CHAPITRE HUITIÈME. Ï5I
voulons signaler h l’observation de tout homme judicieux, ce ne sont point des paroles, — malgré notre habitude de les saisir dans la bouche même du Juif, — ce sont les actes qui nous enseignent de quelle façon les Israélites de l’Occident jugent et accueillent l’orthodoxie bâtarde qui fait appel au tribunal de leur conscience, en même temps que d’une main suppliante elle réclame lu faveur de leur suffrage :
La place de grand rabbin de France est vacante; il s’agit d’y élever un candidat , et deux concurrents qui représentent au plus haut degré l’orthodoxie ocddeniale et la réforme judaïque, se posent devant l’urne du scrutin. Le premier, c’est le grand rabbin de Colmar, Salomon Klein. Qui ne connaît (en Israël) « celui qui fut l’ornement du judaïsme du Haut-Rhin et de toute la France, on pourrait dire de la famille Israélite du monde entier ‘ ? « Grand rabbin de la capitale de l’empire, et progressiste, le second se nomme Isidor. Lequel de ces deux champions va l’emporter sur son rival P Lutte décisive, lutte émouvante et qui fait palpiter tous les cœurs , telle est la taille homérique du candidat de l’orthodoxie!
Et, qui parle de ce magnilique athlète pourrait-il asses exalter sa valeur? Écoutons ; « S’agil-il de philosophie? s’agit-il de théologie? Klein est talmudiste. S’agit-il de science? Klein est un savant classique. Aussi combien, par cette raison, ses adversaires eussent-ils aimé le conquérir! » Et Klein s’élevant par la hauteur de son caractère au-dessus de la plèbe des docteurs, n’est point de ceux qui s’abaisseraient à « conformer la Thora (la loi divine) aux idées du temps »; au contraire, il veut conformer u les idées du temps à la Thora. Nous sommes malades du manque de tels bomimes ’! » Humilions-nous donc â leur aspect, et sentonsnous heureux s’ils daignent agréer nos suffrages.
Nos suflragesr Arrière de tels hommes! arrière! réiiliquent à l’envi les tenants de la Réforme ; « Toute candi-
' Univers Israélite, IV, p. 146; 4867.
Univers israélite, V, p. 496; 4868.
(lature qui nom ramènerait a l’ancien système d’étroite casuistique, et qui prétendrait immobiliser les errements talmudiques, ferait obstacle à l'avenir du judaïsme, et doit être écartée »
Ainsi donc , répliquent les orthodoxes le cœur en deuil , la plus grave des objections s’élève, se dresse contre le grand rabbin de Colmar : il est l’homme de l’orthodoxie-, il lui manque le mérite, dominant tout autre mérite, de l’avoir désertée ; et le reproche qui l’exclut sans retour , c’est d’avoir conservé sa fidélité religieuse, « son incorruptibilité;
disons le mot, son fanatisme! 11 a commis une faute
impardonnable ; il a refusé de répondre contrairement k sa conscience h M. le colonel Cerfberr (c’est-à-dire au président du consistoire), qui a eu l’incroyable idée de le catéchiser, et de l’interroger sur scs principes religieux. Mais tout homme de cœur ne qualifierait-il pas d’hypocrite et de lâche tout rabbin qui, en vue d’une nomination, mentirait à sa foi , et chercherait à plaire par des réponses équivoques? »
Cependant, malgré cette orthodoxie, dont les novateurs font un crime à celui qui en est le candidat , quelle n’est point l’aménité de mœurs de ce docteur! Car, parmi les rabbins de sa circonscription, il a certes rencontré des adversaires; et, toutefois, « par la douceur de son caractère, par son amour de la paix et son extrême tolérance, il est parvenu à s’attacher tous les cœurs. » Mieux encore, « le judaïsme du Haut-Rhin, sous sa forte et sainte direction, est un des plus prospères de la France et du monde entier*! »
On réfléchira donc avant de voter. On songera donc à l'k-propos, à l’urgence d’élever un tel homme aux fonctions suprêmes ! On y songe en effet : quelques mois s’écoulent , et « l’élection dont se préoccupait depuis dix-huit mois la Synagogue française est aujourd’hui accomplie. Le scrutin a prononcé; il a prononcé d’une manière éclatante », et quel est son verdict? Il est celui que « notre numéro du 15 novembre annonçait en termes assez explicites : M. Isi-
* Archives Israélites, XII, p. 533; 1868.
* Univers israélite, 111, p. 138; 1866.
CllAPlTllE HUITIÈME.
dor, grand rabbin de Paris (et réformiste), a été appelé aux fonctions de grand rabbin de France par vingt-deux voix sur vingt-cinq votants *. » L’ortbodoxie bâtarde, fille de la pure orthodoxie déjà repoussée, ne figure donc plus dans les conseils électifs de Juda que dans la proportion de trois à vingt-deux. O désastre!
Voilà , si nous ne nous trompons , de l’histoire toute vivante! Voilà l’opinion qui se traduit par un acte de palpable éloquence. Oui, tels sont les faits qui s’accomplissent à ciel ouvert dans le cœur même de notre France, en même temps que, dans l’antique capitale de l’empire allemand, à Vienne, une feuille juive, la Neuzeit, non contente de critiquer ce culte orthodoxe, attaque avec violence « la vie israélite tout entière, le Talmud, le Schoukhan Arouch, les traditions, lescérémonies religieuses du foyer domestique », etc. , etc.
Et, non-seulement cet organe judaïque « livre le judaïsme pratique et les enseignements talmudiques à la risée du public juif et chrétien, » mais il insinue « que la famille Israélite dégénère moralement, montre un affaiblissement visible du
sentiment d’honneur, une décadence complète! Elle
parle comme les missionnaires, les trafiquants d’âmes, qui disent à nos frères : La loi de Moïse vous condamne; vous ne pouvez l’accomplir, donc vous devez la déserter * ! »
Devant ces divers et nombreux apôtres de la Réforme , c’est-à-dire du progrès. Salomon Klein peut donc avoir toute la sagesse, toute la science, et bien plus que la moralité du grand roi Salomon son homonyme; mais qu’importe au judaïsme occidental cette accumulation de mérites? un fait impardonnable le condamne : le Juif frotté de civilisation voit en lui l’homme de la tradition pharisaïque , l’apôtre du Talmud, le docteur qui, sous le soleil du dix-neuvième siècle, ose se revêtir d’orthodoxie! Et quoique cette orthodoxie de l’Occident, singulièrement affaissée sur ellemême, ne soit plus que l’ombre de celle que professait notre
' Archives israélites, XXII, p. 1017; 1866.
2 Univers Israélite, IV, p. 158; 1866.
tiède à ta naissance, le jutlaïsme occidental la repousse. L’orlhodoxio ! Âlil ce mot lui rappelle la cause de ses antiques souftrances; ce mot lui fait peur et le dégoûte... après nous avoir dégoûtés !
C’est pourquoi, disons-nous, et nous tenons a le redire : Salomon Klein , « l’ornement de la famille Israélite dans le monde entier », sollicite du judaïsme français le pontificat suprême, et trois voix sur vingt-cinq de s’écrier : Amen, Amen , Amen ! oui plus que vous ne se montre digue de telles fonctions et d’un tel honneur. Mais devant cet hommage empressé, vingt-deux autres voix se mettent au plus éclatant unisson pour lui crier : Arrière! ô gloire du rabbinat! nous savons ce que vaut en elbvmême et ce que nous valut roribodoxio! Arrière à jamais le rabbin assez rétrograde pour oser se dire orthodoxe!