'inclina devant Rodin en passant dcvairt lui , alla s'asseoir à la table , prit la plume, et , se retournant vers Rodin , lui dit : ^ Je suis prêt... ^

Rodin dicta ce qui suit et le révérend père écrivit : u Par l'inintelligence du révérend père d'Ai;jrij[ny , •> l'affaire de l'Iiéritaju' Reimopont a été <|ravement •' compromise aujourd'hui. La succession se monte n à deux cent douze millions, iïalgrc cet échec , on D croit pouvoir formellement s'en^^ager à mettre la » famille Rennepont hors d'état de nuire à la com- - pagnic , et à faire restituer à ladite compagnie les 1 deux cent douze millions qui lui appartiennent " h'gitimement... On demande seulement les pou- ■ voirs les plus complets et les plus étendus, n

Un quart d'heure après cette scène, Rodin sortait de l'hôtel Saint-Dizier , brossant du coude son vieux chapeau graisseux , qu'il ôta pour répondre par un salut profond au salut du portier.

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