SCÈNE IV
ISAAC , se ranimant.
Vivant ! toujours vivant! Deux fois j’ai cru trouver la mort à cette place , et deux fois la mort m’a repoussé ! les flots m’ont respecté, comme jadis le fer des soldats de Claude. {^Heurtant du pied le tombeau qui se trouve parmi 1rs raines.) Cette tombe, encore cette tombe !.. . ici, le repos!... c’est comme une ironie que le ciel jette sous mes pas... Cette inscription romaine , ces mots presque effacés, mais que mon œil dévore , jKirce que là est un nom qui réveille tous mes souvenirs et remplit mon cœur d’angoisses et de bonlieur. Ci-gît Estlier la juive, morte dans les Gaules , à la suite de l’empereur Claudius. Estlier ! elle !... c’est bien elle!... dans mes bras, sur mon cœur. Car je m’en souviens , jadis tu me l’as dit , Seigneur , par la voix de ton ange , et la voix d’un ange c’est un oracle ; tu m’as dit que si jamais je la retrouvais , n’importe où , n’importe <|uand, elle me serait rendue... Seigneur, toi qui as jeté cette espérance de joie à travers mes siècles de douleur, fais qu’elle se réalise... Insensé! pourquoi troubler la paix de son cercueil? Pourquoi la rendre à ce monde de misère et de désespoir, dont elle est sortie ? Pourquoi rebâtir la prison qui s’est écroulée devant elle? De l’éternité qui brûle ton sein tu voudrais lui donner la moitié, et tu n’aurais j>as même une heure à lui prêter ; elle ne pourrait t’entraîner dans sa mort ; toi , tu ne ]X)urrais l’entraîner dans ta vie , ah ! ce serait affreux ! Mais tourner le dos à cette tombe ! m’en éloigner sans espoir! jamais jamais. Ma fille ! Seigneur, rendez-moi ma fille !
(Un bruit terrible sc fait entendre, la tombe s’ouvre, et Esther en sort couverte d’un linceul. Isaac et, elle se regardent muets de surprise et de ravissement, puis tous deux poussent un cri de joie et s’élancent dans les bras l’un de l’autre. )
ESTHER. Mon père !
ISAAC. Oui , ton père ; parle donc, enfant, parle à mon oreille; qu’elle raisonne cette voix que. depuis si long-tems je n’enten-
liais plus qu’en rêve ou dans mes longues heures de regrets et d’extase.
ËSTHER. Que j’ai dormi , que mon sommeil était loui-d et vide ! Pas un songe , rien , non, rien , et dans ce moment encore où suLs-je? Pourquoi m’éveiller au milieu de la nuit ? Où allons-nous ainsi dans l’obscurité ? ah ! je comprends , vous êtes en6n parvenu à tromper la vigilance de l’empereur et à m’arracher de ses mains.
H ISAAC. Pauvre enfant, rappelle donc tes souvenirs.'
ESTHER. Mille idées confuses se heurtent et se pressent dans ma tête. Rome , im souterrain obscur , les vœux et les prières des chrétiens assemblés ; puis tout-à-coup des soldats , des [armes!... on s’égorge, et dans ce désordre épouvantable , lui, mon fiancé Manassès , lui pour qui, j’aurais donné ma vie , comme pour moi il a donné la sienne ! tué ! tué par mes ravisseurs en voulant me défendre !
ISAAC. Des lai'mes , ah ! la douleur t’a rendu la mémoire.
ESTHER. Oui ! je me souviens : arrachée des bras de tout ce qui m’était cher, jetée captive et désolée dans le palais des Césars, un instant je sentis mes forces faillir et mon courage m’abandonner. Déjà l’infâme Claudius étendait vers moi sa main , sous laquelle j’étais tombée, tremblante de pudeur et d’effroi, sa main de débauché. Mon Dieu! mon Dieu! m’écriai-je; et soudain , comme si ce cri eût retenti jusqu’au ciel , Claudius n’osa poursuivre l’accomplissement de ses lâches projets , et reculant sa conquête, m’ordonna de le suivre dans les Gaules, alors révoltées. . . Un jour , c’était l’inauguration d’un nouveau temple , bâti en l’honneur de Jupiter.
ISAAC. Le voici ce temple.
ESTHER. Des ruines , un monceau de décombres, qui donc a fait cela ?
ISAAC. Le tems , qui ne bâtit rien et détruit tout.
ESTHER. Claude, irrité de mes continuels dédains et attribuant avec justice ma résistance à cette religion qui fait de chaque vierge chrétienne ime épouse du Christ, m’entraîna au temple , afin de m’y faire abjurer pour des dieux moins sévères le Dieu chaste et pur, afin que désormais j’appartinsse tout entière au culte de l’empire et à l’empereur.
ISAAC. L’infâme!
ESTHER. Avance , me disait César , et moi j’hésitais ; avance, ou sous cet autel qui t’attend j’aurai creusé ta tombe.
ISAAC, lui montmnt la tombe d’où elle est sortie. L’empereur l’a teuu parole.
ESTHER. Morte! Quoi cette tombe... et comment se fait-il?
ISAAC. Ne m’interroge pas.
ESTHER. Morte martyre! A genoux, mon père, à genoux! et tous deux rendons grâce au Christ de m’avoir prise en pitié.
ISAAC. Lui rendre grâce , à lui qui m’a maudit; à lui qui a ouvert devant moi l’éternité dans ce monde de misère ; à lut qui t’a poussée , jeune et faible , sous le bras du bourreau , à lui , pour qui l’on promène encore autour de noui* le fer et la flamme.
ESTBER. Que dites-vous ?
ISAAC. Que si l’on n’égorge plus au nom d’un prince païen, on égorge au nom d’un saint pontife, qu’à Claude a succédé Honorius III ; ils furent d’abord faibles et timides les disciples du Christ ; mais bientôt essuyant la poussière de leurs sandales au seuil du palais impérial , ils se dressèrent de toute leur hauteur devant les maîtres du monde : les empereurs de Rome
K liaient le sceptre et le glaive ; ils leur ont arraché l’un et utre ; ce sceptre , ils l’étendent aujourd’hui sur nos tètes ; ce glaive, ils l’enfoncent dans nos cœurs.
ESTBER. Impossible.
( On entcnil des chants religieus. )
ISAAC. Tiens , regarde.
ESTBER. Je ne vois qu’un cortège.
ISAAC. De nonnes, de moines.
ESTBER. Ils entourent pieusement le signe du salut.
ISAAC. Dis le signe de la mort , car derrière sont les bourreaux qui frappent au nom de ton Dieu , de ce Girist qui recommandait de pardonner.
ESTBER. Fuyons!... ali! fuyons, mon père! ,
ISAAC. Il est trop tard .