‹ Le juif errant (volume 5)Chapitre 23 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'ixco.wu.

La scène suivante se passait le Icndenuiin du jour où le père d'Aigrigny avait été si rudement rejeté par Rodin dans la position subalterne naguère occupée par le socitts.

La rue CYor/.vest, on le sait, un des endroits les plus solitaires du quartier de la Montagne-Sainte- Geneviève ; à l'époque de ce récit , la maison portant le n" 4 , dans cette rue, se composait d'un corps de logis principal , traversé par une allée obscure qui conduisait à une petite cour sombre , au fond de laquelle s'élevait un second bâtiment singulièrement misérable et dégradé.

Le rez-de-chaussée de la façade formait une boutique demi-souterraine, où l'on vendait du cliarbon , du bois en falourdes, quelques légumes et du lait.

Xeuf heures du malin sonnaient ; la marchande , nommée la mère Arsène, vieille fenmie d'uiu' ligure douce et maladive, portant une robe de fulaine brune

LIVGOXM. ,,,3

et un ficlm (]o ronrmicrie rouge sur la tCitc , était montée sur la dernière marche de l'escalier qu'i conduisait à son antre, et finissait son étalage, c'est-àdire que d'un côté de sa porte elle plaçait un seau k lait en fer-blanc , et de l'autre quelques bottes de légumes flétris , accostés de tètes de choux jaunâtres ; au bas do l'escalier , dans la pénombre de cette cave,' on voyait luire les reflets de la braise ardente d'un petit fourneau.

Cette boutique , située tout auprès de l'allée , servait de loge de portier, et la fruitière servait de portière.

Bientôt une gentille petite créature, sortant de la maison, entra, légère et frétillante, chez la mère Arsène. Cette jeune fille était Rose-Pompon, l'amie intime de la reine lîacclianal ; Rose-Ponjpon , momentanément rein-e, et dont le bachique , mais i-espoctueux sigisbé, était, on le sait, iVim-Monlin ce r/ncard orthodoxe qui, le cas échéant, se (ransfigm-ait, après boire, en Jacques Dumoulin l'éciiyain religieux , passant ainsi allègrement de la danse echevelée à la polémique ultramontaine , de la Tulipe oraffeuse à un pamphlet catholique.

Rose-Pompon venait do quitter son lit, ainsi qu'il apparaissait au négligé de sa toilette matinale et bizarre; sans doute, à défaut d'autre coiffure , elle l)or(ait crânement sur ses charmants cheveux blonds bien lissés et peignés , un bonnet de police empinnfé i son costume de coquet débardeur ; rien n'était plus Pspiègle que coHo mine de dix-sept ans, rose f'-iî

,94 l'F. JIIF KRRANT.

elle , potelée , brillamment animée par deux yeux bleus, gais et pétillants. Rose-Pompon s'enveloppait si étroitement depuis le cou jusqu'aux pieds dans son manteau écossais à carreaux rouges et verts un peu fané, que l'on devinait une pudibonde préoccupation -, ses pieds nus , si blancs que l'on ne savait si elle avait ou non des bas , étaient chaussés de petits souliers de maroquin rouge à Tjoucle argentée... Il était facile de s'apercevoir que son manteau cachait un objet qu'elle tenait à la main.

a Bonjour, mademoiselle Rose -Pompon, — dit la mère Arsène d'un air 'avenant, — vous êtes matinale aujourd'hui , vous n'avez donc pas dansé hier ?

— Xe m'en parlez pas, mère Arsène, je n'avais guère le cœur à la danse ; cette pauvre Géphyse (la reine Bacchanal , sœur de la Mayeux) a pleuré toute la nuit , elle ne peut pas se consoler de ce que son amant est en prison.

— Tenez , — dit la fruitière , — tenez , mademoiselle , faut que je vous dise une chose à propos de votre amie Géphyse. Ça ne vous fâchera pas ?

Est-ce que je me fâche , moi ?. . . — dit Rose- Pompon en haussant les épaules.

— Croyez-vous que M. Philémon , à son retour, ne me grondera pas ?

Vous.gronder ! Pourquoi?

— ■ A cause de son logement , que vous occupez...

(\h çà , mère Arsène , est-ce que Philémon ne

vous a pas dit qu'en son absence je serais maîtresse de ses deux chambres comme je l'étais de lui-même?

Page 1